Celle du Tasîli des Azdjer ou plateau des Igharghâren, avec le Γίργυρις
ou Γίργιρι.
Mais avant de demander aux documents grecs et romains plus qu’on ne doit
attendre d’eux, je tiens à faire une autre constatation importante, en
remontant du présent au passé.
Aujourd’hui, deux confédérations politiques, composées de tribus
diverses, occupent le _Mons ater_ des Romains, et, entre les deux, est
une grande tribu de marabouts, aussi nombreuse, et occupant autant
d’espace que leurs voisins de l’Est et de l’Ouest.
Nous savons par Ebn-Khaldoûn et par la _Note sur les origines_ de
Brahîm-Ould-Sîdi que ces trois grandes fractions des Touâreg du Nord
n’occupaient pas le _Mons ater_ à l’époque romaine, et qu’avant leur
dernier mouvement de migration elles portaient d’autres noms qu’elles
ont échangés contre celui des contrées nouvelles qu’elles ont
définitivement adoptées pour leur patrie.
Ainsi, les Kêl-Ahamellen se sont transfigurés en _Kêl-Ahaggâr_, gens du
Ahaggâr, comme leurs devanciers, de l’époque romaine, s’étaient appelés
_Æzaræ_, _Uzzaræ_, _Suggaræ_[133], suivant les époques et la manière de
prononcer les noms d’une langue étrangère, et aussi suivant la pureté ou
la corruption des textes.
De même les _Ioûrâghen_, des environs de Timbouktou, sont devenus les
_Kêl-Azdjer_, pour perpétuer jusqu’à nous le souvenir des _Astacuri_,
Αστακοῦροι, de la Gorge Garamantique ;
De même encore les marabouts d’Es-Soûk, anciennement _Kêl-es-Soûk_, ont
pris le nom d’_Ifôghas_, afin qu’on ne perde pas le souvenir des
_Ifuraces_ de Corippus.
Maintenant, étant connu le massif occupé par les Touâreg du Nord, est il
nécessaire de torturer les textes pour retrouver les noms des anciens et
faire justice des doubles emplois de leurs nomenclatures ?
Non.
S’agit-il de noms généraux de races ?
On n’est pas étonné de voir, pêle-mêle, des Libyens, des Mélano-Gétules,
des Éthiopiens rouges et noirs, en un point de contact, alors contesté
et disputé, entre les descendants de Sem et de Cham. Suivant les chances
heureuses ou malheureuses de la fortune, on trouvera les uns ou les
autres tantôt au Sud, tantôt au Nord du tropique du Cancer, mais on peut
être assuré que, dans les moments d’armistice, les hommes de race noire
prendront position dans les bas fonds, où la fertilité est plus grande,
et les hommes de race blanche sur les hauteurs, là où la salubrité
convient mieux à leur tempérament.
S’agit-il de noms particuliers de tribus, que les anciens appelaient des
Nations ?
D’abord, pour retrouver leurs anciens campements, on a désormais une
base géodésique : naturellement les _Thalæ_, qui avaient pris le nom de
leur montagne, se mettront au lieu et place des _Kêl-Ohât_, tribu serve
du versant Ouest du Ahaggâr qui, eux, par un retour des choses d’ici-
bas, ont ajouté leur nom propre à celui de la montagne pour en faire
_Tâhela-Ohât_. De même les _Noubæ_, les _Nigritæ_, les _Asaracæ_,
reprendront leur ancienne position, les premiers autour de la saline
d’Amadghôr, les seconds sur les rives de l’Igharghar, les troisièmes
dans la Gorge d’Ouarâret.
Puis, autour des territoires de ces anciennes tribus, aujourd’hui
retrouvés, viendront se ranger comme autant de satellites, et dans
l’orientation donnée par Ptolémée, toutes les autres tribus dont il nous
transmet les noms.
On préviendra toute erreur en assignant comme campements probables à ces
dernières tribus les points du territoire actuel des Touâreg les plus
riches en eau et en pâturages, car, dans tout le Sahara, hier comme
aujourd’hui, ces points exceptionnels ont toujours été des lieux
d’élection pour l’habitation de l’homme.
