Elle était cependant apparue devant sa pensée, sous une forme

singulière, tardive, et pourtant évidente, cette idée du devoir, seul

principe d'un peu d'apaisement dans certaines crises trop douloureuses.

Quand toute douceur semble défendue à l'âme par la cruauté du sort,

s'estimer un peu lui est une consolation, -- bien faible et bien

chétive, quoi qu'en aient dit les philosophes de tous les temps, car le

bonheur se passe aisément de cette estime, mais c'est une consolation

tout de même. Si Francis Nayrac devait se rappeler plus tard sans trop

d'amertume la fin de cette étrange promenade nocturne, commencée et

continuée sur un tel tourment intérieur, c'est qu'à partir de la minute

où cette idée de sa responsabilité vis-à-vis d'Henriette l'eut ressaisi,

il eut le courage de ne pas s'aveugler de sophismes. La honte subitement

éprouvée devant les mensonges de ces derniers jours et le sentiment du

respect vis-à-vis de tant de pureté l'avaient rappelé à lui-même. Il

avait des devoirs envers Mlle Scilly, et, tout d'abord, une dette

d'honneur, qui ne comportait pas de moyen terme. En se fiançant, il

avait signé un pacte de loyauté. Il lui fallait ou renoncer à sa fiancée

ou agir avec elle honnêtement, c'est-à-dire en homme qui n'a rien à

cacher de ses actes. À la lumière de ce jugement, la lettre écrite à

Pauline et le prétexte imaginé afin de guetter la petite Adèle dans le

jardin du _Continental_ constituaient, pour ne prendre que ces deux

actions, deux lâchetés et deux félonies. Eût-il pardonné à celle qui

devait porter son nom un seul mensonge équivalent? D'autre part il avait

découvert d'une façon aussi étrange qu'inattendue, mais qui ne lui

permettait plus un doute sincère, que cette petite Adèle était sa fille.

Cette certitude lui imposait-elle un devoir envers l'enfant? Il se

répondit oui, en principe, sans hésiter. Il eut alors une autre minute

d'angoisse qui le força de nouveau à s'arrêter. Une question venait de

se poser à lui: «Ces devoirs envers ma fiancée et envers mon enfant

sont-ils conciliables?» Ils ne l'étaient pas. Pour s'occuper d'Adèle, il

fallait qu'il acceptât ce premier fait qu'elle appartenait à sa mère de

par la loi et de par la nature, de par l'éducation aussi et de par ses

longues années d'abandon à lui. Se rapprocher de cette enfant était donc

impossible sans implorer quoi? le pardon de la mère? Il irait, après les

infamies dont elle s'était rendue coupable à son égard, s'humilier

devant elle?... Et qu'exigerait certainement cette femme? Qu'il

sacrifiât Mlle Scilly, lui qui savait combien il était aimé de cette

noble créature et qu'elle avait mis sur ce mariage toutes ses

espérances, toutes ses illusions, toute sa jeunesse! D'ailleurs il ne

s'agissait pas de sacrifices plus ou moins pénibles. La question était

tout autre: que pourrait-il pour l'enfant, même si Pauline ne lui était

pas hostile? Cette enfant avait grandi sans lui. Elle n'avait pas eu

besoin de lui. Elle n'en aurait pas besoin, puisqu'elle ignorait,

puisqu'elle ignorerait toujours le criminel lien qui l'unissait à elle,

puisque enfin, si la fatalité d'un conseil de médecin n'avait pas amené

Mme Raffraye à Palerme, jamais ils ne se seraient vus. Ne pas s'occuper

d'Adèle, c'était donc étouffer un instinct de tendresse, soudain

réveillé, ce n'était pas faire un tort à l'enfant, au moins immédiat.

Rompre son engagement avec Henriette, c'était briser aussitôt un coeur.

