-- «Henriette a raison,» se répétait Francis à lui-même une heure plus

tard. «C'est trop triste...» Seulement ces mots, qui pour la jeune fille

ne représentaient rien de précis, se traduisaient pour lui en des images

d'une affreuse netteté. Il voyait Pauline mourir. Quoique, depuis le

moment où il s'était rencontré avec Adèle, son ancienne maîtresse eût

reculé comme au second plan de ses préoccupations, cette idée lui

donnait une sorte de frisson unique, celui qui nous prend devant

l'agonie d'une chair que nous sentîmes palpiter contre notre chair avec

les profondes énergies mystérieuses de l'amour. Oui, Pauline mourrait

bientôt, très tôt, sans doute là-bas, à son retour au pays, après

quelqu'une de ces fausses convalescences que le tiède soleil du Midi

donne aux poitrinaires. La petite Adèle serait là, qui verrait, elle,

réellement, ce spectacle horrible, qu'il avait contemplé lui aussi,

encore si jeune, au chevet du lit de mort de sa mère. Comme elles sont

courtes, ces heures où nous avons devant nos yeux le masque pâle,

immobile, muet, de ce qui fut un visage vivant et tendre, le miroir pour

nous d'une âme qui nous chérissait! Comme elles sont courtes, et quelle

place elles prennent dans notre souvenir, dans cette légende de

mélancolie qui nous accompagne ensuite à travers nos joies les plus

heureuses! Qu'il est dur que cette légende commence si vite et par une

vision semblable!... On ne laisserait certainement pas Adèle seule dans

cette campagne déserte avec sa vieille Annette et les autres

domestiques. On l'emmènerait... Mais où, et qui? Quels personnages

inconnus se cachaient derrière cet «on,» indéfini et menaçant comme le

sort? Sans doute cette tante de Besançon, à laquelle la petite avait

fait allusion, la recueillerait. Cette parente serait-elle une bonne

seconde mère? Même si elle était bonne, comprendrait-elle ce coeur

d'enfant auquel les gâteries d'autrefois auraient donné un tel besoin

d'une caresse continue, d'une atmosphère constamment douce et chaude? Et

si cette tante n'était pas bonne, si Adèle tombait tout à coup, du

paradis d'affection où elle avait grandi, dans ce pire des enfers,

l'hostilité de la famille?... Francis venait de trop intimement, de trop

profondément s'unir en pensée à la vibrante et passionnée nature de sa

fille, il l'avait sentie trop pareille à lui, pour que toutes les

souffrances probables d'une telle transplantation ne lui fussent pas

rendues immédiatement perceptibles. Ce frêle organisme y résisterait-il?

Tout ne lui serait-il pas meurtrissure et blessure? La petite irait et

viendrait, gardant au fond de ses yeux bruns, agrandis encore par la

maigreur de son pauvre visage, cette horrible expression de martyre qui

devrait faire se relever de sa tombe une mère ou un père. Et la mère ne

se relèverait pas!... -- Et le père?... -- Si Adèle vivait malgré cette

épreuve, si elle atteignait ainsi ses dix-huit ans, qui se chargerait de

la marier, de lui choisir un compagnon d'avenir vraiment digne d'elle?

En admettant que cette tante fût une bonne, une très bonne tutrice, elle

n'aurait qu'une pensée, établir sa pupille le plus tôt possible. C'est

une trop lourde responsabilité qu'une orpheline, et dont les meilleurs

se débarrassent avec un tel soulagement. Adèle épouserait donc n'importe

qui, un Raffraye peut-être, quelque homme brutal, cynique et dur, qui

ferait d'elle ce que l'autre avait fait de sa mère... Cette suite

d'imaginations fut si cruelle à Francis, qu'il se prit la tête dans ses

mains, et il se mit à pleurer, à pleurer sa fille, à se pleurer, -- elle

d'être ainsi la victime exposée à de si tragiques hasards, l'enfant

endormie sur le bord du redoutable abîme de la vie, -- lui-même d'être

son père, de le croire, de le savoir, de le sentir et de ne rien pouvoir

pour elle.

