Oui, Henriette était à plaindre, d'accueillir ainsi, par le plus ouvert,

par le plus aimant des sourires, ce fiancé, perfide à la fois et

sincère, qui l'aimait, lui aussi, et qui l'avait quittée sur un mensonge

pour la retrouver sur un mensonge. Quel mensonge, gros de quelles

dangereuses conséquences, associé à quelles funestes réalités! --

Lui-même cependant n'était-il pas à plaindre davantage, subissant, comme

il faisait, l'invasion d'un trouble presque insensé, alors qu'il lui

était interdit d'en rien montrer? Quoique l'hérédité reste soumise à des

singularités bien plus étranges encore et que la reproduction des

physionomies, profonde jusqu'à l'identité entre collatéraux, devienne,

pour quiconque s'est préoccupé de ces problèmes, un phénomène banal,

quoique Francis Nayrac y eût pensé le matin encore, en se souvenant de

Vernantes, et comme à une possibilité toute naturelle, quoique enfin il

fût, en sa qualité d'homme de notre époque, assez familiarisé avec les

résultats curieux de la science pour ne pas ignorer la loi constant de

l'atavisme, cette ressemblance si implacablement accusatrice l'avait

frappé d'un coup trop fort, trop subit, dans un pli trop malade déjà de

son coeur. Elle avait pris tout de suite pour lui, et sur la place même,

le caractère d'une sorte d'hallucination, il n'eût osé dire d'un

miracle. Et cependant il eût vu, comme l'apôtre incrédule, le Sauveur

lui apparaître et lui prendre les doigts pour les mettre dans la plaie

ouverte par la lance, qu'il n'eût pas été remué d'une agitation plus

affolante que celle dont il fut poursuivi toute la journée, -- et cette

émotion, il lui fallait la cacher, dût-il en étouffer. Qu'elles furent

longues les minutes de ce jour-là, et qu'il dut déployer d'intime

énergie pour tenir jusqu'à la nuit son rôle d'insouciance heureuse, de

tendresse sans arrière-pensée! Quand il se retrouva seul vers les onze

heures, -- seul, libre enfin de s'abandonner au frémissement dont

vibrait tout son être, son effort volontaire de cette mortelle

après-midi l'avait si violemment contracté qu'il éprouvait un intense

malaise physique. Le besoin de marcher pour apaiser par du grand air et

du mouvement ses nerfs déséquilibrés le précipita hors de sa chambre, et

aussi le besoin de fuir cette maison où il était trop près des quatre

personnes entre lesquelles allait se débattre, sans qu'elles s'en

doutassent, le drame inattendu de sa vie passée et présente. Il se

sentit trop près d'elles encore dans les rues de Palerme, silencieuses à

ce moment de la nuit, mais à ces pierres se rattachaient déjà pour lui

tant de souvenirs. Il y avait promené auprès de sa fiancée de si douces

nonchalances. Il doubla le pas afin d'arriver plus vite dans la sombre

et vaste campagne. À de certaines heures d'extrême crise morale, il

semble que nous ne puissions respirer, souffrir, penser, que dans la

grande solitude de la nature, comme si elle nous rapprochait de Dieu, de

l'incompréhensible dispensateur des destinées, de Celui en qui nous

souhaitons un Père et un Juge, -- un Juge pour éclairer notre

conscience, un Père pour aider notre faiblesse. Depuis que cette triste

terre va roulant à travers les muets abîmes de cet espace infini, en

a-t-il vu, ce Dieu inconnaissable, -- témoin toujours présent, toujours

caché, -- en a-t-il vu de ses enfants, tourmentés, comme celui-là, par

les tempêtes intérieures! En a-t-il entendu de ces appels qu'il a paru

ne pas écouter! Nous saurons plus tard vers quel port ces tempêtes nous

précipitent, mais qu'elles sont fortes parfois et que nous nous sentons

voisins du naufrage!