Tel était cependant le choix que la circonstance lui imposait. Ne

venait-il pas de se démontrer à lui-même que parler à sa fiancée en

toute vérité était impossible, et se confesser maintenant à Mme Scilly,

de quoi cela servirait-il? Que lui conseillerait-elle, sinon ce que lui

conseillait sa conscience? À savoir que c'était à lui de souffrir seul,

puisqu'il était seul coupable. «Souffrir seul!...» C'est dans ces termes

que se résuma pour lui ce devoir dont il cherchait l'évidence. Oui,

souffrir seul, -- accepter cette incapacité de faire quoi que ce fût

pour son enfant comme une grande épreuve, l'accepter et n'en étendre le

contre-coup à personne en dehors de lui. Il le sentait trop par avance,

aucune agonie ne serait comparable à celle qu'il s'imposerait en

s'interdisant de même regarder cette petite Adèle alors qu'elle venait

de pénétrer si avant dans son amour, rien qu'en lui montrant son doux et

jeune visage, -- ce visage trop pareil à celui de sa plus chère morte!

Il se l'interdirait cependant. Il aurait cette énergie. Il se

comporterait de manière que toutes les heures de ses journées pussent

être mises devant sa fiancée, sans qu'elle y trouvât un geste sur lequel

l'interroger. Comme il s'enfonçait cette résolution dans le coeur avec

la sorte d'ardeur du martyre que de semblables volontés mettent en nous,

il s'aperçut que sa course de retour l'avait amené tout auprès de ce

jardin Tasca, où il avait été si heureux l'autre matin, si heureux et si

étrangement troublé d'une crainte superstitieuse. Il reconnut l'endroit

avec une indicible émotion, et, franchissant une première haie, au

risque d'être pris par les gardiens pour un malfaiteur, il voulut aller

jusqu'à la grille, fermée maintenant. Il posa son front contre le fer

des barreaux et il regarda longtemps les massifs obscurs des grands

arbres qui projetaient leurs noires ombres immobiles sur le sable clair

des allées, blanchi par la lune. Cette froide lune blanchissait aussi le

marbre incertain des statues, qui prenaient, parmi les cèdres et les

cyprès, comme un aspect fantastique de tombeaux. Ce jardin taciturne

n'était-il pas en effet un cimetière pour lui, le _Campo Santo_, comme

disent noblement les Italiens, où gisait ensevelie sa dernière minute

d'entier bonheur?... Il eut là un instant d'infinie détresse,

l'impression aiguë du coup meurtrier que son amour venait de subir, la

vision que leur commun pressentiment, à Henriette et à lui, avait eu

trop raison. Jamais, avec la certitude qu'il était le père d'Adèle et

qu'il ne pouvait rien pour elle, il ne serait heureux auprès de sa

fiancée, plus tard de sa femme, comme il l'eût été s'il eût acquis la

preuve du contraire, s'il eût pu croire que l'enfant était de son ancien

rival. Il allait porter en lui une plaie qui saignerait longtemps,

longtemps. Mais l'avait-il mérité, ce bonheur dont il avait savouré les

premières délices pendant ces quelques mois, les plus doux qu'il eût

connus sur la terre? Depuis qu'il vivait auprès d'Henriette et de la

comtesse, il s'était familiarisé de nouveau avec cette sublime idée de

la Providence qui nous montre un dessein mystérieux derrière les

événements en apparence attribuables au seul hasard. Ces coups

successifs qui l'avaient frappé, cette soudaine rentrée de Pauline

Raffraye dans son cercle d'existence, cette certitude de paternité

infligée juste à ce moment, cette nécessité de se mutiler le coeur, pour

rester, honnête homme, du sentiment le plus naturel, le plus instinctif,

son angoisse présente et celle qu'il prévoyait, oui, tout cela était une

grande épreuve. Pouvait-il dire qu'elle fût injuste? N'était-il pas puni

précisément là où il avait péché? Qu'était cette nouvelle douleur après

les autres, sinon une conséquence toute naturelle de ce péché d'adultère

