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PAUL BOURGET
La
Terre promise
SEPTIEME MILLE
[FAC ET SPERA]
_PARIS_
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCC XCII
OEUVRES DE PAUL BOURGET
Édition elzévirienne
POÉSIES (1872-1876). Au bord de la Mer. -- La Vie inquiète.
-- Petits Poèmes. 1 vol. 6 »
POÉSIES (1876-1882). Edel. -- Les Aveux. 1 vol. 6 »
L'IRRÉPARABLE. -- L'Irréparable. -- Deuxième Amour.
-- Profils perdus. 1 vol. 6 »
CRUELLE ÉNIGME. 1 vol. 6 »
Édition in-18
_ROMAN_
L'IRRÉPARABLE. -- L'Irréparable. -- Deuxième Amour.
-- Profils perdus. 1 vol. 3 50
PASTELS (Dix portraits de femmes). 1 vol. 3 50
NOUVEAUX PASTELS (Dix portraits d'hommes). 1 vol. 3 50
CRUELLE ÉNIGME. 1 vol. 3 50
UN CRIME D'AMOUR. 1 vol. 3 50
ANDRÉ CORNÉLIS. 1 vol. 3 50
MENSONGES. 1 vol. 3 50
LE DISCIPLE. 1 vol. 3 50
UN COEUR DE FEMME. 1 vol. 3 50
PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE. 1 vol. 3 50
LA TERRE PROMISE. 1 vol. 3 50
ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE. (Baudelaire. -- M.
Renan. -- Flaubert. -- M. Taine. -- Stendhal.) 1 vol. 3 50
NOUVEAUX ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE. -- (M. Dumas
fils. -- M. Leconte de Lisle. -- MM. de Goncourt. --
Tourguéniev. -- Amiel.) 1 vol. 3 50
ÉTUDES ET PORTRAITS. (I. Portraits d'écrivains. -- II.
Notes d'esthétique. -- III. Études Anglaises. -- IV.
Fantaisies.) 2 vol. 7 »
SENSATIONS D'ITALIE. 1 vol. 3 50
_SOUS PRESSE_
COSMOPOLIS, roman. 1 vol. in-8º, illustré par Duez,
Jeanniot et Myrbach. Broché 10 fr., relié 15 fr.
_EN PRÉPARATION_
LES NOSTALGIQUES, poésies 1 vol.
TROIS ÂMES D'ARTISTES, roman 1 vol.
_Tous droits réservés._
_PRÉFACE_
_Si un pareil titre n'eût point paru trop ambitieux, ce livre se serait
appelé: _le Droit de l'Enfant_. Le problème particulier qui s'y trouve
posé se rattache en effet à cet autre plus général: Jusqu'à quel point
le fait d'avoir donné volontairement la vie à un autre être nous
engage-t-il envers cet être? Dans quelle mesure notre personnalité
est-elle obligée d'abdiquer l'indépendance de son développement devant
cette existence nouvelle? Ne vous y trompez pas. Cette question si vague
devient terriblement précise dans la pratique, et la portée en est
infinie. Suivant la réponse que vous y ferez, vous serez pour ou contre
le divorce, pour ou contre les seconds mariages des veufs et des veuves,
pour ou contre l'éducation par l'internat, pour ou contre la recherche
de la paternité, pour ou contre l'absolution des féroces vengeances
conjugales qualifiées si complaisamment de crimes passionnels. Ces
quelques exemples peuvent être multipliés à son gré par le lecteur
qu'intéressent ces sortes d'études. Ils suffisent à montrer la
complexité singulière de ce problème de l'enfant qui ne résume rien
moins que toute la moralité de l'amour. C'est dire que les cas de
conscience qui en découlent sont innombrables. Celui qui fait la matière
de _Terre promise_ est probablement un des plus communs, un de ceux
aussi que l'honnêteté courante résout avec le moins d'hésitation. Un
homme a été l'amant d'une femme mariée à un autre. Il a eu de cette
femme un enfant inscrit sous le nom de cet autre. Mais il ne saurait
douter, il ne doute pas qu'il ne soit le véritable père. Garde-t-il des
devoirs envers cet enfant, et quels devoirs? Garde-t-il des droits, et
quels droits? Est-il coupable de continuer sa vie propre sans en tenir
aucun compte? Le lien mystérieux du sang implique-t-il nécessairement
une obligation, latente, si l'on peut dire, et que telle ou telle
circonstance découvrira? Je ne crois pas exagérer en affirmant que neuf
hommes sur dix feront à cette série de nouvelles questions une réponse
négative. C'est pour le dixième qu'est écrit ce roman, pour celui dans
le coeur duquel les passions et l'expérience n'ont pas entièrement aboli
le noble sens du scrupule, et à qui ce n'est point assez, pour s'estimer
tout à fait, d'avoir concilié son intérêt avec les convenances et son
plaisir avec la correction mondaine ou bourgeoise. Peut-être celui-là
jugera-t-il que ce drame de la paternité dans l'adultère demeure un des
plus tragiques et des plus humains parmi ceux que présente
quotidiennement la vie réelle, et qu'il vaut toujours la peine d'en
étudier de plus près les données et les péripéties._
* * * * *
_J'ai adopté, une fois de plus, pour traiter ce problème, cette forme de
roman très ancienne dans la tradition française que nos pères appelaient
le roman d'analyse, d'un terme très simple, très clair et très exact,
auquel les contemporains ont substitué le nom beaucoup plus pédantesque
et assez équivoque de _psychologique_. Je dis équivoque, -- car cette
appellation semble revendiquer l'étude de l'âme humaine au nom d'une
école spéciale, tandis que cette étude est commune à la littérature tout
entière que M. Taine a si profondément définie: une psychologie vivante.