* * * * *

Mais ne pouvait-il vraiment rien? Les nombreux raisonnements dont il

s'était fortifié contre toutes ses tentations pendant sa nuit de

Monreale et au cours de son pénible examen de conscience s'appuyaient

sur un seul point, admis aussitôt: les devoirs que sa paternité soudain

reconnue lui imposait envers l'enfant n'étaient pas conciliables avec

les devoirs que ses fiançailles lui avaient fait contracter envers

Henriette. Il fallait choisir. Il avait choisi ceux qui lui paraissaient

emporter avec eux la moindre souffrance pour ces deux êtres si chers.

Mais ces devoirs n'étaient-ils vraiment pas conciliables? L'image lui

revint du tableau qu'il avait eu sous les yeux ce soir même: Henriette

prenant la main d'Adèle et leur sourire échangé. Que disait-il, ce

sourire donné et rendu, sinon que ces deux créatures étaient faites pour

s'aimer, ces deux âmes pour se comprendre, la jeune fille pour être la

grande amie de la petite fille? Elles s'étaient connues, et aussitôt

elles avaient commencé de se plaire. Avait-il été coupable de ne pas se

jeter immédiatement au travers de cette sympathie naissante, en

demandant par exemple à Henriette de quitter le salon aussitôt, comme

elle le lui avait offert? Évidemment non. Serait-il coupable s'il ne

s'opposait pas davantage à ce que cette sympathie grandît, s'il laissait

les circonstances accomplir leur jeu inévitable? La vie commune de

l'hôtel ne manquerait pas d'amener d'autres rencontres. Henriette et

Adèle se reverraient. Elles se plairaient plus encore. Durant sa nuit

d'honnêteté intransigeante, Francis se fût dit qu'il devait à tout prix

empêcher cette intimité. Maintenant qu'il s'était trop rapproché de

l'enfant, il écoutait la voix du sophisme, toujours prête à plaider dans

les intelligences incertaines. Cette voix dangereuse, la savante

complice de nos faiblesses sentimentales, lui murmurait le terrible mot

qui sert de prétexte à tant de lâchetés et d'hypocrisies: «Est-ce mentir

que de se taire?...» Ce silence suffisait cependant pour que des

relations s'établissent entre sa fille et sa fiancée, où il n'entrerait

pour rien et qui lui seraient d'une telle douceur. Il contemplerait

l'enfant, il l'approcherait, il lui parlerait sans avoir à s'en cacher

comme d'un crime!... Mais un pareil état de choses entraînait une autre

conséquence nécessaire: si Adèle devenait, à un degré quelconque, la

familière des dames Scilly, Pauline Raffraye les connaîtrait aussi...

Quelle répulsion cette idée avait soulevée en lui la première fois qu'il

avait imaginé ce spectacle pour lui monstrueux: cette criminelle

complice de son adultère assise auprès d'Henriette et de la comtesse,

ces deux honnêtes femmes s'intéressant à cette malheureuse, lui parlant,

la plaignant, l'embrassant peut-être!... Fallait-il que cette soirée

passée auprès de la petite Adèle eût jeté le désarroi dans tout son

coeur, pour qu'il plaidât en ce moment contre cette répulsion, éprouvée

encore tout à l'heure quand il avait constaté combien l'enfant

chérissait sa mère! Mais Pauline, en effet, n'était-elle pas estimable

en tant que mère? Sa tendresse de neuf années pour la douce petite fille

ne méritait-elle point qu'il oubliât ses noires trahisons, qu'il les lui

pardonnât enfin?... Ah! Que ne pardonnerait-il pas pour être certain

qu'il acquerrait la possibilité de ne jamais perdre de vue l'enfant?

