Tristes amours, et qui, commencées dans les larmes et dans une

atmosphère de mort, devaient continuer dans les larmes aussi, la torture

intime, les pensées amères, et finir sur la haine honteuse que

l'adultère fait trop naturellement sortir de ses ténèbres! Aujourd'hui

encore, et après des mois et des mois, quand Francis avait su la

présence inattendue de Pauline, c'est la mémoire de cette haine qui

l'avait secoué d'un tel frisson, tant il en avait eu le coeur empoisonné

jusque dans les fibres les plus secrètes, et, en y songeant, comme il

faisait dans cette après-midi de solitude, il n'arrivait même pas à

comprendre la raison profonde des étranges troubles auxquels avait

abouti presque aussitôt l'espérance, coupable sans doute, mais pourtant

si haute, lui semblait-il à distance, de ce début de tendresse. Malgré

cette perspective du temps qui permet de tout pardonner, parce qu'elle

permet de discerner l'élément de fatalité mêlé aux plus réfléchis de nos

actes, il ne se rendait pas compte qu'un malentendu, en apparence

insignifiant, en réalité irrémédiable, avait voué par avance cet amour

aux crises les plus douloureuses. Pauline et Francis s'étaient en effet

aimés, idolâtrés, possédés, avant, pour ainsi dire, de se connaître l'un

l'autre. Leurs coeurs s'étaient donnés et leurs personnes, avant qu'ils

eussent acquis une notion exacte sur leurs caractères. La jeune femme ne

savait du jeune homme que les traits dont lui avait parlé Julie. Elle

avait vu en lui un frère désespéré, un isolé sans bonheur, un romanesque

resté sans roman. Il était tout cela, mais aussi une sensibilité

infiniment complexe et blessable, une imagination corrompue, défiante

déjà et tourmentée, un soupçonneux et un inquiet, un esprit horriblement

gâté par l'abus de la réflexion et de la rêverie, enfin une âme

maladroite au bonheur, dans laquelle une passion mêlée de sensualité

devait tourner à la jalousie avec une effrayante facilité. Lui-même,

qu'avait-il vu dans Pauline? La douce confidente d'une soeur chérie, une

enfant liée toute jeune et avant de savoir rien de la vie à une

meurtrière, à une imbrisable chaîne, une créature froissée et mutilée

dans ses meilleures délicatesses, dans ses plus généreuses

susceptibilités. Et elle était bien tout cela, mais aussi une femme du

monde, riche, élégante, touchée de frivolité, habituée depuis ses six

années d'un mauvais ménage à l'étourdissement des sorties continuelles,

dîners, visites, spectacles, -- stériles plaisirs qui deviennent des

besoins quand ils permettent de fuir un intérieur détesté! Enfin

c'était, pour avouer la vérité entière, une de ces coquettes naïvement

vaniteuses, qui veulent briller parce qu'elles veulent plaire, et que

cet innocent désir entraîne trop souvent, dans une société un peu libre,

à ces riens de familiarité si aisés à calomnier. Il semblait qu'avec

l'invasion d'un sentiment nouveau ces petits défauts dussent

disparaître, et il en eût été ainsi sous l'influence d'un amant plus

logique et plus simple que Francis. Ils s'exagérèrent au contraire à

cause de ce qu'il y avait peut-être de meilleur dans son caractère. Il

n'était pas fait, malgré la corruption sentimentale où sa rêverie

s'était trop complu, pour être l'amant de la femme d'un autre. Il avait

été très chrétien dans sa première jeunesse, et, par un contraste

étrange, mais assez fréquent, tout en ne rêvant qu'à l'amour depuis des

années, et en ne le concevant guère que sous ses formes défendues, il

avait gardé au fond de lui une espèce d'appréhension des choses de la

chair, un intime besoin d'harmonie entre sa conscience et ses passions.

