-- «Et pourtant,» continua-t-il, «ce profond accord me rend quelquefois

presque triste... À quoi cela tient-il que nous soyons ici? Je pense que

j'ai si bien failli ne pas vous connaître! Si je n'avais pas quitté ma

carrière? Si en la quittant j'étais venu m'établir en Italie comme j'en

avais l'intention? Si je n'étais pas allé chez Mme de Jardes ce

mercredi? Si nous ne nous étions pas rencontrés ce jour-là?...»

-- «Je n'admets pas tous ces _si_,» interrompit-elle en riant avec une

mutinerie de son joli visage; «nous ne pouvions pas ne pas nous

rencontrer...»

-- «Si cependant?...» reprit-il.

-- «Je comprends bien que c'est insensé,» répondit-elle avec une bouche

redevenue sérieuse et songeuse; «mais je sais que je ne me serais jamais

mariée...»

Ils s'arrêtèrent pour échanger un long regard. Il lut à travers ces

beaux yeux bleus jusqu'au fond de cette âme qui était à lui. Dans cette

chère âme tout était candeur et vérité. Il n'y avait pas un repli où il

ne devinât la plus irréprochable, la plus passionnée des tendresses. Sur

ce coeur virginal rien n'avait jamais passé, pas un frisson, pas une

ombre. Autour de leur silence les palmes continuaient de palpiter, le

vent de murmurer dans les pins, les buissons de roses et les

citronnelles d'exhaler un léger parfum vaguement musqué, l'ombre des

feuillages de trembler sur les marbres, le cygne d'errer sur l'eau

dormante, le soleil de rayonner dans le vaste ciel. Ils étaient si seuls

dans ce tournant d'allée, -- si loyalement, presque pieusement seuls,

avec la présence bénie de la meilleure des mères à côté de leur amour

comme pour le sanctifier. Francis attira sa fiancée contre son coeur, et

il posa ses lèvres sur ce front qu'aucune pensée mauvaise n'avait jamais

traversé, pas même effleuré. Il se sentit alors si heureux, que ce

bonheur trop complet, trop absolu, dépassa tout d'un coup les puissances

de son être et lui fit mal pour la première fois, et tout bas il dit à

sa chère «aimée,» comme elle lui permettait de l'appeler quelquefois à

des minutes pareilles:

-- «Nous sommes trop heureux, j'ai peur...»

Elle ne répondit rien d'abord. Mais il vit distinctement une angoisse

passer dans ces douces prunelles, un frémissement courir autour de ces

lèvres à demi ouvertes. Les paupières de la jeune fille battirent, son

sein palpita, puis, le regardant de nouveau, bien en face, elle fit un

effort pour dominer son impression et, avec un sourire de courage: --

«Moi aussi quelquefois,» dit-elle, «j'ai peur d'être si heureuse. Mais

il ne faut pas. Quand on n'a rien sur la conscience, n'est-on pas avec

Dieu?...»