C'était le résultat qu'il entrevoyait par delà toutes ces arguties de sa

conscience. Si des relations se nouaient à Palerme entre les deux

familles, ces relations continueraient, du moins par correspondance, une

fois de retour en France. Il aurait une chance de savoir comment vivrait

Adèle, quoi qu'il arrivât, une chance par conséquent de diminuer sa

souffrance si elle souffrait, de l'aider si elle avait besoin d'aide. Il

était si sûr d'avance que la noblesse de ce but excuserait aux yeux

d'Henriette ce qu'il y aurait eu d'un peu incorrect dans les moyens,

quand elle saurait la vérité. Car, une fois mariés, il la lui dirait, il

se donnait sa parole de la lui dire, trouvant dans cette volonté bien

arrêtée une absolution devant lui-même. S'il eût été moins enivré du

roman insensé qu'il se racontait ainsi par avance, il aurait reconnu

qu'il raisonnait comme ces infidèles dépositaires qui dépensent une

somme prise dans une caisse en se jurant de la rendre ce soir, demain,

dans huit jours. En toute matière, qu'il s'agisse d'argent ou de

sentiment, la probité se reconnaît à ce signe qu'elle ne comporte ni les

transactions ni les nuances. Il l'avait bien senti dans sa méditation du

premier soir. Mais la fibre paternelle venait d'être touchée trop

fortement, et cela, après des journées trop complaisamment passées à se

regarder souffrir. Il n'avait plus la force de marcher dans le droit et

simple chemin, et il s'en justifiait, comme nous nous justifions tous,

avec cette excuse du moins qu'il était pris entre deux des plus

puissants sentiments du coeur de l'homme, et qui ne s'excluent pas l'un

l'autre: la paternité et l'amour. Et il continuait de caresser le projet

chimérique qui devait lui permettre de les satisfaire tous les deux. Il

se demandait ce que penserait Mme Raffraye quand elle saurait qu'Adèle

avait causé durant cette soirée avec Henriette. Il s'était à ce point

livré aux folies de sa vision d'avenir, que ce lui fut comme le sursaut

d'un réveil de se dire: «Pauline a déjà refusé de me répondre. Elle a

interdit à ses femmes de chambre de dîner à la même table que les

domestiques de Mme Scilly. Elle ne veut aucune espèce de rapport avec

nous. Elle défendra à la bonne de laisser la petite nous parler.» -- Il

disait déjà «nous,» en pensant aux relations possibles avec Adèle! --

«Et puis,» ajouta-t-il, «si elle accepte de faire la connaissance de Mme

Scilly et si elle raconte, même sans mauvais calcul, qu'elle a été

l'amie de ma soeur?...» Ces réflexions, la longue suite de ces rêveries,

l'angoisse de perdre l'unique occasion qu'il eût de mieux revoir la

petite fille, le désir de prouver à son ancienne maîtresse que sa

rancune n'existait plus, les mille sentiments confus enfin qui

l'agitaient se résolurent dans la décision qu'il eût certes prévue le

moins, quelques heures plus tôt. Il voulut faire une nouvelle tentative

pour se rapprocher, non plus de la femme qui lui avait fait si mal ou

dont il redoutait la vengeance, mais de la mère inquiète et tendre qui

ne pourrait pas refuser pour sa fille si jeune, si dépourvue de défense,

le plus désintéressé, le plus sincère des dévouements, le plus légitime.

Il essaya de mettre un peu de tout cela entre les lignes d'un billet

adressé à Mme Raffraye, -- billet plus difficile à composer que le

premier, et il n'eut cependant aucun brouillon à déchirer ni à raturer.

Un trop puissant désir le dominait à cette minute pour qu'il ne trouvât

pas aussitôt le mot le plus juste, le plus capable de toucher celle à

laquelle il avait la déraisonnable inconséquence d'écrire. Fallait-il

que la démence de l'émotion ressentie eût été et fût profonde pour que

sa main n'hésitât pas à tracer les phrases suivantes:

«24 décembre.

