Il s'encourageait lui-même de la sorte, et il se croyait de bonne foi.

Vingt-quatre nouvelles heures ne s'étaient point passées qu'il ne

pouvait plus garder cette illusion. Ah! Ces rencontres de corridor et

d'escalier, possibles, probables, certaines, malgré l'amplitude de

l'hôtel, et qu'il avait jugées peu dangereuses, il devait vite

comprendre et sentir qu'elles étaient précisément le contraire! Il

semblait bien que la volonté déterminée de Mme Raffraye réduirait à cet

unique ennui les relations actuelles de cet inattendu et odieux

voisinage. Non seulement pendant ces vingt-quatre heures elle avait

continué de ne pas répondre, mais tout de suite ses deux femmes de

chambre avaient cessé de manger à l'heure et à la table des domestiques.

Ce petit détail, par lui-même insignifiant, prenait pour Francis une

portée singulière. Ne prouvait-il pas que la maîtresse avait su les

conversations des servantes entre elles et qu'elle entendait qu'aucun

rapport, même de cet ordre, ne s'établît entre l'appartement du

troisième étage qu'elle occupait et celui du second où habitait la

comtesse? Tout s'arrangeait donc en apparence pour le mieux des intérêts

du jeune homme, et même le souci que son imprudente anxiété de

physionomie durant cette soirée tourmentée avait éveillé chez sa

fiancée, et qui eût pu aboutir à la plus douloureuse inquisition,

s'était dissipé aussitôt. Il lui avait suffi de la trouver seule vers

les neuf heures du matin dans le salon où la table à thé déjà dressée

les attendait. Un mot, un regard, un serrement de main avaient calmé la

douce enfant. La plus fausse des situations qu'il eût pu imaginer

semblait donc ne pas porter de conséquences, et il aurait dû par suite

retrouver aussitôt le plein équilibre de son bonheur. Mais non, dès ce

matin-là, et rien qu'en se rendant de sa chambre à ce salon, quarante

pas avaient suffi pour lui faire comprendre combien son ancienne

maîtresse gardait le pouvoir de le bouleverser, même sans agir, par sa

seule existence. Y aurait-il, dans certaines douleurs trop prolongées,

une véritable lésion de nos nerfs ou de notre cerveau, et qui, même

cicatrisée, laisserait après elle la trace sensible que laisse une

blessure fermée trop tard? Ou plutôt n'était-ce pas qu'il ne pouvait

penser à Pauline sans penser à quelqu'un d'autre? Pendant une

demi-minute il s'était arrêté pour regarder les marches de l'escalier

qui montaient entre des bambous et d'autres plantes exotiques vers

l'étage d'en haut, et il n'avait pu se retenir de penser, dans l'éclair

de cette seconde: «Si pourtant je _les_ voyais descendre...» En

imagination deux femmes lui étaient apparues. L'une, il la reconnaîtrait

au premier regard. Ce serait la Pauline d'autrefois, -- celle qu'il

avait laissée si jeune encore, si royalement jeune et belle dans sa

pâleur et sa fragilité, -- mais touchée, lassée, épuisée, vaincue par la

vie. Et elle tiendrait par la main la petite fille. Quels yeux

aurait-elle et quels traits, cette enfant dont il ne savait rien, sinon

qu'elle vivait, qu'elle respirait, que ses pieds avaient posé la veille

sur le tapis rouge de ce banal escalier de marbre, que son visage

inconnu avait été encadré par ces feuillages? À cette simple idée il

avait senti comme une main lui serrer le coeur, et cette étrange

impression avait été assez cruelle pour qu'il se hâtât vers le salon.

Lorsqu'il en sortit, vers les dix heures, et qu'il repassa sur le même

palier, devant les mêmes marches du même escalier, la même idée lui vint

et la même impression, puis à midi. Elle fut plus forte encore au moment

du départ pour la promenade, quand il se trouva passer là avec la

comtesse et sa fiancée. Qu'Henriette était jolie à cette minute, toute

blonde et gaie de sa gaieté heureuse, et que ses yeux bleus se

tournaient vers son aimé avec confiance et sérénité! Comme la fraîcheur

rose de son teint riait parmi les arbustes, et qu'il l'aimait! Ah! Qu'il

l'aimait! et comme il lui en donna une preuve qu'elle ne soupçonna

point, en forçant, lui aussi, sa bouche à sourire, au moment même où

l'appréhension de l'inévitable rencontre remuait à une telle profondeur

certaines cordes douloureuses de son âme!

