cruellement vrai. Après les réflexions qu'il venait de s'enfoncer, de se
retourner dans le coeur durant la matinée, la nouvelle seule d'une
rencontre entre sa fiancée et la petite fille l'eût certes bouleversé.
Mais qu'en lui disant cette rencontre, Henriette lui parlât tout de
suite d'une ressemblance saisissante entre le portrait de sa soeur Julie
et cette enfant, c'était un coup un peu trop direct, une trop aiguë
pénétration de pointe à la place la plus blessable de son être. Affolé
d'inquiétude et passionnément désireux de reconquérir la paix intime, il
venait, pendant plus d'une heure, de se complaire dans l'idée de
l'hérédité et de ses mystérieuses révélations. Il s'était dit qu'il
guérirait aussitôt de cet inexplicable malaise qui l'envahissait si la
physionomie de l'enfant l'aidait à se ressaisir, si, par exemple, il
retrouvait même la plus légère empreinte sur ce visage ou sur ce corps
des traits ou des gestes du rival à cause duquel il avait rompu avec la
mère. Et voici qu'il apprenait que cette physionomie portait en effet
l'empreinte d'une autre physionomie, que ce visage rappelait un autre
visage, mais il ne s'agissait plus de François Vernantes, ni d'une
évidence libératrice. Ah! Que la comédie de tranquillité à laquelle il
s'exerçait depuis plusieurs jours en rougissant lui fut plus difficile à
jouer après cette conversation, et comme il se serait vite trahi, si,
par bonheur pour son repos, Henriette n'eût pas souffert de ce
commencement de migraine à cause duquel il lui avait fait un amical
reproche de sa sortie matinale. -- Par bonheur! Lui qui d'habitude, pour
un peu de pâleur sur les joues de sa fiancée, pour un rien de toux, pour
une fatigue, s'inquiétait d'une manière presque folle! De la sentir trop
fragile, trop atteignable dans sa vie physique lui était une émotion si
forte, comme à tous ceux qui aiment un de ces êtres si délicats qu'ils
semblent devoir se briser au premier souffle trop âpre. Mais cette
lassitude d'Henriette le rendait libre de nouveau, et il avait besoin de
cet isolement pour regarder en face cette nouvelle et inattendue donnée
du singulier problème que le hasard semblait se complaire à poser devant
lui. Il eut, retiré dans sa chambre, un accès d'anxiété aussi violent
que durant la première après-midi où le nuage sombre qui s'épaississait
sur sa tête était apparu dans son ciel bleu. Ce jour-là, il avait trouvé
de l'énergie à contempler le portrait de sa fiancée. C'était sur un
autre portrait, celui de sa soeur, que ses yeux et son esprit se
fixaient maintenant, mais pour y boire, au lieu de la force morale, plus
de trouble et plus de découragement. Cette photographie, à laquelle
Henriette avait fait une si directe et si foudroyante allusion, datait
de bien loin. Mme Archambault, si elle avait vécu, aurait eu quarante
ans, et, sur le portrait, elle en avait dix à peine. La couleur de
l'incertaine image avait pâli. Les traits du visage et les lignes des
mains s'étaient fondus, jaunissaient. Les cassures des étoffes se
marquaient en nuances aussi anciennes que la coupe de la robe qui
remontait à l'époque où même les petites filles subissaient la
déformation de la crinoline. Que cette vieille et pauvre chose, humble
relique de leur commune enfance, remuait dans le coeur de Francis de
souvenirs touchants, de tristes récurrences aussi et d'amers regrets! Le
nom du photographe et celui de l'endroit lui rappelaient un long, un
paisible été passé au bord de la mer avec Julie, avec leur père et leur
mère qui semblaient pleins de vie, et sur une plage de Bretagne où il
n'était jamais retourné. Ce temps datait d'hier, et qu'il était loin
dans l'irréparable nuit! Il revoyait sa grande petite compagne d'alors,
cette jolie soeur aînée si sérieuse déjà, si protectrice, en train de
jouer avec lui, sur les rochers de la grève retentissante, à des jeux
sages, réservés, presque silencieux! Elle haïssait les mouvements
brusques, les divertissements bruyants, le désordre, les visages
nouveaux, et son occupation favorite était de faire la maman avec lui,
-- de le traiter comme Adèle Raffraye traitait son immense poupée. Que
c'était bien une action dans les goûts de Julie, que cet emmaillottement
minutieux de cette poupée malade, comme aussi le reploiement farouche
devant une caresse d'une inconnue! -- Ah! Si la ressemblance dont avait