Même la description du paysage la plus résolument plastique n'est-elle
pas une transcription d'un état de l'âme, et, pareillement, le drame le
plus emmêle d'aventures ne comporte-t-il pas à un degré quelconque des
sentiments et des sensations, par conséquent de l'âme encore? Balzac,
dans des pages de critique trop peu connues, -- car elles sont d'une
portée supérieure, comme tous les fragments de théorie ébauchés par ce
grand esprit d'un don philosophique égal à son don évocateur, -- avait
plus finement dénommé les romans d'analyse des _romans d'idées_,
signifiant par là que leurs auteurs sont surtout préoccupés des
phénomènes de la vie intérieure. Là encore pourtant l'équivoque
apparaît, car ce terme de romans d'idées convient également au livre à
thèse, et c'est toujours la vieille formule, celle dont se contentait
Sainte-Beuve, qui me paraît la plus juste, d'autant mieux qu'elle
rattache cette sorte de livres à la série des oeuvres correspondantes
parmi les autres espèces littéraires. Il y a en effet un théâtre
d'analyse, dont Racine dans la tragédie et Marivaux dans la comédie,
pour ne citer que des classiques, sont les maîtres. Il y a une poésie
d'analyse qu'ont exécutée ce même Sainte-Beuve dans son admirable
_Joseph Delorme_, Baudelaire, Sully Prudhomme. Il y a des mémoires
d'analyse dont les _Confessions_ de saint Augustin demeurent le type
vénérable, et les _Souvenirs_ de M. Renan le type ironique. Toutes ces
oeuvres offrent ce trait commun de s'appliquer surtout à la notation des
petits faits de conscience, dont l'ensemble se manifeste au dehors sous
l'aspect de passions complètes, de volontés déterminées, d'actions
définies. Les intelligences très inégales et très diverses de ces
écrivains apparaissent comme douées également d'une faculté de réflexion
qui leur permet d'apercevoir, dans un détail extrêmement ténu, tout
l'obscur travail caché des plus minuscules ressorts intimes. C'est la
mise à nu de ces ressorts qui les intéresse plus peut-être que le
résultat du mouvement de ces ressorts. La sonnerie de la pendule les
préoccupe moins que l'agencement des pièces dont le jeu délicat aboutit
à cette sonnerie. C'est à la décomposition des phénomènes de la vie
morale ou sentimentale qu'ils s'ingénient -- sans même le vouloir, comme
le grand évêque Africain dont l'unique ambition était de s'humilier dans
un coupable passé et non pas d'étonner des lecteurs profanes par la
subtilité de sa vision intérieure._
_Il était naturel que cet esprit d'analyse, inné à certains tempéraments
comme la disposition dramatique l'est à d'autres, trouvât de quoi
s'exercer dans le roman plus encore que dans la tragédie, la comédie ou
le poème lyrique. Quelques-uns des chefs-d'oeuvre de ce genre sont en
effet de purs travaux d'analyse: _la Princesse de Clèves_, _Robinson
Crusoe_, _les Liaisons dangereuses_, _Adolphe_, _les Affinités
électives_, _le Rouge et le Noir_, _Volupté_, _le Lys dans la vallée_,
_Louis Lambert_, _La Muse du département_, _Mademoiselle de Maupin_,
_Dominique_. Cette liste, dressée au hasard du souvenir et qui comprend
des oeuvres si diverses qu'elle semble incohérente, suffit à prouver la
souplesse et la vitalité de cette forme d'art. La besogne d'observation
qu'elle représente complète la besogne d'observation qu'accomplit le
roman de moeurs. L'enquête sur la vie intérieure et morale doit
fonctionner parallèlement à l'enquête sur la vie extérieure et sociale,
-- l'une éclairant, approfondissant, corrigeant l'autre. -- Aussi
était-il à prévoir qu'à côté de la grande et féconde poussée du roman de
moeurs issue de Balzac à travers Flaubert, qui s'est appelée le
naturalisme, une autre poussée se produirait dans le sens de ce roman
d'analyse, d'autant plus que la science moderne de l'esprit fournit aux
curieux de l'anatomie mentale des documents et des méthodes d'une
incomparable supériorité. C'est aussi le phénomène littéraire qui s'est
accompli, mais au milieu d'une malveillance de la critique et de
l'opinion, si constante depuis quelques années qu'il est impossible
qu'elle ne repose pas sur des motifs très sérieux. Quand un grand nombre
de personnes distinguées se rencontrent dans une antipathie manifestée
hautement pour une certaine tentative d'art, elle peuvent certes se
méprendre, -- et il me semble que c'est ici le cas, -- mais leur
opinion, même erronée, n'est pas négligeable, et c'est pourquoi, sans
relever des épigrammes par trop évidemment partiales, ou des reproches
par trop certainement iniques, je voudrais essayer de répondre aux deux
ou trois des objections les plus habituellement soulevées contre le
genre lui-même par-dessus et à travers ses adeptes._
* * * * *
_Du point de vue purement esthétique, ses adversaires paraissent surtout
persuadés que les diverses qualités qui donnent à un récit imaginaire la
couleur de la vie sont inconciliables avec l'analyse poussée un peu
loin. Ils raisonnent à peu près ainsi: «Vous prétendez copier les
passions. Or le premier caractère des passions est précisément d'abolir
dans celui qu'elles dominent le reploiement sur soi. Un homme qui aime
vraiment pense à ce qu'il aime et non pas à son amour. Un homme qui
désire pense à l'objet de son désir et non pas à son désir. On l'a dit
souvent aux psychologues de l'école de Jouffroy, et le mot est encore
plus juste appliqué aux psychologues du roman: on ne se met pas à la
fenêtre pour se voir passer dans la rue. Quand vous dénombrez
minutieusement les états d'âme qui préparent les actes de vos
personnages, vous vous substituez à eux sans vous en apercevoir, puisque
vous peignez d'eux ce qu'ils ne peuvent eux-mêmes ni constater ni
discerner. La vie comporte une demi-obscurité des coeurs, un sourd et
continuel travail de l'instinct aveugle, un jaillissement et un
mouvement de spontanéité incompatibles avec cette anatomie continue qui
est votre but et votre méthode. Tout ce que l'on dissèque est mort.» Je
ne crois pas avoir diminué l'objection en la formulant. Elle est très
spécieuse. Son grand défaut est qu'elle s'applique à toute espèce de
procédé littéraire aussi bien qu'au procédé analytique. Un romancier de
l'école impersonnelle, Flaubert, par exemple, -- je choisis le plus
indiscuté de tous, -- peint un paysage autour de Madame Bovary ou de
Frédéric Moreau. Ne montre-t-il pas ce paysage tel qu'il le voit, lui,
avec ses yeux d'artiste? Lui serait-il possible de reconstituer
autrement que par la plus invérifiable hypothèse, ce que les yeux de la
jeune femme ou du jeune homme ont pu réellement saisir, et, par
conséquent, le contre-coup que leur sensibilité a pu en recevoir? Toute
narration d'un fait extérieur n'est jamais que la copie de l'impression
que nous produit ce fait, et toujours une part d'interprétation
individuelle s'insinue dans le tableau le plus systématiquement
objectif. C'est le dosage de cette part qui constitue le principal
effort de l'artiste soucieux de ne pas trop déformer la réalité.