que le monde accueille avec une si souriante indulgence, vers lequel

nous marchons si allègrement, presque si fièrement, lorsque nous rêvons

de romans vécus et de passions dangereuses? Il est écrit cependant que

c'est la plus criminelle d'entre les oeuvres de chair, celle à qui les

livres saints donnent pour châtiment la mort. «Si quelqu'un a possédé la

femme d'un autre, qu'ils meurent tous deux, et l'homme qui a commis

l'adultère et la femme avec laquelle il l'a commis...» Par une

invincible association d'idées et à cette place où il avait goûté la

joie si pure de l'amour permis, Francis se rappela quelques-uns de ses

amis de jeunesse qu'il avait connus, engagés comme lui dans des

aventures de cet ordre, et il demeura épouvanté à la pensée qu'une

mystérieuse et inévitable expiation les avait tous atteints tôt ou

tard... Celui-ci était mort avant l'âge, à l'heure où riche, amoureux,

heureux, de quitter la vie lui était si amer. Cet autre, marié depuis,

était misérable dans ses enfants, en ayant perdu deux déjà, qu'il

adorait. Un troisième avait roulé de dégradation en dégradation et il se

trouvait en ce moment sous le coup du plus déshonorant procès... Et les

femmes? La funeste issue de vingt scandaleuses existences, longtemps

enviées, lui apparut tout d'un coup. Quoiqu'il n'eût gardé du

Christianisme qu'un soupir nostalgique vers la foi complète, sans cesse

corrompu par le scepticisme, Francis eut réellement à cette seconde et

devant cette intuition d'une surnaturelle et sûre justice manifestée par

tant d'exemples le même frisson qu'il eût éprouvé si les croyances de sa

quinzième année fussent demeurées intactes en lui. Il avait commis, lui

aussi, l'inexpiable péché, et dans quelles circonstances, avec une femme

si jeune et dont il s'était cru le premier amant! Il s'était servi, pour

la séduire, de la plus délicate des émotions, d'une amitié exaltée pour

une mourante. Il devait s'estimer heureux si le châtiment se bornait à

son actuelle douleur, et, une phrase de l'Écriture que citait souvent

Mme Scilly lui revenant à la mémoire, il la redit comme s'il eût cru

absolument, tandis qu'il reprenait sa marche vers la ville, et il

sentait pour la première fois ce que cet ordre du Rédempteur renferme de

beauté sainte et de tendre espérance de pardon:

-- «Prenez votre croix et suivez-moi...»

* * * * *

Cette résolution, sur laquelle il se coucha enfin, au terme de cette

étrange promenade, d'accepter l'épreuve, de souffrir, de se laisser

souffrir sans plus manquer à un seul de ses devoirs présents, parce que

cette souffrance était juste, aurait eu besoin, pour durer, d'une

croyance plus positive et plus fervente. Le sentimentalisme religieux

abonde en sublimes élans, mais la foi seule nous maintient fermes et

droits dans des projets presque contraires à la nature, comme celui-ci:

savoir tout d'un coup que l'on est le père d'une enfant qui va, qui

vient à quelques pas de vous, -- le savoir, le penser, le sentir et

s'interdire de même regarder cette enfant. Cette atroce volonté soutint

cependant cet homme tourmenté plus de jours qu'il ne l'eût espéré

lui-même, à cause de l'implacable rigueur avec laquelle il s'y conforma

aussitôt. Comme il l'avait bien compris dans ses heures de torturante

méditation, le moindre compromis devait le perdre. Oui, il fallait qu'il

eût le courage de ne plus même regarder l'enfant, s'il la rencontrait.

-- Le monstrueux, le triste courage! -- Car la paternité, une fois

éveillée en nous, ne s'endort pas plus que la faim et la soif. Elle

réclame son aliment, la présence d'abord et la contemplation à défaut de

la caresse, le son de la voix à défaut des paroles tendres. Il n'avait

jamais entendu parler de sa fille, depuis qu'il l'avait sentie telle.