Mais dominer sa physionomie, ordonner à son regard de se taire, à ses

lèvres de plaisanter, se masquer enfin d'indifférence ou de bonne

humeur, ce n'est pas vaincre sa pensée, et quand, en rentrant de la

promenade et une fois la porte de l'hôtel franchie, Nayrac l'eut

retrouvée là, cette pensée, toujours la même, toujours accompagnée de la

même indomptable émotion: «Si j'allais les rencontrer?...» il acheva de

se convaincre que Pauline Raffraye n'avait pas besoin de le persécuter,

d'intriguer, de s'insinuer dans l'intimité de Mme Scilly pour lui

détruire toute sa tranquillité, ce que sa fiancée appelait, avec une

caressante mièvrerie: leur «beau fixe». C'était assez qu'elle fût sous

le même toit que lui, assez qu'il pût, qu'il dût immanquablement se

rencontrer face à face avec elle. Et, retiré de nouveau dans sa chambre,

après une soirée où cette fois il avait du moins pu continuer sa comédie

de calme, -- Dieu! Quel effort que ces mensonges-là pour un coeur qui

aime! -- il lui fallut se rendre à l'évidence: il ne pouvait pas, il ne

pourrait plus retrouver en lui cette sensation de bonheur absolu qui

était la sienne, si peu de jours auparavant, lorsqu'il se promenait par

un si clair matin avec Henriette dans les allées enchantées de la villa

Tasca. Il allait et venait dans sa chambre, plus troublé encore par

cette évidence: il ne chérissait pas moins passionnément la jeune fille.

Il ne redoutait aucune embûche de la part de Pauline. Il n'éprouvait

pour cette dernière aucune de ces secrètes brûlures du coeur qui nous

prennent quelquefois, même dans un amour nouveau et heureux, au souvenir

d'anciennes tendresses, comme pour nous attester que jamais on ne cesse

tout à fait d'aimer ce que l'on a une fois aimé à une certaine

profondeur. Non, ces divers principes d'émotion étaient muets en lui, et

une invincible anxiété lui serrait le coeur. En descendant au fond de

lui-même, il trouvait que cette anxiété avait pour premier principe le

malaise causé par les détails sur la vie de Pauline à la campagne, dont

Mme Scilly avait été le naïf écho. Il avait beau se répéter qu'ils

étaient mensongers. Ils lui eussent donné un tel accès de remords, s'ils

lui eussent été démontrés vrais, qu'ils le troublaient, à seulement y

songer! Et il se sentait plus faible pour résister à l'autre principe de

cette grandissante anxiété, à cette chance, -- une sur vingt, sur cent,

sur mille, -- mais cette chance tout de même, que la fille de Mme

Raffraye fût aussi la sienne. Cette possibilité affreuse, il l'avait

toujours entrevue, elle l'avait obsédé, il en avait toujours secoué la

pensée. Encore hier, et avant-hier, dans les premiers moments qui

avaient suivi l'annonce de la présence de Pauline, il n'avait pas

compris que par-dessous tout le tumulte de ces folles hypothèses,

c'était le point vraiment malade de son coeur, et que le drame réel

était là, dans cette certitude d'une confrontation avec cette enfant

qu'il avait toujours fuie; et devant cette certitude et les angoisses

d'attente qu'elle évoquait en lui, même le magnétisme sacré de son grand

amour à l'égard d'Henriette demeurait impuissant.