* * * * *

«Mais c'est mon enfant, c'est ma fille...» Cette phrase qui s'était

prononcée toute seule dans son coeur devant la terrassante, l'invincible

évidence de l'hérédité, Francis se la répéta soudain à voix haute et à

plusieurs reprises. Il s'écoutait la prononcer, et une corde

tressaillait dans les profondeurs de sa personne, qui n'avait jamais été

touchée avec cette force: «Ma fille!...» C'étaient deux mots bien clairs

cependant et bien simples. Il se les était dits et redits bien souvent,

depuis des années, chaque fois qu'il pensait à la possibilité, malgré

tout, que le sang de cette enfant inconnue fût son sang à lui. Mais

cette possibilité était demeurée pour son esprit une idée inefficace,

une irréelle et vague abstraction qu'il ne réalisait pas plus en une

image concrète et positive que nous ne réalisons la mort de quelque cher

malade. Tant que nous n'avons pas vu, inanimée et raide sur son lit

d'agonie, cette forme autour de laquelle palpitait notre espérance,

cette mort ne nous est pas vraie. Nous savions trop que ce malade

pouvait, qu'il devait mourir; puis notre déconcertement confine à la

stupeur devant une fin qui nous surprend comme si nous ne l'eussions

jamais pressentie. C'est qu'il s'accomplit dans le passage de la pensée

à la réalité présente, immédiate, indiscutable, dans la métamorphose

d'une hypothèse en fait positif, d'un doute flottant en évidence, comme

un déplacement total du plan intérieur de notre âme. Nous ressemblons, à

ces moments-là, et pour un temps qui varie suivant le degré d'importance

de la révélation, aux aveugles opérés de la cataracte. Dans le désarroi

de leur éveil à la lumière, n'ayant pas adapté leurs mouvements aux

impressions qui les entourent, ils hésitent, ils trébuchent, ils tombent

à terre. Francis Nayrac était ainsi. D'avoir contemplé de ses yeux Adèle

Raffraye au lieu de la rêver, d'avoir constaté ce qu'il avait constaté

au lieu de le supposer, avait subitement déconcerté toutes ses anciennes

manières de sentir vis-à-vis de cette enfant. Si huit jours auparavant,

si la veille même on fût venu lui raconter un tragique accident survenu

à cette petite, qu'elle avait été, par exemple, brûlée dans un incendie,

broyée dans le déraillement d'un train, noyée dans la perte d'un bateau,

il aurait sans nul doute frissonné d'un frisson très particulier. Mais

quoi? C'eût été un fait divers un peu plus troublant que beaucoup

d'autres, voilà tout, -- au lieu qu'à présent, et tandis qu'il allait

cheminant dans la campagne, entre les oliviers et les aloès, de se

rappeler seulement la pâleur d'Adèle, sa délicatesse de traits, la

fragilité de ses membres, lui causait une souffrance presque

insupportable. Si le père avait dormi en lui pendant trop longtemps,

comme il s'était réveillé depuis cette rencontre du matin! L'appel de

tendresse qui grondait maintenant dans son coeur, sortait des fibres les

plus vivantes de sa chair. Un appétit irrésistible, passionné, sauvage,

le possédait: celui d'étreindre la petite fille, de la serrer contre

lui, de toucher ses cheveux, de la couvrir de ses caresses, de la

protéger. Qu'elle était devenue soudain vivante pour lui, et comme, sans

raisonner, sans discuter, il la croyait, il la sentait sa fille plutôt,

après avoir tant pensé qu'il douterait davantage encore, si jamais il la

voyait!... Un regard avait suffi. L'évidence était entrée jusqu'au coeur

de son coeur. Il n'y a pas de preuve qui l'établisse, cette évidence.

