Cette douleur avait été grande. Elle était finie aujourd'hui. Le jeune

homme en avait porté le poids sur son coeur durant des années, sans

qu'aucun événement nouveau vînt ni l'accroître ni la soulager. Il

n'avait plus rien su de Pauline, sinon qu'elle continuait de vivre loin

de Paris et qu'elle n'avait pas épousé son rival, puis que ce rival

était mort. À peine s'il entendait parler d'elle de temps à autre. Elle

avait laissé tomber toutes ses relations, une par une, et le petit clan

mondain dont elle avait fait partie l'avait déjà presque oubliée, mais

non pas Francis, quoiqu'il se fût imposé la règle de ne plus jamais

prononcer son nom, de fuir systématiquement leurs connaissances communes

d'autrefois et de s'esquiver si un détour de causerie faisait allusion à

elle. Les sentiments auxquels les roueries de Pauline se trouvaient

mêlées avaient été trop intenses. Il en avait trop joui d'abord et trop

souffert ensuite. Il y avait surtout trop pensé. Enfin et surtout, même

en la condamnant et en l'exécutant, comme il avait fait, il n'était pas

absolument sorti du doute. C'est une des singularités les plus étranges

de certaines jalousies que cette égale impuissance à se fixer dans la

certitude de la fidélité et dans celle de la perfidie. Toutes les

présomptions accumulées contre sa maîtresse n'apparaissaient pas

toujours à Nayrac comme emportant la même évidence, et, parfois, il lui

arrivait de plaider la cause de cette femme dont le silence à son

endroit lui semblait alors une nouvelle énigme. Si pourtant le monde

avait calomnié ses relations avec Vernantes, si ce n'était pas elle

qu'il avait vue entrer dans le rez-de-chaussée de la rue Murillo? Si un

simple hasard l'avait forcée à sortir ce jour-là, quoique souffrante? Il

avait tôt fait de revenir à ce qu'il avait considéré autrefois comme une

preuve suffisante pour tout y sacrifier. Mais, malgré lui, durant ces

minutes-là, sa rêverie se portait invinciblement et douloureusement sur

cette fille que Pauline élevait là-bas dans la solitude. Son angoisse

devenait infinie alors à songer que cette fille _pourrait être_ son

enfant, à lui, même après la perfidie de sa mère. -- Pourrait être! --

Qu'une pareille idée est cruelle et que cela fait mal de n'être pas sûr

du sang qui coule dans les veines d'une pauvre petite créature dont on

se dit: -- «Si pourtant c'était bien mon sang à moi! Si j'étais

responsable de sa vie!...» Et il faut ajouter tout de suite: -- «Je ne

le saurai jamais, jamais... Elle-même n'est pas sûre du père de cette

enfant!...» Quelles sources d'intarissables tristesses une trahison de

femme ouvre autour d'elle! Qu'il est cruel d'être paralysé par cette

idée de mensonge jusque dans ses meilleurs élans! Francis, qui n'avait

plus un seul parent rapproché depuis la mort de sa soeur, se fût dévoué

à cette petite fille avec délices, s'il eût cru en la mère. Au lieu de

cela, il éprouvait une appréhension presque mortelle, une horreur

d'agonie à penser que telle ou telle circonstance pouvait le mettre en

face de ce mystère vivant qui renouvellerait ses plus douloureuses

crises par sa seule présence, et il s'était arrangé pour ne même pas

savoir si cette enfant vivait encore. Cette épreuve de se trouver face à

face avec elle ou avec la mère lui avait été épargnée, et du moins ce

funeste état d'anxiété intérieure avait eu cet avantage de le prémunir

contre les entraînements habituels à son âge et à sa fortune. Comme tous

ceux qui gardent en eux la brûlure cuisante d'une passion malheureuse,

il avait pu se livrer de nouveau à l'étourdissement du libertinage: il

eût été incapable d'une autre liaison sérieuse de monde ou de

demi-monde. Aussi la médisance n'avait-elle eu aucun nom à prononcer

quand la comtesse Scilly avait quêté ses renseignements. Les tristes

plaisirs par lesquels il avait plus ou moins distrait son horrible

mélancolie n'avaient pas eu plus d'échos que sa lointaine et trop courte

histoire dans la société où il vivait, qu'il traversait plutôt, car tout