Cette singularité est commune à la plupart des hommes qui furent

vraiment pieux. Ils restent toujours prêts à souffrir de la faute que la

femme la plus aimée commet, même en leur faveur. Les compromis

d'honnêteté que l'adultère suppose leur sont intolérables, et ils ne se

prêtent qu'avec une secrète révolte aux combinaisons commodes qui font

du ménage à trois la solution la plus confortable du problème amoureux

et conjugal. Francis y mêla tout de suite un peu de cette folle jalousie

de l'amant pour le mari, sentiment auquel il avait trop pensé par avance

pour s'en épargner la torture. S'il consentit donc à venir en visite

chez Mme Raffraye, il lui fut impossible d'accepter une intimité

quelconque avec Albéric Raffraye. Il s'arrangea pour ne presque jamais

rencontrer cet homme qu'il trompait en le méprisant, mais qu'il trompait

tout de même et d'une manière irréparable. Il en résulta que leur

liaison fut dominée par une anomalie que Nayrac jugea très naturelle et

qui en marquait la condamnation certaine. Cet amour demeura pour

Pauline, qui estima davantage son amant de ses délicats scrupules,

quelque chose d'à-côté, si l'on peut dire. Ce lui fut une oasis de

tendresse où elle entrait comme dans un rêve, d'où elle sortait pour

retomber dans une réalité d'autant plus insupportable que le rêve avait

été plus doux et plus beau. Il lui arrivait alors ce qui arrive à toutes

les femmes dans cette situation, et c'est bien aussi pourquoi la plupart

des amants ont l'instinct de préférer la cruelle familiarité du foyer

qu'ils déshonorent à cette périlleuse dualité d'habitudes chez leur

maîtresse. Au retour de ses rendez-vous avec Nayrac, Mme Raffraye devait

retrouver et retrouvait sa maison avec horreur, le visage et la

vulgarité d'âme de son mari avec une pire rancune, et, encore

frémissante des baisers de celui qu'elle aimait, ce devait lui être et

ce lui fut aussitôt un besoin plus irrésistible qu'auparavant de fuir

cette maison, de fuir cet homme, et de se plonger dans ce tourbillon du

monde qui ne touchait à rien de son cher roman. -- Elle le croyait du

moins, l'imprudente! Il n'y avait cependant pas plus de quatre semaines

qu'elle s'était donnée à Francis, et déjà ce dernier souffrait de cette

complication forcée d'existence que sa maîtresse acceptait sans effort,

où elle se complaisait même. Car, si elle était amoureuse, elle était

jeune aussi, et le bonheur de son amour, en exaltant toutes les forces

de son être, avait eu pour premier résultat d'aviver en elle la soif, si

naturelle à vingt-cinq ans, de mouvement et de plaisirs. Il y a deux

manières également vraies pour une femme de porter dans le monde un cher

et coupable secret: en être accablée et souffrir de tout ce qui n'est

pas lui, en être enivrée et se plaire à tout à cause de la musique

intérieure dont on est enchantée. Quoique les hommes se refusent le plus

souvent à croire sincère cette seconde sorte d'amour, elle existe, et

c'était, pour le malheur de Francis, celle de Pauline. Elle lui était

donc venue, à un de leurs rendez-vous, un peu migraineuse d'un bal où

elle était restée assez tard la veille.

-- «Pourquoi n'es-tu pas rentrée plus tôt?» lui dit-il, entre deux

baisers, sur un ton d'amical reproche.

-- «Que veux-tu?» répondit-elle. «Je me suis laissé entraîner. Et puis,»

ajouta-t-elle en flattant de ses doigts les cheveux du jeune homme, «je

savais que je te verrais aujourd'hui, et je ne pouvais pas supporter

l'attente. Elle me donnait la fièvre, et j'ai dansé, dansé... Tu

m'aurais aimée. J'étais si jolie, je sentais que l'on me trouvait si

jolie!...»

-- «Mais,» reprit-il en déguisant une émotion pénible sous un

demi-sourire et avec un air de plaisanterie, «tu n'as pas l'idée que je

pourrais être jaloux?...» Il n'acheva pas. Il venait de la voir en

pensée, les épaules nues, -- ces épaules dont, à cette minute même, car

ils étaient dans les bras l'un de l'autre, il respirait le parfum

intime, dont il caressait la beauté, -- et, dans le même éclair de

vision, il avait aperçu des regards, des souffles, des désirs d'hommes

autour de cette gorge idolâtrée.

