par le plus aimant des sourires, ce fiancé, perfide à la fois et
sincère, qui l'aimait, lui aussi, et qui l'avait quittée sur un mensonge
pour la retrouver sur un mensonge. Quel mensonge, gros de quelles
dangereuses conséquences, associé à quelles funestes réalités! --
Lui-même cependant n'était-il pas à plaindre davantage, subissant, comme
il faisait, l'invasion d'un trouble presque insensé, alors qu'il lui
était interdit d'en rien montrer? Quoique l'hérédité reste soumise à des
singularités bien plus étranges encore et que la reproduction des
physionomies, profonde jusqu'à l'identité entre collatéraux, devienne,
pour quiconque s'est préoccupé de ces problèmes, un phénomène banal,
quoique Francis Nayrac y eût pensé le matin encore, en se souvenant de
Vernantes, et comme à une possibilité toute naturelle, quoique enfin il
fût, en sa qualité d'homme de notre époque, assez familiarisé avec les
résultats curieux de la science pour ne pas ignorer la loi constant de
l'atavisme, cette ressemblance si implacablement accusatrice l'avait
frappé d'un coup trop fort, trop subit, dans un pli trop malade déjà de
son coeur. Elle avait pris tout de suite pour lui, et sur la place même,
le caractère d'une sorte d'hallucination, il n'eût osé dire d'un
miracle. Et cependant il eût vu, comme l'apôtre incrédule, le Sauveur
lui apparaître et lui prendre les doigts pour les mettre dans la plaie
ouverte par la lance, qu'il n'eût pas été remué d'une agitation plus
affolante que celle dont il fut poursuivi toute la journée, -- et cette
émotion, il lui fallait la cacher, dût-il en étouffer. Qu'elles furent
longues les minutes de ce jour-là, et qu'il dut déployer d'intime
énergie pour tenir jusqu'à la nuit son rôle d'insouciance heureuse, de
tendresse sans arrière-pensée! Quand il se retrouva seul vers les onze
heures, -- seul, libre enfin de s'abandonner au frémissement dont
vibrait tout son être, son effort volontaire de cette mortelle
après-midi l'avait si violemment contracté qu'il éprouvait un intense
malaise physique. Le besoin de marcher pour apaiser par du grand air et
du mouvement ses nerfs déséquilibrés le précipita hors de sa chambre, et
aussi le besoin de fuir cette maison où il était trop près des quatre
personnes entre lesquelles allait se débattre, sans qu'elles s'en
doutassent, le drame inattendu de sa vie passée et présente. Il se
sentit trop près d'elles encore dans les rues de Palerme, silencieuses à
ce moment de la nuit, mais à ces pierres se rattachaient déjà pour lui
tant de souvenirs. Il y avait promené auprès de sa fiancée de si douces
nonchalances. Il doubla le pas afin d'arriver plus vite dans la sombre
et vaste campagne. À de certaines heures d'extrême crise morale, il
semble que nous ne puissions respirer, souffrir, penser, que dans la
grande solitude de la nature, comme si elle nous rapprochait de Dieu, de
l'incompréhensible dispensateur des destinées, de Celui en qui nous
souhaitons un Père et un Juge, -- un Juge pour éclairer notre
conscience, un Père pour aider notre faiblesse. Depuis que cette triste
terre va roulant à travers les muets abîmes de cet espace infini, en
a-t-il vu, ce Dieu inconnaissable, -- témoin toujours présent, toujours
caché, -- en a-t-il vu de ses enfants, tourmentés, comme celui-là, par
les tempêtes intérieures! En a-t-il entendu de ces appels qu'il a paru
ne pas écouter! Nous saurons plus tard vers quel port ces tempêtes nous
précipitent, mais qu'elles sont fortes parfois et que nous nous sentons
voisins du naufrage!