Cette pauvre joie, cette goutte d'eau dans son ardente fièvre, il

n'avait pas le droit de se la permettre, s'il voulait demeurer dans la

logique de son honnêteté absolue vis-à-vis de sa fiancée; et, pendant

des jours qui lui parurent bien longs, il ne se la permit pas. Ils

passèrent pourtant, ces jours, et deux, et trois, et huit, et quinze, et

vingt, comme le temps passe, alors que nous avons fait avec nous-même le

pacte d'un de ces intimes sacrifices qui sont une amputation quotidienne

d'un vivant morceau de notre coeur. Il semblait à Francis que chaque

matin il lui fallait mettre de nouveau le fer à la place charcutée la

veille. Voici comment il y parvenait et l'emploi de ses douloureuses

journées: -- il se levait, décidé à ne pas dévier d'une ligne hors de la

voie qu'il s'était tracée. Vers les neuf heures, il passait, comme

c'était son habitude depuis sa venue à Palerme, dans le salon en rotonde

où sa douce fiancée l'attendait. Par les fenêtres se dessinait toujours

le lumineux paysage d'un ciel couleur de turquoise et d'une mer couleur

de saphir. Les blancs palais alternaient avec de verts jardins, et les

deux rades animées de voiles papillotaient dans l'ombre de la rouge

montagne nue. C'était le décor qui avait servi de cadre à sa félicité et

qui continuait de mettre un même fond d'horizon sublime au visage aimé

de sa madone. Ainsi, dans les tableaux de piété, les maîtres anciens

déploient derrière le sourire et les yeux de la Vierge les lointains

démesurés d'un monde qu'elle ennoblit par sa seule existence. Cette

comparaison, qu'il l'avait faite de fois dans ses matinées heureuses! Il

la faisait encore. Hélas! Rien qu'à retrouver la jeune fille à cette

première rencontre, il éprouvait combien est vrai le commun, le touchant

pléonasme populaire: aimer de tout son coeur. Il n'aimait plus sa chère

Henriette de tout son coeur, quoiqu'il l'aimât avec une passion que la

souffrance avivait encore. Mais il gardait dans ce coeur une passion à

côté de cette passion, une blessure ouverte, saignante, enflammée, et

qu'il ne montrait pas. Cela suffisait pour que le ravissement

d'autrefois lui fût impossible, impossible cette détente dans l'émotion

heureuse qui fait que la présence adorée absorbe entièrement notre

pouvoir de sentir. Non, ce pouvoir de jouir de son bonheur était, au

contraire, sinon paralysé en lui, du moins comme diminué, presque

endolori. Il avait comparé aussitôt son effort pour ne pas s'occuper

d'Adèle à une mutilation, et il était comme un blessé, en effet, qui ne

peut faire un mouvement sans rencontrer la douleur causée par sa plaie.

Lui aussi, dès cette entrevue du matin, et dans ce mouvement d'âme qu'il

avait comme autrefois vers Henriette, il rencontrait tout de suite la

douleur de son idée fixe. Il imaginait, malgré lui, le salon d'en haut,

pareil à celui-ci, avec le même horizon, et il voyait la petite Adèle

déjeunant seule avec sa vieille bonne, tandis que la mère se reposait de

ce sommeil accablé que les malades comme elle subissent d'ordinaire dans

la lassitude du jour commençant. Le contraste entre ces deux

appartements d'hôtels, si voisins et si distants, le déchirait. Il se

tendait à la chasser, cette cruelle idée fixe. Il y réussissait un

moment. Puis comme elle revenait vite! Un peu avant les onze heures,

presque chaque jour, ils sortaient, la comtesse, Henriette et lui. En

passant sous les murs du jardin de l'hôtel, il voyait frémir le grand

feuillage lustré de l'eucalyptus détaché en vert pâle sur sa ramure

d'une nuance éteinte, comme mauve, et les panaches sombres des hauts

palmiers remuaient au-dessus du toit gothique de la chapelle anglaise.