de suite il avait repris du service et redemandé un poste très lointain,

qu'il avait troqué presque aussitôt contre un autre, puis contre un

autre, par cette incapacité de rester en place où se reconnaissent les

lancinantes secousses de l'idée fixe. En revanche, cette idée fixe

elle-même, la lassitude de cette existence déracinée, les rancoeurs de

la débauche, la sensation trop constante de la solitude morale, tout

avait développé en lui l'infini besoin d'un renouveau, en même temps que

ses souvenirs lui en ôtaient l'espérance. L'intense chagrin dont il

avait si longtemps souffert avait élaboré en lui un autre homme, aussi

dégoûté de l'amour criminel que l'autre en avait été curieux et friand,

aussi désireux de la paix morale que l'autre avait souhaité les tempêtes

troublées du coeur. Ç'avait été le secret de son ravissement lorsque,

ayant de nouveau démissionné, d'une manière définitive cette fois, il

avait rencontré Henriette et qu'il s'était pris à l'aimer. Après des

années de douleur et d'égarement, il avait aperçu à l'horizon de sa

seconde jeunesse cette Terre Promise, cette félicité inattendue: --

l'amour avec un être sans passé et dans lequel il crût absolument, lui

qui avait tant souffert du doute et de la défiance, -- la passion dans

la loyauté, lui qui avait tant remâché l'herbe empoisonnée de la

trahison, -- la joie du coeur dans une vie réglée, et doucement,

divinement monotone, lui qui avait tant erré loin de tout foyer, --

l'orgueil d'une famille, lui qui avait si souvent pleuré à l'idée du

chemin qu'eût pris sa vie avec une certitude sur l'enfant de sa

haïssable maîtresse... Ah! Qu'elle méritait bien d'être haïe, celle qui

lui avait si longtemps dépravé le coeur! En repassant ainsi les phases

diverses de ce long martyre, il s'abandonnait, sans le savoir, à ce

mirage particulier d'imagination qui veut qu'après avoir été très

malheureux à l'occasion d'une femme, nous ne sachions plus discerner

dans ce malheur notre part de responsabilité. Il ne faisait plus à

Pauline Raffraye le crédit de penser qu'après tout il n'avait pas tenu

l'indiscutable démonstration de son infamie. De plus fortes apparences

ont fait condamner tant d'innocents. Il ne se faisait pas à lui-même le

reproche de ne jamais avoir contrôlé la cruauté féroce de son jugement

sur elle par une enquête sur la manière dont elle vivait dans la

solitude de sa campagne. Il ne savait même pas si elle restait dans

cette campagne ou si elle voyageait, si elle revenait à Paris maintenant

de temps à autre ou si elle avait renoncé tout à fait à ce séjour. Quoi

qu'elle fasse, se disait-il, elle fait le mal. Elle lui apparaissait

comme une créature d'une perversité profonde et implacable. Et voici

qu'il venait d'apprendre qu'elle était là, -- qu'elles étaient là,

toutes deux, elle et son enfant, à deux pas de Mme Scilly et

d'Henriette. Monstrueux voisinage dont l'idée l'affolait davantage à

mesure qu'il prenait et reprenait ces scènes de sa vie de fautes et de

souffrances, presque absolument oubliées depuis son entrée dans le doux

et frais Éden de son pur amour! Et toujours il se heurtait à cette

question: -- «Que veut-elle?... Évidemment elle a su mon mariage

prochain et mon séjour ici... Est-ce une vengeance?...» La démence de

son horreur pour cette ancienne maîtresse était telle qu'il allait plus

loin: -- «Est-ce un projet d'exploitation? En serait-elle descendue à

cette bassesse? Serait-elle venue à Palerme avec la pensée d'un chantage

au moyen de l'enfant?...» Il ne trouvait plus en lui la force de faire

le raisonnement bien simple que Pauline, s'étant tue des années, n'avait

aucun motif pour commencer aujourd'hui à le tourmenter. Il ne voyait que

cette présence et il continuait d'en être bouleversé à la folie, jusqu'à

ce qu'ayant pris une photographie d'Henriette, il finit pourtant par se

dire après l'avoir contemplée:

-- «Ah! je l'aime. Elle m'aime. Et rien, non, rien ne pourra nous

séparer!...»