* * * * *

Francis Nayrac devait souvent se rappeler par la suite l'étrange

impression d'anxiété qui l'avait fait tressaillir ce matin-là, -- ce

dernier matin de leur joie complète, -- et qui avait trouvé un tel écho

dans sa fiancée, alors que toutes choses autour d'eux paraissaient

s'harmoniser entièrement, absolument avec leurs coeurs. Ils ne pouvaient

en aucune manière soupçonner le danger qui menaçait cette paix bénie de

leur amour à cette heure même. Eurent-ils donc là tous deux une de ces

presciences dont notre scepticisme sourit, quoique des hommes qui

s'appelaient Napoléon et Goethe aient cru possible cette divination de

l'avenir à de certaines minutes exaltées? Cédèrent-ils simplement à

cette angoisse de la joie, phénomène singulier mais indiscutable, où il

entre à la fois de la lassitude nerveuse sous le coup de la sensation

trop forte, et une vue trop juste des retours assurés du sort? Ne

semble-t-il pas que nous portions tous en nous un instinct de cette

grande loi humaine figurée dans un symbole tragique de l'antiquité par

la Némésis, par la funeste puissance des compensations fatales dans

laquelle les Grecs ont incarné moins encore la justice que la jalousie

des Dieux? On peut certes donner une apparence d'explication naturelle à

toutes les appréhensions de cet ordre, et ajouter que d'ailleurs la

plupart des pressentiments sont démentis par les faits. Mais, lorsque

ces faits au contraire les justifient par une concordance inattendue et

comme foudroyante, le moins superstitieux ne saurait se retenir de

trembler. Nous croyons entrevoir derrière le hasard extérieur des

circonstances le mystère d'une destinée, et, si vulgaire que soit la

forme de cette révélation, nous en demeurons, pendant une seconde,

remués jusque dans la racine de notre être. Pour Francis, le

saisissement devait être d'autant plus fort qu'il avait toujours eu à

lutter contre cette disposition au fatalisme qui, éclairée et dirigée

par la foi, aboutit chez les âmes d'espérance et de résignation à la

croyance dans la providence, principe premier de toute vie vraiment

religieuse. Pour le jeune homme, et quoique, élevé pieusement, il eût

gardé ce christianisme d'apparence propre à sa classe et à son temps, la

religion n'était que la plus noble des hypothèses. Sa providence,

c'étaient les beaux yeux bleus de sa fiancée, et, tandis qu'il marchait

seul, au sortir du jardin de la villa Tasca, par les rues de Palerme,

blanches de raies de soleil et noires de raies d'ombre, il n'eut pas

besoin d'effort pour oublier ce vague frisson de peur devant l'avenir

qui allait le reprendre si vite, mais cette fois causé par le plus

déterminé des motifs. Pour le moment, il ne gardait de sa promenade de

la matinée qu'une sensation délicieuse. Ayant quelques commissions à

exécuter, il avait laissé Henriette et Mme Scilly regagner en voiture

l'_Hôtel Continental_ où ils habitaient tous les trois. Il suivait les

trottoirs d'une des deux longues rues qui se coupent à la place dite des

_Quattro Canti_ et divisent Palerme en quatre segments presque égaux.

Jamais il n'avait goûté plus vivement le charme exotique de cette ville

qui tient de l'Orient, de l'Espagne et de l'Italie, avec ses fontaines

dans le style rococo chargées de statues, avec ses étroites boutiques

dont les marchands se tiennent silencieux et indifférents comme dans les

bazars turcs, avec ses palais brodés de sculptures, avec ses Madones et

ses Christs prisonniers de niches qu'éclaire un lumignon toujours

allumé, avec le passage de ses voitures chargées de fenouil et peintes

de scènes barbarement coloriées. Et quelles scènes: Médor et Angélique,

Godefroy de Bouillon escaladant Jérusalem, Garibaldi haranguant les

Mille!... Jamais non plus le jeune homme, une fois franchi l'arc de

triomphe sans fronton dressé pour le char de sainte Rosalie, n'avait

davantage admiré la ligne si large et si noble du golfe. Arrivé sur la

porte de l'hôtel qui donne sur ce quai tout contre l'adorable jardin de

la villa Giulia, il se retourna pour regarder par delà l'emmêlement des

agrès du port cette mer si bleue avec la silhouette nue et rouge du mont

Pellegrino, voué lui aussi à sainte Rosalie. Certes, son pressentiment

était bien oublié, et il ne se doutait guère que ce regard

d'enthousiasme pour le beau paysage était aussi un regard d'adieu, --

adieu à ces journées de parfaite tendresse, adieu à cet abandon dans le

plus cher espoir, adieu au rajeunissement de toute son âme souhaité,

commencé déjà, adieu au paradis idéal du bonheur permis. Le plus simple

des incidents allait suffire à bouleverser ce château de rêves où il

s'abritait depuis six mois, et à le remettre en face d'un tourment moral

aussi cruel que ceux dont la trace se reconnaissait trop souvent à

l'expression de sa bouche et de ses yeux. Ce fut rapide et simple comme

un de ces accidents terribles: déraillement de chemin de fer,

tremblement de terre, effondrement d'une maison, dont la survenance en

pleine sécurité est d'autant plus effrayante qu'elle est plus subite. En

entrant sous la voûte de l'hôtel, Francis Nayrac vit que le concierge

était en train de classer les lettres arrivées par le bateau du matin.