Il pensait que l'enfant était là, sans doute, qui jouait dans les allées

de ce jardin, au pied de ces arbres. Il tombait alors dans le silence

d'une si mélancolique rêverie, même sous les beaux yeux caressants de

son aimée! L'idée fixe se faisait plus fixe encore et plus obsédante,

lors de la seconde promenade, celle de l'après-midi, car il subissait,

dans ces instants-là, cette appréhension de se trouver subitement en

présence de la petite fille, qui l'avait étreint dès l'arrivée de Mme

Raffraye à Palerme. L'angoisse en était pire, aujourd'hui qu'il savait

ce qu'il savait. Qu'ils lui semblaient interminables alors, ces sentiers

du parc de la Favorite, où ils marchaient d'habitude, Henriette et lui,

pendant que Mme Scilly, restée dans la voiture, les suivait de son

indulgent sourire! Même dans ce mois avancé de décembre, comme cet

immense parc est planté d'arbres et d'arbustes toujours verts, ce

n'était pas un horizon défeuillé qui se développait autour des trois

promeneurs. Mais qui ne sait combien ces verdures impérissables, avec

leurs obscurs reflets, attristent le paysage? Sur celui-ci, et comme

pour en redoubler la mélancolie en faisant mieux sentir, par contraste,

son vaste silence sans oiseaux, des sonneries de clairon passaient sans

cesse. Venues d'un champ de manoeuvres voisin et répercutées par les

échos de la montagne rouge, de l'aride et rocheux Pellegrino, elles

prolongeaient indéfiniment leur plainte monotone dont la tristesse

navrante s'ajoutait pour Francis à celle que lui infligeaient si

aisément certaines phrases de la conversation d'Henriette. La jeune

fille, dans sa tendre ingénuité, parlait longuement à son fiancé de ses

rêves d'avenir, de leur installation, de leur commune existence. Tous

les projets de cette âme candide et loyale supposaient la fondation

d'une famille. Lui-même, quand il avait caressé le roman de son mariage,

avec quelle simplicité il s'était abandonné au désir de renaître dans

des enfants qui mêleraient dans leur fragile personne un peu de son être

et de l'être de sa chère femme! Pourquoi cette chimère de son foyer de

demain ne pouvait-elle plus s'évoquer devant lui sans qu'il pensât à

l'autre enfant, qui était la sienne cependant et dont jamais il n'aurait

la grâce à ce foyer? Jamais il ne lui dirait les mots qui l'avaient tant

poursuivi durant sa cruelle veillée sur la route de Monreale, ce «Ma

fille...» qu'il prononcerait pour d'autres; et ces autres n'y auraient

pas un droit plus assuré que cette charmante et fragile Adèle. La

certitude entrée en lui sur sa paternité ne faiblissait pas plus en

effet que sa volonté de ne pas déserter la ligne de conduite maintenant

prise. Les alternatives de croyance et de défiance dont il avait été si

consterné neuf ans plus tôt n'étaient plus possibles. Il avait vu, et il

croyait. Par quelle ironie de fatalité, quand de douter lui eût paru une

douceur, au lieu qu'il avait tant douté quand il lui eût été si doux de

croire?... Ces pensées le traversaient, le remuaient, le torturaient. Il

regardait Henriette pour triompher de cette torture, et il n'arrivait

qu'à sentir davantage la coexistence en lui d'émotions cruellement

contraires. Et ces émotions le poursuivaient, une fois de retour à la

maison, durant les longues heures de la paisible soirée. Soit qu'il

s'assit, comme autrefois, sur une chaise basse aux pieds de sa fiancée,

pour lire à voix haute, soit qu'elle se mit, elle, au piano, pour lui

jouer un fragment d'un musicien préféré, soit qu'ils causassent tous

trois lentement, tranquillement, intimement, toujours à une minute

l'idée fixe reparaissait... Que faisait Adèle à ce même instant? Et il

la voyait, comme il l'avait vue le matin, accourant auprès de Mme

Raffraye, avant d'aller dormir, et regardant la malade avec de grands

yeux d'ignorante où se lisait néanmoins la divination d'une mystérieuse

menace. Pour que la petite fille pensât, même dans ses jeux, à la toux

douloureuse de sa mère, il fallait que chacun des accès de cette toux

lui résonnât trop avant dans le coeur. Pressentait-elle qu'à un jour

prochain ce seul appui qu'elle eût au monde lui manquerait? Et son père

le savait, lui. Son père vivait. Son père possédait les viriles énergies

protectrices dont l'enfant aurait peut-être besoin bientôt, et ce père

ne pouvait rien pour elle. Il devait multiplier les obstacles entre eux,

pour continuer de s'estimer. L'honneur voulait qu'il se conduisit

vis-à-vis de sa fille comme s'il ne soupçonnait même pas la vérité sur

cette naissance. Dieu! la cruelle fin de cruelles amours!