* * * * *
«Mais c'est mon enfant, c'est ma fille...» Cette phrase qui s'était
prononcée toute seule dans son coeur devant la terrassante, l'invincible
évidence de l'hérédité, Francis se la répéta soudain à voix haute et à
plusieurs reprises. Il s'écoutait la prononcer, et une corde
tressaillait dans les profondeurs de sa personne, qui n'avait jamais été
touchée avec cette force: «Ma fille!...» C'étaient deux mots bien clairs
cependant et bien simples. Il se les était dits et redits bien souvent,
depuis des années, chaque fois qu'il pensait à la possibilité, malgré
tout, que le sang de cette enfant inconnue fût son sang à lui. Mais
cette possibilité était demeurée pour son esprit une idée inefficace,
une irréelle et vague abstraction qu'il ne réalisait pas plus en une
image concrète et positive que nous ne réalisons la mort de quelque cher
malade. Tant que nous n'avons pas vu, inanimée et raide sur son lit
d'agonie, cette forme autour de laquelle palpitait notre espérance,
cette mort ne nous est pas vraie. Nous savions trop que ce malade
pouvait, qu'il devait mourir; puis notre déconcertement confine à la
stupeur devant une fin qui nous surprend comme si nous ne l'eussions
jamais pressentie. C'est qu'il s'accomplit dans le passage de la pensée
à la réalité présente, immédiate, indiscutable, dans la métamorphose
d'une hypothèse en fait positif, d'un doute flottant en évidence, comme
un déplacement total du plan intérieur de notre âme. Nous ressemblons, à
ces moments-là, et pour un temps qui varie suivant le degré d'importance
de la révélation, aux aveugles opérés de la cataracte. Dans le désarroi
de leur éveil à la lumière, n'ayant pas adapté leurs mouvements aux
impressions qui les entourent, ils hésitent, ils trébuchent, ils tombent
à terre. Francis Nayrac était ainsi. D'avoir contemplé de ses yeux Adèle
Raffraye au lieu de la rêver, d'avoir constaté ce qu'il avait constaté
au lieu de le supposer, avait subitement déconcerté toutes ses anciennes
manières de sentir vis-à-vis de cette enfant. Si huit jours auparavant,
si la veille même on fût venu lui raconter un tragique accident survenu
à cette petite, qu'elle avait été, par exemple, brûlée dans un incendie,
broyée dans le déraillement d'un train, noyée dans la perte d'un bateau,
il aurait sans nul doute frissonné d'un frisson très particulier. Mais
quoi? C'eût été un fait divers un peu plus troublant que beaucoup
d'autres, voilà tout, -- au lieu qu'à présent, et tandis qu'il allait
cheminant dans la campagne, entre les oliviers et les aloès, de se
rappeler seulement la pâleur d'Adèle, sa délicatesse de traits, la
fragilité de ses membres, lui causait une souffrance presque
insupportable. Si le père avait dormi en lui pendant trop longtemps,
comme il s'était réveillé depuis cette rencontre du matin! L'appel de
tendresse qui grondait maintenant dans son coeur, sortait des fibres les
plus vivantes de sa chair. Un appétit irrésistible, passionné, sauvage,
le possédait: celui d'étreindre la petite fille, de la serrer contre
lui, de toucher ses cheveux, de la couvrir de ses caresses, de la
protéger. Qu'elle était devenue soudain vivante pour lui, et comme, sans
raisonner, sans discuter, il la croyait, il la sentait sa fille plutôt,
après avoir tant pensé qu'il douterait davantage encore, si jamais il la
voyait!... Un regard avait suffi. L'évidence était entrée jusqu'au coeur
de son coeur. Il n'y a pas de preuve qui l'établisse, cette évidence.