Admettons donc que tous les thèmes ne sont pas également propres à être
traités, ni tous les caractères à être étudiés par la méthode du roman
d'analyse. Mais de ce qu'il y a une évidente limite à cet outil très
incomplet, s'ensuit-il que son emploi ne soit pas légitime et nécessaire
dans telle ou telle occasion? Si la vie se présente chez certains êtres
et dans certaines crises comme un instinct et comme une spontanéité,
elle se présente aussi chez certains autres avec des phénomènes
contraires, et elle n'en est pas moins la vie. Quand Phèdre est rongée
d'un criminel désir qu'elle n'ose avouer, quand Adolphe se débat entre
l'élan féroce de sa jeune indépendance et sa pitié pour Ellénore, quand
Amaury, à vingt-deux ans, hésite devant les mondes soudain révélés de
l'action, de la croyance et de l'amour, quand Mme de Mortsauf console
les soupirs de sa chimère étouffée par les trompeuses douceurs d'une
amitié toujours troublée, toujours jalouse, ce sont bien pourtant des
états humains, ce sont des crises de la vie vivante, et dont le roman
d'analyse peut seul noter les nuances et décrire les détours. Si la
critique était entièrement équitable, c'est la première question qu'elle
se poserait à propos des livres de ce genre: l'instrument a-t-il été
employé à son vrai service? Et elle se réjouirait qu'il y ait une forme
d'art restreinte, -- mais efficace, quand elle est dirigée par des mains
ingénieuses, -- pour reproduire les mille tragédies taciturnes et
secrètes du coeur, pour étudier la genèse, l'éclosion et la décadence de
certains sentiments inexprimés, pour reconnaître et pour raconter les
situations d'exception, les caractères singuliers, enfin tout un détail,
inatteignable par le roman de moeurs lequel doit, pour rester fidèle à
son rôle, éviter précisément ce domaine de la nuance et poursuivre le
type à travers les individualités, les vastes lois d'ensemble à travers
les faits particuliers. Ce dernier roman est à l'autre ce que la fresque
est au portrait. Les analystes ne demandent pas que l'on préfère la
toile où il ne se trouve qu'un ou deux visages copiés à la loupe aux
puissantes et hardies évocations de foules nombreuses parmi des scènes
chaudement et largement vivantes. Ils ont le droit, modestes ouvriers
dans un genre illustré par des chefs-d'oeuvre et pratiqué par des
maîtres, de demander qu'on n'étende pas à ce genre lui-même les réserves
que leurs défauts à eux peuvent mériter._
* * * * *
_J'arrive à un autre reproche, plus sévère, celui-là, qui est souvent
adressé au roman psychologique. Partant de ce principe que l'esprit
d'analyse est funeste à la volonté, certains critiques ont considéré
l'influence de ce roman comme énervante et dissolvante, particulièrement
sur les jeunes gens. L'égoïsme et le scepticisme leur ont paru être le
résultat nécessaire de ce travail de reploiement intérieur. «Trop penser
à ses propres joies et à ses propres douleurs,» vont-ils répétant,
«c'est trop penser à soi-même, c'est donc hypertrophier peu à peu ce
sentiment du moi, que le premier principe de la morale est au contraire
de subordonner. C'est aussi paralyser sa propre énergie, car l'abus de
la pensée, qui aboutit à la multiplication extrême des points de vue, a
pour conséquence l'incertitude dans la décision. Tel est le double et
inévitable effet de la littérature d'analyse chez ceux qui s'attardent à
cette dangereuse discipline...» Et de là à flétrir éloquemment ces
soi-disant professeurs de défaillances, il n'y a que la distance de
quelques métaphores. Le malheur est que cette objection-ci repose sur
une de ces formules que l'on oublie de contrôler, tant elles sont
courantes. Cette antithèse entre l'esprit d'analyse et l'action est en
effet un de ces lieux communs, si chers aux essayistes contemporains que
nous l'avons tous plus ou moins admise sans la vérifier. Quelques
exemples célèbres sont encore venus la confirmer, entre autres celui
d'Amiel, cet Hamlet intellectuel qui ne put jamais prendre parti même
vis-à-vis de ses propres facultés. Mais d'autres exemples, moins souvent
cités, ne serviraient-ils pas à prouver la thèse exactement contraire, à
savoir que l'analyse a été chez des personnages beaucoup plus
significatifs encore que l'auteur du _Journal Intime_ une
multiplicatrice d'énergie? Ouvrez le premier volume des _Mémoires_ de
Mme de Rémusat et lisez ces lignes: «Les habitudes géométriques de son
esprit l'ont toujours porté à _analyser_ jusqu'à ses émotions. Il est
l'homme qui a le plus médité sur les pourquoi qui régissent les actions
humaines... Pour tirer parti de son caractère, il semblait quelquefois
qu'il n'eût pas craint de le soumettre à la plus exacte _analyse_...
Quand on veut essayer de le peindre, il faudrait employer les formes
_analytiques_ pour lesquelles il a tant de goût...» À propos de qui
cette femme si clairvoyante est-elle amenée à prononcer trois fois en
six pages le mot d'analyse, sinon de Bonaparte, c'est-à-dire du plus
volontaire des hommes du siècle et peut-être de tous les siècles? Voilà
qui donne un démenti bien inattendu à la théorie du grand hésitant de
Genève sur les conséquences paralysantes de cette faculté souveraine. Un
autre, et non moins frappant, a été donné par Stendhal. C'est, je crois,
M. Jules Lemaître qui a remarqué, très justement, que l'auteur du
_Rouge_ fut avant tout un homme d'action et d'une énergie égale à celle
des plus braves. -- Il l'a bien prouvé en Allemagne et à la retraite de
Russie. -- Homme d'action également, et de quelle action, à la fois
politique et militaire, l'analyste des _Liaisons_. Homme d'action et
d'une inflexible rigueur dans sa volonté, l'analyste des _Affinités_.
