Cette exécution absolue de son rival, arrachée après ce très douloureux

effort, ne fut même pas suivie pour le jeune homme par quelques semaines

d'un entier repos. Que Mme Raffraye eût fermé sa porte à de Querne,

c'était bien une preuve. Même si elle avait été coquette avec Armand,

elle préférait Francis. Mais ces preuves-là emportent toujours avec

elles cette amertume qu'elles n'abolissent pas le doute sur le passé,

sur la période où nous étions jaloux sans que l'on nous cédât encore.

Nous n'avons pas assisté à l'entretien à la suite duquel notre maîtresse

a consommé une rupture que nous constatons sans être certains que nous

en connaissons les secrets détails. Elle nous dit bien les paroles

qu'elle a prononcées. Pauline, par exemple, prétendait n'avoir eu qu'à

s'adresser à la délicatesse de M. de Querne en arguant de la jalousie de

son mari. Mais comment savoir si elle ne taisait rien? Même la

possibilité d'une telle conversation ne supposait-elle pas un mystère

entre elle et Armand? Francis trouva ainsi, comme toutes les victimes de

la misérable manie qui le possédait, un principe nouveau de douleur dans

le triomphe même de sa tyrannique méfiance. Il ne savait pas, il ne

pouvait pas savoir si Pauline n'avait pas été la maîtresse de cet homme

qu'il avait tant soupçonné et qu'elle lui avait sacrifié, -- mais dans

quelles conditions? Quand on en est à cette halte dans le chemin de

croix du soupçon, le calvaire devient vraiment trop dur à gravir. Qu'il

vaudrait mieux se fuir l'un l'autre et souffrir du moins séparés! C'est

payer trop cher les criminels bonheurs de l'amour dans la faute que de

les acheter au prix d'une torturante incertitude. Et comment en sortir?

On veut se persuader alors que, si l'on suivait sa maîtresse, jour par

jour, presque heure par heure, si on la regardait vivre et sentir, on

arriverait à un jugement sur elle, motivé, lucide, définitif, comme

celui d'un indifférent, et l'on fait ce que fit Nayrac. Malgré son deuil

encore trop récent, il retourna dans le monde pour y rencontrer Pauline.

C'était à peu près la plus malheureuse imprudence qu'il pût commettre

dans la crise de sensibilité suraiguë et morbide qu'il traversait. Aussi

les plus cruels souvenirs de cette cruelle liaison se rapportaient-ils à

cette période. Il la voyait dans un salon, parée, gaie et souriante,

avec cette espèce d'atmosphère d'amabilité autour d'elle que dégage une

femme jeune, jolie, qui plaît et qui sent qu'elle plaît, qui a des

peines à étourdir et qui les étourdit. Ce lui était un supplice que ce

spectacle, et un autre que de la trouver au contraire triste et

absorbée. Dans le premier cas, il se sentait en proie à une sorte de

rage irraisonnée et indomptable qui avait toujours pour effet de

développer chez Mme Raffraye comme un délire de coquetterie sombre et

presque désespéré. Dans le second, des remords trop âcres noyaient son

coeur d'amant tyrannique et qui voudrait pourtant le bonheur de ce qu'il

martyrise. L'une et l'autre impression exaspérait en lui l'inquiétude.

L'une et l'autre le portait à enivrer son misérable amour avec ce vin

des sens dont les dernières et funestes gouttes distillent en nous un si

honteux appétit de férocité. Lui, l'amant romanesque, compliqué, qui

avait passé sa première jeunesse à rêver de subtiles émotions, il

effrayait sa pauvre amie maintenant par l'âpreté de sa fougue sensuelle.

À chacun de leurs rendez-vous, c'étaient entre eux des étreintes sans

paroles, des baisers violents et sans douceur, la palpitation éperdue de

deux êtres qui cherchent l'oubli, et quel oubli! Celui d'eux-mêmes,

celui de l'amour dont ils souffrent en s'en grisant! -- Et ils

oubliaient, en effet, mais pour se réveiller de ces folies avec cette

amertume irritable qui est la rançon fatale de nos dégradations, lui

plus soupçonneux, elle plus révoltée. À ces minutes-là, les moindres

discussions s'exaltent en querelles, la bravade suit l'outrage et le

provoque. Ce sont des bouffées outrageantes de soupçon à propos de tout.

