lazera_, l’asoûlmeh des Touâreg, aussi un poisson du Nîl. (Voir Liv. II,
chap. III, page 238.)
Quant au crocodile, il s’est perpétué, depuis 2,000 ans, dans les lacs
de Mîherô et de Tanârh. (Voir page 232.)
« En outre, ajoute Pline, on a observé que la crue du Nîl correspond à
l’abondance des neiges et des pluies en Mauritanie. »
Moi-même j’ai constaté la même coïncidence, en 1861 et 1862, après neuf
années de sécheresse absolue. (Voir Liv. Ier. chap. V, page 119.)
Avant (même Liv. V, 8), Pline avait dit :
« Le Nigris a la même nature que le Nîl ; il produit le roseau, le
papyrus, _calamus et papyrus_, et les mêmes animaux ; la crue s’en fait
aux mêmes époques ; il a sa source entre les Éthiopiens Tareléens et les
Œcaliques. »
Encore aujourd’hui on trouve dans les lieux humides du pays des roseaux
et des _typha_, voisins, sinon identiques au roseau et au _papyrus_
d’Égypte.
Cette dernière citation me permet, en terminant ce que j’ai à dire du
Niger oriental, de constater que Pline savait exactement où le Nigris
avait sa source dans le massif des Touâreg, ce qui ne l’a pas empêché,
dans la description générale de ce fleuve, d’intervertir l’ordre naturel
de son cours, par respect pour les idées des indigènes, tant il est vrai
que son Niger n’était pas seulement un fleuve, mais un bassin.
_Niger occidental._
Le bassin du Niger occidental, séparé du Niger oriental comme il a été
dit ci-dessus, est délimité au Nord par la chaîne atlantique, à l’Ouest
par l’Océan, au Sud par les reliefs du Sâguiet-el-Hamrâ, du Djebel-Azour
et du plateau du Tânezroûft. Sauf la partie du littoral océanien, sur
laquelle les documents abondent, ce bassin a été connu des anciens d’une
manière plus vague encore que celui de l’Est.
Bien qu’aucun explorateur moderne n’ait encore étudié le Sahara marocain
comme nous pourrions le désirer, nous le connaissons assez cependant par
les voyages de René-Caillié, de Robert Adams, de Davidson, qui y a été
assassiné, de MM. Léopold Panet, Si-Boû-l’Moghdad et Gerhard Rohlfs, par
les écrits des Arabes, par les renseignements verbaux des indigènes, par
les travaux de M. Renou, de M. le capitaine Beaudouin et de M. le
général Faidherbe, pour ne pas commettre de grandes erreurs en comparant
les connaissances des anciens avec l’état actuel du pays. Le champ
possible des erreurs est d’ailleurs très-rétréci depuis la publication
_du Nord de l’Afrique dans l’antiquité_, par M. Vivien de Saint-Martin.
La critique de ce savant géographe resterait complète, si je n’avais à
apporter à l’appui de son exposé des éléments nouveaux qu’il a
soupçonnés, mais qu’il ne pouvait inventer. Ces éléments sont :
D’abord, une portion entièrement inconnue de la tête du bassin, celle du
versant océanien du Ahaggâr, dont un des contreforts, le Tâhela-Ohât,
perpétue jusqu’à nos jours le nom du Mont Thala de Ptolémée et d’où
descendent des ouâdi dont le principal m’est indiqué comme se dirigeant
vers l’Ouâdi-Dra’a. (Voir Liv. Ier, chap. III, page 26.)
Ensuite, entre le Haut-Niger occidental et la vallée du Daradus, les
masses de dunes d’Iguîdi qui, comme celles de l’’Erg pour le Niger
oriental, absorbent les eaux des affluents supérieurs et ne les
restituent que souterrainement à la vallée exutoire. (Voir Liv. Ier,
chap. II, pages 5 et 6, et chap. IV, pages 35, 36 et 37.)
Ces éléments nouveaux permettent de mieux apprécier les connaissances
des anciens sur cet immense bassin.
