-- «Surprenante...,» répéta Francis d'une voix altérée. Irrésistiblement

il avait tourné la tête du côté de sa fille. Hélas! Tant qu'il y aura

des êtres qui aiment, quelle sagesse pourra prévaloir en eux contre ce

besoin du regard, dont le plus tendre des poètes a fait le crime

inexpiable de son Orphée? «Il se retourna,» dit ce plaintif Virgile, «le

coeur vaincu...» et c'est le coeur vaincu, lui aussi, que Francis jeta

les yeux sur l'enfant. L'émotion qui l'avait saisi dès l'entrée en

constatant à quelle place dangereuse il allait passer la soirée eût dû

paraître très étrange à ses deux compagnes. Mais Henriette et sa mère

avaient été elles-mêmes comme étourdies dans ce premier moment par le

brouhaha des conversations, l'éclat des lumières, le pittoresque aussi

de cette salle de spectacle improvisée. Maintenant que Mlle Scilly

pouvait remarquer le trouble extraordinaire de son fiancé, il était trop

naturel qu'elle l'expliquât par le souvenir de la chère morte. Et

c'était bien vrai que ce souvenir le bouleversait de nouveau, tandis

qu'il se laissait aller à cette douloureuse volupté de contemplation

qu'il s'était si scrupuleusement interdite. Posée devant lui en profil

perdu, la petite fille lui montrait la silhouette de son fin visage

comme encadrée dans les annelures d'or de ses cheveux. Elle était vêtue

de blanc, une étroite fraise de simple mousseline serrait son cou

fragile et faisait encore ressortir la nuance si particulièrement

délicate de ce teint qu'Henriette avait comparé le premier jour à la

pâleur dorée de l'intérieur d'une rose blonde. Ce teint souffrant

s'harmonisait d'une manière attendrissante avec l'expression rêveuse,

presque amère de la bouche au repos. Il semblait, lorsque le rire

n'animait pas ces lèvres si fraîches, qu'une inconsciente mélancolie

sommeillait dans ce petit être. Les enfants nés de l'adultère portent

souvent dans leur physionomie de ces expressions de détresse prématurée.

Un reste de l'angoisse dans laquelle ils furent conçus, entre deux

remords et sous la menace d'un danger, repose dans l'arrière-fond de

leurs prunelles. On croirait parfois que leur instinct pressent, qu'il

devine la tristesse cachée de leur coupable naissance et son mensonge.