Et il baisa ce portrait de son bon Ange, comme pour exorciser son

mauvais génie, -- longuement, tendrement, religieusement.

III

TROUBLES CROISSANTS

L'être moral en nous a, comme l'être physique, son instinct de

conservation, avec des fougues d'inconscience toutes pareilles et de

pareilles frénésies. Le geste soudain par lequel l'homme à demi noyé

enlace les membres du nageur qui peut le sauver, cet indomptable geste

où passe l'énergie entière de l'existence, n'est pas plus violent ni

plus irraisonné que le mouvement de coeur qui nous pousse à de certaines

secondes vers une certaine personne, dont il nous faut la présence comme

il faut un appui à ce malheureux qui sombre, de quoi remonter du fond de

l'abîme vers une bouffée d'air respirable. L'envahissement subit de tant

d'images douloureuses en pleine lumière de félicité avait été

précisément cela pour Francis: -- la chute subite, la descente dans un

gouffre où l'épaisseur énorme de l'eau sifflante et aveuglante s'écroule

sur nous, de tous les côtés. Elle nous enveloppe à droite, à gauche;

elle fond sur nos pieds; elle pèse sur notre tête. Certains souvenirs

sont ainsi, même quand les émotions qu'ils représentent n'ont plus sur

nous qu'une influence toute réflexe et rétrospective. S'abandonner à

eux, c'est descendre trop avant dans sa vie, c'est perdre pied, c'est

presque se sentir mourir au cher présent, à la saine lucidité de

l'impression actuelle, c'est devenir à demi fou pour quelques instants.

L'élan par lequel le jeune homme sortit de sa chambre, au soir de cette

cruelle après-midi, pour aller vers le salon où il était sûr de revoir

Henriette, fut bien cette passionnée, cette irrésistible étreinte du

salut certain. Par quelle aberration venait-il de repenser, de revivre

toute une portion sombre et maudite de son existence, quand il avait, à

côté de lui, pour s'en purifier, une atmosphère bénie? Il s'échapperait,

il s'arracherait du funeste cauchemar où il venait de rouler, rien qu'en

revoyant les yeux de sa fiancée, en écoutant sa voix, en éprouvant la

sensation de sa réalité, de son souffle, de ses gestes, en la retrouvant

aimante et souriante. Ce passé, dont il avait subi la hantise à nouveau

pour quelques heures, qu'était-ce que l'ombre d'une ombre, le fantôme

d'un fantôme? Une femme est morte pour nous quand elle ne remue plus

dans notre coeur ni le désir ni la jalousie, et Francis n'était-il pas

bien sûr que Pauline n'exerçait plus sur lui cette double puissance par

laquelle elle l'avait esclavagé autrefois dans ses actions et si

longtemps dans ses souvenirs? Il eût vu sur cette affiche de l'hôtel, à

côté du nom de Mme Raffraye, celui d'un Armand de Querne ou d'un

François Vernantes, en eût-il souffert une minute? Non, évidemment. De

quelle hallucination étrange avait-il donc été la victime? Elle ne

pouvait s'expliquer que par le coup de foudre d'une surprise absolument

inattendue, tombant sur des nerfs déjà ébranlés. Il avait craint une

vengeance de son ancienne maîtresse... Et laquelle? Que pouvait la

malheureuse? Révéler à Henriette leur commun passé? Montrer ses lettres

en admettant qu'elle les eût gardées? Soit! Qu'apprendrait de la sorte

sa fiancée? Qu'il avait aimé avec un coeur sincère, droit et loyal même

dans la faute, une créature de ruse et de trahison. L'honnête, la

généreuse enfant trouverait là matière à souffrir sans doute, à souffrir

beaucoup, mais non pas à le mépriser. C'était cependant la pire issue à

laquelle les scélératesses les plus cruelles de Pauline pussent aboutir.