_«C'est encore moi qui vous écris, bien que le premier billet que je

vous ai envoyé, voici des semaines, soit demeuré sans réponse. J'ai

trop compris ce que signifiait ce silence, et vous savez avec quel

scrupule j'ai respecté votre volonté. Vous savez aussi, vous ne pouvez

pas ne pas savoir qu'entre mon premier billet et celui-ci des

rencontres ont survenu, dont je ne chercherai pas à vous cacher

qu'elles m'ont profondément bouleversé. Vous avez été l'amie de ma

chère Julie, et c'est au nom de cette douce morte que je me mettais si

loyalement, si simplement l'autre jour à votre disposition pour vous

épargner les menus soucis d'une arrivée en terre étrangère. C'est

encore en son nom que je vous supplie de me recevoir, comme elle vous

en supplierait elle-même, en son nom et en celui du charmant petit

être en qui j'ai retrouvé sa grâce, sa délicatesse, sa sensibilité

trop fine, toute son enfance, jusqu'à ses traits. -- Ce que j'ai à

vous dire, votre génie de mère l'a sans doute deviné déjà. Écoutez

votre coeur qui vous affirme certainement que la pensée d'une fragile,

d'une innocente et attendrissante créature comme est Adèle ne peut pas

être mêlée à des souvenirs d'irritation et d'amertume. Les vrais

dévouements sont toujours rares. Vous ne voudrez pas, en refusant de

me voir, risquer d'en repousser un qui ne réclame aucun droit, sinon

celui de vous assurer que sous les mots de ce billet il tient plus

d'émotion que ne vous en exprime votre respectueux_

«FRANCIS NAYRAC.»

Le jeune homme lut et relut cette page, énigmatique pour toute autre,

mais dont chaque syllabe devait avoir pour la mère d'Adèle une

signification aussi claire que s'il lui eût écrit en toutes lettres la

vérité de leur situation réciproque. Ne connaissant plus rien de Pauline

depuis des années que les sentiments d'amère rancune qu'il lui gardait,

persuadé qu'elle l'avait trahi et qu'elle méritait les pires duretés, il

se trouva naïvement très généreux d'effacer ainsi ses griefs, et il ne

douta point qu'elle n'en fût touchée. Il relut ce billet le lendemain

matin, en se réveillant d'un sommeil hanté par des rêves où il avait

revu la petite fille mêlée à mille scènes inexprimablement troublées et

confuses. Il eut de nouveau l'impression que sa démarche remuerait la

mère, qu'elle en serait attendrie, vaincue, et, comme le remords de nos

duplicités ne s'étourdit pas aussi vite que le voudrait notre

conscience, il s'empressa de faire mettre l'enveloppe au nom de Mme

Raffraye chez le concierge du _Continental_ avant d'avoir revu sa

fiancée. Il avait cependant la conscience de ne rien lui prendre. Il ne

l'avait jamais plus aimée que depuis qu'il l'avait vue qui regardait

l'enfant avec des yeux si doux, si tendres. Ne lui pardonnaient-ils

point, ces yeux, par avance, ce qu'il ferait pour être bon à cette

pauvre petite, -- qui n'avait pas demandé à vivre?