IV

LA PETITE ADÈLE

Enfer des sentiments doubles! Funeste labyrinthe des complications du

coeur! Le jeune homme vous souhaite, à cet âge, naïf même dans les pires

fautes, où l'orgueil de la vie se manifeste par le rêve des émotions

rares, par la recherche des joies et des douleurs privilégiées. L'homme

qui a passé trente ans vous hait de tout le culte qu'il porte à la

vérité. Son désir se tourne alors vers le paradis des affections

simples. Il sait que le bonheur réside uniquement dans le don absolu et

loyal de tout notre être à un seul être, -- don sans réserve où nous ne

cachions rien de nos pensées, où nos moindres idées, nos moindres

impressions aillent naturellement vers cet être, comme toutes les

gouttes d'eau de tous les fleuves roulent vers la mer. Il sait cela,

mais trop tard. Il le conçoit par l'esprit, ce sentiment simple et

complet. Hélas! Pour en jouir il faudrait redevenir l'enfant de

vingt-deux ans qui aime une enfant de dix-huit ans et qui l'épouse, et

tous les deux se prodiguent l'un à l'autre cette même fraîcheur de

l'âme, cette même virginité du coeur qui n'a jamais battu, de la bouche

qui n'a jamais menti, des sens qu'aucune fièvre coupable n'a brûlés. Ces

conditions du grand amour, combien d'entre nous en méprisèrent les trop

humbles délices quand ils commencèrent de sentir! Combien ont voulu

cueillir le fruit de l'arbre maudit, goûter, savourer la science du bien

et du mal! Et ce sont pourtant ces humbles délices qu'ils essaient de

posséder à nouveau, quand ils demandent au mariage ce que les passions

ne leur ont pas donné, affamés de vertu, de sincérité, d'innocence

retrouvée. Pour quelques-uns, cette rentrée dans la voie droite

s'accomplit sans trop d'effort. Pour d'autres, non. Il semble que leurs

fautes d'autrefois les tiennent prisonniers, ceux-là, et qu'une justice

vengeresse leur interdise de reconquérir ce qui fait le lot le plus

commun, presque le plus vulgaire. Ah! Cette honnêteté dans l'amour,

comme Francis en avait reconnu le prix durant ces quelques mois de sa

naïve idylle! Il allait le reconnaître davantage maintenant que, par

prudence, par faiblesse, par honte aussi et par peur devant les

conséquences d'un difficile aveu, il avait repris le chemin du mensonge.

Mensonge à l'égard de sa fiancée auprès de laquelle il se condamnait à

une comédie de sérénité qui constituait un véritable crime de

lèse-tendresse. Nourrir au fond de soi une anxiété pareille et s'en

taire, n'était-ce pas manquer à ce contrat sentimental que la race

anglaise, cette race qui a le culte, le fanatisme de la loyauté, a

défini dans cette formule si profonde de ses mariages: _for better, for

worse_, -- pour le meilleur et pour le pire? Mensonge vis-à-vis de

lui-même! Car, en n'adoptant pas une résolution simple et définitive, il

cessait de pouvoir répondre en toute franchise de l'avenir de ses

émotions. En acceptant d'avance cette idée d'une rencontre avec la fille

de Pauline Raffraye, il se préparait à sentir le choc d'événements

nouveaux que son strict devoir était d'empêcher. Le jour où il s'était

lié à Henriette Scilly, ne s'était-il pas engagé à ce que son passé fût

mort définitivement, irrémédiablement? Y rentrer, même sous cette forme

douloureuse, dès lors qu'il n'en prévenait ni sa fiancée, ni, à défaut

d'elle, la mère, c'était une trahison qu'aucun sophisme ne justifiait.

D'ailleurs ces événements nouveaux, au-devant desquels il se laissait

rouler avec un mélange si particulier d'appréhension et de remords, ne

lui donnèrent pas le loisir de se livrer au détail infini de ses

scrupules. Ils furent trop rapides. Il se trouva aussitôt secoué,

bouleversé, entraîné par des impressions plus fortes qu'il n'avait pu

les prévoir. La première lui vint d'un incident trop naturel. Francis

n'y avait pas pensé cependant, durant ces heures employées à se demander

comment il supporterait de rencontrer Pauline Raffraye et la petite

fille, soit seule, soit avec les dames Scilly. Il n'avait pas imaginé

cette troisième hypothèse, qu'Henriette et la comtesse connaîtraient

l'enfant sans lui et avant lui; qu'elles s'y intéresseraient, qu'elles

lui en parleraient, et que le premier renseignement exact sur la

douloureuse énigme de cette naissance lui arriverait ainsi, apporté par

la voix qui avait répandu la grande paix heureuse dans son coeur. Douce

voix un peu étouffée de jeune fille, si musicale dans son murmure

timide, qu'elle était chère au jeune homme, et qu'elle allait lui faire

de mal!