Se servir de l'enfant? Et pourquoi faire? Lui prouverait-elle que la

petite n'était pas la fille de Vernantes ou de Raffraye? Ce serait un

doute odieux pour lui, mais qui ne le troublerait pas dans ce qu'il

savait, dans ce qu'il avait vu. La mince et sombre silhouette de la

jeune femme voilée, descendant de fiacre à la porte du criminel

rez-de-chaussée, n'était pas de celles qu'un serment efface de la

mémoire d'un homme, -- surtout quand cet homme n'aime plus. C'est en

raisonnant de la sorte, ou mieux en se forçant à ne plus raisonner sur

ce sujet, tant il éprouvait un besoin presque physique d'oublier ces

tristes souillures, qu'il entra dans le salon de Mme Scilly. Son

obsession de terreur panique se transformait en une fièvre de tendresse

qui exaltait ses forces aimantes. Il trouva une première douceur à la

familiarité par laquelle Vincent, le vieux domestique de la comtesse,

ancien soldat d'ordonnance du comte demeuré au service de la veuve, lui

demanda de ses nouvelles, avant de lui ouvrir la porte de ce salon,

pièce de forme assez bizarre et comme distribuée en deux parties

distinctes. Ménagé dans la tour romantique dont l'architecte du

_Continental_ avait enjolivé l'angle de cette grande bâtisse moderne, ce

salon commençait presque en couloir, puis s'épanouissait en une large

rotonde. Les trois fenêtres de ce fond circulaire permettaient, par les

belles journées, de regarder ainsi trois des plus vastes horizons de

Palerme. La mer à droite frémissait toute bleue, avec le passage des

voiles blanches et des fumeux paquebots. En face se profilaient les

palais du quai, les deux ports au delà, leur forêt de mâts et le sauvage

éperon rouge du mont Pellegrino. Les toits de la ville, à gauche, les

dômes des églises et les tours des clochers s'étendaient jusqu'à

l'horizon fermé par le cercle de montagnes qui a fait donner à la grande

plaine d'orangers et de citronniers où la ville repose le surnom de

«Conque d'or». À cette heure du crépuscule où les volets des trois

fenêtres étaient fermés, quelle intime physionomie d'un délicieux _home_

prenait ce retrait, encore isolé du premier couloir d'entrée par un

paravent! Trois lampes l'éclairaient: la plus grande qui rayonnait au

milieu, et deux petites posées, l'une sur la cheminée, l'autre sur une

table mobile auprès du feu paresseusement assoupi. Des étoffes

anciennes, drapées de-ci de-là sur les meubles, le rangement même de ces

meubles, ici des portraits dans leurs cadres, ailleurs des livres dans

un casier mobile, plus loin quelque menu bibelot, partout des fleurs:

des roses, des oeillets, des mimosas dorés, un palmier dans un coin,

dans un autre de grands bouquets lustrés de branches d'eucalyptus, --

comme la jeune fille et sa mère avaient su l'art, avec des riens, de

rendre personnel ce gîte de passage, très heureusement choisi dans ce

vaste caravansérail cosmopolite! On oubliait que l'on était à l'hôtel,

dans une des cases d'un bâtiment aménagé par la spéculation pour une

affluence de voyageurs encore à venir, si bien que de cet asile paisible

les deux femmes n'entendaient aucune de ces rumeurs qui rendent pénible

la promiscuité de séjours pareils. Elles étaient assises près de la

cheminée quand Nayrac entra, occupées, Mme Scilly à une lecture,

Henriette à une tapisserie qu'elle poursuivait sur un métier tendu

devant elle, avec cette activité silencieuse et en apparence absorbée

qui aide les femmes à tromper les plus dévorantes anxiétés intérieures.