Les plus innocentes gaietés deviennent des crimes: avoir dansé deux fois

avec le même danseur, avoir causé trop longtemps en aparté avec

celui-ci, avoir eu celui-là à déjeuner. Être sortie plusieurs fois avec

une amie, c'est l'avoir pour complice de quelque intrigue. Ne plus voir

telle autre, c'est avoir eu quelque secrète rivalité avec elle. Depuis

des siècles et des siècles, la verve des auteurs comiques s'exerce sur

les mesquineries infinies des disputes de ce genre. Elle s'exercera des

siècles encore sans guérir la rage des jaloux et sans y accoutumer la

fierté révoltée des femmes qui leur tiennent tête. Et cependant les

prunelles brillent, les lèvres tremblent, la voix se fait mordante, et,

après s'être donnés l'un à l'autre avec la fougue de deux amants à qui

les heures sont comptées, on se sépare sur des cris de rupture, poussés

avec toute la colère de la vengeance. Oui, que de fois s'étaient-ils

quittés ainsi, sans même se toucher la main!

-- «Croyez ce que vous voudrez,» lui répétait-elle avec les mêmes mots,

le même tragique entêtement, le même regard haineux qu'à la première

insulte; «je ne veux plus rien savoir de vous. Vous ne me traiteriez pas

autrement si j'étais une fille...»

-- «Et moi j'en ai assez de vos mensonges, car vous me mentez, vous me

mentez, vous me mentez toujours...»

Elle le regardait sans relever cette nouvelle insulte. Elle répétait: --

«Oui, croyez ce que vous voudrez.» Et elle s'en allait, pour le rappeler

ou être rappelée presque aussitôt. Ces retours, déshonorants pour elle

et pour lui, étaient pourtant les seuls touchants souvenirs qu'il gardât

de cette affreuse époque. Il se revoyait ainsi, un soir, à la fin d'une

belle journée de janvier passée bien tristement, et son arrivée à elle,

qui, n'ayant pu y tenir, s'était échappée de sa maison, amaigrie,

frissonnante, si pâle, pour implorer une réconciliation, et elle

gémissait:

-- «Notre amour est donc maudit!... Je te promets de te céder en tout,

mais crois en moi, je t'en supplie, crois en moi...»