* * * * *

Il n'y avait pas deux fois vingt-quatre heures que le malheureux garçon,

si troublé, s'était rendu compte de la véritable raison de son trouble,

et il constatait avec remords qu'à son appréhension de voir la fille de

Pauline une maladive curiosité se mélangeait, un secret désir, presque

un besoin... Ces deux journées et ces deux soirées s'étaient passées

dans la même intimité tranquille qu'à l'ordinaire, du moins en

apparence, car il n'avait plus commis aucune faute d'attitude. Mais

qu'était devenue cette vérité du coeur, cette union dans la confiance

réciproque, ce bonheur et cet honneur de ses fiançailles, dont il était

si fier? Il faisait de nouveau une bleue et transparente matinée de

Sicile, et comme la vie, malgré le tumulte de nos drames moraux,

continue à nous plier sous les petites exigences des démarches

quotidiennes, Francis avait dû sortir, mais seul, pour une signature à

donner chez le banquier auprès duquel il était accrédité. Cette

solitude, d'une heure peut-être, lui avait été un soulagement. Quelle

preuve du ravage aussitôt produit dans son amour par l'hypocrisie à

laquelle il s'était décidé! Comme ce mensonge lui pesait déjà et qu'il

regrettait de n'avoir pas suivi son premier projet! S'il eût parlé,

peut-être Mme Scilly, qu'il savait capable d'énergiques résolutions, se

fût-elle décidée à un départ commun pour une autre ville d'hiver, à un

voyage du moins de plusieurs semaines. Elle l'eût arraché à ce malaise

imaginatif que l'absolue dissimulation ne pouvait qu'augmenter, et qu'il

subissait si fort durant cette matinée. Il avait dû, pour aller à cette

banque et pour en revenir, suivre en partie le même chemin que l'autre

jour, lorsqu'il rentrait, seul aussi, de la divine promenade à la villa

Tasca. Quel contraste entre ces deux matinées! Quelle allégresse alors,

quand il ne soupçonnait pas l'approche de la femme qui, après avoir été

le mauvais génie de sa première jeunesse, recommençait tout à coup

d'empoisonner la félicité de la seconde! Le même adorable paysage se

développait bien autour de lui. Les mêmes lames bleues à peine brodées

d'un peu d'écume déferlaient au ras du quai, roulant dans leur

balancement les blanches voiles et les blanches mouettes. La même rangée

de palais étageait de seigneuriales terrasses. La même forêt de mâts

emplissait les deux ports. C'était, là-bas, la même noble forme de la

montagne, dont l'éperon rouge protégeait la baie et les mêmes palmiers

verdoyants sur les mêmes places lumineuses. Dans les rues étroites les

mêmes dalles tièdes et claires résonnaient sous le trot des petits

chevaux et des petits ânes attelés aux mêmes charrettes peintes en rouge

et conduits par les mêmes paysans aux faces d'Arabes, avec des yeux de

velours noir dans un teint olivâtre. Comme Francis avait changé, lui, en

si peu de temps! Il avait eu là, devant l'évidence du travail de

désorganisation accompli en quelques jours, presque en quelques heures,

dans sa destinée présente par la tromperie et par l'idée fixe, un

véritable sursaut de révolte contre lui-même. Mais quoi! Il était trop

tard pour se confesser à Mme Scilly. Il serait mort de honte de devoir

avouer par-dessus ses anciennes fautes ce silence menteur de ces

derniers temps. Et puis, tant que l'épreuve de la rencontre avec la

petite fille n'aurait pas eu lieu, que pouvait-il savoir de ses

sentiments pour elle? Il avait cette chance qu'elle portât sur son

visage la ressemblance, autrefois détestée, de François Vernantes par

exemple. Dieu juste! De quel profond sommeil il dormirait la nuit

suivante, s'il possédait jamais une telle preuve qu'il ne s'était pas

trompé en condamnant Pauline et que l'enfant n'avait pas une goutte de

son sang à lui dans les veines! L'hérédité a cependant de ces évidences.

Dans sa marche le long des trottoirs, puis dans son assez longue attente

au bureau du banquier, il s'était complu à cette hypothèse qui lui

représentait le salut immédiat. Il s'était rappelé certaines petites

filles de sa connaissance nées d'un adultère, et presque identiques à

leur père véritable par les traits, la structure des membres, la couleur

des cheveux, la nuance des prunelles. Il était de trop bonne foi avec

lui-même néanmoins pour ne pas s'avouer qu'à ce degré-là de pareilles

évidences sont rares. Cette même hérédité abonde en mystères

indéchiffrables et inextricables qui ne font qu'enfoncer plus avant en

nous la pointe aiguë du doute. Seule une mère est absolument,

invinciblement sûre de sa fille ou de son fils. Elle les a tirés de ses

entrailles. Elle sait qu'ils sont l'os de ses os, la chair de sa chair.