Elle s'impose ou ne s'impose pas. Celle-ci l'avait pris et retourné en

quelques minutes et pour toujours. Ah! Ces années passées à fuir Adèle

et sa mère systématiquement, comme il les payait durant cette nuit où il

marchait dans l'ombre, droit devant lui, poursuivi, vaincu par cette

voix du sang qu'il avait niée, lui comme tant d'autres, lorsqu'il lisait

dans un livre quelque allusion à ce phénomène mystérieux, très rare et

très étrange, mais, quand il se produit, aussi rapide, aussi farouche et

aussi souverain que l'amour lui-même. À deux ou trois reprises et

pendant cette course affolée, il essaya bien de se débattre encore

contre cet envahissement. À quoi bon? Il avait beau se rappeler ses trop

justes griefs contre Pauline, que prouvaient-ils? Qu'ayant un mari et

deux amants, cette haïssable femme se prostituait à trois hommes, et

qu'elle avait risqué également d'être mère entre les bras de chacun

d'eux? Soit. Mais qu'elle fut devenue mère dans ses bras à lui, le

visage de l'enfant le lui avait crié, ce visage où l'hérédité de la race

était écrite d'une indéniable écriture. Il essayait aussi de se

démontrer qu'il y a de ces caprices de ressemblance qui ne démontrent

rien. N'arrive-t-il point, par exemple, que l'enfant du second lit d'une

veuve ressemble au premier mari? Non. Pas comme cela. Pas avec cette

identité de corps, d'âme, de nature. Il avait vu de ses yeux le fantôme

de sa soeur devant lui, sa soeur de nouveau vivante, -- hélas! de quelle

pauvre, de quelle faible vie de fantôme en effet! Il avait vu _son

enfant_. De même qu'autrefois aucun raisonnement n'avait prévalu en lui

contre le soupçon, quand il se rappelait sa station devant le

rez-de-chaussée fatal, la femme voilée descendant du fiacre, -- et le

reste, -- de même aucun raisonnement ne prévalait à cette heure contre

cette nouvelle certitude. C'était la tristesse des tristesses qu'elle ne

fut pas contradictoire avec la première. Mme Raffraye l'avait trahi pour

Vernantes, comme elle avait trahi d'abord pour lui son mari. C'était une

malheureuse, et qui avait peut-être eu encore d'autres amours, des

galanteries de hasard. Que savait-il? Mais galante, sensuelle, avilie,

quelque mépris qu'elle méritât, elle avait conçu par lui, Francis. Dans

ce cher et fragile petit être, aperçu sous les arbres pendant un quart

d'heure, il avait senti, il sentait frémir une parcelle de lui, un peu

de sa chair et un peu de son sang. Cela ne se nie pas plus qu'une

fièvre, qu'une blessure, qu'une émotion quelconque. Ah! cher, ah!

fragile être et dont il n'empêcherait pas que subitement elle ne fût

devenue pour lui une créature à part de toutes les autres, quelque chose

d'aussi unique au monde que cette soeur autrefois à qui elle ressemblait

tant ou que leur mère!

* * * * *

À travers ces pensées, il s'était engagé, sans y prendre garde, dans le

chemin qui, par la Rocca, mène à Monreale, magnifique route de montagne

qu'il avait suivie déjà plus d'une fois dans des sentiments si autres,

pour aller avec sa fiancée visiter la vieille basilique normande,

rayonnante de mosaïques, avec ce cloître aux fines colonnettes arabes,

où chante un jet d'eau intarissablement épanché dans sa vasque sculptée.

Il s'arrêta presque à mi-côte pour respirer, tant cette marche folle

l'avait épuisé. D'un geste machinal il se retourna, et il demeura saisi,

même dans son trouble, du spectacle de beauté qu'offrait cette nuit d'un

décembre méridional. À ses pieds, des cordons de lumière marquaient la

place où dormait la ville, baignée, comme la blanche mer là-bas, comme

les montagnes bleues, comme la vallée ténébreuse, par une lune à demi

pleine et dont le croissant s'achevait en cercle avec une mince et

brillante ligne d'or. Cette lumière de la lune mettait au ciel la

douceur de son profond reflet. Elle en nuançait le velours sombre et

violet où les diamants des étoiles brillaient d'un feu plus large, et,

tout près du promeneur, elle dessinait les formes confuses des grands

aloès dentelés, des cactus rongés par la dent des bestiaux, des oliviers

frémissants et grisâtres, des orangers immobiles et noirs. Un infini

silence enveloppait ce paysage de songe qui frappa le jeune homme à

cette minute, comme eût fait l'entrée dans cette cathédrale dont la

masse imposante surplombait derrière lui la pointe de la colline. Le

fait d'avoir donné la vie agite les plus égoïstes d'un étrange frisson.