VII

PAULINE RAFFRAYE

Tandis que cette scène très simple dans ses détails, et presque tragique

par son retentissement sur un coeur d'homme déjà si ébranlé, se jouait

au rez-de-chaussée de l'hôtel, parmi le brouhaha des conversations, sous

la lumière confondue des globes électriques et des innombrables bougies

de l'arbre de Noël, chef-d'oeuvre de Don Ciccio, Pauline Raffraye,

couchée et plus souffrante qu'à l'ordinaire, attendait sa fille, sans se

douter qu'un nouvel épisode actuellement imprévu s'ajoutait soudain à ce

qui avait été, à ce qui restait le drame meurtrier de sa vie. Rien dans

cette chambre de hasard ne dénonçait, la terrible maladie contre

laquelle la jeune femme était venue demander des forces au soleil

africain de Palerme. La fine nature de la mourante, révélée déjà par les

traits délicats de son visage, en ce moment immobiles de fatigue et de

songerie au milieu de ses oreillers, se reconnaissait encore dans cet

art de dissimuler l'odieux appareil de ses misères physiques. Bien

qu'elle ne reçût aucune autre visite dans cette chambre que celles de sa

petite Adèle et du docteur, elle gardait la coquetterie de ce qu'elle

appelait en plaisantant «son coin d'hôpital.» Les tresses toujours

épaisses de ses cheveux châtains, comme rayées par places de touffes

blanches, étaient aussi soigneusement nattées et nouées de rubans, la

transparente batiste de ses coussins se doublait d'une soie aussi

joliment rose ou bleue, elle drapait ses maigres épaules d'un crêpe de

Chine aussi souple, aussi parfumé, enfin la dentelle qui terminait ses

manches retombait sur ses pauvres poignets fragiles en plis aussi

coquettement disposés que si elle eût été, non plus la condamnée

d'aujourd'hui, mais l'amoureuse et l'élégante d'autrefois. À la place du

hideux déploiement de fioles et de linges souillés qui déshonore des

chambres pareilles, le marbre de la table, auprès d'elle, se voilait

d'un tapis de soie et montrait une lampe voilée elle-même d'un abat-jour

souple. Une photographie d'Adèle dans un cadre d'émail était auprès, des

anémones dans un vase d'argent ciselé et un vaporisateur à moitié vide,

dont la présence expliquait le léger arome ambré de l'atmosphère. On eût

deviné, à ces riens, un de ces tendres esprits de femme dont la

résistance à la douleur se hausse jusqu'à l'héroïsme par le désir

passionné de ne pas abdiquer la royauté du charme, -- instinct si

touchant, comme toutes les impuissantes protestations de la faiblesse et

de la beauté contre la barbarie de la vie! Il l'était plus encore ici,

car c'était la mère qui se sentait mortellement atteinte, et elle

voulait laisser à son enfant, au lieu d'une vision de laideur et

d'épouvante, cette image de souffrance et de grâce à la fois, le

souvenir d'une femme pâlissante, consumée, mais sans dégradation. Et

combien elle l'aimait, cette enfant, les cinq ou six portraits épars

dans la chambre, sans compter celui qu'elle gardait près d'elle, le

disaient assez. C'était encore de sa fille qu'elle s'occupait durant

cette veillée de Noël employée en partie à préparer des cadeaux destinés

aux petits souliers qu'à son retour Adèle poserait dans le coin de la

cheminée. Elle venait d'envelopper ainsi et de confier à Catherine,

celle des deux femmes de chambre demeurée auprès d'elle, toute une suite

de menus paquets liés de faveurs. Ils contenaient à la fois des gâteries

de jeune fille, telles qu'une pendule de voyage, et de toute petite

fille, telles qu'une chaise à bascule, pour une poupée. Mais Adèle,

élevée dans des conditions si particulières, n'était-elle pas un peu une

grande personne par sa sensibilité précocement éveillée et par ses

soucis, qui la rendaient parfois trop pensive, en même temps que la

spontanéité de son naturel y mélangeait l'enfantillage de la neuvième

année? Sans doute, ces petits soins de tendresse avaient éveillé chez la

mère une de ces crises du souvenir comme nous en subissons à de

certaines dates, car elle avait demandé à Catherine un coffret qui ne la

quittait jamais, et elle en avait tiré deux grandes enveloppes de cuir

fermées avec une serrure. De feuilleter seulement les lettres que

contenaient ces enveloppes avait fait passer dans ses beaux yeux gris

cernés d'un tel halo de lassitude une tristesse plus grande, et elle

avait refermé cette correspondance pour ouvrir tour à tour les deux