Elle sait. Elle les embrasse, elle les étreint avec cette certitude,

besoin si passionné de notre coeur que la religion l'a mise comme une

base éternelle à la félicité des élus. Lors du dernier jugement toutes

les consciences ne seront-elles pas transparentes les unes aux autres?

Francis s'était souvenu aussi qu'au cours de leurs entretiens sur les

choses pieuses, Henriette lui avait exprimé plusieurs fois son candide

enthousiasme pour ce dogme. Elle avait été si bien partagée dans ses

affections, disait-elle, qu'elle pensait à la mort avec une sérénité

entière, -- et elle ajoutait, avec un regard de pitié, que ce devait

être au contraire une telle épreuve pour ceux qui n'étaient pas, comme

elle, bien sûrs des coeurs qu'ils aimaient... D'habitude le jeune homme

s'enchantait la mémoire à se répéter des phrases pareilles où il

trouvait un motif de plus d'adorer sa fiancée. Le souvenir de celles-ci

avait, par ce matin d'anxiété et dans ce radieux paysage, achevé de lui

percer le coeur, et c'est sur ce coeur saignant, comme écorché à vif,

que tombèrent, lors de sa rentrée dans le salon de l'hôtel, les phrases

de sa fiancée les plus faites pour achever sur un sursaut d'angoisse les

amères méditations de cette matinée:

-- «Vous nous trouvez un peu remuées,» dit Mme Scilly après les premiers

mots, «Henriette surtout... Nous venons d'assister à une toute petite

scène, mais si mélancolique...»

-- «Vous êtes donc sorties?» répondit Francis en se forçant à un ton de

gentil, de gai reproche, et s'adressant à Henriette: -- «Est-ce bien

raisonnable avec les dispositions que vous aviez à la migraine?...

Aussitôt que je ne suis pas là...»

-- «Ne me grondez pas,» interrompit mutinement la jeune fille, «maman

avait beaucoup écrit. Vous ne rentriez pas. J'étais mieux. Nous sommes

descendues prendre l'air dans le jardin de l'hôtel... Entre parenthèses,

vous savez que nous sommes très injustes pour ce jardin...»

-- «Le _tennis_ me le gâte,» dit le jeune homme, «et la chapelle

anglaise et les demoiselles qui sont toujours là, en train de laver une

aquarelle d'après le groupe d'eucalyptus, le bouquet de bambous, l'allée

de palmiers et le _tempietto_[1] renouvelé des Grecs, comme le jeu de

l'oie.»

[1] Petit temple.

-- «Justement,» reprit Henriette, «il n'y avait pas un visiteur ce

matin, excepté sur un des bancs, vous savez, dans le coin au fond, près

de la serre, une petite fille avec sa bonne... Je me souviens que vous

n'aimez pas ce joli nom d'ange, dont toutes les mamans abusent!... Mais

il n'y a pas d'autre mot pour cette enfant, si fine, si délicate!...

Neuf ou dix ans peut-être et de longues boucles blondes, de ce blond à

reflets sombres que vos ennemis les Anglais appellent _auburn_. Je l'ai

reconnue, à ces cheveux, pour cette petite fille que j'avais vue l'autre

jour, dans ce même jardin... Je l'avais prise, vous vous rappelez, pour

la fille de cette dame malade à qui elle donnait la main cette fois-là,

et cette dame elle-même pour notre nouvelle voisine d'en haut. Il paraît

que je ne m'étais pas trompée... Mais cette fois j'ai pu voir son

visage. Vous n'imaginez pas l'adorable créature, et frêle, menue,

gracieuse, et des yeux d'un brun doux, tout grands ouverts dans un teint

de la couleur de vos roses...» Et elle montra des roses blondes, à peine

rosées, avec une nuance d'un jaune délicat et comme souffrant au pli des

pétales, dont Francis tenait une touffe à la main. Il les avait prises

au marchand de fleurs établi en plein vent, à l'angle de la place, un

peu par habitude et beaucoup sans doute afin de se ménager une phrase

d'entrée. -- «Mais,» insistait Henriette, «vous comprendrez d'un mot

l'intérêt particulier qu'elle m'a inspiré tout de suite. Elle ressemble

d'une manière frappante à cet idéal portrait de votre soeur à dix ans

que nous aimons tant... N'est-il pas vrai, mère?...»