Cet homme, un gigantesque Allemand, à longue barbe blonde, méticuleux et

polyglotte, vêtu d'une somptueuse livrée et coiffé d'une large casquette

flamboyante d'or, maniait les enveloppes comme un joueur manie les

cartes, avec une dextérité de prestidigitateur. Son crayon rouge

griffonnait sur chacune le numéro de la chambre du destinataire, et

plusieurs personnes se tenaient autour de lui, attendant qu'il eût fini

cette besogne, avec cette avidité inquiète et presque maladive de

correspondance qui distingue particulièrement les bureaux de poste dans

les îles où la rareté des courriers en exalte le désir. Toutes les

figures de ce petit tableautin cosmopolite auquel il était pourtant très

habitué, que de fois Francis les revit depuis, associées qu'elles

étaient au coup de surprise qui le frappa dans cet instant-là! Au lieu

de monter droit dans sa chambre, il s'arrêta machinalement pour attendre

lui-même ses lettres, et, non moins machinalement, il se mit à parcourir

des yeux la pancarte où se trouvaient affichés les noms des voyageurs

descendus à l'hôtel. Tout d'un coup il sentit son coeur battre plus

vite. Une émotion presque de terreur lui serra la gorge. Ses jambes

tremblèrent. Il se rapprocha du tableau pour relire, parmi ces noms

qu'il connaissait presque tous, l'avant-dernier inscrit, celui d'une

personne débarquée sans doute depuis quelques heures ou de la veille:

«Mme Pauline Raffraye,» avec la petite note: «et sa famille,» puis,

comme indication du lieu d'origine: «Château de Molamboz, par Arbois. --

France.» Le jeune homme demeura ainsi quelques secondes, comme hypnotisé

par ces syllabes auxquelles il paraissait ne pouvoir pas croire; puis,

comme le concierge, enfin délivré des impatients, sortait de la loge, le

paquet des lettres à la main, pour s'occuper de la distribution, il

l'appela pour lui montrer ce nom. Rien que de le prononcer lui faisait

sans doute un peu de mal car il dit simplement:

-- «Je n'avais pas vu que cette dame fût ici encore. Est-ce qu'elle est

arrivée aujourd'hui?»

-- «Elle est venue par le train de Messine, hier,» répondit le géant.

-- «C'est bien une Française, n'est-ce pas?»

-- «Oui, monsieur.»

-- «Elle n'est pas seule?»

-- «Non, monsieur. Elle a une petite fille de huit à dix ans, et deux

femmes de chambre avec elle.»

-- «Je voudrais bien savoir si c'est celle que je connais...,» dit

Francis, et, s'apercevant de ce que cet interrogatoire avait d'étrange,

il ajouta pour dérouter par une fausse demande la curiosité d'ailleurs

peu vraisemblable de son interlocuteur et obtenir cependant son

renseignement: -- «C'est une femme âgée et très grande?...»

-- «Âgée, non, monsieur,» reprit l'Allemand. «Trente ou trente-cinq ans

peut-être. On ne sait pas. Elle a l'air si malade!... Elle est plutôt

petite et mince au contraire...»