parlé sa fiancée était autre chose qu'une analogie de délicatesse, si
elle était vraiment écrite dans les traits d'Adèle, il n'aurait pas
besoin de voir cette enfant deux fois. Un regard lui suffirait, l'éclair
d'une seconde. Il portait sa soeur si présente dans la mémoire de sa
tendresse, et à tous les âges, depuis cette lointaine époque! Ils
s'étaient tant aimés! Que ne l'avait-il là pour le conseiller, pour
l'aider à soulever ce poids horrible que les quelques mots d'Henriette
avaient fini de lui mettre sur le coeur, pour lui dire, quand il verrait
la petite: «Oui, c'est notre sang,» ou bien: «Non, elle n'a rien de
nous!...» Il la croirait, elle, au lieu qu'il allait tourner et tourner
sans cesse dans le cercle maudit de l'hésitation solitaire et
silencieuse, à moins que cette ressemblance ne fût vraiment trop
éloquente pour ne plus permettre le doute. Il y en a cependant de
telles. Il se l'était encore répété ce matin. Et dans ce cas... Dans ce
cas?... Est-ce qu'il savait, est-ce qu'il pouvait savoir quelles
seraient ses émotions, devant une circonstance à laquelle il n'avait
jamais voulu penser? Il avait tant cru posséder la vérité, tant
considéré Pauline comme un monstre de duplicité avec lequel la seule
victoire était l'absence et le silence. Il s'était si souvent démontré
que la petite fille n'était pas sa fille à lui, et que, la fût-elle,
jamais, jamais il n'en aurait la certitude. Il les avait fuies toutes
deux, la mère et l'enfant, pour fuir cet horrible doute. Et maintenant
il suffisait de l'idée de cette enfant toute voisine et de cette
ressemblance immédiatement vérifiable pour que les plus justes rancunes
et les plus sûrs raisonnements cédassent devant le besoin de connaître
ce qu'il avait voulu ignorer des années, de le connaître à tout prix et
tout de suite. La fièvre de ce désir fut si forte qu'à une minute il
pensa sérieusement à monter jusqu'au salon de Mme Raffraye, à entrer,
comme s'il se trompait de porte, pour les voir, elle et la petite fille!
-- «Je deviens fou...,» se dit-il en repoussant le portrait et en
s'abandonnant dans son fauteuil, la honte au front d'avoir seulement
imaginé une pareille démarche après le silence outrageux où Pauline
s'enfermait, après surtout la manière inexpiable dont il l'avait
exécutée. D'ailleurs quelle nécessité y avait-il de recourir à des
procédés de drame ou de roman? C'était si simple, de faire comme avaient
fait Henriette et Mme Scilly, de descendre au jardin vers les onze
heures. Très probablement la mère, trop souffrante pour une grande
promenade avant le déjeuner, et ne voulant pas abandonner Adèle avec la
vieille domestique aux hasards d'une ville étrangère, les envoyait
prendre le soleil, en bas, sous les hauts palmiers dont les panaches
verdoyaient presque à portée de ses fenêtres. Oui, c'était si simple, --
et cependant si compliqué. Depuis son arrivée à Palerme, Francis vivait
avec sa fiancée dans cette communauté d'emploi du temps, imprudence
tentante des grandes affections. Qui a pu aimer profondément et ne pas
se réjouir d'enchaîner sa liberté par les innombrables liens des plus
petites habitudes? On ne se réserve pas plus une heure que l'on ne se
réserve une pensée, et, quand on a besoin pourtant de se l'assurer,
l'indépendance de cette heure, on se trouve, comme Francis, obligé à de
misérables subterfuges. De telles ruses sont fécondes en révoltes pour
ceux qui commencent d'aimer moins et sur qui cette obligation de tromper
met une trop pénible chaîne. Ceux qui sont épris véritablement en
souffrent comme d'un remords, et, à travers ces incohérences d'une
sensibilité soudain touchée à un point trop irritable, le jeune homme ne
cessait pas d'aimer passionnément Henriette. Il l'aimait, et il
continuait, avec cette affreuse, cette inéluctable logique des
situations fausses, à redoubler la trahison d'âme que représentait la
dualité de ses émotions actuelles par de honteux mensonges non plus de
silence et d'omission, mais de fait, comme celui qu'il imagina le soir
même pour avoir le droit de hasarder sa descente au jardin dès le jour
suivant:
-- «J'ai oublié de vous conter,» dit-il à table, «que je serai obligé de
vous laisser sortir seules demain matin. Je dois retourner à la banque
pour ce chèque au sujet duquel j'ai eu une petite difficulté...»