Et pourtant, avec cette profondeur quelquefois inquiétante de son

regard, Adèle avait bien son âge, cette facilité à vibrer gaiement au

moindre plaisir, cette joie de vivre irréfléchie, spontanée, presque

animale. Car les musiciens napolitains n'eurent pas plus tôt commencé de

jouer et de chanter, s'accompagnant, celui-ci du violon, cet autre de la

mandoline, un troisième des castagnettes, un quatrième dansant, un

cinquième grimaçant, -- les joues de la petite commencèrent, elles

aussi, de se roser, ses prunelles de briller, sa bouche de sourire, tout

son être de frémir, de se transformer. À mesure qu'elle s'abandonnait de

la sorte au passage de ses impressions, et que les faces diverses de sa

jeune nature se révélaient en se succédant, Francis constatait davantage

encore quelle analogie d'âme aussi bien que de visage unissait sa soeur

enfant à cette petite. Cette ressemblance aboutissait à une espèce

d'identité grâce au mirage du souvenir, et voici qu'il subissait de

nouveau ce sentiment qui l'avait envahi dans le jardin, d'une apparition

à demi fantastique Le fantôme de la morte, avec laquelle il avait joué

doucement dans des soirs de Noël très lointains, lui revenait, pour se

mêler, pour se juxtaposer à la forme vivante de la frêle et jolie

créature qu'il continuait de contempler, qu'il étreignait du regard

comme il eût voulu l'étreindre de ses bras. Mais entre elle et lui,

entre cette étreinte et ce corps où coulait cependant un peu de son

sang, il y avait matériellement à cette seconde une autre personne, --

symbole exact jusqu'à la torture de sa destinée actuelle. Ce qu'il

aimait le plus au monde était là auprès de lui, incarné dans deux têtes

passionnément chéries. Que ne pouvait-il les pencher l'une vers l'autre,

donner ces deux existences l'une à l'autre, unir ces deux coeurs, faire

de l'une la fille de l'autre, et les aimer plus en les aimant ensemble

de ce qu'elles s'aimeraient entre elles! Rêve insensé, à la fois si naïf

et si coupable dans sa folie, qui avait déjà traversé son esprit en

démence!... Il en fut hanté dans ce salon de fête avec une intensité

accrue par son effort de ces dernières semaines, au point d'oublier où

il se trouvait, quelle surveillance inquiète il avait à redouter, enfin

qu'il était un fiancé assis entre sa fiancée et la mère de cette

fiancée, et ce lui fut comme un réveil d'entendre la voix d'Henriette

lui dire tout bas, tandis que ce pur visage de vierge où il avait si

longtemps lu l'espérance d'une vie nouvelle se tournait vers lui:

-- «Je vois bien que vous souffrez. Cette petite fille vous rappelle

trop votre pauvre soeur. Voulez-vous que nous nous en allions?»

-- «Non,» répondit-il en se forçant à un sourire, «c'est déjà fini. Vous

savez, c'est toujours une plaie un peu malade que ce souvenir...»

-- «Cher Francis!...» dit Henriette, avec une pitié si délicate dans ses

beaux yeux d'un bleu loyal, qu'il détourna les siens. Il était donc

rentré, malgré ses résolutions, dans le chemin maudit du mensonge. Car

c'était deux fois mentir que d'attribuer son trouble à la noble cause

qu'Henriette croyait deviner, et d'accepter cette charité dont il eût dû

avoir horreur, et qui pourtant lui fut douce. Il avait tant besoin

d'être plaint, et tant besoin en même temps de s'abandonner aux

sensations qui le remuaient, qu'il refusa une seconde fois l'offre de

remonter dans l'appartement que Mme Scilly lui renouvela:

-- «Ne restez pas pour moi,» fit-elle; «ces chansons de Naples m'amusent

toujours, mais qui en a entendu une en a entendu cent...»

-- «Celles-ci sont par extraordinaire à peu près inédites,» répondit le

jeune homme, «et les musiciens sont assez bons, ce qui est plus

extraordinaire encore. -- Et puis quels mimes incomparables, il faut que

je l'avoue moi-même!... Voyez ce gros, quelle bonne et large face

d'honnête canaille, et ce maigre, quelle bouffonnerie dans le sérieux de

son masque immobile!... Je suis sûr qu'ils ont chanté et dansé dans des

hôtels semblables à celui-ci plusieurs milliers de fois, et ils

s'amusent vraiment pour leur propre compte... Et le public vaut les

acteurs... Des Anglais regardant parader des Napolitains, c'est toute

l'admiration et tout le mépris à la fois que le Nord éprouve pour le

Midi... Il y a une vieille lady en bonnet, là-bas, à droite, avec des

joues où il tient quatre générations de buveurs de porto. Comme sa

respectabilité s'épanouit au contact de ces bohémiens!... C'est

délicieux...»

Il parla ainsi longtemps, avec une verve forcée, afin de bien prouver

que son trouble de tout à l'heure était fini. Avec cette excitation de

causerie, il essayait de tromper, non seulement ses confiantes voisines,

mais lui-même, mais le battement de coeur qu'il continuait de subir.