Homme d'action et d'une puissance qui n'a pas encore épuisé son énergie,
cet analyste d'un tout autre ordre, mais un analyste tout de même, ce
saint Ignace de Loyola dont les _Exercices spirituels_ attestent quelle
minutieuse étude il avait faire du mécanisme intérieur de sa propre
volonté. L'extrême disparate de ces différents noms n'est-elle pas plus
concluante que tous les raisonnements?_
_L'expérience démontre donc que l'esprit d'analyse n'est par lui-même ni
un poison ni un tonique de la volonté. C'est une faculté neutre, comme
toutes les autres, capable d'être dirigée ici ou là, dans le sens de
notre amélioration ou de notre corruption. Quand on cherche à se rendre
compte de son essence, on trouve qu'elle réside surtout dans un
grossissement assez analogue à celui qui s'accomplit sous le microscope.
L'esprit d'analyse amplifie, en les immobilisant sous notre réflexion,
tous les faits de conscience, importants ou minimes, qui foisonnent en
nous comme une végétation changeante, frémissante et toujours renouvelée
de la flore intérieure. S'il arrive que de regarder ainsi et de
constater des états coupables de notre âme ne nous procure aucun
repentir et aucun désir d'amendement, la faute n'en est pas à ce regard.
Si Amiel s'est complu à détailler indéfiniment les nuances de sa paresse
intellectuelle au lieu d'en poursuivre et d'en éliminer les moindres
traces, ce n'est point cette analyse seule qui en fut la cause, ce fut
surtout la vanité timide et ombrageuse du demi-écrivain qui, se sentant
inférieur à son idéal, s'abstient de tenter une oeuvre qu'il n'est pas
assuré de réussir. L'esprit d'analyse a, d'ailleurs, un autre nom hors
de la langue littéraire: il s'appelle l'examen de conscience, et, bien
loin d'être l'opposé de la moralité, c'en est le principe même, à la
condition qu'une fois cet examen fini, d'autres facultés entrent en jeu.
Concluons-en que ce péché de psychologie dont les romanciers d'analyse
ont été si souvent incriminés, ne mérite pas certaines colères. La
critique, préoccupée de questions morales, eût été plus juste en
rappelant seulement aux romanciers de cette école que leur
responsabilité est peut-être plus grande que celle des romanciers de
moeurs, car ils parlent plus directement à ces consciences qu'ils
prétendent anatomiser, et c'est à propos des oeuvres de ce type que l'on
a le droit de dire, quand elles sont réussies, le mot de Bossuet sur le
théâtre, si éloquent et si sévère dans son raccourci: «que le spectateur
du dehors est au dedans un acteur muet.» Peut-être en examinant avec
plus de soin beaucoup de livres, jugés et suspectés un peu légèrement,
aurait-on reconnu que la plupart des romanciers de ce groupe n'ont
jamais cessé d'avoir un sentiment très vif de cette responsabilité._
Paris, 5 octobre 1892.
La Terre promise
I
EN PLEIN RÊVE.
La comtesse Louise Scilly avait dit à sa fille Henriette et à Francis
Nayrac, le fiancé de cette jolie enfant: -- «Marchez un peu et ne vous
inquiétez pas de moi, je vous attendrai ici. Je ne veux pas que ma
vieille figure vous gâte ce beau matin...» Et elle s'était assise sur un
banc de marbre sculpté, auprès d'un buisson de roses, de ces roses
frêles, à peine parfumées, qui fleurissent tout l'hiver les haies de
cette douce Sicile. On était vers la fin de novembre, et une lumière
d'une divine transparence, si légèrement, si puissamment réchauffante,
enveloppait, baignait, caressait ce jardin, cette oasis plutôt de la
villa Tasca, -- fantaisie de grand seigneur hospitalier bien connue de
ceux que le caprice du voyage ou le souci d'une santé compromise ont
exilés quelques mois à Palerme. C'était, ce dernier cas, celui de la
comtesse. Venue de Paris dès les premiers brouillards d'automne pour
achever de guérir les suites d'une fluxion de poitrine quasi mortelle,
une demi-rechute l'avait aussitôt emprisonnée trois semaines durant dans
sa chambre. Elle ne recommençait guère de sortir que depuis cinq ou six
jours. Aussi laissait-elle avec délices ce soleil de onze heures vibrer
autour de sa faiblesse. Son visage creusé se ranimait de sa pâleur. La
vague griserie de la convalescence rajeunissait ses joues maigrissantes,
ses paupières fatiguées, son front jauni. Les reflets blonds mêlés dans
ses cheveux aux reflets d'argent semblaient plus dorés, comme si, dans
la femme de cinquante ans, prématurément épuisée par les chagrins et par
la maladie, un peu de la grâce d'autrefois allait reparaître. Sa bouche
desséchée de fièvre s'ouvrait à cet air attiédi, où flottait, avec
l'arome des roses, la senteur des arbres d'essence rare dont les
bosquets étaient plantés. Ses yeux bleus, d'un bleu trop brillant, comme
de quelqu'un dont la vie a été atteinte dans ses sources profondes,
erraient sur ces beaux arbres, pins d'Italie ou cèdres gigantesques,
autour desquels un fouillis de végétation tropicale révélait l'approche
de l'Afrique. Dans les massifs, des aloès pâlissants tordaient leurs
poignards barbelés. Des dattiers remuaient lentement leurs palmes d'un
vert sombre. Des cactus tendaient leurs raquettes épineuses où
pointaient des fruits violets. De blanches statues brillaient dans
l'interstice des verdures, et la villa elle-même, toutes fenêtres
closes, semblait, parmi cette paix et cette clarté de la matinée,
retenir, derrière sa façade peinte de couleurs tendres, un rêve de
félicité.
* * * * *
Dans ce décor de solitude, animé uniquement par le frisson des
feuillages ou par le vol d'un cygne dont les ailes mutilées rasaient
l'eau dormante d'un invisible étang, les yeux de la mère revenaient sans
cesse vers la portion du vaste et lumineux jardin où se promenaient les
deux fiancés. Leur pas lent, incertain, distrait, -- ce pas d'un couple
heureux et dont les moindres mouvements s'harmonisent, s'épousent pour
ainsi dire d'un inconscient accord, -- les éloignait tour à tour et les
rapprochait. Ils disparaissaient, puis reparaissaient au tournant des
allées. Ils marchaient, s'arrêtaient, marchaient de nouveau. Ils se
regardaient, parlaient, se taisaient, si délicieusement exaltés et ravis
par ce ciel bleu, cette clarté du jour, ces arbres, ces eaux, ces
fleurs, par eux-mêmes surtout, par cette magie de la présence aimée, qui
mettrait le printemps là où règne l'hiver; et, ajoutée à l'enchantement
d'une heure enchantée, peu s'en faut qu'elle ne dépasse les forces de
l'âme! Henriette et Francis avaient autour de leurs personnes ce
mystérieux rayonnement que projette l'extrême bonheur. Ils étaient comme
soutenus, comme soulevés par cet intime esprit de félicité que révèle
chaque geste de deux êtres qui se chérissent entièrement, absolument.
