Le Circuit de France bouclé, pour la gloire de la maison Patain,
Kerjean fit seul un voyage dont Phyllis ignora la raison précise. Elle
resta dix jours sans recevoir le moindre message.
Enfin, un mot arriva. Guillaume était de retour depuis plusieurs jours
déjà; il travaillait comme un forcené. Il renonçait pour l'instant à
venir voir Phyllis rue de Lisbonne et la priait instamment de ne point
se montrer rue Boursault. La manière d'agir de ces jeunes gens qui,
tous les deux à Paris, continuaient de vivre séparés, paraîtrait
étrange.
Il ajoutait: "Je serais heureux d'avoir de vos nouvelles, petite Phyl,
j'ai besoin d'entendre parler de vous. Jacqueline...".
Phyllis s'écria:
-- Votre visite à Guillaume me fera plaisir. Je serai un peu mieux
renseignée. Il me tient à l'écart de sa vie...
...Anaïk avait fait entrer Mlle Albin dans le salon. Guillaume vint
presque aussitôt, avec une sorte de hâte. Un léger pansement barrait le
front. Il prévint la question:
-- Oh! rien du tout... J'ai cassé du bois... pour la première fois de
ma vie... L'accident est tout à fait étranger à mon nouvel engin,
heureusement!... Dites-moi vite... Phyllis?
Jacqueline parla de Phyllis. Phyllis était bien portante, et, comme de
coutume, affectueuse, gentille... Elle s'était beaucoup intéressée au
circuit... Elle s'était un peu fâchée en apprenant qu'il ne viendrait
pas la voir...
Guillaume paraissait déçu. Il se tut un moment. Puis il s'anima:
-- Oh! je vis dans l'ivresse de la réussite!... Et ce moteur
extraordinaire, ce moteur puissant, capable d'affronter tous les temps,
de résister à toutes les rafales, de permettre toutes les altitudes et
toutes les vitesses, je l'ai trouvé... Patain exulte! Mais maintenant,
il faut qu'avec son moteur, quelque chose soit fait qui ait l'air d'une
prouesse...
-- Et que ferez-vous?
-- Rien de très difficile... Nice-Ajaccio avec un passager... 250
kilomètres en deux heures... sans bateau... Voyez-vous un bateau qui
nous suivrait à 125 à l'heure!...
Kerjean regarda fixement la jeune femme.
-- Jacqueline, s'écria-t-il, n'allez pas parler de ces futurs exploits
à ma petite Phyl, au moins!... Pauvre mignonne!... Elle avait toujours
peur qu'un accident ne m'arrivât...
Guillaume se tut, puis soudain, avec un grand effort et d'une voix
changée, il demanda:
-- Est-ce que vous croyez qu'elle a du chagrin?
-- Je ne sais. Elle accepte sans révolte, ce qu'elle juge nécessaire...
tout en regrettant vivement, je crois, cette vie à deux, cette vie
fraternelle qui lui était douce... Un moment, il rêva, puis il dit:
-- Ce mariage fut une aberration... Phyllis ne pouvait être heureuse
avec moi...
-- Mon cher Guillaume, je le vois bien, vous souffrez... mais alors,
pourquoi?
Il haussa les épaules.
-- Est-ce que je pouvais accepter cette fortune... moi?... il y a là
une question d'orgueil, de dignité qui ne se discute même pas... Pauvre
petite Phyl, elle a du chagrin aussi maintenant... Jacqueline, il y a
des heures où je ne sais plus très bien où est la vérité...
Guillaume prit la main de la jeune femme:
-- Au revoir, mon amie... et, rappelez-vous que Phyllis doit tout
ignorer.
...Phyllis l'attendait, questionneuse:
-- Vite, vite, racontez, Jacqueline.
Guillaume avait beaucoup parlé de Phyllis. Il travaillait beaucoup. Sa
découverte donnait des résultats inespérés.
Que pouvait-elle raconter d'autre, puisqu'elle ne devait rien dire de
l'essai projeté.
-- Comme vous répondez drôlement, Jacqueline! murmura Phyllis... Il
n'est pas malade?...
-- Il va bien, mais il a eu un petit accident.
Un cri éclata:
-- Il est blessé!
-- Mais non, pas blessé... une simple coupure au front... presque rien,
je n'aurais pas dû vous le dire...
Phyllis était blême et voulait aller près de Guillaume, ce soir, tout
de suite...
Un peu calmée, elle écrivit:
"Mon grand ami. Je serai demain matin à neuf heures au Parc Monceau...
Venez m'y trouver... Je veux vous voir... Si je ne vous vois pas, je
ferai une sottise.
"Très affectueusement,
"Votre petite Phyl."