* * * * *

Combien de temps aurait duré l'énergie de renoncement ainsi déployée par

Francis? -- Des mois peut-être, si un accident inattendu n'avait surgi

pour bouleverser derechef l'édifice paradoxal de sa résolution. Il était

de si bonne foi que pendant ces jours, les plus troublés qu'il eût

connus depuis sa rupture, deux fois il se trouva face à face dans

l'escalier avec Mme Raffraye et l'enfant, -- et deux fois, à peine la

silhouette de son ancienne maîtresse reconnue, il eut le courage de

détourner la tête et de ne pas regarder. Mais, s'il luttait avec une

courageuse ténacité contre les faits, il n'en était pas de même dans

l'ordre des sentiments. Car à travers tout cela, il n'essayait point, ce

qui eût été plus sincère encore, de déraciner l'amour maladif qu'il

sentait grandir en lui pour sa fille. Le pouvait-il, d'ailleurs? Il

appartenait à cette race très particulière de passionnés à principes,

qui se croient quittes avec leur conscience lorsqu'ils se sont imposé

une certaine manière d'agir, et ils s'abandonnent intérieurement aux

pires fantaisies, aux plus coupables frénésies de leurs émotions. Ces

hommes-là sont capables de persévérer, comme avait fait Nayrac, des

années durant; dans une rupture avec une femme qu'ils aiment à la folie,

et ils sont incapables de dominer une minute les désordres mentaux que

cet amour produit en eux. Ils ont la moralité de la vie sans avoir la

moralité du coeur, -- anomalie singulière qui, tôt ou tard, aboutit a

l'égale immoralité du coeur et de la vie. Nos actions finissent toujours

par ressembler à nos pensées, et ce sont ces dernières qu'il importe de

gouverner d'abord. Si Francis avait procédé avec la petite Adèle, comme

autrefois avec sa maîtresse, par la fuite et par l'absence, peut-être se

fût-il abandonné sans danger au dérèglement de son coeur, sûr que nulle

occasion ne viendrait tenter à nouveau ce coeur épuisé de trop sentir.

Cette absence était rendue très difficile par les circonstances

particulières où il se trouvait pris. Il ne se dissimulait pas qu'elle

valait mieux pour la définitive exécution de son plan de conduite. Mais

il se disait que son départ pour la France était fixé pour le 25

janvier, et n'aurait-il pas la force de supporter son chagrin jusque-là,

d'autant plus que la fin de décembre approchait à travers ces désordres

cachés de sa sensibilité, et déjà le futur Noël était annoncé dans toute

la ville par des bandes de papier collées aux vitres des moindres

boutiques, avec cette naïve inscription: _Viva Gesù bambino!..._

C'était, pour le jeune homme, une nouvelle raison de mélancolie que les

images réveillées par cette fête des enfants. Pouvait-il se douter

qu'elle ne passerait pas sans qu'il eût manqué à l'engagement pris avec

lui-même, et cela tout simplement à cause de l'Anglomane qui dirigeait

le _Continental_ et dont il se moquait si souvent? -- «Si j'avais jamais

eu le ridicule de me faire blanchir à Londres, quelle leçon et quel

ilote!...» disait-il; mais cet ilote allait devenir, par une de ces

ironies auxquelles il semble que se complaise parfois le sort, la cause

déterminante d'une rechute terrible du malheureux dans le mensonge et la

trahison. Le cavalier Francesco Renda avait en effet l'habitude de

célébrer chaque année le _Christmas_, pour la joie de sa clientèle

britannique et autrichienne, en faisant dresser dans le plus vaste de

ses salons un colossal arbre de Noël, illuminé de ses plus basses

branches à ses plus hautes. Une représentation d'un caractère plus ou

moins local complétait la fête. Il avait, cette année-ci, engagé pour la

circonstance une de ces troupes de chanteurs napolitains que connaissent

trop ceux qui ont passé une saison à Sorrente ou aux Capucins d'Amalfi.

Quand Henriette avait montré les trois billets que le diplomatique Don

Ciccio avait apportés pendant l'absence du jeune homme, contre la

moquerie duquel sa finesse méridionale le mettait en garde, Francis

n'avait pu s'empêcher de dire:

-- «Hé bien! nous allons encore entendre _funiculi, funicula_... Ce sera

très gai!...»