Ni l'une ni l'autre n'avait été avertie par le bruit de la porte assez

éloignée qu'étouffait la grande portière de velours. Le jeune homme put

donc rester immobile deux ou trois minutes, à contempler ce simple

tableau qui contrastait tant avec les visions d'impurs rendez-vous où il

venait de s'attarder. Si le bonheur n'a guère rencontré de peintres

parmi la foule des poètes qui nous déroulent depuis des siècles le

monotone roman de la pauvre âme humaine, c'est qu'il se contente de

conditions bien naïvement innocentes. Il lui faut si peu d'éléments pour

le décor de son idylle! Depuis des semaines que Francis était fiancé à

Henriette, il ne s'était pas blasé sur l'intense impression de volupté

d'âme éprouvée le premier soir où il avait eu sa place en tiers dans la

veillée de Mme Scilly et de sa fille. Lui qui avait si longtemps erré à

travers le monde, si souvent connu la mélancolie des fins de journée à

bord des bateaux ou dans des solitudes d'hôtel, le cercle de clarté

projeté par les lampes autour de ces deux femmes lui avait tant

réchauffé le coeur, le lui réchauffait tant à cette seconde! Remué comme

il venait de l'être par de si anciennes amertumes, il eût voulu demeurer

des heures sur le seuil de cette porte, -- des heures à se repaître

l'âme de cette certitude que sa mauvaise jeunesse était très loin, et

qu'il faisait partie de cette vie maintenant, si réglée, si pure, si

simple, -- des heures à lire sur le visage de sa fiancée le fervent

amour dont il était l'objet. Pourquoi cette ombre sur ce beau front

candide, ce voile sur ces chers yeux bleus, ce pli triste de cette

bouche enfantine, sinon parce que la jeune fille le savait souffrant? Et

ce front se leva, ces yeux l'aperçurent, cette bouche s'ouvrît dans un

cri léger. Une pâleur envahit ce visage, attestant chez sa sensitive,

comme il l'appelait quelquefois par une caressante raillerie, cette

sensibilité trop vive en effet, cette vibration trop forte sous la

moindre secousse. Mais déjà Henriette était debout, elle avait marché

vers lui.

-- «C'est vous, Francis,» lui disait-elle, «Comment ne vous ai-je pas

entendu entrer? Il y a longtemps que vous êtes ici?...»

-- «Très longtemps,» répondit-il, et lui prenant la main: «Mais pardon

de vous avoir effrayée... Je devrais tant savoir que ces petites

surprises vous font mal...»

-- «Un doux mal cette fois,» dit-elle en riant, «si vous êtes bien,» et

elle insistait: «Dites vite comment vous vous sentez maintenant. J'ai eu

peur que vous n'ayez pris ces vilaines fièvres dont on nous menace

toujours. Nous vous espérions pour le thé et nous n'avons pas même osé

faire demander de vos nouvelles... Vincent est allé écouter à votre

porte, et, comme vous ne faisiez aucun bruit, il a pensé que vous

reposiez. Vous avez le feu aux mains encore...»

-- «C'était un peu de fatigue causée sans doute par ce soleil,»

répliqua-t-il. «Mais elle est tout à fait passée,» et sa voix se fit

insistante pour répéter: «tout à fait... Ce n'est même plus la peine

d'en parler. Laissez-moi m'asseoir auprès de vous et racontez-moi

comment vous avez employé cette après-midi, où vous vous êtes

promenées...»

-- «Nulle part,» interrompit la comtesse, «Henriette n'a jamais voulu

sortir. Elle a recommencé de n'être pas raisonnable en s'inquiétant

comme si vous alliez être vraiment malade.»

-- «Vous me calomniez, maman,» dit la jeune fille à qui étaient revenues

ses fraîches couleurs, «j'avais ma correspondance en retard et j'ai

écrit des lettres toute l'après-midi... Voulez-vous les voir?...»