* * * * *

De pareilles larmes déçoivent-elles, et de pareils cris, et des baisers

comme celui qu'elle lui avait donné en tombant sur son coeur, et ces

sanglots et cette visible maladie? Par moments et lorsqu'il n'était pas

sous l'influence de cette cruelle manie qui lui étreignait le cerveau

d'un cercle d'images affolantes et qui lui faisait voir sa maîtresse le

trahissant avec l'un ou avec l'autre, le dépérissement de ce pauvre

corps touchait Francis aux larmes lui aussi. Il n'y avait pas un an que

durait le drame de ces misérables amours, et Pauline lui semblait

quelquefois une autre femme, tant ses yeux s'étaient creusés, ses joues

amincies, tant sa pâleur s'était encore décolorée, tant surtout la

facile et enfantine humeur qu'elle avait jadis, même dans la tristesse,

avait cédé la place à je ne sais quoi de sombre, de violent, de presque

tragique. Mais ce n'était qu'un éclair, et l'amant tourmenté se disait

qu'il avait mal vu sa maîtresse autrefois, qu'elle lui jouait la comédie

alors, et qu'elle était maintenant la vraie Pauline, avec un masque de

femme consumée, -- par quoi? Et il se répondait que c'était sans doute

le remords de ses perfidies, la lutte d'une âme en proie à ses sens, le

vice peut-être. Dans les égarements de sa jalousie, il allait jusqu'à

lui donner des dix et des quinze amants, à penser d'elle véritablement

comme d'une fille, et, chose affreuse, à l'aimer tout de même, à la

désirer davantage, avec une âcreté de passion qui confinait à la

douleur. Oui, il l'accusait de déportements monstrueux. Et cependant si

elle avait eu des torts positifs vis-à-vis de lui, ç'avait été avec le

seul de Querne, et encore n'avait-il pas tenu les preuves de cette

infamie. Hélas! A-t-on jamais de ces preuves? Et puis, il ne pouvait pas

douter d'une autre intrigue, et qui, celle-là, avait abouti à

l'irréparable rupture. Vers la fin du mois de février de cette fatale

année 1877, un homme était revenu à Paris, après un long voyage en

Orient, dont le nom avait été souvent prononcé entre Pauline et Francis

durant cette absence. Ce personnage, -- mort depuis et connu de quelques

curieux de lettres par des fragments posthumes d'un étrange journal

intime, -- s'appelait François Vernantes. C'était un cousin éloigné de

Raffraye. La jeune femme n'en parlait jamais qu'avec une voix émue et

comme du seul ami qu'elle eût rencontré à la plus détestable période de

son mariage. Pourquoi Nayrac s'était-il formé de ce consolateur de sa

maîtresse une image morose, et pourquoi demeura-t-il fort étonné

lorsque, présenté à Vernantes par Mme Raffraye, il se trouva devant un

garçon de moins de quarante ans, d'une physionomie et d'une tournure

bien jeunes pour ce rôle de confident désintéressé? Les relations sont

toujours difficiles entre l'amant d'une femme et un ami très intime de

cette femme, même lorsque l'amant se considère comme bien assuré que cet

ami n'a jamais été qu'un ami. Lorsque l'amant est à l'égard de sa

maîtresse dans une crise de doute sans cesse renaissante, comment

tolérerait-il, sans en souffrir jusqu'à la folie, une de ces relations

où le degré de l'intimité reste toujours mystérieux? Il était donc

inévitable que Francis Nayrac devînt jaloux de Vernantes. Mais, comme

s'il pressentait que cette jalousie-là marquerait la fin de son amour,

il ne s'y était pas abandonné tout de suite. Sa maîtresse avait

d'ailleurs pris soin de devancer cette crise nouvelle en lui parlant, la

veille du retour de son ancien ami, de manière à ne laisser entre eux

aucun point obscur.

-- «Il est très intime dans notre maison,» avait-elle dit. «Il m'est

bien nécessaire. C'est le seul de mes amis qui soit aussi l'ami de mon

mari. Je vous en préviens,» avait-elle ajouté avec un sourire triste,

«pour que vous m'épargniez et que vous vous épargniez des chagrins à son

sujet... À quoi bon? Vous ne croyez pas en moi. Pourquoi y croiriez-vous

dans cette circonstance?... J'en mourrais que vous n'y croiriez pas...»

Francis la revoyait, lui parlant ainsi, et il se revoyait se taisant.

Lorsqu'il tombe entre deux amants de ces phrases que tous deux sentent

trop vraies, c'est comme une lumière qui se répand à la fois sur leur

passé et sur leur avenir, et ils en demeurent comme épouvantés. Tous

deux savent bien que de prévoir les misères vers lesquelles ils sont

entraînés ne les empêchera pas d'y être entraînés, et ils forment, quand

même et sincèrement, des résolutions qu'ils tiendraient si les maladies

du coeur ne comportaient pas des lois logiques contre lesquelles les

plus fermes raisonnements demeurent inefficaces. Deux semaines

s'écoulèrent ainsi, et sans que Nayrac parût prendre ombrage de la

visible familiarité qui unissait le nouveau venu ou mieux le revenant à

Mme Raffraye. Sur trois visites pourtant qu'il avait faites à cette

dernière durant cette quinzaine, deux fois il avait rencontré Vernantes.