Jamais la taille souple de la jeune fille n'avait été plus souple, son
fin sourire plus fin, jamais son visage plus délicat, ses yeux plus
bleus, sa joue plus rosée, sa bouche plus spirituelle, l'or de ses
cheveux plus soyeux et plus brillant. Jamais non plus la physionomie,
volontiers concentrée et réfléchie, de Francis, ne s'était éclairée
d'une pensée plus radieuse. La flamme noire de ses prunelles
s'adoucissait pour contempler celle qui serait bientôt sa femme, dans
des regards follement caressants. À la manière dont il lui donnait le
bras pour la soutenir, tout le génie protecteur d'un dévouement d'homme
se devinait. Elle était si jeune, si mince, si fragile, malgré ses
vingt-trois ans, qui en paraissaient à peine dix-huit, au lieu que ses
trente-quatre ans à lui étaient bien marqués sur son masque bistré et
creusé, si mélancolique parfois au repos, et transfiguré à cette minute
par un magnétisme de félicité. C'était comme une vision d'un rêve
réalisé que cette promenade, pour le tendre témoin qui contemplait les
deux fiancés, pour cette mère qu'ils n'oubliaient pas même dans leur
extase, car, à chaque passage près du banc de marbre, Henriette la
saluait d'un sourire et d'un regard. Elle n'eût pas détourné sa blonde
tête que Mme Scilly ne lui en eût certes pas voulu. Mais que sa fille
lui gardât une place dans son bonheur, cette évidence lui était aussi
réchauffante que ce soleil méridional aux rayons duquel son pauvre corps
se caressait, pour y reprendre un peu de force, quelques années de vie
encore, et elle songeait:
-- «Comme il l'aime, et comme il a raison de l'aimer! Comme elle est
devenue celle que promettait son enfance! Si son père vivait, qu'il
serait fier d'elle et fier de lui!... Il me dirait qu'il est content de
moi, j'en suis sûre. Il me le dira un jour, bientôt... Que ce ne soit
pas trop tôt, cependant!»
* * * * *
En prononçant mentalement cette parole, la pauvre femme reculait de
quinze ans en arrière, jusqu'à l'automne, si terrible pour elle, de
1871. Au lieu du vert et silencieux jardin où passaient et repassaient
ses deux enfants, -- comme elle les appelait en les bénissant ensemble
dans son coeur, -- elle revoyait une chambre de malade, par un matin de
novembre aussi, mais d'un novembre parisien, froid, sinistre et noir.
Elles étaient là toutes deux, Henriette et elle-même, agenouillées au
pied d'un lit sur l'oreiller duquel se détachait une face douloureuse et
pâle, celle du commandant Scilly, qui venait de mourir. Après des mois
et des mois de souffrance, il avait succombé aux suites des blessures
reçues dans un des combats sous Metz. Il s'était conduit là en digne
petit-neveu du fameux comte Scilly, le héros de Leipsick, celui qui
avait mérité d'être lieutenant dans un de ces régiments d'officiers sans
régiments, que Napoléon forma en Russie avec le titre d'escadrons
sacrés. Quoique tous les Scilly aient été dans l'armée depuis ce héros
du premier Empire jusqu'à l'actuel divisionnaire de ce nom, et qu'une
femme de soldat doive être préparée à ces cruels sacrifices, la comtesse
avait cru devenir folle d'inquiétudes dès les premiers jours qui avaient
suivi la déclaration de guerre. Puis, ayant rejoint son mari en
Allemagne, elle l'avait ramené à Paris pour le disputer à la mort avec
une passion qui l'avait, en quelques semaines, vieillie de dix ans. À ce
chevet du lit de mort du seul homme qu'elle eût aimé, elle n'avait
repris le courage de vivre qu'en embrassant sa fille, l'unique enfant
qui lui restât des cinq qu'elle avait eus, pauvre petite créature si
fragile, si sensible, si consciente déjà de son sort de demi-orpheline!
Ses larmes le disaient assez, et ses soupirs, et l'étreinte désespérée
dont elle saisissait sa mère en lui criant: «Ah! garde-moi,
garde-moi!...» La veuve avait rendu ses baisers à Henriette, en se
jurant, en jurant au souvenir du père, de la garder en effet, de lui
remplacer l'absent, et une vie avait commencé tout de suite, -- pour
durer des années, -- de retraite, de mélancolie et pourtant de douceur.
Une vie de retraite, car la comtesse se trouvait brouillée avec toute la
famille de son mari, y compris le général Scilly, pour des raisons
personnelles au père du mort, mais elle les acceptait par scrupule de
fidélité morale comme le commandant les avait acceptées lui-même, et,
d'autre part, ses relations de monde se trouvaient réduites, par le
grand deuil qu'elle ne cessa de porter que bien tard, à la plus stricte
intimité. Une vie de mélancolie, car elle voulut que rien ne fût changé
autour d'elle, et le petit hôtel du boulevard des Invalides, choisi
jadis par l'officier comme plus voisin de la rue Saint-Dominique et de
l'École Militaire, commença de revêtir cette physionomie un peu passée
et fanée des choses que les mains touchent pieusement, tristement, pour
les caresser et ne pas s'en servir. Une vie de douceur, car la petite
fille qui allait et venait, toujours en noir, elle aussi, de son pas à
peine appuyé d'enfant sage, à travers ces meubles dont chacun était une
relique, ne faisait pas un geste, ne disait pas un mot qui ne trahît la
plus jolie délicatesse de nature. Mme Scilly en jouissait avec ce
mélange de délices et de souci dont est faite la félicité douloureuse
des mères. Elles les savent si comptés, les jours où elles ont leur
enfant auprès d'elles, tout à elles. Tandis qu'Henriette s'occupait
paisiblement au travail de ses leçons, celle-ci avait pris l'habitude de
mesurer la fuite de ces douces années au verdoiement ou au jaunissement
des arbres du jardin de l'archevêché, aperçus par les hautes fenêtres
des chambres du premier étage. Tantôt ces arbres frémissaient au
renouveau, secouant au vent d'avril des grappes de fleurs, et la mère
calculait combien de printemps reviendraient encore avant que sa fille
eût ses dix-neuf ans. D'autres fois, le vent chassait le long des allées
les débris épars de l'automne, et elle comptait les saisons écoulées
depuis que le père était mort. Elle se perdait devant la petite dans des
contemplations infinies, charmée tout ensemble et troublée par
l'accroissement de sa taille, par la métamorphose de l'enfant en jeune
fille, de la jeune fille presque en jeune femme, admirant sa grâce, son
esprit, sa bonté, respirant tous les parfums de cette adorable et
virginale fleur qu'elle seule connaissait, et elle prévoyait, avec une
anxiété si généreusement préparée cependant au sacrifice, le moment où
il lui faudrait se séparer d'elle.