-- «Allons,» se dit Francis en commençant de monter l'escalier, «il faut

avoir le courage de regarder les choses en face. C'est son château, son

nom, son prénom, son âge, l'âge de sa fille... C'est elle...» Il se

répétait ce nom de Pauline Raffraye en montant les deux étages

d'escaliers qui devaient le conduire à sa chambre. En toute circonstance

il eût été troublé profondément par l'annonce qu'il se trouvait sous le

même toit que cette ancienne maîtresse, -- car une ancienne maîtresse

possède seule le pouvoir de bouleverser à ce degré un fiancé aussi épris

que l'était celui-là. -- Mais apprendre cette présence ainsi, presque à

la minute où Henriette et lui venaient d'être frappés par cette étrange

appréhension d'un malheur inconnu, devait accroître singulièrement ce

trouble, d'autant plus que ce nom de Mme Raffraye ne lui rappelait pas

seulement l'épisode le plus passionné de sa jeunesse. Il lui

représentait la créature dans laquelle il avait cru deviner les plus

noirs abîmes de perversité, celle qui lui avait été la plus funeste, le

mauvais génie de tant d'années de sa vie, celle aussi pour laquelle il

avait été le plus implacablement dur, presque cruel. Et cette femme

venait d'arriver à Palerme, quand il existe tant d'autres villes

d'hiver, dans cet hôtel, quand, à Palerme même, il existe tant d'autres

hôtels et de plus célèbres, et à quel moment? Quand il se trouvait là

dans ce coin retiré du monde où il avait le droit de se croire bien

caché, auprès d'une jeune fille qu'il aimait, dont il était aimé, qu'il

allait épouser... L'idée d'attribuer cette présence à quelque plan

d'action inconnue et redoutable devait venir et vint aussitôt au jeune

homme, dont la sensibilité naturellement très vive était encore

surexcitée par le ravissement de cette promenade de la matinée. Cette

folle idée s'empara de lui, dans le temps qu'il mit à monter jusque chez

lui, avec la peur et le demi-égarement d'une panique irraisonnée,

maladive, irrésistible. Ce fut au point qu'il avait le visage tout

altéré quand il entra dans le salon particulier où il prenait tous ses

repas, en compagnie de Mme Scilly et de sa fiancée. Il lui fallut subir

la sollicitude inquiète de cette dernière, -- il lui fallut, pour la

première fois, dissimuler et attribuer son changement de physionomie et

d'humeur à une migraine causée par le soleil, lui qui, depuis des jours,

vivait avec Henriette coeur à coeur, dans une communion si constante de

leurs pensées! Il lui fallut voir sur ce doux et tendre visage la plus

amoureuse inquiétude, et l'impression de malaise que lui donna cette

nécessité de mentir jointe à l'anxiété dont il se sentait invinciblement

dévoré lui fut si insupportable qu'il dut se retirer dans sa chambre

pour toute l'après-midi, sous le prétexte de son indisposition

grandissante. Il voulait à tout prix ramasser sa pensée et regarder bien

en face les données du problème que lui posait, d'une manière pour lui

tragique, cette arrivée soudaine et dont il n'admettait pas une minute

qu'elle ne fût point intentionnelle. Mais comment faire cet examen sans

évoquer tous les événements, toutes les sensations aussi d'un passé qui

contrastait trop cruellement avec celui dont la mère d'Henriette avait

caressé dans sa rêverie, quelques heures plus tôt, les délicates et

naïves images? Ah! Quelle tristesse de sentir l'âcre amertume d'un

coupable et mauvais amour que l'on a voulu, que l'on a cru fini, nous

inonder à nouveau l'âme à l'instant même où cette âme s'enivrait,

jusqu'à l'extase, des joies d'un autre amour, tout lumière et tout

espérance!

-- «Et cependant,» gémissait Francis, une fois seul et libre de

s'abandonner au cours de ses souvenirs, «après tant d'années, est-ce que

je ne dois pas être aussi mort pour elle qu'elle est morte pour moi?...»