Sur deux fois qu'il avait dîné en ville dans les mêmes maisons que

Pauline, les deux fois Vernantes était un des convives. Il avait eu deux

rendez-vous avec Pauline, et, des questions qu'il lui avaient posées, il

résultait tantôt qu'elle avait eu Vernantes à déjeuner chez elle la

veille, tantôt qu'elle allait l'avoir le lendemain, qu'elle était allée

ou qu'elle irait au théâtre avec lui. À chacun de ces menus faits, sans

portée isolément, mais bien significatifs dans leur ensemble, Francis

avait senti grandir son antipathie. Elle était d'autant plus forte qu'il

y avait entre Vernantes et lui une certaine ressemblance de nature, une

communauté de tempérament. Ces sortes d'analogies constituent le plus

violent principe de rivalité. Il n'était pas jusqu'à la demi-identité de

leurs prénoms qui ne fût pour Francis un aliment d'irritation

passionnée... Bref, l'accès de jalousie avait éclaté, malgré les

résolutions prises et les promesses données, d'autant plus violent qu'il

avait été plus reculé, et il avait abouti à cette même implacable

alternative posée à Pauline: -- «Ou lui, ou moi. Ou vous ne recevrez

plus M. Vernantes, ou je ne mettrai plus les pieds chez vous...» Francis

s'était heurté alors à une résistance de sa maîtresse, si invinciblement

exprimée qu'une première rupture avait suivi. Il était demeuré dix jours

sans la voir, sans que Pauline fît l'ombre d'un geste pour se rapprocher

de lui. Il avait cédé le premier, -- quelle misère! -- et il était

revenu pour trouver une femme ulcérée et qui lui avait dit: «C'est la

dernière fois que je vous pardonne...,» qui avait osé le lui dire! Un

pardon d'elle, à lui! Son sang bouillonnait encore d'indignation

lorsqu'il se répétait cette parole et que tout de suite il songeait aux

faits qui avaient déterminé enfin son énergie. Le premier était d'un

ordre très simple, mais il en est d'un coeur souffrant comme d'un corps

malade où les plus vulgaires accidents provoquent des complications

mortelles. Comme il se trouvait en visite chez une certaine Mme de

Sermoise, cette personne, aussi renommée pour sa méchanceté que pour le

ridicule de ses prétentions littéraires, se prit à parler assez

longuement de Vernantes, dont le nom venait d'être prononcé, et, après

en avoir tracé un portrait fort malveillant, elle conclut:

-- «Enfin, le voilà retombé dans les fers de cette petite Mme Raffraye.

C'était bien la peine de la fuir si loin pour revenir comme il était

parti. Mais c'est la vieille histoire des amoureux: on se prend, on se

quitte, on se reprend, on se requitte... Et le mari ne voit jamais rien.

Quelle comédie!...»

Des phrases pareilles, il s'en prononce par centaines à Paris et à

chaque heure du jour, depuis le matin où l'on se promène au Bois, en

médisant, jusqu'à l'heure où l'on sort de l'Opéra, et ceux qui les

entendent n'y attachent pas plus d'importance que ceux qui les débitent.

Mais, quand vous soupçonnez votre maîtresse d'une perfidie, un pareil

propos tombe sur votre soupçon, comme du vitriol sur une plaie. Vous

agonisez de ne pas savoir la vérité, et voici que d'autres ont l'air de

la savoir, eux, cette vérité. D'autres? Mais tous, oui, tous, depuis

cette femme indifférente qui vient de vous percer le coeur, jusqu'au

_clubman_ qui l'écoute sans étonnement. Vous n'y résistez pas alors. Il

vous faut interroger quelqu'un, au risque de déshonorer votre sentiment

à vos propres yeux par une telle enquête. Vous parlez de votre rival à

celui-ci, à celui-là, d'un air détaché, quand de le nommer fait saigner

en vous les places les plus envenimées du coeur. L'un vous répond des

phrases qui n'ont aucun rapport avec votre passion. L'autre vous donne

des détails que vous connaissez déjà. Et vous ne vous arrêtez qu'après

être tombé sur un mot qui achève de vous désespérer. C'est ainsi

qu'après avoir insinué de son mieux dans dix occasions sa demande:

«C'est un bien joli homme que Vernantes, avec qui est-il donc?...»