Elle s'impose ou ne s'impose pas. Celle-ci l'avait pris et retourné en
quelques minutes et pour toujours. Ah! Ces années passées à fuir Adèle
et sa mère systématiquement, comme il les payait durant cette nuit où il
marchait dans l'ombre, droit devant lui, poursuivi, vaincu par cette
voix du sang qu'il avait niée, lui comme tant d'autres, lorsqu'il lisait
dans un livre quelque allusion à ce phénomène mystérieux, très rare et
très étrange, mais, quand il se produit, aussi rapide, aussi farouche et
aussi souverain que l'amour lui-même. À deux ou trois reprises et
pendant cette course affolée, il essaya bien de se débattre encore
contre cet envahissement. À quoi bon? Il avait beau se rappeler ses trop
justes griefs contre Pauline, que prouvaient-ils? Qu'ayant un mari et
deux amants, cette haïssable femme se prostituait à trois hommes, et
qu'elle avait risqué également d'être mère entre les bras de chacun
d'eux? Soit. Mais qu'elle fut devenue mère dans ses bras à lui, le
visage de l'enfant le lui avait crié, ce visage où l'hérédité de la race
était écrite d'une indéniable écriture. Il essayait aussi de se
démontrer qu'il y a de ces caprices de ressemblance qui ne démontrent
rien. N'arrive-t-il point, par exemple, que l'enfant du second lit d'une
veuve ressemble au premier mari? Non. Pas comme cela. Pas avec cette
identité de corps, d'âme, de nature. Il avait vu de ses yeux le fantôme
de sa soeur devant lui, sa soeur de nouveau vivante, -- hélas! de quelle
pauvre, de quelle faible vie de fantôme en effet! Il avait vu _son
enfant_. De même qu'autrefois aucun raisonnement n'avait prévalu en lui
contre le soupçon, quand il se rappelait sa station devant le
rez-de-chaussée fatal, la femme voilée descendant du fiacre, -- et le
reste, -- de même aucun raisonnement ne prévalait à cette heure contre
cette nouvelle certitude. C'était la tristesse des tristesses qu'elle ne
fut pas contradictoire avec la première. Mme Raffraye l'avait trahi pour
Vernantes, comme elle avait trahi d'abord pour lui son mari. C'était une
malheureuse, et qui avait peut-être eu encore d'autres amours, des
galanteries de hasard. Que savait-il? Mais galante, sensuelle, avilie,
quelque mépris qu'elle méritât, elle avait conçu par lui, Francis. Dans
ce cher et fragile petit être, aperçu sous les arbres pendant un quart
d'heure, il avait senti, il sentait frémir une parcelle de lui, un peu
de sa chair et un peu de son sang. Cela ne se nie pas plus qu'une
fièvre, qu'une blessure, qu'une émotion quelconque. Ah! cher, ah!
fragile être et dont il n'empêcherait pas que subitement elle ne fût
devenue pour lui une créature à part de toutes les autres, quelque chose
d'aussi unique au monde que cette soeur autrefois à qui elle ressemblait
tant ou que leur mère!
* * * * *
À travers ces pensées, il s'était engagé, sans y prendre garde, dans le
chemin qui, par la Rocca, mène à Monreale, magnifique route de montagne
qu'il avait suivie déjà plus d'une fois dans des sentiments si autres,
pour aller avec sa fiancée visiter la vieille basilique normande,
rayonnante de mosaïques, avec ce cloître aux fines colonnettes arabes,
où chante un jet d'eau intarissablement épanché dans sa vasque sculptée.
Il s'arrêta presque à mi-côte pour respirer, tant cette marche folle
l'avait épuisé. D'un geste machinal il se retourna, et il demeura saisi,
même dans son trouble, du spectacle de beauté qu'offrait cette nuit d'un
décembre méridional. À ses pieds, des cordons de lumière marquaient la
place où dormait la ville, baignée, comme la blanche mer là-bas, comme
les montagnes bleues, comme la vallée ténébreuse, par une lune à demi
pleine et dont le croissant s'achevait en cercle avec une mince et
brillante ligne d'or. Cette lumière de la lune mettait au ciel la
douceur de son profond reflet. Elle en nuançait le velours sombre et
violet où les diamants des étoiles brillaient d'un feu plus large, et,
tout près du promeneur, elle dessinait les formes confuses des grands
aloès dentelés, des cactus rongés par la dent des bestiaux, des oliviers
frémissants et grisâtres, des orangers immobiles et noirs. Un infini
silence enveloppait ce paysage de songe qui frappa le jeune homme à
cette minute, comme eût fait l'entrée dans cette cathédrale dont la
masse imposante surplombait derrière lui la pointe de la colline. Le
fait d'avoir donné la vie agite les plus égoïstes d'un étrange frisson.