Et très vite, sans attendre la réponse de Francis, elle avait pris, sur

la table étroite où elle s'était arrangé un coin à elle auprès d'une des

fenêtres, plusieurs enveloppes qu'elle lui tendait tout ouvertes. Dès

les premiers jours de leurs fiançailles, elle lui avait demandé

tendrement, comme une faveur d'affection, de lire les moindres billets

qu'elle envoyait, -- adorable instinct d'enfant amoureuse qui se donnait

ainsi, sans rien réserver, avec cette prodigalité spontanée d'une âme

pure qui peut tout montrer de ses pensées, qui s'enivre d'en tout

montrer à celui qu'elle aime! Elle mit à présenter à Francis ces pages

par lesquelles elle avait trompé l'inquiétude des heures supportées sans

lui, une grâce de soumission si jeune, si pénétrante, que les mains du

jeune homme tremblaient un peu en ouvrant ces lettres l'une après

l'autre. Comme elle savait, sans l'avoir appris, cet art d'aller

au-devant des exigences même injustes et tyranniques d'un ami, -- cet

art qui veut que l'on soit toujours un peu trop tôt là où le moindre

retard ferait souffrir, -- cet art de dire toujours la parole attendue,

justement celle-là et pas une autre, -- cet art de se faire aimer en

aimant, seul bienfait pour une âme déjà lasse, si facile à la

souffrance, si rebelle à la caresse, -- cet art de plaire sans jamais

blesser, que Pauline autrefois avait tant méconnu! Quelle confiance

cette chère enfant avait à l'égard de son fiancé, si entière, si loyale,

si ingénument touchante! Et lui, quels secrets il gardait sur son

esprit, même à ce moment, surtout à ce moment! Avec quelle naïveté, dans

ces lettres écrites à des amies, elle parlait de son bonheur! Comme les

rappels qu'elle y faisait de son existence de jeune fille, révélaient

des souvenirs d'une irréprochable candeur! Et il s'y retrouvait si aimé,

aperçu dans une telle auréole d'estime, presque d'admiration, qu'il ne

put pas continuer cette lecture. De véritables larmes lui vinrent,

irrésistibles.

-- «C'est de joie que je pleure,» murmurait-il, «c'est de voir ce que

vous êtes pour moi, de trop le sentir... Toute ma vie pour vous payer de

cette tendresse, ce sera encore trop peu!...»

* * * * *

-- «Je peux mourir,» disait la mère quelques heures plus tard à sa fille

agenouillée au pied de son lit, comme chaque soir, pour leur commune

prière, «je te laisserai à quelqu'un que je sais vraiment digne de

toi!...»

-- «C'est à moi d'essayer d'être digne de lui,» répondait Henriette,

«digne de son coeur. Il est si tendre. Vous avez vu comme il a été remué

en lisant mes pauvres lettres...»

Elle se tut. Une idée l'avait saisie devant le trouble étrange de

Francis, la seule qu'elle ne pût pas avouer à sa mère. Elle s'était

souvenue du pressentiment de malheur dont il avait parlé le matin. Elle

n'avait pas dit à son fiancé combien elle croyait elle-même à ce que la

mysticité enfantine de son langage appelait la «double vue du coeur».