Francis finit par se faire répondre par un viveur quelconque du cercle

de la rue Royale:

-- «Vernantes? Il travaille dans les femmes mariées. Je crois qu'il

avait la petite Raffraye à l'époque. On l'a beaucoup dit...»

C'était là pour Francis le second des faits qui avaient contribué à sa

révolte définitive. Le troisième était d'une autre nature et moins

imaginaire. Une semaine environ après s'être de nouveau convaincu que la

cruauté du monde n'avait pas plus épargné l'intimité de Vernantes et de

Pauline qu'elle n'épargne les autres relations de cet ordre, il avait un

rendez-vous avec la jeune femme. Le matin de ce jour-là, qui était un

mardi, -- ah! il n'avait rien oublié: ni la date du jour, ni le ciel

brumeux et brouillé qu'il faisait, ni l'heure, ni ses sensations amères,

-- il avait reçu un billet d'elle, où elle se dégageait sous le prétexte

d'une migraine. Elle allait, disait ce petit mot, se remettre au lit

pour essayer de vaincre le mal, et elle lui demandait de venir la voir

le lendemain. Oui, il se souvenait. Il était demeuré jusqu'à cinq heures

à se demander si cette excuse était vraie ou fausse. Enfin, il était

sorti. Il s'était promené un peu au hasard, et une invincible curiosité

l'avait conduit, sans presque qu'il s'en rendît compte, à travers le

parc Monceau, vers la maison de la rue Murillo où habitait son rival. La

pensée que sa maîtresse avait peut-être souvent passé ce seuil, et

comment, lui causait un chagrin affreux. Par quelle fatalité s'était-il

attardé à regarder cette porte, comme s'il eût pressenti qu'il allait

enfin tenir là cette certitude, souhaitée depuis des semaines? C'était

tout simple que, ne croyant qu'à demi au prétexte donné par Pauline, il

la soupçonnât d'avoir déplacé leur rendez-vous pour aller à un autre. Et

cependant, à une certaine minute, ce qu'il vit de cet angle de trottoir

où il s'immobilisait dans un honteux et puéril espionnage, pensa le

faire mourir de douleur. Un fiacre aux stores à demi baissés, de quoi

cacher le visage sans faire trop remarquer la voiture, venait de

s'arrêter devant la maison et d'entrer dans l'allée. Nayrac se précipita

et il arriva juste à temps pour voir une femme voilée d'un double voile,

qui disparaissait par la porte du rez-de-chaussée. Quoiqu'il lui eût été

impossible de distinguer les traits de cette femme, il avait pu voir

qu'elle était mince comme Pauline, qu'elle avait la taille de Pauline.

Enfin, détail insignifiant, mais qui devait, pour Francis, servir de

preuve indiscutable, comme le mouchoir du célèbre drame, elle portait un

long manteau de loutre, et il crut reconnaître celui de Pauline. Son

angoisse fut si forte qu'une fois le fiacre parti, il eut l'audace

d'entrer, lui aussi, sous la voûte et de marcher jusqu'à cette porte du

rez-de-chaussée à laquelle il sonna sans qu'on lui répondît. Dieu! Que

le timbre lui faisait mal à écouter! Il allait sonner encore quand il

s'entendit interpeller par le concierge qui, debout sur le pas de sa

loge, lui disait, avec le visage impassible d'un complice inférieur

grassement payé:

-- «Monsieur Vernantes n'est pas chez lui...»

Ainsi c'était bien l'appartement de son rival! Il s'était retrouvé sur

le trottoir, en proie à une de ces frénésies de soupçon qui déchaînent

chez le civilisé la bête sauvage, toujours grondante au fond des

troubles du sexe. Son besoin d'agir, d'en savoir un peu plus, avait été

si fort, qu'il avait couru à l'hôtel de la rue François Ier qu'habitait

Pauline. Que devint-il, lorsqu'on lui répondit:

-- «Madame va mieux; elle a pu sortir cette après-midi!...»