-- «Jaloux, et de quoi?...» répondit-elle.

Elle avait, pour poser cette question, des yeux si tendrement

effarouchés, une surprise si évidemment sincère, qu'il la serra contre

lui presque avec délire, comme pour étouffer dans cette étreinte le

funeste démon qu'il venait de sentir passer entre la pauvre femme et son

coeur. Quand elle fut partie, ce jour-là, il demeura longtemps le visage

enfoncé dans l'oreiller, qui gardait encore la forme imprimée de cette

chère tête, l'arome de ses longs et souples cheveux. Il se sentait en

proie à une mortelle tristesse. Le démon avait déjà reparu à la minute

même de ce départ. N'avait-elle pas regardé l'heure à un moment donné,

et ne s'était-elle pas arrachée d'auprès de lui en disant:

-- «Je m'oublie et je dois être prête si tôt aujourd'hui! Nous dînons à

sept heures pour aller au théâtre tout de suite après...»

* * * * *

Qu'ils étaient innocents, ces quelques mots! Pourtant Francis n'oubliait

pas comme ils l'avaient laissé, par cette fin d'après-midi et dans le

crépuscule, sur une impression pénible. Vainement s'était-il avoué cette

innocence, et que lui-même avait désiré, exigé qu'elle ne changeât rien

aux habitudes de sa vie mondaine, afin de ne pas éveiller la curiosité

et le soupçon. Vainement s'était-il démontré combien Pauline avait été

véritable et simple avec lui, combien peu coquette. Vainement avait-il

relu les lettres où Julie lui parlait de son amie, se contraignant de

songer à leurs communes larmes au chevet de leur douce morte. Il avait

douté du coeur de sa maîtresse, et si le doute sur un coeur de femme est

toujours fatal à l'avenir d'un sentiment, il l'est davantage quand il

s'applique à quelqu'un avec qui l'on ne passe que des heures éparses, et

venant de quelqu'un qui s'est noirci à l'avance le coeur par des

rêveries et par des lectures désenchantantes. Et puis, Francis ne s'en

rendait pas compte, comme tous ceux en qui l'imagination a comme émoussé

la fleur de la sensibilité, peut-être avait-il besoin de souffrir pour

sentir. -- Affreuse disposition morale qui conduit ceux qu'elle possède

à exaspérer en eux les moindres blessures! -- Il lui avait semblé qu'il

aimait sa maîtresse plus qu'elle ne l'aimait. Sans s'être formulé cette

première défiance avec cette netteté, il s'était demandé si elle

éprouvait pour lui une passion aussi profonde qu'elle le disait. Il

avait souffert qu'elle ne fût pas à lui davantage encore, et, tout en

comprenant que de prendre un ombrage pour de pareilles misères était

insensé, il s'était senti absurdement, injustement, enfantinement jaloux

en effet, jaloux à vide, et sans raison distincte, de ce monde avec

lequel il la partageait. Que la route est rapide d'une défiance de cet

ordre à d'autres plus précises, et qu'il faut peu de temps pour

transformer dans un coeur inquiet la vague souffrance d'un

mécontentement sans objet en une douleur positive, la peur d'une

déception en une sécheresse, cette sécheresse elle-même en un injurieux

soupçon! Francis se rappelait si bien comme il avait lutté contre son

propre orgueil pour ne pas se livrer, dans les semaines suivantes, à une

tentation continue, celle d'une déshonorante enquête sur les personnes

qui formaient la société de Pauline. Puis il y avait cédé, lui posant

tantôt une question, tantôt une autre: -- «Où avait-elle dîné et avec

qui?... -- Quelles visites avait-elle faites et qui avait-elle

rencontré?...» Aujourd'hui qu'il n'était plus brûlé de cette honteuse

fièvre, il rougissait encore de cette inquisition douloureuse et timide,

par laquelle il avait peu à peu envenimé une plaie d'abord si légère,

jusqu'à l'instant où l'inévitable conflit avait éclaté entre eux.