-- «Penser,» se disait-elle, «qu'il existe, celui qui doit me la
prendre, qu'il respire, qu'il marche, que nous l'avons peut-être
rencontré hier, aujourd'hui, dans notre promenade! C'est pour lui que
j'aurai orné ce gracieux esprit d'idées fines, pour lui ce tendre coeur
de sentiments nobles... Si je pouvais l'élever, lui, pour elle, comme je
l'élève, elle, pour lui?... Son père répétait toujours: Elle épousera
quelqu'un qu'elle aime. Il était un homme, il savait la vie, il aurait
jugé celui qui se présentera, au lieu que moi?...»
C'est par milliers que la veuve inconsolée avait prononcé tout bas de
ces monologues de sollicitude maternelle plus fréquents et plus pressés
à mesure que le temps avance. Ils aboutissent alors à des projets
caressés complaisamment, puis déjoués par une de ces rencontres non
prévues à la suite desquelles un hôte nouveau entre en scène,
l'inattendu, l'irrésistible amour. La comtesse Scilly avait, durant ces
années trop courtes à son gré, déployé son soin le plus constant à
entourer Henriette d'amies irréprochables et pieuses comme elle-même.
Elle s'était appliquée à graduer de son mieux la prudente reprise de ses
relations de monde. Elle avait voulu que pas une des habitudes de fine
aristocratie qu'elle pratiquait à l'époque de ses jeunes élégances ne
fût perdue pour sa fille, et elle avait appelé à elle tout le secours de
son expérience première pour étudier avec une sollicitude passionnée les
quelques jeunes gens mêlés à leur petit cercle de société. Puis ce fut
d'un inconnu que son enfant se trouva éprise, de ce Francis Nayrac au
bras duquel la mère la regardait se promener à présent avec une
confiance si émue, presque si reconnaissante, -- et dix petits mois plus
tôt elle ne connaissait ce nom que pour l'avoir entendu mentionner par
la générale de Jardes, qui était une parente éloignée du jeune homme.
C'était aussi chez Mme de Jardes que la présentation avait eu lieu, par
hasard, à une visite d'où Francis était sorti si troublé du charme
d'Henriette, qu'il était retourné le lendemain en parler à sa parente.
Des incidents avaient suivi, d'un ordre bien simple, bien banal, pareils
à tous ceux dont s'accompagne un mariage ainsi commencé sur le subit
enthousiasme d'un garçon lassé de sa solitude, et auquel servent de
complices la secrète sympathie de la jeune fille d'une part, de l'autre
la bienveillance d'une commune amie enchantée de ce rôle
d'intermédiaire. C'est un lieu commun d'observation que toutes les
femmes s'y complaisent, qu'il s'agisse d'un amour légitime ou
illégitime! De nouvelles rencontres plus ou moins adroitement préparées,
le constant et long éloge de Francis fait par Mme de Jardes, la présence
du jeune homme dans tous les endroits où il pouvait s'approcher de Mlle
Scilly sans que personne commentât ses assiduités, un changement plus
marqué dans les manières d'Henriette, si visiblement préoccupée et
bouleversée, -- tels avaient été les ingénus, les naïfs épisodes de ce
petit roman. Chacun représentait pour la mère une émotion profonde, et
une suprême, l'entretien qu'elle s'était décidée enfin à provoquer avec
sa fille. Cette dernière avait avoué le secret nouveau de son coeur,
sans hésiter, mais tremblante comme en ce moment tremblaient au-dessus
du banc de marbre les feuilles d'un frêne pleureur agité doucement par
la faible brise. Elle aimait Francis. Hé quoi! sans rien savoir de lui
davantage? Sans qu'un mot d'entente eût été échangé entre eux? Par
quelle mystérieuse correspondance de sentiments?... Mme Scilly se
rappelait s'être posé ces questions avec effroi dans la nuit qui avait
suivi cet aveu, et devant cette première émotion de sa fille qui n'était
plus à elle seule, elle avait éprouvé une de ces jalousies morales, si
profondes, si passionnées, -- plaies saignantes des plus nobles mères,
et si profondes qu'elles sont impossibles à guérir, sinon par la vue de
la félicité absolue de leur enfant. Oh! Comme la comtesse avait prié
cette nuit-là! Comme elle avait demandé un secours d'en haut qui lui
marquât son devoir! Avec quelle prudence et quel tremblement intérieur,
elle aussi, elle avait, sur le conseil du père Juvigny, le vieux
Dominicain, son directeur, procédé à une enquête comme tous les parents
en ont fait de tous les temps. Hélas! S'il fallait une preuve pour
démontrer combien le sort des plus prudents est dominé par un pouvoir
incompréhensible et ingouvernable, où la trouverait-on mieux que dans
cette incapacité d'un père et d'une mère, même bien vigilants, à
connaître avec exactitude la vie et le caractère de celui qui doit faire
tout le bonheur ou tout le malheur d'une enfant idolâtrée et préservée
pendant des années? Mme Scilly s'adressa de droite, de gauche, dans des
visites qui furent comme les intermèdes comiques de ce drame
sentimental. N'est-ce pas un drame en effet et de l'intérêt le plus
poignant qui se joue dans ces entretiens où d'un mot prononcé à la
légère dépendront deux avenirs dont l'un est si dépourvu de défense? Et
voici le type des réponses obtenues après d'infinis détours de causerie:
-- «M. Nayrac?...» avait dit à la comtesse Mme d'Avançon, la femme de
l'ancien diplomate, «un charmant garçon, avec une très jolie fortune, ce
qui ne gâte rien. Il est resté dix ans dans la carrière, il allait
passer premier secrétaire, et il vient de démissionner comme M.