Mais chez beaucoup ce premier saisissement est suivi d'un retour de cet
égoïsme, et ils ne veulent plus penser à l'enfant qui dérangerait les
combinaisons de leur existence. Ils y parviennent vite. Chez d'autres,
l'éveil de la paternité n'a pas lieu tout de suite, et un enfant qu'ils
ne connaissent pas, fût-il bien certainement le leur, ne les intéresse
qu'à demi Il en est, au contraire, que cette idée d'une existence issue
de leur existence, d'une créature jetée par leur faute sur ce sol de
douleurs remue d'une émotion suprême et sainte, et qui en tremblent
jusque dans le fond du fond de leur moralité. Soit que la trace trop
marquée d'anciennes blessures rendît Francis plus sensible, soit que la
ressemblance avec sa soeur eût attendri son être intime, soit que les
circonstances particulièrement délicates où il avait retrouvé Adèle et
Mme Raffraye le prédisposassent à des troubles de cet ordre, il fut
saisi de cette grande émotion-là, du tremblement sacré de la
responsabilité paternelle. La majesté religieuse de ce ciel immense, de
ces astres immortels, de cette mer lointaine se mêla malgré lui à sa
rêverie. Il sentit sourdre de son coeur et monter à ses lèvres une
espèce de prière inarticulée pour cette douce et faible petite créature,
née d'une femme deux fois adultère, mais elle-même si purement
innocente, et qui dormait là-bas, dans une des maisons de cette ville
étendue sous la transparence bleue de cette nuit, au pied de la montagne
et sur le bord de la mer. Elle dormait, ses frais yeux clos, sa bouche
demi-ouverte, de ce paisible sommeil des enfants autour desquels flotte
une destinée qu'ils ne soupçonnent pas. Que ne pouvait-il veiller sur ce
sommeil, et lui murmurer, pendant qu'elle ne les entendait pas, ces
mots: «Ma fille...» qui lui jaillissaient de l'âme toujours et toujours
plus brûlants! Il lui semblait qu'à cette heure il ne se rassasierait
pas de promener ses regards sur les lignes de ce visage qu'il s'était
interdit de seulement rencontrer pendant des années. S'il avait su quels
traits il y retrouverait, aurait-il eu la force de cette abstention? Il
le savait à présent et il redisait tout haut: «Mon enfant!... Ma
fille!...» Mais à qui? Au vent, qui passait et qui n'emportait même pas
son soupir; aux feuillages, qui ne l'entendaient point; aux étoiles
insensibles; à la nature muette et sourde; à tout, -- excepté à celle
qui dormait là-bas. Non. Le soin de veiller sur ce sommeil, le droit de
murmurer de tendres mots à cette oreille si délicate parmi ces cheveux
si blonds, le privilège d'écarter de ce lit d'enfant les coups de la
destinée, tout cela appartenait à une autre personne qui peut-être, à
cette minute même, se penchait sur Adèle dans son périt lit, pour la
contempler, pour la caresser, pour l'aimer. Et Francis aperçut dans sa
pensée le pâle visage de Pauline. Il la revit telle qu'elle lui était
apparue, elle aussi, le matin, consumée et mourante. Il revit
l'amaigrissement de ces joues dont il avait autrefois idolâtré la ligne,
le dépérissement de ce svelte corps auquel il s'était enlacé dans de si
brûlantes étreintes, la flétrissure commençante de cette beauté dont il
avait été si follement, si âcrement jaloux. Cette évocation suffit pour
que sa pieuse, sa tendre pitié cédât de nouveau la place à un sursaut
d'amère rancune. S'il ne s'était pas trouvé au berceau de la petite
fille, dès le lendemain de sa naissance, à qui la faute? À cette femme
qui s'était conduite de manière à lui rendre impossible toute certitude
sur l'enfant, sinon par ce double hasard d'une ressemblance et d'une
rencontre également extraordinaires. S'il avait laissé grandir Adèle
sans jamais avoir qu'un frémissement d'épouvante quand il y pensait, à