Atterré de cette évidence qui grandissait devant lui de seconde en

seconde, il avait eu la pensée de retourner faire le guet rue Murillo.

Puis, il s'était dit: «À quoi bon? Mon coup de sonnette leur aura fait

peur, et elle sera partie aussitôt que j'aurai quitté la rue. Le

concierge les aura prévenus. D'ailleurs, que verrais-je? Un fiacre aux

rideaux baissés qui la reprendra comme elle est venue.» Il décida qu'il

valait mieux l'attendre devant la porte de son hôtel. Il verrait du

moins quelle toilette elle portait... Encore une demi-heure. Comme elle

fut longue!... Un coupé dévale le long de la rue, qu'il reconnaît pour

être le coupé personnel de Mme Raffraye. Mais quoi! C'est l'_a b c_ de

l'adultère d'avoir quitté, puis repris la voiture officielle à une

entrée de magasin ou de passage. Ne faisait-elle pas de même pour aller

chez lui? Le cocher demande la porte. Les battants s'ouvrent. La voiture

entre. Pauline en descend. Elle porte le même manteau!...

La scène atroce qui avait éclaté entre eux le lendemain, l'implacable

audace de dédain qu'elle avait opposée à son accusation, son refus de

rien justifier, sa fureur à lui et la dernière indignation qui l'avait

égaré jusqu'à lever la main sur elle, -- jusqu'à la frapper! -- tout cet

horrible et suprême épisode lui faisait battre le coeur encore

aujourd'hui à seulement s'en souvenir. Et il était rentré chez lui si

épouvanté de lui-même qu'il s'était dit: «Il faut partir...» Et,

sur-le-champ, en vingt-quatre heures, il avait achevé les premiers

préparatifs. Il était monté dans un train, comme un malfaiteur s'enfuit,

rageusement, aveuglément, sans projets, sans calculs, pour être

ailleurs. Il ne s'arrêta qu'à Marseille, où il eut sa dernière lâcheté.

Car il écrivit de cette ville à Pauline une lettre encore, un ultimatum,

qu'il mit une demi-journée à composer, griffonnant des pages de

tendresse tour à tour et de malédiction, puis les déchirant pour

n'envoyer enfin qu'une dizaine de phrases dont il ne savait plus rien,

sinon qu'il exigeait de son infâme maîtresse cette preuve insensée: un

renoncement à tout, une fuite de chez elle pour venir le rejoindre

immédiatement. Terrible et déraisonnable billet qui demeura sans

réponse! Huit jours après, le jeune homme était en Égypte. Là il

s'embarquait pour faire le tour du monde.

-- «Cette femme est mon mauvais génie,» se disait-il; «je dois l'oublier

si je veux vivre, et je l'oublierai.»

* * * * *

C'est une des idées fausses les plus communément reçues sur l'amour

qu'il abolit tout dans un coeur, et d'abord l'orgueil. Heureux les

amants pour lesquels il en est ainsi! Malheureux au contraire ceux chez

lesquels cet orgueil subsiste, vivant et impérieux à côté de la passion

la plus sincère pourtant, la plus violente. Cette coexistence constitue

une des pires maladies qui puissent nous ronger. Le voyage alors, au

lieu de nous être un remède, empoisonne seulement cette double blessure.