Mais chez beaucoup ce premier saisissement est suivi d'un retour de cet

égoïsme, et ils ne veulent plus penser à l'enfant qui dérangerait les

combinaisons de leur existence. Ils y parviennent vite. Chez d'autres,

l'éveil de la paternité n'a pas lieu tout de suite, et un enfant qu'ils

ne connaissent pas, fût-il bien certainement le leur, ne les intéresse

qu'à demi Il en est, au contraire, que cette idée d'une existence issue

de leur existence, d'une créature jetée par leur faute sur ce sol de

douleurs remue d'une émotion suprême et sainte, et qui en tremblent

jusque dans le fond du fond de leur moralité. Soit que la trace trop

marquée d'anciennes blessures rendît Francis plus sensible, soit que la

ressemblance avec sa soeur eût attendri son être intime, soit que les

circonstances particulièrement délicates où il avait retrouvé Adèle et

Mme Raffraye le prédisposassent à des troubles de cet ordre, il fut

saisi de cette grande émotion-là, du tremblement sacré de la

responsabilité paternelle. La majesté religieuse de ce ciel immense, de

ces astres immortels, de cette mer lointaine se mêla malgré lui à sa

rêverie. Il sentit sourdre de son coeur et monter à ses lèvres une

espèce de prière inarticulée pour cette douce et faible petite créature,

née d'une femme deux fois adultère, mais elle-même si purement

innocente, et qui dormait là-bas, dans une des maisons de cette ville

étendue sous la transparence bleue de cette nuit, au pied de la montagne

et sur le bord de la mer. Elle dormait, ses frais yeux clos, sa bouche

demi-ouverte, de ce paisible sommeil des enfants autour desquels flotte

une destinée qu'ils ne soupçonnent pas. Que ne pouvait-il veiller sur ce

sommeil, et lui murmurer, pendant qu'elle ne les entendait pas, ces

mots: «Ma fille...» qui lui jaillissaient de l'âme toujours et toujours

plus brûlants! Il lui semblait qu'à cette heure il ne se rassasierait

pas de promener ses regards sur les lignes de ce visage qu'il s'était

interdit de seulement rencontrer pendant des années. S'il avait su quels

traits il y retrouverait, aurait-il eu la force de cette abstention? Il

le savait à présent et il redisait tout haut: «Mon enfant!... Ma

fille!...» Mais à qui? Au vent, qui passait et qui n'emportait même pas

son soupir; aux feuillages, qui ne l'entendaient point; aux étoiles

insensibles; à la nature muette et sourde; à tout, -- excepté à celle

qui dormait là-bas. Non. Le soin de veiller sur ce sommeil, le droit de

murmurer de tendres mots à cette oreille si délicate parmi ces cheveux

si blonds, le privilège d'écarter de ce lit d'enfant les coups de la

destinée, tout cela appartenait à une autre personne qui peut-être, à

cette minute même, se penchait sur Adèle dans son périt lit, pour la

contempler, pour la caresser, pour l'aimer. Et Francis aperçut dans sa

pensée le pâle visage de Pauline. Il la revit telle qu'elle lui était

apparue, elle aussi, le matin, consumée et mourante. Il revit

l'amaigrissement de ces joues dont il avait autrefois idolâtré la ligne,

le dépérissement de ce svelte corps auquel il s'était enlacé dans de si

brûlantes étreintes, la flétrissure commençante de cette beauté dont il

avait été si follement, si âcrement jaloux. Cette évocation suffit pour

que sa pieuse, sa tendre pitié cédât de nouveau la place à un sursaut

d'amère rancune. S'il ne s'était pas trouvé au berceau de la petite

fille, dès le lendemain de sa naissance, à qui la faute? À cette femme

qui s'était conduite de manière à lui rendre impossible toute certitude

sur l'enfant, sinon par ce double hasard d'une ressemblance et d'une

rencontre également extraordinaires. S'il avait laissé grandir Adèle

sans jamais avoir qu'un frémissement d'épouvante quand il y pensait, à

qui la faute, sinon à cette femme encore? À qui la faute, s'il avait

associé cette pauvre petite fille à d'infâmes souvenirs de perfidie, à

de honteux soupçons, à des visions abominables de luxure, s'il n'était

même pas assuré d'être pareil demain à ce qu'il était aujourd'hui, s'il

n'était déjà plus celui de tout à l'heure? Qu'elle avait bien mérité, la

misérable, les tortures de son agonie présente et qu'elle avait été

scélérate à son égard! Ne s'était-elle pas rendu justice d'ailleurs, et

s'il avait pu conserver quelques doutes sur la trahison de jadis, quelle

preuve, après tant d'autres, que ce fait de ne s'être jamais rapprochée

de lui quand elle savait, elle aussi, par cette ressemblance, ayant

connu Julie comme elle l'avait connue, de qui était cette fille! Elle

n'avait pas osé. Et, sentant à cette idée ses pires colères se réveiller

douloureusement, il jeta ce cri qu'il avait jeté si souvent à d'autres

horizons, durant son premier voyage, et qui contrastait avec la sérénité

de cette douce nuit Sicilienne, moins encore qu'avec la mystique

élévation dont il avait eu, quelques minutes plus tôt, le coeur

transporté:

-- «Comme je la hais! Ah! Comme je la hais, et comme j'ai le droit de la

haïr!...»