Maintenant, si, ce placement de détail opéré, nous voulons constituer
des groupes généraux, d’après la circonscription territoriale habitée,
nous aurons des _Uzzaræ_, des _Suggaræ_, dans lesquels seront compris
les _Thalæ et leurs voisins_ ; des _Ifuracæ_ qui engloberont les
_Nigritæ_, les _Noubæ et autres_ ; enfin des _Astacuræ_, avec leurs
subdivisions, comme nous avons aujourd’hui des _Kêl-Ahaggâr_, des
_Ifôghas_, des _Kêl-Azdjer_ embrassant, sous ces dénominations
générales, des tribus nobles et serves, des tribus à sang blanc et à
sang noir, sans compter les mélanges, et des tribus de race arabe, de
race berbère et de race éthiopienne.
Dans les circonscriptions territoriales modernes, nous retrouvons donc,
comme dans les anciennes, des _Mélano-Gétules_, des _Libyens_, des
_Libo-Égyptiens_, des _Éthiopiens blancs, rouges et autres_, suivant
l’origine éthnographique des populations ou la variété des langues
qu’elles parlaient, mais dont la nomenclature fait double emploi avec
celle qui a pour base la division du territoire ou les confédérations
politiques de groupes.
S’agit-il de noms de lieux ?
L’identification d’un grand nombre est certaine, notamment pour les
montagnes et les fleuves.
Si je sors de la limite de mon exploration, le Daradus et le Rufus-
Campus, dont on retrouve les noms anciens dans la synonymie moderne,
viennent, comme de nouveaux jalons, servir de guide dans le placement
des tribus.
Les nouvelles conquêtes de la géographie nous ont donc, enfin, affranchi
des erreurs de longitude et de latitude de Ptolémée. C’est là un point
capital.
De l’orographie je passe à l’hydrographie.
_Des Niger de la Libye._
Je dois rappeler au lecteur qu’en langue libyque, berbère ou temâhaq, le
radical _ghar_, _gher_, _ghir_, _ghor_, signifie _eau qui coule_, sans
distinction entre l’eau superficielle ou souterraine, et par extension
BASSIN HYDROGRAPHIQUE.
Je dois ajouter aussi que, dans tout le Nord du continent africain, le
mot _Nîl_ est employé pour désigner tous les grands fleuves ; enfin que,
depuis la plus haute antiquité, les indigènes ont toujours considéré les
grandes rivières de leur pays comme étant autant de sources du Nîl
d’Égypte.
La description des Niger de la Libye, par Pline et Ptolémée, n’étant que
la reproduction des dires des indigènes de leur époque, on doit tenir
compte de ces manières de voir les choses, si l’on veut comprendre leurs
récits.
Pline connaît deux grandes rivières dans la Libye :
Le _Nigris_ ou _Niger_, dans l’Est ; le _Ger_ ou _Gir_ dans l’Ouest.
Sa description du Niger est empruntée aux _Libyques_ du roi Juba, celle
du Ger aux _Mémoires_ de Suetonius Paulinus, ouvrages aujourd’hui
perdus.
Ptolémée est plus explicite : il n’y a, dit-il, que deux grandes
rivières dans l’intérieur du pays : le Ghèr (Γείρ) et le Nighèr
(Νίγειρ)[134] ;
Le Ghèr, à l’Est, aboutissant d’un côté au Mont Usargala et de l’autre à
la Gorge Garamantique ;
Le Nighèr, à l’Ouest, aboutissant d’un côté au Mont Mandrus et de
l’autre au Mont Thala.
En apparence, Pline et Ptolémée ne sont d’accord ni sur les noms ni sur
la situation respective de chacune de leurs deux rivières, mais, si on
fait abstraction de la différence des noms, identiques d’ailleurs entre
eux, pour ne tenir compte que des détails de leurs descriptions, on
reconnaît que l’un et l’autre ont voulu parler des mêmes bassins.