Sans cesse, cependant, et tandis qu'il causait, ses yeux se tournaient

du côté de la petite fille, qui tout d'un coup, et par hasard, tourna

aussi les yeux vers lui. Pour la première fois, ces prunelles d'un brun

si frais dans ce teint si finement rosé le regardèrent, comme avait fait

Pauline l'autre matin, -- tout naturellement, tout tranquillement. Puis

ce regard passa, avec le même naturel, avec la même tranquillité, sur la

ligne des spectateurs rangés derrière eux, pour revenir à l'arbre de

Noël et aux musiciens, toujours aussi tranquille, aussi naturel Francis

le savait trop, qu'il n'était que cela pour Adèle: une personne

quelconque à laquelle la mémoire de l'enfant n'attachait, ne pouvait

attacher aucune idée particulière. Pourquoi cette absolue indifférence

lui serra-t-elle le coeur comme la plus triste des épreuves qu'il eût

supportées depuis ces trois dures semaines? Qu'espérait-il donc de cette

pauvre petite fille, après avoir déployé une énergie de plusieurs années

à la mettre systématiquement en dehors de sa vie? S'imaginait-il qu'une

suggestion de tendresse émanerait de son regard capable d'éveiller chez

elle le cri du sang qu'il écoutait gronder plus fortement que jamais

dans son coeur? Son instinct de paternité, si violemment, si

soudainement éveillé, venait de souffrir d'une souffrance presque

physique. Il n'avait, sans doute il n'aurait jamais de sa fille même la

sympathie d'étrangère apprivoisée qu'elle montrait maintenant à Mlle

Scilly! Cette dernière avait eu raison de dire l'autre jour qu'elle

possédait un sortilège pour se faire aimer des êtres simples. N'ayant

pas commis la faute de la première rencontre dans le jardin, celle

d'approcher trop vite l'enfant, elle avait laissé à la jolie sauvage le

temps de l'examiner à la dérobée, de la juger et de subir ce charme

souverain, insinuant tout ensemble et irrésistible, la grâce et la

douceur dans la beauté. L'envahissement de ce charme fut rendu comme

perceptible par la détente de la défiance physique qui s'accomplit dans

Adèle. Peu à peu elle avait cessé de se replier vers le coin du

fauteuil, où elle s'était, à l'entrée des dames Scilly, comme réfugiée

sous la protection de sa bonne. Son petit corps avait repris la libre

facilité de ses mouvements. On sentait qu'elle respirait plus à l'aise.

Deux ou trois fois, devant quelque pantalonnade par trop drôlatique d'un

des chanteurs, elle rit en même temps que riait sa voisine, et il vint

une seconde où la jeune fille et l'enfant commencèrent de causer

ensemble. Ce fut le simple mouvement par lequel une fine antilope

d'abord épouvantée broute dans la main tendue qui la faisait fuir une

verte poignée de feuillages. Quel bienfait cette mystérieuse magie de

séduction eût été pour Francis si elle s'était exercée dans d'autres

circonstances! Elle ne pouvait qu'augmenter sa misère en lui montrant ce

qui aurait pu être, et en le précipitant davantage dans le gouffre des

émotions contradictoires. Sentir à ce degré la grâce de cette enfant,

c'était boire une dose nouvelle du poison qui enfiévrait déjà tout son

être, c'était perdre de sa force morale, perdre de son honneur, --

perdre de son amour aussi. C'était du moins laisser se diminuer encore

en lui son pouvoir d'être heureux par cet amour. Et il écoutait, avec

ravissement, avec désespoir, avec curiosité, avec épouvante, le dialogue

plus familier à chaque réplique qui s'échangeait entre les deux

voisines:

-- «Est-ce que vous n'avez jamais vu un aussi bel arbre de Noël?» avait

demandé Mlle Scilly.

-- «Oh! non!» s'était empressée de répondre la vieille Annette, qui

demeura étonnée de constater que le mutisme habituel de sa petite

maîtresse devant les étrangers cessait tout d'un coup, car Adèle

répondait, elle aussi, au même moment:

-- «Non. Pas d'aussi beau, mais j'en ai vu de bien beaux tout de même...

L'année dernière, maman a fait un arbre pour cinquante petites filles.