* * * * *

Francis regardait de nouveau Palerme, dans cet accès de frénésie

intérieure, comme pour y chercher la néfaste créature à laquelle il

lançait cette malédiction d'un impérissable ressentiment. C'était à

l'extrémité du quai, et dans une place plus sombre à cause du voisinage

immédiat du jardin fermé de la villa Giulia, que devait se dresser la

tour du _Continental_. Il se remit à marcher, lentement cette fois, et

en redescendant, du côté de cette ville qu'il avait fuie avec une fièvre

si folle tout à l'heure. Il venait de penser à l'autre habitante de

cette tour, à cette pure et sincère Henriette qui dormait, elle aussi,

dans le silence de cette heure, qui rêvait peut-être de lui, et, à

travers ce rêve, elle ne le voyait certes pas errer le long des sentiers

baignés de nuit, en proie au tumulte de passions qu'il lui avait cachées

toute la journée, qu'il lui cacherait tant qu'il vivrait. Les secousses

trop fortes de tout à l'heure avaient-elles épuisé sa maladive

exaltation, ou bien est-il vrai que nos sentiments soutiennent entre eux

comme une lutte pour l'existence, si bien qu'à chaque effort de l'un

correspond une plus vigoureuse réaction d'un autre? Jamais il n'avait

compris davantage que dans ce subit reflux de souvenirs combien sa

fiancée lui était chère. Son esprit se détacha de lui tout d'un coup

pour aller vers elle, dans cette chambre de jeune fille entrevue une

fois depuis qu'il était à Palerme, -- chambre sacrée et sur le seuil de

laquelle ses songes les plus amoureux s'étaient toujours arrêtés, pour

n'en point profaner le virginal mystère. Il en passait la porte par

l'imagination à cette seconde, comme il aurait le droit de la passer

dans plusieurs semaines, réellement. Il se voyait par avance au soir où

il se glisserait ainsi auprès d'elle pour la première fois. Le parfum

qu'elle préférait, un doux et faible arome à peine perceptible

flotterait autour d'eux. Comme elle l'attendrait avec une sublime

simplicité de son jeune coeur!... Cette vision le remua, non plus

seulement dans sa sensibilité, mais dans les plus nobles, les plus

intimes portions de sa conscience. Elle était demeurée, cette

conscience, et malgré la vie, celle d'un très honnête homme. Il n'avait

pas laissé abolir en lui ce loyal scrupule qui nous montre, dans le fait

d'accepter l'amour d'une vraie jeune fille, un engagement d'honneur à ne

pas décevoir cette âme si dépourvue de défense, si candidement simple et

confiante. Le respect religieux de l'innocence était demeuré intact en

lui, et de même qu'une séduction lui fût apparue ce qu'elle est, le plus

lâche des crimes, le plus inexpiable, de se marier sans être sûr de son

sentiment pour sa fiancée lui eût semblé une affreuse faute, presque une

scélératesse. Quand il avait constaté, avec ravissement et avec terreur

à la fois, qu'il aimait Henriette, moins d'une année auparavant, quelle

lutte il avait soutenue contre lui-même! Comme il avait sondé son coeur

afin de savoir s'il gardait, dans ce coeur épuisé de trente-quatre ans,

assez d'ardeur morale et une délicatesse assez fervente! Il avait voulu