Quoique cette scène n'eût pas duré plus de quelques instants, avec

quelle netteté il se la rappelait! Comme un tournant de route change

soudain tout le paysage, il se rendait compte que tout leur amour avait

changé au premier nom propre prononcé entre lui et Pauline, qui avait

fixé, comme cristallisé, les éléments flottants de sa défiance. C'était

de nouveau à un de leurs rendez-vous, et au coin de sa cheminée, dans la

garçonnière de hasard qu'il avait à demi installée après la mort de sa

soeur. Il ne se doutait guère qu'il n'achèverait jamais de la meubler et

qu'il la quitterait si vite pour n'y plus retrouver le spectre de

pareilles heures. Ils avaient été, ce jour-là, particulièrement heureux.

Pauline était gaie et rieuse, avec une enfantine malice dans ses yeux

clairs, et voici que d'elle-même elle se mit à détailler sa soirée de la

veille. Elle s'était trouvée à table chez une de ses amies à côté d'un

certain baron Armand de Querne qui cherchait sans doute à se rapprocher

d'elle, car il se faisait inviter depuis quelque temps un peu dans tous

les endroits où elle allait.

-- «Je crois,» dit-elle, «qu'il aurait bien l'idée de me faire la cour.

Il n'ose pas, -- et que cela m'amuse de le voir tourner autour de

compliments qu'il ne sait pas finir! Il a de l'esprit, et il ne devine

pas que je suis gardée par mon cher bonheur...»

-- «J'espère,» répondit Francis, «que vous n'allez plus le recevoir...»

-- «Moi,» fit-elle, «et pourquoi cela? Pour avoir l'air d'en avoir peur

et le rendre tout à fait amoureux? Tu peux en croire mon tact de femme.

Dans ces sortes de choses, le vrai moyen pour nous est de _take no

notice_, comme disent les Anglais...» Puis, comme il se taisait, elle le

regarda avec des yeux tristes, cette fois, et ce fut d'une voix un peu

altérée qu'elle ajouta: -- «Mon ami, est-ce que tu n'as pas confiance en

moi?» Et, comme il continuait à se taire, elle reprit, avec un accent

qu'il ne lui connaissait pas: -- «Je t'en conjure, mon Francis, ne

m'inflige jamais cet affront... J'ai commis une si grande faute en me

donnant à toi! Ah! Ne me fais jamais penser que tu ne m'estimes pas à

cause de cela. Je souffrirais tant que j'en deviendrais mauvaise. Notre

bonheur est à ce prix: que tu saches bien comme les choses sont et que

je t'aime pour toujours et uniquement. Si tu en doutais, vois-tu, je

serais désespérée, parce que je ne pourrais rien te prouver, séparés

comme nous sommes...»

-- «Si je te demandais pourtant de me sacrifier quelqu'un?» avait-il

insisté.

-- «Te sacrifier quelqu'un? Mais je ne pourrais pas,» avait-elle répondu

en se forçant à sourire. «Il faudrait que je tinsse à qui que ce fût en

dehors de toi, et ce n'est pas possible...»

-- «Tu me comprends parfaitement...,» avait-il repris, froissé malgré

lui par cette manière d'éluder sa question. Ces souplesses féminines, si

voisines de la ruse, irritent tant l'homme qu'elles ne charment pas. Et

il avait continué: -- «Je veux dire: si je te demandais de fermer ta

porte à quelqu'un, à ce M. de Querne, par exemple?»

-- «Naturellement, j'obéirais si je pouvais,» avait-elle repris en

haussant les épaules; «mais tu ne me le demanderas pas. Ce serait tant

m'insulter, tant m'humilier...»