Le Nigris ou Niger de Pline, comme le Ghèr de Ptolémée, prend sa source,
au Nord, dans la région orientale de l’Atlas, et se dirige au Sud, vers
la partie orientale du _Mons ater_, pour aller séparer la Libye de
l’Éthiopie ;
Tous deux traversent deux lacs dont les noms sont différents, il est
vrai, mais tous deux placés aux mêmes étages du bassin :
Les premiers, _Nilis_ de l’un, Τας χελωνιδας de l’autre, dans les bas-
fonds de l’Ouâd-Rîgh ;
Les seconds, _Nigris_ dans Pline, Νούβα dans Ptolémée, sur la ligne de
partage des eaux de l’Océan et de la Méditerranée ;
L’un comme l’autre, absorbés par les sables qu’ils traversent,
disparaissent pour réapparaître et disparaître encore.
Je ne poursuivrai pas plus loin ces comparaisons, j’aime mieux expliquer
comment le radical libyque _gher_, qui suivant les dialectes s’écrit et
se prononce aussi _ger_, _guir_, _djir_, _rîgh_, s’est transformé sous
la plume de Pline, de Ptolémée ou de leurs copistes, en _Niger_ ou
Νίγειρ.
La démonstration est facile.
Dans certains dialectes libyques, un i préfixe est souvent ajouté au
radical ; exemples : _i Gharghar_, _i Ahaggâren_. Ainsi _ger_ et γείρ
sont d’abord devenus _i Ger_ et ί Γειρ.
Puis, souvent une N, conjonction, lie le mot qui précède au mot qui
suit ; exemples : _Atakôr-N-Ahaggâr_, _Adehî-N-Ouaran_, _Afara-N-
Wechcheran_. Ainsi _i Ger_ et ί Γειρ sont devenus _N-Iger_ et Ν-Ιγειρ,
et par abréviation on aura écrit _Niger_ et Νίγειρ, en retranchant le
trait d’union.
Enfin, dans la langue berbère, beaucoup de noms géographiques sont
précédés du technique _In_, qui signifie _endroit de_ ; exemple : _In-
Gher_ ou _In-Ghar_, _endroit de l’eau_, noms que portent un point de la
vallée des Igharghâren et un village du Touât. Souvent, même
aujourd’hui, et c’est ce que j’ai fait, on écrit _Ingher_ et _Inghar_,
sans trait séparatif. Entre _Ingher_ et Νίγειρ ou _Niger_, la seule
différence consiste dans le déplacement d’une lettre, faute _qu’un
copiste_ aura bien pu commettre.
La signification latine du mot _Niger_, correspondant à la couleur des
habitants, a dû contribuer à la propagation de l’erreur.
En Algérie, nous inventons aujourd’hui encore de semblables
assimilations.
Quelle que soit la version adoptée, on se rend compte désormais comment
les Grecs ont donné indistinctement les noms de ποταμος-ν-ίΓειρ ou
ποταμος Γείρ, ou ποταμος Νίγειρ, et les Romains ceux de _flumen-n-iGer_
ou _flumen Ger_ ou _flumen Niger_ à tout endroit du territoire libyque
où il y avait de l’eau, sans faire attention que ποταμος et _flumen_
étaient synonymes de _Niger_ ou _Ger_.
Comment les Grecs et les Romains auraient-ils évité ces erreurs, quand
nous, Français, éclairés sur toutes ces questions beaucoup mieux qu’on
ne pouvait l’être dans l’antiquité, nous sommes forcés, pour être
compris, d’écrire chaque jour : le bassin de l’Ouâd-Rîgh, la rivière de
l’Ouâd-Igharghar, le plateau du Tasîli, la montagne du Djebel-Adrâr, la
fontaine d’’Aïn-Thâla ?
Les Arabes et les Turcs se rendent aussi coupables de pareils pléonasmes
dans leurs nomenclatures géographiques. La responsabilité en incombe à
l’ignorance des masses.
Sans doute, les hommes de science ont tort de ne pas s’affranchir des
lois que leur imposent ceux qui ne savent pas. Mais quel but se propose-
t-on en écrivant ? Éclairer. Et pour éclairer, il faut d’abord être
compris.