s'assurer que, malgré ses souvenirs et ses déchéances, il n'était pas

absolument indigne de cette créature si chaste, si droite, si intacte,

dans laquelle il devinait cette fière vertu de l'honnête femme, fille

d'une honnête femme, et qui sera, si elle est mère, la mère d'honnêtes

femmes: -- l'incapacité d'aimer deux fois. Puis, quand il avait su qu'il

était aimé en effet, et pour toujours, comme il avait été triste, même

dans son extase, de penser qu'il portait, sur sa mémoire, la cicatrice

d'une première passion et creusée si avant! Comme devant ce don

ineffable et irréparable d'une âme toute neuve, il s'était juré de

mériter ce bonheur par une vérité de dévouement qui ne connaîtrait pas

de défaillance!... Il n'y avait pas beaucoup plus de cinq mois qu'ils

étaient fiancés, et déjà il trahissait Henriette. Il lui avait menti en

paroles, menti en actions. Il lui mentait en ce moment même, puisqu'il

ne lui avouerait jamais l'emploi de sa nuit, quand elle causerait avec

lui demain, familièrement, au réveil. Mentir! Toujours mentir! Hideuse

et dégradante habitude qu'il avait tant pratiquée autrefois quand il

était dans l'adultère et qu'il avait crue si bien finie pour lui avec

les affreux compromis des passions coupables! Pouvait-il s'attendre,

lorsqu'il avait voulu refaire sa vie, qu'une fatalité presque folle le

remettrait si brusquement en face d'un passé qu'il avait eu le droit de

déclarer mort? Comment surtout aurait-il prévu qu'un prodige d'hérédité

détruirait du coup ses doute les plus justifiés et le contraindrait de

reconnaître sa fille, quoiqu'il en eût, dans l'enfant d'une femme qui, à

sa connaissance, avait un autre amant que lui, en même temps que lui?

Était-il coupable d'avoir subi, de subir avec un tel bouleversement de

sa personne l'éveil foudroyant d'une paternité imposée par la plus

irrésistible évidence? Henriette elle-même le condamnerait-elle, si,

prenant la petite fille, il lui était permis de la lui porter, de lui

dire: «Elle n'a que moi, et sans vous elle ne peut pas m'avoir?...»

Insensé! Il était entré dans le fatal chemin de l'hypocrisie et de la

trahison, précisément parce que cette démarche lui était interdite,

qu'elle lui serait interdite toujours. Qu'Adèle fût ou non son enfant,

il n'en avait ni plus ni moins de droits sur elle. Il ne pouvait pas

faire pour cette fille, qui légalement portait le nom de l'homme qu'il

avait trompé, ce qu'il eût fait pour la fille d'une femme libre. En

parler à Henriette maintenant, même si la pudeur de la jeune fille lui

permettait cette confidence, ce serait percer ce coeur virginal, pour

quoi? Pour rien. Mais, comment expliquer même à cette honnête créature

tous les mystères coupables que supposaient cette naissance de l'enfant

et cette horrible histoire de ses relations avec Pauline Raffraye? Il

n'en avait pas le droit. Ce serait la flétrir dans la virginité de sa

naïve imagination, lui souiller la pensée, lui déflorer le coeur! Dieu!

qu'il est difficile parfois de connaître son devoir, presque plus

difficile que de l'accomplir!

* * * * *

La terre promise · 第 9 / 23 段