-- «Nous vous y conduirons,» répondit la mère, «voilà tout, et nous vous
attendrons en bas dans la voiture...»
-- «Cela gâterait toute votre promenade,» reprit Nayrac; «ces Siciliens
font quelquefois tant d'embarras. Ils sont capables de me garder encore
une demi-heure...»
-- «Rien de plus facile que de tout concilier,» dit Henriette, «nous
vous mènerons à la banque, nous irons marcher dans le Jardin Anglais qui
n'est pas très loin, nous vous renverrons la voiture et vous nous
rejoindrez aussitôt que vos _maffiusi_ vous laisseront libre... Vous
voyez que nos lectures me profitent!...»
Certes la douce enfant n'eût pas plaisanté ainsi à propos de sa naïve
érudition sur la terrible _maffia_ sicilienne et les affiliés de cette
mystérieuse société secrète, si elle avait pu penser que son fiancé
commettait en ce moment le plus mesquin et le plus triste d'entre les
crimes de l'amour, l'abus de confiance du coeur. Elle était trop fine et
surtout elle avait un sens trop aiguisé des moindres nuances de la voix
du jeune homme pour ne pas s'être aperçue que la combinaison proposée
par la comtesse lui déplaisait. Mais n'était-ce pas bien naturel qu'il
redoutât pour la malade une trop longue séance d'immobilité dans un
landau ouvert, et qu'il désirât pour elle le bénéfice d'une de ces
vraies et longues promenades d'où elle revenait toujours un peu mieux
portante? Francis lui donna d'ailleurs cette explication dès qu'ils
eurent deux minutes à eux. Il n'appréhendait rien tant que l'éclosion du
soupçon dans ce coeur innocent. Il allait éprouver, à trop de reprises,
dans la coupable voie où il s'engageait, combien il est à la fois
difficile et facile d'abuser une femme qui aime, -- difficile, parce que
rien ne lui échappe; et facile, parce que les plus déraisonnables
prétextes lui paraissent vrais, venant de celui qu'elle aime, jusqu'au
jour où elle découvre avec désespoir qu'il lui a menti une fois, et
alors quelle agonie! Pour le moment, si Francis eut de nouveau honte
devant sa candide fiancée, cette honte n'empêcha pas qu'une fièvre
d'impatience ne l'envahît, à l'idée de sa liberté d'action assurée pour
le lendemain matin. Pourvu que cette ruse avilissante ne lui fût pas du
moins inutile? Pourvu que la petite fille se trouvât en effet dans le
jardin et qu'elle s'y trouvât seule? Sa nuit se passa dans cette
préoccupation, il faut bien le dire, et non pas dans le remords. Nous
nous pardonnons très vite les compromis de conscience grâce auxquels
nous satisfaisons nos passions en épargnant des chagrins autour de nous.
Le sophisme est si tentant qui déguise en devoirs certains mensonges,
lorsque la vérité serait trop cruelle, -- et puis une heure arrive
toujours où nous reconnaissons que cette cruauté eût causé moins de
ravages. En attendant, nous nous félicitons de nos hypocrisies ainsi que
d'une délicatesse, comme Francis le fit lorsque Henriette et la comtesse
l'eurent déposé, suivant le programme, sous le porche d'un vieux palais
jadis construit par un lieutenant de Pierre d'Aragon et sur le fronton
duquel flamboyaient les mots de _Crédit Sicilien Oriental_. Il leur dit
l'au revoir le plus naturel en descendant du landau. Il vit la voiture
disparaître à l'angle de la place, un dernier retournement de la tête
blonde d'Henriette, un sourire d'adieu sur ce doux visage, et déjà, il
hélait une victoria qui passait, il donnait le nom du _Continental_ au
cocher et il lui recommandait de presser son cheval. Huit minutes d'une
course à fond de train, et il était dans le vestibule de l'hôtel, il
traversait le salon commun, il débouchait dans le jardin. Son coeur
n'eût pas battu plus vite s'il eût marché, dans un duel, au-devant d'un
canon de pistolet braqué sur lui.