-- «Il y a un air,» dit Mme Scilly, «réellement un air... Mais je ne

suis pas hantée comme toi du démon des ressemblances, et puis ces petits

êtres trop nerveux, trop sensibles, possèdent tous cette même grâce...»

-- «Non, non,» reprit Henriette, «c'est mieux qu'un air... Je suis sûre

que Francis aura mon impression de cette ressemblance, lorsqu'il verra

l'enfant... Cela aurait suffi, n'est-ce pas, pour que je la regardasse

autrement que les autres petites filles. Mais devinez à quel jeu elle

jouait?... Elle avait entre les bras une poupée presque aussi grande

qu'elle, et elle l'enveloppait de couvertures et de châles pour la

conduire à la promenade. Elle lui parlait en l'empaquetant, et c'était

un tendre babil de conseils sans fin. Elle plaignait cette poupée d'être

malade, bien malade. Elle lui rappelait que les médecins l'avaient

envoyée en Sicile pour se guérir, que c'était bien loin et qu'il fallait

profiter du moins de ce voyage, se garder du vent et surtout du coucher

du soleil. Elle la grondait d'être restée la veille trop tard dehors,

qu'elle avait toussé toute la nuit et qu'Annette avait dû se lever, --

Annette, c'est le nom de sa bonne... -- Enfin, toutes les

recommandations, presque avec des termes techniques, qu'elle entend

certainement les docteurs faire à sa mère... Cela nous a touchées plus

que je ne peux vous dire, maman et moi, cette petite que de pareilles

images poursuivent jusque dans ses jeux, et elle mettait à ces soins

envers sa grande fille, comme elle l'appelait, une véritable passion...

J'ai eu tant de pitié pour cette pauvre enfant que j'ai voulu lui

parler. Nous nous sommes approchées, sans qu'elle prît garde à nous, et

j'ai essayé de caresser les beaux anneaux de ses boucles fauves. Elle

s'est retournée toute rouge. Un éclair de petite biche farouche a brillé

dans ses yeux. Elle a serré sa poupée avec emportement, et elle s'est

précipitée dans les jupes de la vieille femme de chambre qui demeurait

toute confuse devant l'aversion que l'enfant nous montrait. «Elle est si

sauvage,» répétait-elle, et comme j'insistais: «Comment vous

appelez-vous, mademoiselle?» -- «Réponds donc,» disait la bonne, «Mlle

Adèle Raffraye,» et désespérée de ce que la petite enfant cachait

davantage sa figure, avec cet _on_ indéfini, cher aux gens du peuple et

qu'emploie aussi notre vieille Marguerite: «C'est qu'_on_ est si peu

habitué à voir du monde, _on_ a passé tant d'années à la campagne, _on_

est pourtant bien gentille quand _on_ veut...» Moi, qui ai la prétention

d'apprivoiser tout de suite tous les enfants et tous les chiens,»

continua Henriette en riant, «vous devinez si j'ai été humiliée de cet

échec. Et il a fallu partir sans avoir revu les jolis yeux fâchés

d'Adèle...» Puis, avec un nouveau passage d'émotion dans sa voix: -- «Ne

trouvez-vous pas cela bien mélancolique tout de même, cette petite fille

qui joue à la poupée malade, malade de la maladie qui la rendra

orpheline elle-même demain, dans huit jours, dans quelques mois?...»

Henriette l'avait racontée, cette enfantine histoire, avec une visible

sincérité d'attendrissement. Elle en avait senti, créé peut-être la

poésie par ce tour d'esprit romanesque qui était en elle, toujours

disposé à dégager un charme et une grâce des petits tableaux que

présente la vie quotidienne. C'est une faculté d'artiste, cette magie

d'interprétation, que certaines femmes possèdent par le coeur, comme les

écrivains ou les peintres la possèdent par le cerveau. Celles qui sont

simples, et c'était le cas d'Henriette, cachent d'habitude leurs

impressions de cet ordre avec une pudeur infinie. La chère et craintive

créature avait tant aimé Francis de ce qu'il ne riait jamais de ses

confidences, comme faisait quelquefois la comtesse, et elle était trop

habituée à le voir indulgent pour elle, ému souvent avec elle, pour être

étonnée que ce récit le touchât, lui aussi, vivement. Il en demeurait

saisi en effet, sans trouver d'autres mots à répéter que: «Pauvre

petite!... Pauvre petite!...»

-- «N'est-ce pas,» répéta-t-elle, «que c'est une chose qui navre?...»

La terre promise · 第 7 / 23 段