M. le commandant Hanoteau a pu intituler _Grammaire temâchek’_ son étude
sur la langue que parlent les Touâreg et donner le nom d’Imôcharh aux
peuples qui la parlent, parce que tous ceux qui doivent lire son livre
savent préalablement quelle est la valeur des termes dont il se sert. Si
j’avais intitulé ce livre : _Imôhagh_, au lieu de _Touâreg du Nord_,
aucun de ceux auxquels il est destiné n’aurait su de qui je veux parler.
Mais je dois revenir aux Niger.
Les géographes du moyen âge n’ont donc pas commis une erreur en donnant
le nom berbère de Niger au grand fleuve du Soûdân occidental, en tant
que la signification de ce nom est restreinte à celle de : _eau qui
coule, fleuve_, cette désignation n’ayant pas plus de valeur que celle
de : _Nîl des noirs_. Mais ils se sont grossièrement trompés, si,
induits en erreur par la latitude de Ptolémée, ainsi que l’a
victorieusement démontré M. Vivien de Saint-Martin, ils ont cru
retrouver dans le fleuve de Timbouktou l’un des Niger de la Libye.
Ce point acquis aux débats, j’ai à démontrer que, pour les anciens, les
mots _Niger_ ou _Ger_ signifiaient moins un fleuve qu’un bassin
hydrographique.
J’en trouve la preuve dans les textes mêmes de Pline et de Ptolémée.
Pline (L. V, 10) nous donne, d’après le roi Juba, un exemple bien
remarquable du peu de respect des indigènes de son temps pour les lois
physiques de la circulation des eaux. Son Niger naît dans une montagne
de la Mauritanie, probablement le Djebel-’Amoûr des modernes ; de là, il
descend dans un bas-fonds, où il forme le lac Nilis, comme l’Ouâd-Djedî,
auquel il est assimilé dans cette partie de son cours, va se perdre dans
le Chott-Melghîgh. Mais, du lac Nilis, au lieu d’aller déverser ses eaux
à la mer, au golfe de Gâbès, comme l’exige le sens attaché au mot
_flumen_, son fleuve, devenu, dans son imagination, une des têtes du Nil
d’Égypte, va gravir des pentes de 1,000 à 1,500 mètres environ, à
l’inverse du cours de l’Igharghar, mais, comme lui, à travers de
nouvelles lagunes et des masses de sables qui se succèdent et
l’absorbent, pour arriver au sommet du massif des Touâreg, où il sépare
l’Afrique de l’Éthiopie. « _Là, sans doute_, ajoute Pline, d’après le
roi Juba, _jaillissant de cette source qu’on a nommée Nigris, il
s’élance..._, » probablement au-dessus du point de partage des eaux !!!
Pline n’ose pas l’écrire, mais il le laisse deviner, car son fleuve,
jusque-là renfermé dans le bassin libyen de la Méditerranée, va passer
dans le bassin éthiopien de l’Océan, « sous le nom d’_Astapus_, pour
séparer, par le milieu, le pays des Éthiopiens. _Astapus medios Æthiopas
secat_. »
Cette description, contraire aux lois naturelles, si le mot _Niger_ est
restreint à la signification de _fleuve_, devient, au contraire, d’une
exactitude remarquable, si l’on généralise le sens de ce mot en le
considérant comme l’équivalent du mot _bassin_ dans nos langues
modernes.
En effet, non-seulement la description du Niger de Pline est conforme à
celle de l’Igharghar, que j’ai faite dans le livre Ier de cet ouvrage ;
non-seulement la communauté des origines de l’Igharghar et du
Tâfasâsset, symbolisée dans la source que Pline nomme _Nigris_, est une
réalité incontestable, mais encore l’_Astapus_[135] sépare par le milieu
les peuplades éthiopiennes, comme le Tâfasâsset isole les Touâreg d’Aïr
des Touâreg Aouélimmiden.
Le Niger de Pline est donc un bassin et non un fleuve.
Ptolémée appuie d’une autorité indiscutable la nouvelle interprétation
donnée au mot Niger.