Je l'aimais encore mieux que celui-là... D'abord,» ajouta-t-elle en

fixant un point imaginaire, «c'était chez nous, et il y avait de la

neige...»

-- «Et puis vous aviez vos petites amies...,» dit Henriette.

-- «Oui,» répondit vivement l'enfant, «j'avais Françoise, la nièce

d'Annette.»

-- «Et les autres?» interrogea Mlle Scilly.

-- «Les autres sont des amies pour jouer,» reprit la petite, «au lieu

que Françoise, c'est comme maman et comme Annette... Elle n'a pas pu

venir avec nous. Elle est si pauvre. Il faut qu'elle travaille aux

champs... Quand elle sera grande, elle habitera au château et je la

prendrai toujours en voyage.»

Ses yeux avaient brillé tandis que sa bouche rieuse prononçait ces mots

puérils, mais tout remplis de la générosité naïve qui dans cette aube de

la vie annonce les premiers linéaments d'une large manière de sentir, la

magnanimité à venir d'un noble coeur. Henriette se retourna vers Francis

pour lui dire à mi-voix: «Comme on voit bien que c'est la fille d'une

bonne mère!...» et elle prit dans sa main la main de sa petite voisine

qui rougit doucement à cette caresse. Elle sourit d'un sourire

embarrassé toujours, mais si amical, et déjà Henriette lui demandait:

-- «J'espère que, si votre maman n'est pas venue, elle n'est pas plus

souffrante pour cela...»

Le sourire de la petite fille s'arrêta aussitôt à cette question. Une

ombre passa sur son visage mobile où chaque pensée transparaissait comme

le sang à travers le réseau de veines bleuâtres dessiné au coin de sa

fine tempe. Elle dit:

-- «Je vous remercie, madame, maman était bien ces jours-ci. Elle a

repris un peu froid hier et aujourd'hui elle s'est sentie fatiguée. Elle

n'a pas voulu me garder auprès d'elle. Elle a toujours peur que je ne

m'ennuie à Palerme et que je ne regrette Molamboz. C'est vrai. J'aime

bien notre campagne, mais j'aime encore mieux être ici avec elle...»

-- «Vous verrez comme ce beau soleil la guérira vite,» dit Henriette,

qui regretta d'avoir évoqué l'image de Mme Raffraye, en voyant comme ce

coeur de neuf ans était sensible aux moindres nuances: «Maman était très

malade aussi quand elle est venue. Maintenant, vous voyez, elle est tout

à fait bien portante...» Puis elle voulut quitter ce sujet par peur de

blesser à nouveau la petite, et elle ajouta: «Il faut aussi que je vous

dise de ne pas m'appeler madame, mais mademoiselle Henriette.

Voulez-vous?...»

Adèle semblait ne pas avoir écouté la fin de la phrase, tant elle

s'absorbait dans le visage de Mme Scilly qu'elle regardait, qu'elle

étudiait plutôt en ce moment avec une curiosité passionnée. Il était

trop aisé de deviner pourquoi. Sa tête raisonneuse d'enfant comparait la

physionomie de la comtesse à la physionomie de l'être qu'elle aimait le

plus au monde. Son affection l'éclairait, comme il arrive quelquefois à

cet âge, sur des périls de santé dont son intelligence ne pouvait pas se

rendre compte. Pourtant elle avait bien tout entendu, car elle reprit,

après un silence;

-- «Pardon, mademoiselle, est-ce que votre maman a dû garder le lit

longtemps?...»

-- «Des semaines,» dit Henriette.

-- «Pardon encore,» continua l'enfant, «c'était un froid ici?...» et

elle montra sa poitrine.

-- «Oui,» répondit Henriette.

-- «Et elle toussait beaucoup la nuit?»

-- «Beaucoup.»

-- «Et elle est restée combien de temps à Palerme avant d'être

guérie?...»

-- «Mais il n'y a pas deux mois que nous avons quitté Paris...»