* * * * *
Le petit jardin de l'_Hôtel Continental_ justifiait la moquerie que
Francis en avait faite la veille, par un bizarre mélange de nature
méridionale et d'anglomanie où se révélaient les originales prétentions
de l'hôtelier. Ancien révolutionnaire et obligé de s'exiler à Malte en
49, puis jusqu'en Angleterre, cet homme en était revenu possédé de cette
folie britannique qui revêtait en lui une forme bien étrange, car, en
bon commerçant, le cavalier Francesco Renda, ou mieux don Ciccio, tirait
finement parti de ce snobisme vestimentaire qui lui faisait promener sur
les trottoirs de Palerme des redingotes commandées à Londres, un chapeau
envoyé de Londres, des cravates cousues à Londres, et une rogue et rouge
figure de gentleman retour des Indes, copiée pour la coupe de la barbe
sur une caricature du _Punch_. Il servait à son hôtel de réclame
vivante, et il apparaissait, portraituré à la plume et au crayon, dans
d'innombrables livres de voyage, édités à Londres eux aussi, qui
constituaient, dans la bibliothèque du salon de l'hôtel, ses véritables
titres de gloire, sans compter que cette bienheureuse anglomanie lui
permettait dans certains cas de substituer le _bill_ à la note et de
détailler les dépenses de ses voyageurs par _shillings_ au lieu de
francs. Avec le tennis en terre foulée à côté des palmiers, avec la
coquette chapelle protestante d'architecture gothique profilée entre les
bambous, avec la profusion des _rocking-chairs_ et des journaux à huit
pages entassés dans l'espèce de véranda qui achevait le salon en serre,
le petit jardin semblait bien un campement anglo-saxon en pays
d'Afrique. Ce matin-là Francis ne pensa pas à exercer son antipathie
contre les singulières disparates de cette conception. Il marcha droit
vers l'allée isolée près du _tempietto_, édicule colorié à colonnettes
faussement doriques, auprès duquel Henriette et Mme Scilly avaient
aperçu Adèle Raffraye la veille et à la même heure. L'allée était vide.
Il fit le tour de la chapelle que bordait une haie de coquets aloès, de
ceux à qui les longues raies jaunes de leurs côtes donnent comme une
livrée de sauvages arbustes domestiqués. Une de ces aquarellistes
d'outre-Manche qui avaient excité sa verve y travaillait à un lavage de
couleurs sur lequel il ne jeta même pas un coup d'oeil en passant Il
revint à l'autre extrémité, à la place destinée au tennis et close d'un
filet de métal souple. Une partie s'y jouait, engagée et poussée entre
deux jeunes Anglais et deux jeunes Anglaises, dont les traditionnels
costumes de flanelle blanche allaient et venaient méthodiquement dans la
lumière du beau soleil sicilien, comme ils auraient fait dans la brume
de quelque _watering-place_ de l'île de Wight ou du Kent... Francis
s'arrêta immobile, halluciné, avec un saisissement de tout son être, tel
qu'il n'en avait jamais éprouvé, tel qu'il ne devait jamais en éprouver
de semblable. Parmi les quelques spectateurs disséminés autour de cette
flegmatique partie de paume, il venait de reconnaître l'enfant qu'il
cherchait.
* * * * *
De la reconnaître, et il ne l'avait jamais vue! Mais Henriette avait eu
trop raison, -- plus raison qu'elle ne le savait elle-même. Il avait
devant lui, ressuscitée et vivante, sa soeur Julie, telle que le
portrait effacé la lui représentait, telle surtout qu'il la gardait dans
les visions de son souvenir. Adèle Raffraye, -- car il n'hésita pas une
seconde sur l'identité de la petite fille, -- se tenait debout, appuyée
contre le tronc d'un grand eucalyptus tout décortiqué, aux feuilles
longues et comme vernissées. Auprès d'elle, sa poupée, -- la poupée
malade, -- était assise sur une chaise et montrait de grosses joues dont
les vives couleurs contrastaient comiquement avec les divers fichus qui
enveloppaient sa poitrine de porcelaine. Sur une autre chaise, une bonne
âgée, Annette sans doute, travaillait à tricoter un bas, et l'acier des
aiguilles miroitait entre les mailles de laine bleue sans que les
paupières baissées de la patiente ouvrière se relevassent. La petite
fille, entièrement absorbée par le spectacle du jeu nouveau pour elle,
se tenait comme en extase. Le mouvement de sa tête curieuse accompagnait
le mouvement des balles d'une manière presque aussi exacte que les noms
de nombre prononcés par les joueurs. Placé comme il l'était lui-même, à
l'angle opposé du parallélogramme dessiné par le champ de tennis,
Francis ne perdait pas un seul de ses clignements de paupières. Ses
souples cheveux blonds à reflets bruns, -- les cheveux de Julie enfant,