qui la faute, sinon à cette femme encore? À qui la faute, s'il avait
associé cette pauvre petite fille à d'infâmes souvenirs de perfidie, à
de honteux soupçons, à des visions abominables de luxure, s'il n'était
même pas assuré d'être pareil demain à ce qu'il était aujourd'hui, s'il
n'était déjà plus celui de tout à l'heure? Qu'elle avait bien mérité, la
misérable, les tortures de son agonie présente et qu'elle avait été
scélérate à son égard! Ne s'était-elle pas rendu justice d'ailleurs, et
s'il avait pu conserver quelques doutes sur la trahison de jadis, quelle
preuve, après tant d'autres, que ce fait de ne s'être jamais rapprochée
de lui quand elle savait, elle aussi, par cette ressemblance, ayant
connu Julie comme elle l'avait connue, de qui était cette fille! Elle
n'avait pas osé. Et, sentant à cette idée ses pires colères se réveiller
douloureusement, il jeta ce cri qu'il avait jeté si souvent à d'autres
horizons, durant son premier voyage, et qui contrastait avec la sérénité
de cette douce nuit Sicilienne, moins encore qu'avec la mystique
élévation dont il avait eu, quelques minutes plus tôt, le coeur
transporté:
-- «Comme je la hais! Ah! Comme je la hais, et comme j'ai le droit de la
haïr!...»
* * * * *
Francis regardait de nouveau Palerme, dans cet accès de frénésie
intérieure, comme pour y chercher la néfaste créature à laquelle il
lançait cette malédiction d'un impérissable ressentiment. C'était à
l'extrémité du quai, et dans une place plus sombre à cause du voisinage
immédiat du jardin fermé de la villa Giulia, que devait se dresser la
tour du _Continental_. Il se remit à marcher, lentement cette fois, et
en redescendant, du côté de cette ville qu'il avait fuie avec une fièvre
si folle tout à l'heure. Il venait de penser à l'autre habitante de
cette tour, à cette pure et sincère Henriette qui dormait, elle aussi,
dans le silence de cette heure, qui rêvait peut-être de lui, et, à
travers ce rêve, elle ne le voyait certes pas errer le long des sentiers
baignés de nuit, en proie au tumulte de passions qu'il lui avait cachées
toute la journée, qu'il lui cacherait tant qu'il vivrait. Les secousses
trop fortes de tout à l'heure avaient-elles épuisé sa maladive
exaltation, ou bien est-il vrai que nos sentiments soutiennent entre eux
comme une lutte pour l'existence, si bien qu'à chaque effort de l'un
correspond une plus vigoureuse réaction d'un autre? Jamais il n'avait
compris davantage que dans ce subit reflux de souvenirs combien sa
fiancée lui était chère. Son esprit se détacha de lui tout d'un coup
pour aller vers elle, dans cette chambre de jeune fille entrevue une
fois depuis qu'il était à Palerme, -- chambre sacrée et sur le seuil de
laquelle ses songes les plus amoureux s'étaient toujours arrêtés, pour
n'en point profaner le virginal mystère. Il en passait la porte par
l'imagination à cette seconde, comme il aurait le droit de la passer
dans plusieurs semaines, réellement. Il se voyait par avance au soir où
il se glisserait ainsi auprès d'elle pour la première fois. Le parfum
qu'elle préférait, un doux et faible arome à peine perceptible
flotterait autour d'eux. Comme elle l'attendrait avec une sublime
simplicité de son jeune coeur!... Cette vision le remua, non plus
seulement dans sa sensibilité, mais dans les plus nobles, les plus
intimes portions de sa conscience. Elle était demeurée, cette
conscience, et malgré la vie, celle d'un très honnête homme. Il n'avait
pas laissé abolir en lui ce loyal scrupule qui nous montre, dans le fait
d'accepter l'amour d'une vraie jeune fille, un engagement d'honneur à ne
pas décevoir cette âme si dépourvue de défense, si candidement simple et