Une seconde fois Adèle se tut. À quel travail se livrait son

imagination, tandis que les chanteurs continuaient de faire courir, sur

cette banale assemblée de touristes, de désoeuvrés et de malades,

l'ardent frisson de vitalité populaire que dégagent, malgré tout, les

moindres romances écloses dans le sable fumeux du Vésuve? La petite

fille paraissait s'être en allée loin de cette salle, de ce spectacle,

de ce public et de ces chanteurs. Mais comme c'est l'habitude lorsque

nous entendons de la musique sans l'écouter, les mélodies se

mélangeaient à sa rêverie, pour en redoubler l'inconsciente exaltation,

comme elles redoublaient la pitié d'Henriette, tout émue d'avoir touché

à une place trop tendre de cette sensibilité précocement vulnérable. Ces

mélodies achevaient aussi de troubler profondément Francis. N'ayant pas

perdu une syllabe de ce court entretien, il demeurait effrayé de

constater chez cette enfant cette précocité de coeur. Il l'avait sentie

sentir, et, dominé comme il était par les idées d'hérédité, comment

n'aurait-il pas reconnu en elle le don fatal qu'il lui avait transmis

avec les traits de sa famille, celui d'une morbide délicatesse de

sentiment? Sa soeur et lui en avaient tant souffert, quand ils avaient

l'âge d'Adèle, mais pas plus l'âme de leur âge qu'elle n'avait, elle,

l'âme du sien. Et vers qui allait-elle, cette tendresse prématurément

maladive? Vers une mère qui, pour être aimée de la sorte, avait dû

vraiment le mériter. Francis le savait par sa propre expérience, les

enfants les plus sensibles ne sont pas ceux qui s'attachent le plus. Ils

sont si aisément froissés et blessés. Une parole vive, une injustice,

une impatience suffisent à les faire se replier sur eux-mêmes, et, quand

vous voulez vous rapprocher d'eux, votre présence leur renouvelant cette

cruelle émotion, il vous devient presque impossible de les reconquérir.

L'idolâtrie d'Adèle pour Mme Raffraye était un témoignage de plus, et

celui-là irréfutable, du dévouement que cette femme avait montré à sa

fille. Francis n'aurait-il pas dû être heureux qu'il en fût ainsi?

N'était-ce pas un soulagement pour sa conscience de constater que

l'existence de la pauvre petite avait ranimé dans Pauline le sens aboli

des devoirs et des responsabilités? S'il eût reconnu à l'attitude

d'Adèle ce secret malaise des enfants très aimants et peu aimés, cette

meurtrissure intime des mauvais traitements, qui déforme l'âme pour

toujours, n'aurait-il pas maudit son ancienne maîtresse plus encore pour

cette injustice dénaturée que pour les perfidies de jadis? Pourquoi

donc, durant tout ce dialogue et pendant le silence qui suivit,

restait-il si péniblement affecté, quand il venait d'avoir la seule

évidence qui puisse consoler et rassurer un père, séparé à jamais d'avec

sa fille? Et il écoutait cette torturante conversation recommencer:

-- «Nous,» disait Adèle, «nous sommes ici depuis presque quatre

semaines. En février cela fera deux mois.» Cette phrase était pour elle

la visible traduction de cette autre: «En février maman sera guérie...,»

car un éclair de joie s'était rallumé dans ses prunelles brunes, tandis

qu'Henriette lui demandait:

-- «C'est la première fois que vous voyagez?»

-- «Non,» dit la petite, «je suis allée souvent à Besançon voir ma

tante...»

-- «Et à Paris?...»

-- «Jamais. Nous avons dû y aller quand maman était si malade, pour

consulter un autre médecin. Et puis elle n'a pas voulu... Annette m'a

dit qu'elle déteste cette ville depuis que mon pauvre papa y est mort...

Est-ce que le vôtre est à Palerme?...» ajoutait-elle.

-- «J'ai perdu mon père, moi aussi,» répondit Henriette, «il y a bien

longtemps...»