Ses deux Niger, celui de l’Est comme celui de l’Ouest, marchent du Nord
au Sud, à la façon des siphons. Nés tous deux dans l’Atlas, par des
altitudes de 700 à 1,000 mètres, ils descendent dans des bas-fonds de 90
à 200 mètres, au maximum, et viennent aboutir, en remontant dans le
massif des Touâreg, à une altitude de plus de 700 mètres pour la Gorge
Garamantique, et de 1,000 à 1,200 pour le Mont Thala.
Cette constitution n’est pas celle des rivières ou des fleuves, dans le
sens ordinaire des mots _flumen_ et ποταμος, mais celle des _bassins_ de
tous les cours d’eau.
Pline et Ptolémée, en traduisant les récits des indigènes, par
l’intermédiaire d’interprètes illettrés, n’ont pas compris le sens du
mot libyque _Niger_ ; nous, nous devons lui restituer sa véritable
signification, autrement, il est impossible de faire l’application des
récits des anciens auteurs aux lieux tels que nous les retrouvons
aujourd’hui.
Maintenant abordons la délimitation des bassins des deux Niger de la
Libye et indiquons les noms de la nomenclature grecque et romaine, qu’on
peut, avec autorité, identifier avec ceux de la nomenclature moderne.
_Niger oriental._
Dans l’état actuel de nos connaissances géographiques, les limites du
bassin du Niger oriental de la Libye peuvent être déterminées, sinon
mathématiquement, du moins très-approximativement.
Au Sud, les points culminants du Ahaggâr, de la plaine d’Amadghôr, du
plateau dit le Tasîli des Azdjer, de l’Akâkoûs, de l’Amsâk et de la
forêt de gommiers séparative du désert de Tâyta et de l’Ouâdi-Lajâl,
jalonnent une longue ligne de partage d’eau entre le bassin éthiopien de
l’Astapus (Tâfasâsset moderne) et le bassin libyen du Niger oriental
(l’Igharghar des Touâreg).
A l’Est, une ligne droite, de la tête occidentale de l’Ouâdi-Lajâl à
Gâbès, par le _caput saxi_ de la Hamâda-el-Homra et les sommets du
Djebel-Douîrât, marque aussi exactement que possible un second partage
d’eau, peu caractérisé, il est vrai, sur sa plus grande étendue, entre
la Hamâda-el-Homra et les dunes de l’’Erg, sorte d’éponge qui rend
souterrainement au principal thalweg du bassin, l’Igharghar, les eaux
qu’elles ont absorbées.
Au Nord, le versant méridional de la chaîne atlantique, de Gâbès au
Djebel-’Amoûr, l’Aurès compris, ferme le bassin de ce côté, d’une
manière plus accentuée, à raison de son imposant relief.
A l’Ouest, la limite séparative du Niger oriental avec le Niger
occidental, peu caractérisée dans le Sahara algérien, où elle est
d’ailleurs bien connue, se relève dans le Sud, où le Bâten de Tâdemâyt,
l’Ifettesen du Mouydîr ainsi que le Tîfedest et l’Atakôr du Ahaggâr, lui
donnent des points de partage d’eau nettement définis.
Dans ces limites, l’étendue du bassin oriental embrasse près de 20
degrés, du Nord au Sud, et 16 de l’Est à l’Ouest, et comprend,
indépendamment de l’Igharghar, aboutissant de tous les affluents :
d’abord les _igharghâren_ de sa tête orientale, puis les _ouâdi_ de sa
tête occidentale, qui descendent du Ahaggâr, du Mouydîr et de la plaine
d’Amadghôr, enfin l’Ouâd-Mîya, l’Ouâd-Mezâb, l’Ouâd-Nesâ, l’Ouâd-Djedî,
plus les nombreux torrents du versant Sud de l’Aurès.
