Avant neuf heures, Kerjean faisait les cent pas dans l'avenue
Velasquez. Sans être aperçu lui-même, il la vit descendre de son
automobile.
Guillaume suivait étroitement la ligne charmante de son corps, de ses
mouvements, l'or ensoleillé des cheveux lourds, la lueur rose du teint
fragile, le rouge vivant et charnu des lèvres...
Il se demanda si Phyllis avait embelli? Il lui semblait ne se l'être
jamais rappelée aussi fine, aussi jolie qu'elle lui apparaissait à
cette minute, dans la lumière de ce matin de mai.
Phyllis eut un petit cri de surprise. Une rougeur violente, profonde,
avait envahi la délicate suavité de son teint.
Il prit son bras et l'entraîna sous les platanes.
Phyllis voyait, barrant le front volontaire, coupant le sourcil,
effleurant la paupière, la petite blessure à peine cicatrisée... Elle
l'avait vue tout de suite, du premier regard... Elle eût aimé y poser
ses lèvres... Mais elle pensait à dissimuler cette émotion.
Elle attendit de pouvoir affermir sa voix:
-- C'est fini, cette petite blessure? Jacqueline m'a dit que vous aviez
eu un accident...
-- Oui, c'est fini, acquiesça Guillaume, c'était d'ailleurs peu de
chose.
Mais il s'étonnait un peu douloureusement que Phyllis prît avec
philosophie une aventure qui, somme toute, eût pu lui coûter la vie. Et
quand, de la même manière flegmatique, elle s'informa des circonstances
de l'accident, il répondit d'assez mauvais grâce. Alors elle se tut.
Ce n'était pas ainsi qu'il avait imaginé leur rencontre. Il prit sa
main:
-- Qu'y a-t-il, Phyllis, qu'avez-vous?
Il la regardait, sans quitter sa main.
-- Je ne sais pas, Guillaume... je ne puis vous l'expliquer... Nous
sommes restés trop longtemps séparés... Cela m'intimide... Il me semble
que je ne vous retrouve plus tout à fait le même, vous non plus...
Guillaume se sentit affreusement triste de se séparer de Phyllis ainsi.
Il eut envie de l'embrasser pour lui dire adieu...
Ils n'étaient plus qu'à quinze mètres de la maison de Jacqueline.
Phyllis tendit une main que Guillaume serra sans la garder.
Ils ne convinrent d'aucun revoir. Ils étaient tristes et mécontents
l'un de l'autre.
V
Phyllis soupira:
-- Je me sens toute seule... J'ai comme une inquiétude quand je ne sais
pas où il est...
Elle semblait triste et lasse. Elle demeura seule un instant dans le
petit salon, puis, incapable de fixer son esprit, elle gagna sa chambre.
La femme de chambre entra, apportant une lettre.
L'enveloppe contenait une lettre écrite de la main de Guillaume, pour
qu'elle fût remise à Mlle Albin; puis une seconde enveloppe plus
petite, cachetée: "Pour Phyllis. En cas d'accident."
Jacqueline lut la lettre qui lui était destinée.
"Ma chère Jacqueline,
"Quand mon message vous parviendra, nous roulerons déjà vers la Côte
d'Azur, en attendant que l'heure sonne de nous envoler vers la Corse.
"J'ai tout espoir de réussir. Néanmoins, c'est avec l'inconnu qu'on est
appelé à lutter. Bref, l'hypothèse d'une défaite aussi doit être
envisagée... avec toutes ses éventualités, même les pires.
"Si quelque chose m'arrivait, si je ne devais pas revenir, vous voudrez
bien remettre à Phyllis cette lettre écrite pour elle et qui lui dit ma
grande tendresse.
"De tout mon coeur,
"Guillaume Kerjean."