Devant cette simplicité de défense, Francis n'avait pas prolongé ce

petit combat. Puis il avait, comme tous les jaloux, discuté avec

lui-même, indéfiniment, les moindres mots, les moindres intonations de

voix, toutes les nuances du visage de sa maîtresse, tandis qu'elle se

dérobait. Car elle s'était dérobée. Il ne lui faisait pas le crédit de

se mettre à sa place et de se demander ce qu'elle pensait de lui,

comment elle comprenait son caractère à lui, ce qu'elle en savait, et,

par conséquent, quel retentissement de semblables paroles éveillaient en

elle. Il ne voyait qu'une chose: pourquoi ne lui avait-elle pas répondu,

tout uniment, qu'il ordonnât et qu'elle obéirait? Quand on commence de

souffrir, on a de ces despotismes presque monstrueux auxquels les femmes

qui aiment se soumettent, -- quand elles n'ont pas vingt-six ans. Il

faut avoir vécu pour comprendre qu'il n'y a pas de légers malentendus en

amour, et il faut avoir vécu ainsi pour se rendre compte du degré où

s'exalte chez certains hommes la folie du soupçon, la fièvre si

douloureuse de la défiance. Hélas! Tant qu'il y aura d'imprudentes

Desdémones pour sourire, sans penser à mal, à Cassio qui les salue, il y

aura des Othellos pour détruire leur commun bonheur à cause de cet

innocent sourire, et il n'est pas besoin pour cela d'un traître à côté

de nous qui nous injecte le venin de la calomnie. Nous sommes si vite

nos propres Yagos et plus ingénieux que l'autre à nous torturer, à nous

lier sur la roue du supplice. Francis appartenait à cette race

malheureuse d'amants qui ont sans cesse besoin d'évidence. L'ironie du

sort veut qu'ils soient aussi les plus trompés; car, s'ils rencontrent

une coquine, elle excelle à leur donner des preuves matérielles toujours

faciles à combiner, et, s'ils se heurtent à une femme fière, ils la

blessent si profondément qu'elle en devient mauvaise, comme Pauline

l'avait dit dans l'ingénuité de son coeur, sans vraiment savoir quelle

funeste prophétie elle énonçait. Le jeune homme était donc sous

l'impression non dissipée de ce malaise intime, lorsqu'il alla, trois

jours après ce pénible entretien, rendre visite à Mme Raffraye, chez

elle. Ces visites étaient devenues plus rares depuis qu'elle était sa

maîtresse, et il les faisait d'ordinaire après le déjeuner, à un moment

où il savait que la porte de la jeune femme était ouverte. Il était par

conséquent très naturel qu'il ne la rencontrât pas seule. Il n'était pas

moins naturel, après ce qu'elle lui avait dit l'autre jour, que la même

idée de visite fût venue au baron de Querne. Ce fut à ce dernier que se

heurta par hasard Francis. Un peu d'embarras dans l'attitude et dans le

regard de Pauline, un peu de familiarité dans la conversation de la part

d'Armand, et des allusions à de menus événements de leur société que

Nayrac ignorait, -- il n'en fallut pas davantage pour qu'une fois

demeurés en tête-à-tête, les deux amants se trouvassent vis-à-vis l'un

de l'autre dans un silence gros de tempêtes. Pauline essaya de le rompre

la première en se levant, et, s'approchant de Francis pour lui prendre

la main:

-- «Que vous êtes gentil d'être venu!» dit-elle. «Je ne m'attendais pas

à cette bonne surprise.»

-- «Je m'en suis bien aperçu,» répondit-il durement en se dérobant à

cette caresse amicale.

-- «Comment me parles-tu ainsi?» dit-elle avec tristesse. «Je comprends

bien. C'est parce que tu as trouvé chez moi M. de Querne? Mais, si

j'avais consigné ma porte, on ne t'aurait pas reçu non plus et nous

n'aurions pas ces quelques minutes à nous. Ne me les gâte pas, ne nous

les gâte pas...»

-- «Pourquoi aviez-vous l'air si troublé alors?» reprit-il.

-- «Ah!» dit-elle, «j'ai deviné tout de suite que tu serais mécontent,

et injuste, -- si injuste!» ajouta-t-elle. Elle fronça ses beaux

sourcils bruns. Ses yeux d'un gris si clair pâlirent encore et lancèrent

un regard d'irritation. Un peu de sang colora ses joues, et elle

continua, dure à son tour et avec une visible émotion: -- «Je vous ai

déjà dit qu'il ne fallait pas me faire cet outrage, Francis. Je vous

aime, je n'ai jamais aimé que vous. Si je ne vous étais pas fidèle, je

serais la dernière des créatures. Je veux, entendez-vous, je veux que

vous m'estimiez, que vous ayez confiance en moi...»