-- «Mais vous l'avez vu,» interrogea l'enfant, «vous vous le rappelez?»

-- «Oui,» dit Henriette, «j'avais neuf ans...»

-- «Juste comme moi maintenant,» reprit la petite. Elle regarda de

nouveau Mlle Scilly, avec le geste de quelqu'un qui va parler d'un sujet

très intime et qui hésite.

-- «Mademoiselle...,» et comme Henriette la regardait de ses beaux yeux

si tendres, «je voudrais vous demander une chose...»

-- «Laquelle?» dit la jeune fille.

-- «Lorsqu'on se retrouve au ciel, après la mort, et qu'on ne s'est

jamais vus vivants, comment se reconnaît-on?»

-- «C'est le secret du bon Dieu,» répondit Henriette. Elle était trop

ingénument pieuse elle-même pour sourire à la question de la petite

fille, qu'elle répéta presque aussitôt à son fiancé, et elle ajouta:

«Quelle étrange et touchante enfant!...» Elle ne se doutait pas que

cette phrase d'Adèle ainsi transmise par elle à Francis prenait une

signification bien plus étrange encore. Mais, comme elle se retournait

pour continuer cette causerie qui l'intéressait déjà si

particulièrement, elle put voir que, si sa petite amie de cette

demi-heure était en effet très touchante, elle était aussi très enfant.

Une expression nouvelle avait remplacé sur ce mobile visage les trop

fortes anxiétés de tout à l'heure. Il avait suffi qu'un personnage

inattendu entrât dans la salle, qui était simplement le concierge

polyglotte, mais rendu presque méconnaissable par une perruque blanche

et la poudre semée à profusion sur sa longue barbe. Grimé en Bonhomme

Noël ou plutôt en représentant de la générosité de Don Ciccio, il

portait dans sa hotte une collection de menus objets destinés à être

offerts aux nombreux enfants épars de-ci de-là dans l'assemblée. Encore

dans l'attente de cette simple surprise, l'excessive sensibilité d'Adèle

devint trop visible. Ses yeux brillaient d'un éclat trop vif. Ses fines

mains s'ouvraient d'un mouvement trop nerveux. Son sang courait trop

vite sur ses joues maintenant pourpres d'espérance, et, quand elle reçut

son cadeau des mains de l'hôtelier qui présidait lui-même à la

distribution de ces _Christmas presents_, ses mains tremblaient d'un

trop passionné plaisir. Pauvre cadeau et qui n'était qu'une toute petite

poupée habillée en paysanne sicilienne! Mais l'enfant, après l'avoir

regardée avec adoration, dit à sa bonne, pensant à sa grande poupée, à

la préférée:

-- «Tu comprends, ce sera la Françoise de l'autre.»

Elle se levait en prononçant ces mots, dont la puérilité contrastait

comiquement avec ses phrases précoces de tout à l'heure. La vieille

bonne avait consulté sa montre et avait fait signe qu'il était temps de

remonter. Un peu intimidée, Adèle se tourna vers Henriette pour lui dire

bonsoir, et la jeune fille ayant répondu à ce geste par une caresse sur

la joue et les cheveux de l'enfant, cette dernière lui fit un sourire où

se devinait toute l'amitié dont ces petits êtres sont capables, et qui

leur envahit le coeur si promptement. Devant Francis et devant Mme

Scilly, elle passa avec la même grâce effarouchée qui lui était

naturelle, puis elle disparut entre les fauteuils, tandis que, la hotte

du concierge distributeur une fois épuisée, les musiciens reprenaient

leurs mélodies interrompues et que Mlle Scilly résumait d'une manière

saisissante son impression de la soirée, en disant à sa mère et à son

fiancé:

-- «Quand on pense qu'avec cette sensibilité-là cette pauvre petite sera

peut-être orpheline et seule dans la vie avant un an, c'est trop

triste!...»

* * * * *

La terre promise · 第 11 / 23 段