II

UNE ANCIENNE MAÎTRESSE

Tant d'années! Les journaux pliés sous leur bande, que le coude du jeune

homme froissait durant cette après-midi commencée sur une impression si

douloureuse, portaient en effet la date de 1886, et c'était en avril

1877 qu'il avait parlé à Pauline Raffraye pour la dernière fois. D'autre

part, il l'avait rencontrée pour la première fois vers la fin de l'hiver

1876. Douze mois de sa vie à peine tenaient dans ce souvenir de femme.

Mais les amours qui laissent après eux une cicatrice ineffacée ne sont

pas toujours ceux qui ont duré le plus longtemps, ni ceux qui abondèrent

en incidents romanesques ou tragiques. Quand une maîtresse a blessé une

certaine place profonde et malade de notre coeur, elle a beau n'avoir eu

de nous que quelques semaines, elle nous demeure inoubliable et à jamais

vivante. Nous mettons entre elle et nous la distance, le temps, d'autres

visages, d'autres caresses, d'autres joies, d'autres douleurs. Rien n'y

fait. Nous l'avons dans le sang, comme dit une énergique et si juste

expression du peuple. Il faut ajouter que cette première rencontre de

Francis Nayrac avec Pauline Raffraye s'était accomplie dans des

conditions particulièrement dangereuses pour lui. Il avait alors

vingt-cinq ans. Ayant perdu très jeune son père et sa mère, toutes ses

affections de famille s'étaient reportées sur une soeur unique, Mme

Julie Archambault, mal mariée et peu heureuse. Cette soeur, son aînée de

quatre ans, l'avait élevé, dans cette période difficile de la fin de

l'adolescence où la tendresse ne sert de rien quand elle n'est pas

accompagnée par un sens très juste des lois vraies du monde social.