-- déroulaient une nappe ondulée que le vent faisait frissonner sur ses
épaules trop minces. Mais la fragilité de tout un pauvre corps trop
nerveux ne se devinait-elle pas sous la robe de laine d'une nuance gros
bleu, qui laissait voir des jambes trop fines dans leurs bas de soie
noire? Un col de dentelle isolait le cou trop mince aussi, et le bord
d'un large chapeau de feutre de la couleur de la robe mettait une ombre
sur le visage aux traits menus, qu'éclairaient deux yeux bruns très
grands, de ces yeux où se lit trop d'âme, un éveil trop précoce de la
vie intérieure. Francis regardait tous ces détails avec la fixité
dévorante et épouvantée d'un homme qui semble ne pas croire, qui ne
croit pas à la réalité de ce qu'il voit. Ce ciel bleu, ce jardin vert,
ces gens assemblés n'étaient qu'un décor où la petite fille lui
_apparaissait_, si étrangement pareille à l'autre, à sa douce morte, que
dans ce premier frisson de sa surprise, tout préparé qu'il y fût par la
phrase d'Henriette, il n'aurait pas su marquer une différence entre
elles. La bouche entr'ouverte d'Adèle avait dans son joli dessin le même
gracieux défaut que celle de Julie, une lèvre d'en haut un peu courte et
qui découvrait à demi l'émail mouillé des dents. La coupe de la joue un
peu longue au contraire et celle du menton rappelaient aussi Julie avec
une identité fantastique. C'était tout de même, à l'étudier de plus
près, une autre créature, une Julie plus fragile, plus délicate encore.
Dieu! Comme elle était fragile, la fille vraiment de l'angoisse et du
deuil, l'enfant portée pendant de longs mois par une mère qui se ronge
le coeur de chagrin, de haine, de remords, et qui veut vivre cependant
pour l'être qu'elle a senti remuer en elle! Elle flottait, cette flamme
fiévreuse d'une vie obstinée et volontaire, autour de ce jeune visage
trop pâle mais déjà si expressif, de ces prunelles trop brillantes, où
passait une si intense curiosité à ce moment, et elles ne se doutaient
pas qu'en cessant de suivre le vol des balles, elles auraient rencontré
d'autres prunelles noyées de pitié, d'étonnement, de défiance, de
tendresse, de tout ce qu'un coeur d'homme peut mettre dans le regard par
lequel il a l'évidence, la révélation de son sang.
Combien de temps dura cette contemplation d'une si souveraine puissance
d'envahissement? Quelques minutes à peine, comme Francis put s'en
convaincre lorsqu'elle eut été interrompue. Mais, au lieu de ces
quelques minutes, il fût demeuré là une heure entière qu'il ne s'en
serait pas aperçu davantage, tant la sensation de cette terrassante
ressemblance avait tout aboli en lui. Il en oubliait et le rendez-vous
où l'attendaient les dames Scilly, et quelle conséquence fatale aurait
le soupçon seul de son escapade, si par exemple les domestiques de la
comtesse le surprenaient. Il oubliait même que Mme Raffraye pouvait
descendre au jardin d'un instant à l'autre, qu'il était même probable
qu'elle y descendrait, attirée par cette heure chaude et douce, afin de
jouir d'un peu de soleil auprès de la petite fille. Aussi lui fut-ce un
réveil presque affolant de ce demi-hypnotisme lorsqu'il vit s'approcher
du groupe formé par Adèle, par la bonne Annette et par la grande poupée,
une femme dans laquelle il reconnut, -- avec quelle nouvelle émotion! --
son ancienne maîtresse. Elle avait dû venir par l'allée à l'extrémité de
laquelle il se tenait lui-même, passer près de lui, le frôler sans
doute. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient regardés. Coïncidence tragique,
de ce tragique familier et ironique à la fois comme l'existence sait en
créer à propos des plus insignifiants événements, c'était la petite
fille qui les avait empêchés de s'apercevoir l'un l'autre, -- lui, s'y
absorbant comme il le faisait, -- elle, la cherchant tout naturellement.
Quoique l'allée fût bien courte, Pauline marchait d'un pas alangui,
traînant, et gracieux encore dans sa lenteur lassée. Il eut tout le
loisir de constater qu'elle était demeurée la même, malgré ces neuf
années et sa maladie. C'était bien ce profil d'une finesse unique, ces
traits délicats qu'il avait tant aimés, ce pâle visage qui l'avait tant
fait souffrir. Ce pauvre visage était seulement plus pâle encore, plus
décoloré, et ces traits s'y marquaient en lignes plus accusées, qui
allaient être des rides, qui n'en étaient pas encore. Il semblait que la
maladie, en touchant à cette beauté autrefois idéale, l'avait fanée
comme avec pitié, tant la mourante gardait de séduction féminine.