d'Avançon, à cause de ce gouvernement... C'est dommage...» Et la digne
dame, clouée sur son fauteuil à roulettes par une crise de ses douleurs,
avait continué par une tirade sur l'état de choses actuel, renouvelée de
son mari de qui elle adoptait les moindres idées, quoiqu'elle le
détestât, par une contradiction assez fréquente dans les mauvais
ménages. On se hait du fond du coeur et la force de l'accoutumance est
telle qu'on arrive à se ressembler intellectuellement, quelquefois
physiquement. Par quels procédés la mère la plus habile pourrait-elle,
sans éveiller des défiances, ramener sur la ligne désirée une
conversation qui dévie ainsi? Et elle n'ose plus formuler aucune
question, mais elle calcule que M. d'Avançon essaye d'oublier l'enfer
conjugal en menant à soixante ans la vie de cercle, et qu'il doit
rencontrer Francis Nayrac dans des endroits où la vérité des moeurs se
décèle mieux que dans le monde, et elle parvient, grâce au développement
du plus subtil machiavélisme, à provoquer cette autre déclaration:
-- «Francis Nayrac? un charmant garçon, une très jolie fortune. Je le
vois cette année-ci au petit club. Au moins avec celui-là on peut causer
d'autres sujets que des courses et du tirage à cinq...» Et une
dissertation suit, dans laquelle le plus intransigeant de nos vieux
Beaux s'abandonne à sa colérique envie contre la génération présente. Il
y entremêle de son côté des observations et des idées de sa femme, mais
il oublie complètement Nayrac... À la dixième expérience de ce genre,
force est bien à la pauvre mère de s'avouer que le mieux est encore de
s'en rapporter à ceux qui connaissent son gendre possible depuis
l'enfance, et celle-ci avait fini par échouer chez Mme de Jardes,
laquelle était trop intéressée au bon aboutissement de sa petite
intrigue pour ne pas défendre son cousin. Mais Mme Scilly la savait très
honnête femme et elle avait posé à sa loyauté deux questions qui, pour
elle, étaient les plus angoissantes:
-- «S'il est religieux?...» avait répondu la générale. «Peut-être ne
pratique-t-il pas assidûment. Vous savez, ma chère Louise, les jeunes
gens se laissent aller. Mais qu'il ait des principes excellents, j'en
réponds, d'abord sa démission le prouve, et puis j'ai connu sa pauvre
mère et sa soeur. Elles sont mortes comme deux saintes... Pour l'autre
chose? c'est plus délicat. Vous comprenez qu'il ne m'en a jamais parlé.
Mais je suis sûre d'abord qu'il est libre. C'est un homme d'honneur et
il n'aurait pas pensé à Henriette s'il ne l'était pas. Je suis sûre
aussi qu'il n'a jamais eu de liaison affichée, du moins à Paris. L'écho
m'en serait arrivé. Et comme voici des années qu'il était à
l'étranger...»
Que ces conversations, et d'autres analogues, étaient loin! Cependant
elles ne dataient que du printemps. Encore aujourd'hui et quand elle
repassait en esprit les semaines décisives de juillet qui s'étaient
terminées par les fiançailles de Francis et d'Henriette, Mme Scilly
s'étonnait elle-même de la rapidité avec laquelle avaient marché des
événements dont elle avait toujours pensé qu'ils seraient si lents au
contraire, si compliqués, si réfléchis. Mais elle se sentait faible
depuis bien longtemps, et elle appréhendait avec tant d'anxiété de
laisser sa fille sans protecteur. Elle la voyait, elle qui connaissait
l'histoire entière de ce coeur depuis sa première émotion, sincèrement,
profondément envahie par un amour aussi entier qu'il avait été rapide et
inattendu. Elle savait que chez Henriette les sentiments n'étaient pas
chose d'une heure, et, cet amour une fois déçu, elle tremblait que la
ferveur religieuse de la jeune fille ne la tournât vers quelque autre
résolution. Elle avait tant de fois deviné quel attrait de mystique
asile le couvent exerçait sur cette imagination tendre! Elle croyait
deviner d'autre part dans Francis un homme rare, une irréprochable
vérité de coeur. Quoique bien étrangère aux préoccupations de convenance
mondaine, elle ne pouvait s'empêcher de calculer que ses enfants
auraient tout de suite à eux deux plus de soixante mille francs de
rente. Enfin elle avait dit: «Oui,» et, comme pour donner raison à ses
inquiétudes sur sa propre santé, à peine son consentement était-il
accordé, qu'elle tombait malade. Le médecin, qui avait d'abord parlé
d'un simple refroidissement, diagnostiqua bientôt les plus dangereuses
complications. Elle s'était couchée dans les derniers jours de juillet,
comptant se relever, comme il lui arrivait pour ses rhumes habituels,
vers la fin de la semaine. Elle était encore enfermée au milieu
d'octobre. Les arbres du jardin de l'archevêché, qui avaient si
longtemps tenu compagnie à ses solitudes, étaient tout verts lorsque le
premier frisson de fièvre l'avait secouée. Quand elle put venir jusqu'à
la fenêtre, elle vit que toutes les feuilles étaient touchées par
l'automne, comme elle venait d'être touchée elle-même par la mort. Mais
comment se plaindre de cette maladie qui lui avait permis de juger
définitivement Francis? Quand les docteurs avaient formulé la nécessité
pour elle d'un séjour d'hiver dans le Midi, et le plus lointain, -- le
Caire, Alger, Madère ou Palerme, -- avec quelle délicatesse le jeune
homme avait effacé ses droits devant les nouveaux devoirs que cette
situation créait à sa fiancée! Cette dernière lui avait demandé que le
mariage fût reculé jusqu'au printemps prochain, afin de pouvoir
consacrer ce dernier hiver sans partage à l'entier rétablissement de sa
mère, et il avait mis tant de grâce à y consentir! C'était lui qui avait
conseillé Palerme qu'il connaissait, lui qui était venu préparer un
appartement pour la comtesse, lui qui l'avait installée, puis il était
retourné à Paris pour ne reparaître que rappelé par la malade, et si
dévoué, si scrupuleusement attentif à ne jamais mettre leur amour entre
Henriette et sa mission filiale! Et, par ce beau et clair matin où elle
se sentait renaître, la malade laissait s'épanouir en elle, avec un
espoir de ne pas s'en aller encore, une infinie reconnaissance pour ce
qu'elle avait pu lire dans ce coeur de jeune homme:
-- «Mon Dieu! puissé-je vivre,» se répétait-elle, «et ne les quitter que
plus tard!»