confiante. Le respect religieux de l'innocence était demeuré intact en
lui, et de même qu'une séduction lui fût apparue ce qu'elle est, le plus
lâche des crimes, le plus inexpiable, de se marier sans être sûr de son
sentiment pour sa fiancée lui eût semblé une affreuse faute, presque une
scélératesse. Quand il avait constaté, avec ravissement et avec terreur
à la fois, qu'il aimait Henriette, moins d'une année auparavant, quelle
lutte il avait soutenue contre lui-même! Comme il avait sondé son coeur
afin de savoir s'il gardait, dans ce coeur épuisé de trente-quatre ans,
assez d'ardeur morale et une délicatesse assez fervente! Il avait voulu
s'assurer que, malgré ses souvenirs et ses déchéances, il n'était pas
absolument indigne de cette créature si chaste, si droite, si intacte,
dans laquelle il devinait cette fière vertu de l'honnête femme, fille
d'une honnête femme, et qui sera, si elle est mère, la mère d'honnêtes
femmes: -- l'incapacité d'aimer deux fois. Puis, quand il avait su qu'il
était aimé en effet, et pour toujours, comme il avait été triste, même
dans son extase, de penser qu'il portait, sur sa mémoire, la cicatrice
d'une première passion et creusée si avant! Comme devant ce don
ineffable et irréparable d'une âme toute neuve, il s'était juré de
mériter ce bonheur par une vérité de dévouement qui ne connaîtrait pas
de défaillance!... Il n'y avait pas beaucoup plus de cinq mois qu'ils
étaient fiancés, et déjà il trahissait Henriette. Il lui avait menti en
paroles, menti en actions. Il lui mentait en ce moment même, puisqu'il
ne lui avouerait jamais l'emploi de sa nuit, quand elle causerait avec
lui demain, familièrement, au réveil. Mentir! Toujours mentir! Hideuse
et dégradante habitude qu'il avait tant pratiquée autrefois quand il
était dans l'adultère et qu'il avait crue si bien finie pour lui avec
les affreux compromis des passions coupables! Pouvait-il s'attendre,
lorsqu'il avait voulu refaire sa vie, qu'une fatalité presque folle le
remettrait si brusquement en face d'un passé qu'il avait eu le droit de
déclarer mort? Comment surtout aurait-il prévu qu'un prodige d'hérédité
détruirait du coup ses doute les plus justifiés et le contraindrait de
reconnaître sa fille, quoiqu'il en eût, dans l'enfant d'une femme qui, à
sa connaissance, avait un autre amant que lui, en même temps que lui?
Était-il coupable d'avoir subi, de subir avec un tel bouleversement de
sa personne l'éveil foudroyant d'une paternité imposée par la plus
irrésistible évidence? Henriette elle-même le condamnerait-elle, si,
prenant la petite fille, il lui était permis de la lui porter, de lui
dire: «Elle n'a que moi, et sans vous elle ne peut pas m'avoir?...»
Insensé! Il était entré dans le fatal chemin de l'hypocrisie et de la
trahison, précisément parce que cette démarche lui était interdite,
qu'elle lui serait interdite toujours. Qu'Adèle fût ou non son enfant,
il n'en avait ni plus ni moins de droits sur elle. Il ne pouvait pas
faire pour cette fille, qui légalement portait le nom de l'homme qu'il
avait trompé, ce qu'il eût fait pour la fille d'une femme libre. En
parler à Henriette maintenant, même si la pudeur de la jeune fille lui
permettait cette confidence, ce serait percer ce coeur virginal, pour
quoi? Pour rien. Mais, comment expliquer même à cette honnête créature
tous les mystères coupables que supposaient cette naissance de l'enfant
et cette horrible histoire de ses relations avec Pauline Raffraye? Il
n'en avait pas le droit. Ce serait la flétrir dans la virginité de sa
naïve imagination, lui souiller la pensée, lui déflorer le coeur! Dieu!
qu'il est difficile parfois de connaître son devoir, presque plus
difficile que de l'accomplir!
* * * * *