C'était une poitrinaire, une condamnée, et c'était toujours ce charme de
sveltesse élégante qui la faisait comparer par Francis autrefois aux
fragiles statuettes de Tanagra. Triste présage et trop juste, car ces
statuettes-là étaient destinées par les anciens aux tombeaux, et
l'enveloppement frileux de tout le corps de Pauline dans sa longue
mante, malgré le soleil, la meurtrissure de ses paupières, le
tremblement de ses lèvres, la toux aussi dont elle fut secouée pour
avoir marché un peu, disaient assez que ce dernier reste délicieux de
grâce appartenait déjà à la mort. Elle-même le sentait sans doute. Il y
avait une passion trop profonde, comme une fièvre dans le regard dont
elle enveloppait sa fille à mesure qu'elle en approchait. Et pourtant
elle avait gardé de la jeunesse dans sa maternité douloureuse, car, en
souriant, elle fit un geste de silence à la bonne et elle put ainsi
arriver à côté d'Adèle sans que cette dernière l'eût entendue venir.
Elle posa sa main sur la chevelure de l'enfant qui se retourna, comme
elle avait fait l'autre jour sous la caresse d'Henriette, d'un mouvement
farouche. Elle vit sa mère, et l'illumination de toute sa physionomie,
la pieuse ardeur avec laquelle elle prit la main amaigrie qui avait
flatté ses cheveux, pour la baiser, l'empressement avec lequel ses
petits bras enlevèrent la grande poupée afin de donner la chaise à Mme
Raffraye, tout révéla cette affection exaltée que les enfants trop
sensibles portent à ceux qu'ils sont menacés de perdre. Ils ne savent
pas ce que c'est que de mourir, et on dirait que l'instinct de leur
amour devine l'approche des éternelles séparations. Mme Raffraye fut
sans doute une fois de plus touchée de cette tendresse que lui montrait
ce petit coeur d'enfant apparu dans ces beaux yeux mouillés, car son
sourire se fit mélancoliquement, infiniment doux. Elle s'assit, et
tandis que la petite fille lui commentait la partie de tennis qui
continuait, monotone et impeccable, elle jeta un coup d'oeil circulaire
sur les quelques spectateurs qui faisaient galerie autour du filet.
C'est à cet instant qu'elle aperçut Francis Nayrac, qui, lui, n'avait
pas bougé, haletant de curiosité douloureuse. Leurs yeux ne mirent pas à
se croiser beaucoup plus de temps qu'une des balles lancées par les
joueurs n'en mettait à voler d'une raquette sur l'autre. Ce temps suffit
pour que le regard de Pauline pénétrât dans le coeur du jeune homme à la
manière d'une lame aiguë et brûlante. Ses prunelles grises, d'un gris
plus pâle encore dans la pâleur de son mince visage, n'avaient cependant
exprimé ni la surprise, ni le mépris, ni la haine, ni aucun sentiment
particulier. Sa pâleur ne s'était ni décolorée davantage, ni empourprée
de sang. Ses lèvres n'avaient pas frémi. Seulement celle de ses mains
qui, en ce moment, continuait de boucler les cheveux de l'enfant,
s'arrêta de ce geste pour les serrer, et, de l'autre, elle l'attira
contre elle, comme pour la défendre. Il n'est besoin ni de violentes
explosions, ni de grandes phrases, ni d'un déploiement furieux d'énergie
pour que deux êtres qui se retrouvent ainsi face à face après des
années, sentent les émotions les plus poignantes du drame passer entre
eux. Pauline et Francis s'étaient reconnus, -- et cela suffit pour qu'un
quart d'heure plus tard, quand il s'arrêta devant la porte du Jardin
Anglais dans le landau de Mme Scilly qu'il était allé reprendre en hâte,
le jeune homme eût encore un tremblement dans tout son corps. À peine se
tenait-il debout. Qu'elle était cruellement juste la phrase qu'il se
prononçait à lui-même en descendant de la voiture et lorsqu'il vit la
silhouette de sa fiancée se dessiner, souple et gracieuse dans une
toilette claire, entre les fûts élancés des verts palmiers: «Pauvre,
pauvre Henriette!»
V
DANS LA NUIT