Sans doute ce même pressentiment avait de nouveau troublé le jeune

homme, à la lecture de ces lettres où elle se disait si heureuse. Il

avait prévu pour elle un grand chagrin et il avait pleuré. Mais quel

pouvait-il être, ce chagrin, sinon une aggravation dans l'état de leur

chère malade, et elle baisait en silence les blanches mains amaigries

que la comtesse allongeait sur la couverture de laine rouge à noeuds de

soie, -- un travail qu'elle avait fini durant les quelques semaines

passées à Palerme seules, et pendant que le vent de la mer environnait

de sa plainte, comme ce soir, la tour du _Continental_. Quelle stupeur

mélangée d'une indignation épouvantée la pure enfant aurait éprouvée,

si, perçant du regard les murs qui la séparaient de Francis, elle

l'avait vu assis à sa table, le front dans la main, et se préparant à

écrire, -- à qui?... Lui aussi entendait le vent croître et décroître,

s'en aller, revenir. Il voyait Henriette écoutant cette plainte, -- et

une autre femme. Maintenant qu'il avait pu réagir contre la secousse

dont l'avait frappé la première nouvelle du voisinage de son ancienne

maîtresse, il commençait de ne plus traduire cette idée uniquement par

des images qui se rapportassent à leur commun passé. La réalité actuelle

et précise s'imposait a lui, et, au lieu de voir la Mme Raffraye d'il y

a neuf ans, il essayait enfin de se figurer celle d'à présent. Il se

demandait dans quelle portion de l'hôtel elle habitait, ce qu'elle

faisait à cette heure, quel projet elle remuait dans sa pensée? Il était

entièrement remis de cette panique affolée qui avait déconcerté en lui

toutes les puissances raisonneuses, et, sitôt rentré dans sa chambre, il

s'était retrouvé capable de la froide lucidité qui établit le décompte

exact d'une situation, si pénible soit-elle. Il avait eu le bon sens de

se dire qu'après tout Pauline pouvait n'être arrivée à Palerme et au

_Continental_ que par hasard. De telles rencontres se produisent

rarement, mais elles se produisent, et de plus invraisemblables. Il y

avait donc crois cas à examiner: ou bien Pauline était venue avec

intention et pour lui faire du mal, c'était le premier. Ou bien elle

était venue sans intention, mais une fois qu'elle apprendrait sa

présence à lui et son bonheur, le démon de la rancune et de la vengeance

la pousserait à quelque perfide démarche, c'était le second. Ou bien

enfin, cette nouvelle la laisserait indifférente, parce qu'il était

réellement oublié d'elle. Dans l'une comme dans l'autre de ces trois

hypothèses, il était urgent qu'il prît l'avance et qu'il sût avec

certitude si elle voulait la guerre ou la paix. Il parerait le coup si

elle avait jamais l'idée de le frapper, comme elle pouvait le faire, en

torturant sa chère fiancée par une dénonciation anonyme ou d'anciennes

lettres de lui communiquées. Si au contraire ce dangereux voisinage

devait être absolument inoffensif, une fois certain de cette innocuité,

il n'y penserait même plus. C'est alors et devant l'évidente nécessité

d'une explication, que Francis avait conçu l'idée de la démarche la plus

étrange, la plus capable de poser tout de suite les relations forcées

que lui imposerait la présence de Mme Raffraye sur leur vrai terrain. Il

s'était décidé à lui écrire. Que risquait-il? Éviter la cruelle

impression de sa présence, il ne le pouvait pas. Tôt ou tard il lui

faudrait maintenant se trouver face à face avec Pauline. En provoquant

au contraire cette rencontre, il y gagnerait non seulement d'être fixé

lui-même sur elle, mais de la fixer, elle, sur son pouvoir, si elle

s'imaginait en conserver sur lui. Il y avait encore, dans l'espèce de

fièvre d'action que prouvait cette démarche, un autre besoin si secret

et si obscur qu'il ne se l'avouait pas, celui de se convaincre que les

troubles d'incertitude qui avaient grondé autrefois en lui à la pensée

de la petite fille de Mme Raffraye, n'existaient plus. Il avait donc

pris son papier et sa plume. Mais qu'il était difficile à composer, ce

billet! Il en avait multiplié les brouillons, dans un va-et-vient de

mouvements contradictoires, qui lui rappelait les terribles heures

passées à Marseille, tant d'années auparavant, à écrire une lettre d'une

autre nature, celle après laquelle tout avait été fini entre eux. Il

était une heure du matin quand il s'arrêta sur la rédaction suivante,

d'une banalité qu'il jugea tout à la fois simple, digne et habile:

La terre promise · 第 5 / 23 段