volumes qu'elle gardait à son chevet, -- et l'un était le _Nouveau

Testament_, l'autre l'_Imitation_! Certes, Francis Nayrac, avec le

mépris féroce qu'il se croyait le droit de porter à son ancienne

maîtresse, eût été bien étonné de la voir en train de chercher dans ces

pages d'austère consolation les phrases qui versent un baume sur les

blessures saignantes du coeur. Elle relisait les versets divins: «Je

vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Vous aurez

des afflictions dans le monde, mais ayez confiance, j'ai vaincu le

monde...» Elle se répétait avec le solitaire: «Les malheureux! Ils

sentiront à la fin combien était vil, combien n'était rien ce qu'ils ont

aimé!...» Elle les avait souvent redits, ces mots qui sonnent le glas de

toutes les affections mortelles, depuis des années. Ce fut sur eux, ce

soir encore, qu'elle posa le livre. L'écho lui en avait résonné trop

avant dans le coeur. Elle y avait trouvé ramassées, en un cri trop aigu,

les émotions de sa jeunesse si horriblement déçue, que lui infligeait

toujours un simple coup d'oeil jeté sur ces papiers d'autrefois. Elle ne

pouvait cependant se décider ni à les détruire ni à les reléguer hors de

sa portée! Ah! ces feuilles, si souvent maniées, avec leur écriture déjà

jaunie, comme Francis fut demeuré épouvanté s'il en avait seulement lu

quelques-unes, au hasard!... C'étaient d'abord ses lettres à lui, puis

quelques mots d'Armand de Querne, enfin une longue correspondance avec

François Vernantes, -- bref toutes les pièces du procès d'infamie qu'il

avait fait à la Pauline Raffraye de 1877. Mais ce dossier de leur

commune histoire, au lieu de prouver les trahisons dont il s'était cru

si sûr, attestait que l'imprudente et malheureuse femme ne lui avait

jamais menti. Non, elle n'avait pas eu d'amant avant lui. Elle n'en

avait pas eu d'autre pendant leur liaison. Elle n'en avait pas eu après

leur rupture. Les sept ou huit billets d'Armand démontraient qu'il n'y

avait eu réellement entre eux qu'une légère, qu'une innocente

familiarité de monde. Les fréquentes et longues lettres de Vernantes

révélaient une amitié romanesque, sans la moindre nuance de passion ou

de galanterie, toute en estime et en tendres respects de la part de

l'ami, en reconnaissance émue et en fine direction spirituelle de la

part de l'amie. C'était la condamnation de Francis que ces pages, et la

réhabilitation de Pauline, une preuve, hélas! après tant d'autres, que

la jalousie torturante d'un homme et la révolte d'une femme outragée

sont de tout puissants artisans de malentendus entre les êtres les plus

sincèrement épris. Elles disaient cela, ces lettres, et qu'en

suppliciant cette femme par ses dégradantes défiances, en la soupçonnant

sur des étourderies d'attitude, en l'outrageant sur des racontars de

salon, en l'abandonnant enfin sur l'équivoque ressemblance d'une

silhouette aperçue à une porte, Nayrac avait commis la plus atroce, la

plus irréparable des iniquités. Si elle avait refusé de consigner de

Querne à sa porte dès la première sommation, ç'avait été par une trop

naturelle ignorance du danger vers lequel elle courait. Si, plus tard,

elle avait tenu tête à son amant à l'occasion de Vernantes, ç'avait été

par cette rancune exaspérée qu'un excès d'injustice éveille chez une

créature passionnée. Si elle ne s'était défendue que par l'indignation

et par le silence quand Francis était venu, l'insulte à la bouche,

proclamer qu'il l'avait vue, la veille, entrer voilée chez ce même

Vernantes, ç'avait été par horreur contre cette cruelle, cette féroce

partialité qui ne lui faisait pas une seconde le crédit d'admettre

qu'elle pût être innocente. Elle l'était cependant. Elle avait dû,

quoique indisposée, sortir ce jour-là qui s'était trouvé aussi celui où

une maîtresse quelconque, à peu près de sa taille et portant comme elle

le manteau de la saison, avait eu un rendez-vous dans le rez-de-chaussée

de la rue Murillo. Une aussi misérable rencontre de circonstances, une

analogie de lignes et de mise, -- voilà donc d'où avaient dépendu son

honneur et son bonheur! Oui, ce peu avait suffi pour que celui qui

prétendait l'aimer s'avilît et l'avilît jusqu'à la frapper. Elle en

frissonnait de haine en y pensant et en remettant dans leurs enveloppes

ces feuillets, qu'il lui eût suffi de montrer pour se justifier.