* * * * *
Elle les regardait de nouveau marcher dans l'allée, tandis que les
vertes palmes semblaient s'incliner sur eux pour les protéger, et que le
vent éveillait dans les pins le vague murmure d'un océan endormi. Son
âme s'échappait d'elle pour les suivre, pour leur souhaiter un ciel
intérieur aussi caressant toujours, aussi bleu que celui qui les
enveloppait à cet instant de son lumineux azur. Elle savait, quoiqu'elle
n'entendît pas même le bruit de leurs chères voix, qu'ils l'associaient
de leur côté au charme de cette promenade, et c'était vrai qu'en se
parlant d'eux, ils se parlaient d'elle. Ils la mêlaient si naturellement
à l'avenir dans lequel ils avaient cette confiance enivrée de ceux qui
s'aiment d'un amour permis. Oui, quel rêve ils réalisaient dans ce cadre
de paradis, elle si tendre, si fière, n'ayant connu de la vie que ses
heures pures, lui encore assez jeune pour ne pas craindre de vieillir
avant elle, assez éprouvé par les passions pour savoir le prix de ce
qu'il avait rencontré dans cet être pour lui unique! Et ils causaient,
ou mieux, ils pensaient, ils sentaient tout haut, ne cherchant pas leurs
paroles, mais chaque phrase avait pour eux la secrète, la pénétrante
magie de l'intimité toute prochaine. Rien que le son de leur voix leur
faisait savourer d'avance d'innombrables minutes d'amour, comme en
allant et en venant dans le jardin ils respiraient l'arome de toutes les
fleurs et de tous les feuillages qu'ils ne voyaient pas.
-- «Comme Mme Scilly a déjà changé depuis les huit jours que je suis
ici!» disait-il. «Quand je l'ai retrouvée de nouveau si pâle, si faible,
j'ai été bien troublé... Je venais d'avoir une telle déception en
revoyant Palerme du bateau, toute grise sous une pluie battante.»
-- «C'est vrai,» reprit Henriette en regardant devant elle avec des yeux
où Francis put lire le ressouvenir de cette récente angoisse, «vous
n'avez guère été favorisé pour votre voyage. Après les premiers beaux
jours que nous avions eus, nous étions si tourmentées quand nous
voyions, par nos fenêtres, la mer si mauvaise avec ses énormes vagues...
Maman et moi nous ne nous disions rien, mais je savais que nous avions
la même idée. Elle était encore trop souffrante. C'est cette inquiétude
qui l'avait rendue plus malade la veille de votre arrivée... Elle est si
sensible et elle vous aime tant...»
-- «Chère mère,» dit le jeune homme en serrant le bras de la jeune
fille.
-- «Si seulement nous avions su où vous envoyer une dépêche à Naples,»
continua-t-elle. «Quand on nous a remis la vôtre, j'ai eu un éclair
d'espoir que vous reculiez votre départ à cause de la tempête... J'avais
bien envie de vous revoir cependant... C'était neuf heures. Vous étiez
en mer. Que le vent de cette nuit-là m'a paru terrible! Je l'écoutais et
je priais... Je pensais aussi à ma pauvre maman et à ce qu'elle a dû
éprouver pendant cette affreuse guerre...»
-- «Oubliez cela,» dit-il en l'interrompant. Il avait si peur qu'elle
n'évoquât des souvenirs d'enfance demeurés vivaces en elle et qui lui
mettaient toujours un tremblement mouillé au bord des paupières. --
«Oui,» insistait-il, «oubliez cela, comme je vous promets que nous
ferons oublier à votre mère tous ses chagrins, les lointains et les
récents, les grands et les petits... Si elle m'aime un peu, vous savez
que moi je l'aime beaucoup. Je lui garde une telle reconnaissance de
vous avoir faite celle que vous êtes... Je l'aurais trouvée hostile à
notre mariage que je la lui vouerais encore, cette reconnaissance, rien
que pour avoir rencontré en vous ce que j'y ai rencontré, la vivante
preuve que les rêves les plus beaux de la jeunesse ne mentent pas
toujours...»
-- «Taisez-vous,» interrompit-elle à son tour en rougissant, et elle lui
mit sur la bouche sa main demeurée libre qu'il baisa à travers le gant,
«vous allez recommencer de me flatter, ce qui n'est pas bien, et vous
oubliez de regarder ces beaux pins d'Italie dont j'aime tant la
silhouette et ce sombre bouquet que font leurs branches là-haut, ce _bel
vaso_, comme nous disait le jardinier qui m'a montré la villa le premier
jour. Est-ce assez cela et comme ils sont ingénument artistes, dans cet
étrange pays!... Mais la Sicile est trop loin. Si nous pouvions trouver
l'année prochaine, pour y passer l'hiver, une propriété qui eût un parc,
avec des arbres comme ceux-ci et cette lumière, mais plus près de Paris,
pour que le voyage fût moins fatigant, en Provence ou sur la côte de
Gênes!...»
-- «Je vous ai promis de m'arrêter là quand je retournerai en France et
de chercher,» repartit Nayrac. «Je suis si heureux que vous aimiez la
même espèce de nature que moi et de la même façon... Mais avez-vous
remarqué, l'autre jour encore, au Musée, quand je me suis arrêté devant
l'Hercule qui tue la pauvre Amazone, et sans que vous m'en eussiez
parlé, comme nous avons ainsi les mêmes goûts en toutes choses, si
instinctivement?»
-- «C'est encore vrai,» dit Henriette, «les mêmes, tout à fait les
mêmes... Mais je le savais si bien dès le premier jour que je vous ai
vu...»
-- «Et à quoi?» demanda-t-il.
-- «Est-ce qu'on se rend compte?» fit la jeune fille. «Mais j'étais
sûre, quand je suis venue dans ce jardin pour la première fois, que vous
le préféreriez à tous les autres... Je n'ai pas lu beaucoup et je ne
suis qu'une ignorante. Je suis certaine que du premier coup je saurais
d'un livre si vous l'aimerez...»
-- «C'est si pénible,» reprit-il, a lorsque entre deux êtres il n'y a
pas cette harmonie, cet intime accord... Au lieu qu'il m'est si doux de
penser que vous êtes ma femme, vraiment ma femme, vous comprenez, un
coeur fait justement à la ressemblance de mon coeur...»
-- «Et vous mon fiancé,» répondit-elle à mi-voix, «mon cher fiancé...»