Dans la solitude des soirs, que de larmes nous versons avec la triste

vanité de nous dire: «Elle ne les voit pas!...» Dans la lumière des

horizons, que d'images s'évoquent, l'une nous représentant la grâce de

celle que nous avons quittée, une autre sa caresse la plus douce, un

geste qu'elle avait entre nos bras, ses cheveux épars sur son front, la

mélancolie tendre de son regard dans les divins moments! Et aussitôt,

associant à l'idée d'un rival abhorré ces souvenirs qui tiennent aux

cordes les plus vivantes de notre être, une douleur nous étreint contre

laquelle nous n'avons qu'un soulagement, -- il est si misérable! --

celui de nous répéter que nous avons rompu par notre propre volonté. Que

ne donnerions-nous pas pour savoir ce que fait celle que nous croyons

cependant, que nous savons infidèle, et nous nous couperions la main

plutôt que de recommencer à lui écrire. Et les jours s'ajoutent aux

jours, les semaines aux semaines, les mois aux mois, l'irréparable à

l'irréparable, sans que nous connaissions plus jamais ce que c'est que

la joie, l'abandon à l'heure qui passe, à la sensation présente et

vivante. La tapisserie bariolée des villes et des paysages se déroule

devant nous sans guérir notre nostalgie pour un angle de salon intime,

parmi les fleurs, où se tient notre fantôme. -- Si nous pouvions n'y

voir que lui! -- Et nous allons, nous allons toujours, multipliant les

distances par les distances, rendant plus profonds encore les

malentendus, ajoutant la rancune à la rancune, sans que ni ce fatal

orgueil ait tué notre amour, ni l'amour notre orgueil, pour revenir,

comme revint Francis, plus ulcéré qu'à l'instant du départ et plus

désarmé!

Car il était revenu, après quatorze mois de ce vagabondage à la

poursuite d'une guérison qu'il n'avait pas trouvée, et aussitôt, une des

femmes chez lesquelles il rencontrait autrefois sa maîtresse, cette même

Mme de Sermoise qui lui avait percé le coeur dans une lointaine visite,

-- et il y était retourné, comme un homme ruiné au jeu retourne près de

la table du baccara, -- lui avait appris d'étranges nouvelles. Mme

Raffraye était veuve. Elle avait perdu son mari presque subitement,

quelques semaines après le départ de Francis. La seule annonce de ce

veuvage eût suffi à bouleverser le jeune homme. En continuant ses

confidences, son interlocutrice lui apprit qu'au moment de cette mort,

Pauline se trouvait enceinte et qu'une fille lui était née. La mère

avait failli mourir, elle aussi, puis, à peine rétablie, elle avait

quitté Paris, de mauvaises spéculations de feu Raffraye l'ayant à demi

ruinée. Elle avait vendu son hôtel, ses voitures, ses chevaux, et

déclaré sa volonté de vivre d'une manière définitive dans la terre du

Jura où elle avait été élevée. Et la cruelle Parisienne, sans se douter

qu'elle enfonçait un couteau dans Francis à la place la plus sensible,

-- ou bien en savourant la joie de lui faire ce mal, -- avait ajouté

qu'elle ne croyait guère à cette retraite, pour conclure avec un nouveau

sourire:

-- «Nous la verrons reparaître un de ces jours, plus coquette que jamais

et devenue Mme Vernantes. Il n'en sortait plus les derniers temps, et il

passe encore des semaines à Molamboz...»

-- «Et dire,» songeait Francis avec une affreuse mélancolie au sortir de

cet entretien, «dire que, malgré ce que j'ai vu, j'allais avoir pitié

d'elle, lui écrire, sans doute! m'humilier... Non. Elle ne m'a jamais

aimé. Elle a eu pour moi un caprice de sens et d'imagination... Son

amant n'était pas là. Ils avaient rompu ensemble sous un prétexte

quelconque, sans doute parce qu'elle l'avait trompé. J'ai fait

l'intérim. Il est revenu. Elle l'a repris et elle a eu l'idée de nous

garder tous les deux... La malheureuse! Si elle m'eût aimé, cet homme,

qui avait été la cause de notre brouille, lui eût fait horreur, et, moi

parti, elle n'eût pas pu le recevoir!...» Et il pensait encore: -- «Que

c'est amer pourtant, de la savoir malade, pauvre peut-être, et je ne

peux rien pour elle, libre, et je ne voudrais pas lui donner mon nom.»

* * * * *

La terre promise · 第 4 / 23 段