De cet immense réseau de gouttières d’écoulement des eaux qui, toutes,
venaient aboutir aux lagunes du Rîgh, d’Ouarglâ et du Melghîgh, et, de
là, déversaient leur trop-plein dans le golfe de Gâbès par les Chott du
Djerîd et du Nefzâoua, les anciens ne connaissaient, en réalité, que
fort peu de chose ; du moins, ce qu’ils nous en ont transmis laisse
beaucoup à désirer :
Une dizaine de noms de centres d’habitation fixe de l’homme pour
représenter les districts formés par huit groupes d’oasis : les Qeçoûr
de l’’Amoûr, le Mezâb, les Zibân, Ouarglâ avec son annexe d’El-Golêa’a,
le Rîgh, le Soûf, le Djerîd et le Nefzâoua, districts qui alors devaient
être très-peuplés, car l’occupation romaine, étendue jusqu’à la limite
de ces oasis, n’aurait pas eu sa raison d’être sans de nombreux
indigènes à dominer au Sud ;
Quelques noms de tribus nomades, parmi lesquels des doubles emplois,
pour occuper l’espace que les Larba’a, les Cha’anba, les Oulâd-Bâ-
Hammou, les Kêl-Ahaggâr, les Ifôghas, les Kêl-Azdjer, les Rouâgha, les
’Arab du Zibân, les Souâfa, les Ourghamma et autres, couvrent de leurs
campements ;
Quelques noms généraux ou particuliers de montagnes, au lieu de milliers
que nous connaissons aujourd’hui d’une manière certaine ;
Quelques détails sur les bas-fonds, sur les sables, sur le cours
souterrain des eaux, sur les plantes et les animaux exceptionnels de
cette contrée qui, heureusement, sont très-exacts, quoique leur mention
repose sur l’erreur qui attribuait à cette partie de la Libye l’honneur
d’appartenir au bassin du Nîl d’Égypte ;
Enfin des noms de lacs et celui du bassin dans son ensemble complètent
tout ce que les anciens, Grecs et Romains, y compris le très-savant roi
Juba, nous ont transmis sur une contrée d’autant plus intéressante pour
eux, qu’ils lui attribuaient un rôle fabuleux.
La comparaison des noms de villes, de montagnes, de rivières, de lacs,
de tribus, donnés par les nomenclatures anciennes, avec ceux beaucoup
plus considérables de la nomenclature moderne, autorise, d’une manière
certaine, les identifications suivantes :
La ville de _Cydamus_ avec Ghadâmès ;
L’_Oppidum Rapsa_ avec Rhât, reconstruite par les Kêl-Rhâfsa ;
_Agar Selnepte_ avec Nafta ;
_Tysurus_ avec Tôzer ;
_Capsa_ avec Gafça ;
_Tacape_ avec Gâbès ;
Le _Mons ater_ avec le massif des Touâreg, Tasîli et Ahaggâr compris ;
Le Φαραγξ Γαραμαντικη avec l’Aghelâd d’Ouarâret ;
Le pays des _Astacuri_ avec celui des Azdjer ;
Celui des _Ifuraces_ avec le territoire des Ifôghas ;
Le mont des _Suggar_, des _Uzzar_, des _Æzar_, avec la patrie actuelle
des Ahaggâr ou Hoggâr ;
Le mont Γίργιρι avec le Tasîli du Nord, dans lequel naissent de nombreux
_igharghâren_ ;
L’_Aurasius_ avec la chaîne de l’Aurès ;
Le _Niger_ avec l’Igharghar ;
L’_Astapus_ avec le Tâfasâsset ;
Le lac _Nigris_ avec les lacs de Mîherô ;
Le lac _Nouba_ avec la Sebkha ou saline d’Amadghôr ;
Le _lac de Libye_ ou _Palus Chelonides_ avec le Chott-Melghîgh ;
Le _lac Pallas_ avec le Chott-el-Djerîd ;
Le _lac Triton_ avec le Chott du Nefzâoua ;
L’_ile de Phla_ avec l’oasis du Nefzâoua.
Toutes ces identifications sont justifiées ou par la similitude des
noms, ou par des rapports de position, ou par des détails qui excluent
toute incertitude.
Ptolémée cite dix noms de villes dans le bassin du Gir, savoir :
Au Sud, Gira, métropole, Γείρα μητρόπλις,
Au Nord, Thykimath, Θυκιμαθ,
— Ghéoua, Γηούα,
— Badiath, Βαδιάθ,
— Iskhérî, Ισχερεῖ,
— Toucroumouda, Τσυκρούμουδα,
— Thoûspa, Θοῦσπα,
— Artaghîra, Αρτάγειρα,
— Rhoubounê, Ρουβούνη,
— Lynxama, Δύγξαμα.