Julie commença par vouloir garder son frère auprès d'elle. Il fit donc

son droit aussitôt à sa sortie du collège, reculée d'une année à cause

de la guerre, et il eut des aventures très banales, vulgaires, qu'elle

sut et qui lui firent peur. Elle pensa que la fortune et l'oisiveté

allaient le perdre, et elle considéra comme un grand sacrifice, mais

nécessaire, de l'occuper et de l'occuper loin de Paris. Les tristes

expériences de son mariage lui donnaient ce préjugé contre cette

capitale qui est aussi fréquent chez certaines femmes très honnêtes que

le préjugé contraire peut l'être chez certains boulevardiers. Elle se

trompait. Si la facilité de plaisir qui se rencontre dans cette ville

est funeste à beaucoup de jeunes gens, trop entraînables ou trop

vaniteux, la solitude morale et intellectuelle de la province ou de

l'étranger est plus funeste à quelques autres, prédisposés déjà aux abus

de la vie imaginative et sentimentale. Ce fut toute l'histoire de

Francis. À Paris, ses premiers désordres l'eussent vite lassé et

l'honnêteté profonde de sa nature l'aurait poussé aussitôt à ranger son

existence dans ce qui reste la chance la plus probable du bonheur: le

mariage jeune. Entré sur les conseils, presque sur l'injonction de sa

soeur, dans la carrière diplomatique pour laquelle il n'avait aucune

espèce de goût, il fut pour son malheur attaché d'abord à une des

légations les plus retirées d'Allemagne. En 1876, il venait donc de

passer deux années à Munich, presque absolument replié sur lui-même,

occupé à lire, à rêver, à attendre la vie au lieu de commencer de vivre,

dans une autre oisiveté, celle des chancelleries, où la fréquentation

forcée et continue des collègues exaspère encore l'isolement intérieur

quand elle ne produit pas l'amitié. Ces deux années eurent pour résultat

de développer en lui un état très particulier qui se rencontre, mais

passagèrement, chez un petit nombre de jeunes hommes destinés pour la

plupart à devenir des artistes ou des écrivains, et, d'une manière plus

fixe, chez beaucoup de jeunes femmes, mécontentes de leur sort ou

dépourvues de stricts devoirs. Cet état, bien plus redoutable pour la

sage hygiène de l'avenir que ne le sont de banales débauches, a été

profondément défini d'un mot célèbre par le plus humain et le plus

troublé des Pères de l'Église. Il consiste à trop aimer à aimer, --

maladie inoffensive quand elle est courte, périlleuse et féconde en

conséquences funestes lorsqu'elle se prolonge. Celui qui aime ainsi à

aimer se complaît dans le mirage de romans à vide que la réalité,

semble-t-il, dissipera aussitôt. En fait, il s'habitue peu à peu à juger

insignifiant tout ce qui ne se rapporte pas de près ou de loin aux

passions de l'amour. Les intérêts et les devoirs de son métier reculent

dans sa pensée à une place secondaire. Le rêve généreux et viril de

fonder une famille, celui de servir une haute cause idéale de science,

d'art ou de politique, celui plus personnel de se distinguer par des

triomphes de carrière, -- ces divers principes de robuste activité

s'affaiblissent, s'étiolent, disparaissent pour laisser la place à la

constante préoccupation de l'indéfini lendemain sentimental. Quand

arrivera-t-il, ce lendemain, et quel sera-t-il? Celui qui aime à aimer

emploie des journées, des semaines, des mois à prendre et reprendre ce

problème, dramatisant les passions par avance, épuisant leurs joies et

leurs douleurs avant de les avoir éprouvées, se raffinant et se blasant

à la fois, jusqu'à ce qu'il parvienne par cette débauche de la rêverie,

par cette folie du libertinage intellectuel, à un mélange unique de

corruption et de naïveté. Les nuances les plus subtiles de la galanterie

lui sont familières; il n'ignore rien des roueries de la séduction, rien

des complexités dont les théoriciens du coeur ont étalé les anatomies.

En même temps il garde comme une virginité d'émotion réelle qui tient à

l'âge, à l'innocence physique de ses jours et de ses nuits. Francis en

était là, de sa crise de jeunesse, compliquée chez lui du souvenir de

ses sensualités précoces, lorsque sa soeur Julie Archambault rencontra

Pauline Raffraye, très mal mariée elle aussi, et elles se lièrent d'une

de ces amitiés enthousiastes, comme la communauté d'un triste destin, le

besoin de confidences et de sympathie, la sensation de l'hostilité ou de

l'indifférence du monde en créent si aisément, si rapidement entre deux

femmes jeunes, désoeuvrées et délaissées. Les lettres de Julie étaient

pour Francis les grands événements de son exil. Elle écrivait avec tant

de grâce dans l'esprit et elle comprenait si bien, avec une telle

indulgence, certaines choses subtiles du coeur de son frère, celles

qu'il pouvait lui dire. À partir de ce moment, ces lettres furent

pleines de Pauline, comme dans les conversations de Julie avec Pauline

sans cesse il était question de Francis. Le hasard redoubla la curiosité

que Mme Raffraye et Nayrac devaient naturellement ressentir l'un pour

l'autre. Lors des deux voyages que le jeune homme fit à Paris, après que

sa soeur fut devenue l'amie préférée de Pauline, cette dernière était

absente. Puis une circonstance qui eût suffi à troubler deux êtres

absolument indifférents les rapprocha. Mme Archambault fut emportée en

quelques jours par une fièvre typhoïde, et dans cette chambre

d'agonisante, Francis, revenu d'Allemagne en toute hâte, aperçut pour la

première fois la svelte silhouette de Pauline, ses cheveux châtains, son

beau visage un peu trop pâle, mais animé par des yeux clairs presque

gris, d'une si attirante tristesse. De tous temps les poètes se sont

accordés avec les physiologistes pour marquer le lien mystérieux qui

unit les émotions de la mort à celles de l'amour. Est-il besoin de faire

appel aux énigmatiques puissances de la nature pour constater que chez

les femmes vraiment tendres le plus dangereux auxiliaire de la chute est

la pitié, comme le désespoir d'une perte irréparable est pour l'homme le

plus compliqué un irrésistible conseiller d'éloquence simple? Francis et

Pauline pleurèrent ensemble. Elle le vit souffrir et elle le plaignit.

Il la vit le plaindre et il en fut pénétré. Elle était si jolie, si

fine. Ses rapports étaient si tristes avec Raffraye, banal et brutal

viveur, qui, l'ayant épousée pour son argent, était aussitôt retourné

aux filles, après un de ces drames d'alcôve qui laissent chez une jeune

femme une inexprimable rancune. Trouver alors chez un autre homme de

caressantes, de délicates manières, une intelligence des nuances du

coeur à demi féminine, voir souvent cet homme dans une familiarité émue

que l'on ne pense pas à se reprocher, parce que le principe en est si

noble, -- c'est une épreuve redoutable et un péril très grand. Julie

était morte au mois de mars. Au mois de mai, Francis n'avait pas quitté

Paris. Il avait obtenu du ministère un congé illimité. Il était l'amant

de Mme Raffraye.

* * * * *

La terre promise · 第 2 / 23 段