-- «Voulez-vous que nous ne descendions pas?...» avait répondu Henriette

avec la câline soumission d'une femme aimante qui souffre de ne pouvoir

épargner même le plus léger ennui à celui qu'elle chérit. Pourquoi

Francis insista-t-il au contraire pour qu'ils se rendissent tous trois à

l'invitation du gentleman-hôtelier? il devait cependant penser que cet

arbre de Noël (_X-mas tree_ sur l'affiche du vestibule!...) étant

surtout préparé pour les enfants, Mme Raffraye y conduirait sans doute

Adèle. Il le pensa et il se crut assez fort pour que cette possibilité

ne l'effrayât point. Il en serait quitte pour détourner de nouveau les

yeux, et il ne priverait pas sa fiancée du pauvre plaisir qu'elle

paraissait si disposée à lui sacrifier, mais qu'elle avait accepté si

joyeusement. Quand donc il entra par ce soir de fête dans le petit salon

rempli d'habits noirs et de toilettes cosmopolites, au centre duquel

resplendissait l'arbre gigantesque parmi son auréole de bougies roses et

vertes et de lanternes coloriées, il s'était disposé à souffrir de

nouveau. Il ne prévoyait pas que le cavalier Renda, dans son désir de

grouper ensemble des compatriotes, aurait placé les sièges réservés à

Mme Scilly précisément à côté des sièges réservés à qui? -- à Pauline et

à sa fille!... Oui, là-bas, dans le coin à gauche, à côté de ces trois

fauteuils vides vers lesquels le rayonnant Don Ciccio, vêtu comme le

plus correct des membres du _Carlton_, un bouquet de muguet et de

fougères à la boutonnière, conduisait la comtesse et Henriette, une

enfant était assise, tout hypnotisée par la vue de l'arbre grandiose, et

à côté de cette enfant une femme de chambre endimanchée, la vieille et

fidèle bonne que Francis avait vue tricotant au pied de l'eucalyptus,

par la matinée inoubliable. Et la petite fille était Adèle Raffraye, son

Adèle! Et déjà Henriette s'asseyait sur le fauteuil qui touchait celui

de l'enfant; Mme Scilly lui faisait signe, à lui, de s'asseoir à côté de

sa fiancée; elle se mettait elle-même auprès de lui; -- et Pauline,

retenue sans doute dans sa chambre par une crise, n'était pas là pour

lui donner, grâce à l'aversion de sa présence, la force de lutter contre

la dangereuse, la terrible tentation que représentait ce voisinage.

VI

AUTOUR D'UN ARBRE DE NOËL

Le bruit que venaient de faire les nouveaux arrivés en s'installant

n'avait pu détacher la petite Adèle du tableau merveilleux que formait

pour sa jeune imagination l'arbre de Noël, avec les centaines de globes

coloriés qui brillaient sur ses branches sombres et le groupe des

Napolitains assis par terre. Les bonnets rayés des hommes, leurs

ceintures rouges, jaunes et bleues, la fantaisie de leur accoutrement

théâtral, la singularité de leurs instruments de musique, la coiffure

des femmes, leurs énormes épingles de métal et leurs jupes de velours

éclatant, tous ces détails d'un si conventionnel exotisme la ravissaient

au même degré que sa bonne; et toutes les deux formaient à leur insu un

tableau bien plus charmant encore, l'une, pauvre face ridée d'humble

servante, l'autre, jeune et tendre visage si neuf à la vie. Une naïve

extase les transportait qui eut pour la petite fille son soudain réveil

et très pénible. À une minute, en effet, elle regarda autour d'elle, et

de voir occupés les fauteuils qu'elle croyait vides, sans qu'elle eût

entendu personne venir, lui causa un sursaut presque convulsif de

timidité. Elle rougit et brusquement, involontairement, elle se retira

vers sa bonne avec le geste de petit animal farouche qui lui était

familier. Dans ces instants-là elle penchait sa jolie tête, ses grands

yeux bruns exprimaient une crainte anxieuse sous leurs sourcils froncés.

Il y avait dans ce recul hostile de son front un peu de la grâce sauvage

d'une antilope qui va se défendre, et, devant cette défiance

instinctive, Mlle Scilly, qui venait de faire à la vieille Annette un

geste complaisant de demi-reconnaissance, se tourna vers Francis Nayrac

pour lui dire:

-- «Mais c'est ma petite amie de l'autre matin, vous savez, celle qui

jouait si gentiment à la poupée malade... Regardez-la, sans trop en

avoir l'air, pour ne pas la déconcerter tout à fait, et dites si elle ne

ressemble pas au portrait de votre soeur enfant, d'une ressemblance

surprenante?... Plus encore aujourd'hui qu'elle n'a pas de chapeau...»

La terre promise · 第 10 / 23 段