Je néglige les longitudes et les latitudes, qui ne peuvent qu’induire en
erreur.
M. Vivien de Saint-Martin constate avec raison que Thykimath, Ghéoua,
Iskhérî, s’échelonnent sur la rive Nord du Gir, comme Tadjemout,
Laghouât et Biskra sur la rive gauche de l’Ouâd-Djedî.
L’assimilation de Gira, métropole, avec Guerâra, admise sous réserve par
M. Vivien de Saint-Martin, me paraîtrait plus heureuse avec Tougourt,
car cette ville est encore la ville principale de la contrée, tandis que
Guerâra située hors centre, dans un pays aride, sans voies de
communication, n’a jamais pu être une métropole.
D’ailleurs, d’après les chroniques de cette ville qui m’ont été
communiquées, Guerâra a été fondée par les Benî-Mezâb, en l’année 1589
de notre ère.
Les détails que Pline (Liv. V, 10) donne d’après Juba, sur les
intermittences du cours de son Niger, sur les animaux qu’il nourrit, sur
les plantes spontanées de ses rives, sur ses débordements correspondant
avec les crues du Nîl, non-seulement sont plus exacts, mais suffiraient
à eux seuls pour justifier son identification avec l’Igharghar.
« Sorti du lac Nilis, dit Pline, le fleuve s’indigne de couler à travers
des lieux sablonneux et arides et il se cache pendant un trajet de
quelques jours de marche ; puis traversant un plus grand lac dans la
Massæsylie, portion de la Mauritanie Césaréenne, il s’élance et jette
pour ainsi dire un regard sur les sociétés humaines ; la présence des
mêmes animaux prouve que c’est toujours le même fleuve. Reçu de nouveau
dans les sables, il se dérobe encore une fois dans des déserts de vingt
journées de marche, jusqu’aux confins de l’Éthiopie, et lorsqu’il a
reconnu derechef la présence de l’homme, il s’élance, sans doute
jaillissant de cette source qu’on a nommée le Nigris. Là, séparant
l’Afrique de l’Éthiopie, les rives en sont peuplées, sinon d’hommes, du
moins de bêtes et de monstres : créant des forêts dans son cours, il
traverse l’Éthiopie sous le nom d’Astapus. »
Tout cela est encore exact aujourd’hui ; pour le constater ouvrons la
Carte qui accompagne ce volume, et suivons le cours de l’Igharghar, de
l’aval à l’amont, comme le fait Pline.
Du lac Melghîgh, où le Djedî s’est perdu et d’où il est réputé sortir,
il traverse souterrainement les bas-fonds sablonneux du Rîgh (150 kilom.
environ) ; puis, traversant la Sebkha de Sîdi-boû-Hâniya, probablement
réunie autrefois aux sebkha voisines de Negoûsa pour former le grand lac
de la Massæsylie, il s’élance de nouveau sur la Hamâda des Cha’anba et,
après avoir attesté qu’il est toujours le même fleuve, se dérobe de
nouveau dans les dunes de l’’Erg et sans doute aussi sous les sables de
la vallée des Igharghâren (ensemble 380 kilomètres, correspondant à
vingt journées de marche dans les sables). Après quoi, dans la montagne,
sont les sources d’eau vive.
Dans ce fleuve et dans les lacs qu’il alimente, ajoute Pline, « on
trouve, en fait de poissons, des alabètes, _alabetæ_[136], des coracins,
_coracini_[137], des silures, _siluri_[138] ; un crocodile,
_crocodilus_, en a été rapporté et consacré par Juba même, — preuve que
c’est bien le Nîl — dans le temple d’Isis à Césarée (la moderne
Cherchel), où on le voit encore aujourd’hui. »
Chose curieuse, les Touâreg connaissent encore trois espèces de poissons
dans les lacs et sources de leurs montagnes, savoir : les _imanân_,
l’_asoûlmeh_ et les _isattâfen_.