Pourquoi ne l'avait-elle pas fait? Pourquoi, si elle n'était pas

coupable, l'avait-elle laissé partir, cet amant qu'elle aimait? Pourquoi

ne l'avait-elle pas rappelé, alors que, devenue veuve, elle s'était

trouvée enceinte, et sûre, bien sûre que la petite fille était de lui?

Pourquoi n'avait-elle jamais, avec les années qui passaient, tenté une

autre démarche qui lavât du moins son légitime orgueil d'amante des

affronts qu'elle avait dû subir?...

Ah! Pourquoi? La réponse à cette question était tout entière dans les

lettres de Francis, dans la frénésie de brutalité morale qu'elles

manifestaient, dans l'injustice presque barbare qui s'y respirait à

chaque ligne. S'il en eût relu quelques-unes seulement, comme Pauline

venait de le faire, il eût compris par quels degrés cette femme, martyre

de sa folle jalousie, en était arrivée à ce point de rébellion

intérieure où l'on ne se défend plus. On n'en a plus ni la force ni même

le désir. Il y a dans le soupçon, porté jusqu'à un certain point et

prolongé pendant une certaine période, une sorte de puissance meurtrière

et paralysante pour l'être qui en est l'objet. Ce n'était pas une fois,

c'était vingt que Nayrac avait dit devant sa maîtresse des phrases

telles que celles-ci: «Une correspondance? Qu'est-ce que cela prouve?

Quel est l'homme qui refuse à une coquine de lui écrire une trentaine de

pages plus ou moins antidatées, si elle les lui demande, pour un mari ou

pour le prochain amant?...» Lorsqu'une femme conserve dans la place la

plus douloureuse de sa mémoire la pointe empoisonnée de paroles

semblables, lorsqu'elle a vu la source de la défiance jaillir sans

cesse, aux moindres occasions, dans un coeur implacable, lorsqu'elle a

constaté qu'elle ne gagnait aucun terrain sur cette défiance et que

c'était toujours, toujours à recommencer, un infini découragement la

terrasse, qui ne la quitte que pour céder le champ aux pires fureurs de

la rancune et de l'indignation. Tel était le secret de l'imbrisable

silence où se renfermait Pauline depuis la terrible dernière scène qui

avait consommé une rupture commencée tant de jours auparavant. Elle ne

s'était plus défendue. À quoi bon? Si elle gardait cette correspondance,

si elle l'avait feuilletée par ce soir de Noël, c'était uniquement pour

y retremper sa haine toujours vivante contre ce misérable qu'elle avait

retrouvé sur son chemin, par le plus inattendu, par le plus dur des

hasards. Et il allait se marier, prendre la vie de cette charmante Mlle

Scilly, qu'il suffisait presque d'avoir aperçue au passage pour l'aimer!

Si pourtant cette jeune fille et sa mère savaient la vérité de ce

caractère, si elles connaissaient l'infamie de sa conduite envers la

pauvre maîtresse de sa vingt-cinquième année, et dans quelles conditions

d'affreuse angoisse morale il l'avait abandonnée, à la veille

d'accoucher, et si malheureuse, que penseraient ces deux femmes du coeur

de cet homme? Il suffirait cependant, pour les éclairer, de leur montrer

ces lettres qu'elle avait eu le tort de relire ce soir, non point

qu'elle fût tentée une seconde par une si basse vengeance; mais, après

des années, elle ne pouvait, sans un sursaut de dégoût, penser au

traitement que lui avait infligé son bourreau, et elle redisait, en

repoussant le coffret, la phrase amère:

-- «Combien était vil, combien n'était rien ce qu'ils ont aimé!...» Elle

ajoutait: «À quoi me sert de reprendre tous ces souvenirs?... C'est le

voisinage de cet homme qui en est la cause. Heureusement, ce sont les

tout derniers jours...»

La terre promise · 第 12 / 23 段