-- «Ne vous arrangez pas alors pour me rendre cette confiance

impossible,» s'était-il écrié.

-- «Moi?...» avait-elle repris. «Moi? C'est moi qui te rends la

confiance impossible?... Voyons, tu ne crois pas que je me laisse faire

la cour par M. de Querne?...»

-- «Si,» avait-il répondu brutalement, «je le crois.»

-- «Tu le crois!» avait-elle répété, comme écrasée de stupeur, «Tu le

crois!... Et il n'y a pas deux mois que nous nous aimons! Hé bien!»

avait-elle continué avec fureur, «croyez ce que vous voudrez. Ah! C'est

trop honteux!»

L'arrivée d'un autre visiteur avait empêché cette explication de se

prolonger. Dans la maladive disposition où il se trouvait, Francis avait

ressenti une impression plus amère encore à voir sa maîtresse jouer

aussitôt son rôle de femme du monde, sourire au nouveau venu,

plaisanter, causer avec une affectation où elle soulageait sa colère

nerveuse. Il n'y avait, lui, discerné qu'un pouvoir de comédie qui lui

avait fait horreur. Ils se réconcilièrent cependant, très vite, car ils

s'aimaient. Mais la défiance était entrée trop avant dans le coeur du

jeune homme, et elle continua de grandir avec l'effrayante rapidité que

met cette plante maudite à nous envahir. Ce qu'il y a de terrible dans

l'adultère et son châtiment immédiat, c'est que l'amant ne saurait

lutter contre la preuve constante d'immoralité que lui apporte sa

maîtresse, par ce simple fait qu'elle est sa maîtresse. Toutes les

femmes qui se trouvent dans cette situation le sentent bien. La plupart

s'y résignent d'autant plus aisément que les misères de l'égoïsme

masculin leur donnent vite beau jeu pour répondre à ce mépris par un

mépris semblable. D'ailleurs, ce qu'elles demandent aux intrigues

répétées où elles se complaisent, n'est-ce pas l'émotion? C'en est une

encore, et palpitante, d'être brutalisée de reproches menaçants par

celui que le désir jettera tout à l'heure dans vos bras. Mais d'autres

ont l'horreur de cette tyrannie et se cabrent aussitôt contre elle avec

fureur, soit qu'elles en souffrent sincèrement comme d'une insulte, soit

qu'elles aperçoivent dans cette révolte la garantie dernière de leur

liberté. Pauline n'avait pas voulu céder au premier assaut de jalousie

que lui avait livré Francis. Elle ne céda pas davantage au second. Quand

ils s'étaient réconciliés, il lui avait juré de ne plus lui reparler

d'Armand de Querne. Il lui avait prodigué toutes les promesses de

confiance, affolé de la retrouver si douce, si jolie, si frémissante de

volupté sur son coeur. Puis il ne sut pas tenir son serment. Il lui

reparla de son rival, ou de celui qu'il croyait tel, avec insinuation et

sans insister, et il lui en reparla encore, mais brutalement. Et une

seconde fois elle lui tint tête, et à partir de ce moment les scènes

entre eux commencèrent de succéder aux scènes, lui s'exaspérant aux plus

insultantes hypothèses, aux plus despotiques exigences, et ne comprenant

pas l'obstination indignée qu'elle opposait au déchaînement de sa

frénésie. Quand elle lui eut enfin cédé, après la plus atroce de ces

discussions, il était trop tard. Il s'était prononcé entre eux de ces

phrases qui déshonorent à jamais une liaison. L'amant s'y est trop

montré dans la férocité de sa jalousie, la maîtresse s'y est laissé trop

meurtrir. Trop de rancune a été déposée dans ces deux pauvres coeurs.

* * * * *

La terre promise · 第 3 / 23 段