Topographiquement, les dunes de l’Iguîdi le divisent en deux sections,
l’une supérieure, l’autre inférieure, mais hydrographiquement la
capillarité des éléments constitutifs des dunes permet aux eaux des
affluents supérieurs de se rendre au lit inférieur, surtout quand elles
sont abondantes, ce qui a toujours lieu après les grandes pluies
périodiques.
Des affluents supérieurs du Niger occidental, les anciens n’ont connu
que la branche du _Ger_ de Suetonius Paulinius ou Νίγειρ de Ptolémée,
qui prend sa source dans la partie de l’Atlas marocain où naît aussi le
_Malua flumen_ ; mais à la manière dont Ptolémée constitue son Νίγειρ,
on voit qu’il réunit les eaux du versant saharien de l’Atlas à celles du
versant océanien du massif des Touâreg.
Voici sa description :
« Le fleuve Nigir (Νίγειρ) aboutit d’un côté au mont _Mandrus_ et de
l’autre au mont _Thala_, et forme le lac _Nigris_.
« Deux embranchements qui descendent du Nord, l’un du mont _Sagapola_,
l’autre du mont _Usargala_, viennent se réunir au Nigir ; ce dernier
forme un détour à l’Est pour aller se terminer au lac _Libya_.
« Au Sud, _dans la direction du Daradus_, le Nigir reçoit un
embranchement. »
Sauf les latitudes et les longitudes, dont je ne tiens pas compte, parce
qu’elles sont erronées, toutes ces indications, quoique très-vagues,
sont conformes à la vérité.
Au Mandrus et au Thala correspondent :
Le Djebel-Aït-’Aïach de l’Atlas marocain ;
Le Tâhela-Ohât du versant occidental du Ahaggâr.
Le lac Nigris auquel aboutissaient les eaux des monts Mandrus et Thala,
assis vis-à-vis l’un de l’autre, mais à 15 degrés de distance, est le
bas-fonds desséché du Touât, aujourd’hui couvert d’oasis ;
Le lac Libya, dans lequel allait se perdre l’affluent de l’Usargala, se
retrouve dans la Sebkha du Gourâra, encore aujourd’hui le réceptacle des
eaux de l’Ouâd-Seggeur, malgré le barrage des dunes de l’’Erg ;
Le Nigir est cet ouâd qui porte actuellement le nom de Guîr, dans sa
partie supérieure, et de Messâoura, dans son cours inférieur ;
Nous connaissons déjà son affluent de l’Est, l’Ouâd-Seggeur, qui vient
du Djebel-’Amoûr, l’ancien Usargala ;
L’affluent oriental correspond à l’Ouâdi-Tafîlelt, comme le mont
Sagapola, d’où il sort, nous représente ce point de l’Atlas marocain,
d’où descendent les principales rivières du bassin océanien du Maroc ;
La tête des eaux venant du Sud et se dirigeant vers le Daradus est
encore plus facile à déterminer, car, grâce à la loyale franchise des
Touâreg, nous sommes mieux renseignés sur les détails du Ahaggâr que sur
ceux de l’Atlas marocain ;
L’identification du Tâhela des Ohât avec le Thala des Thalæ de Ptolémée
ne laisse que l’embarras du choix entre les nombreux ouâdi fournis par
l’Ifettesen, le Tîfedest et le Ahaggâr, pour avoir un embranchement dans
la direction du Daradus ;
L’Ouâdi-Tîrhehêrt, par son importance, par la notoriété dont il jouit,
semble le mieux répondre aux indications de Ptolémée.
En analysant la description du géographe grec, je ne puis m’empêcher de
faire une remarque qui révèle une connaissance complète de la limite des
bassins des deux Niger : entre l’Usargala et le Thala, quoique
l’intervalle soit de 16 degrés, Ptolémée ne fait arriver aucun affluent
à son Niger occidental. Il savait donc que toutes les eaux de la région
intermédiaire se déversaient dans le Niger oriental.
Malgré l’exactitude des informations topographiques de Ptolémée, il
était probablement moins bien renseigné sur le nombre des centres de
populations situés sur son Niger, car il ne cite que dix-sept noms de
villes ou villages là où nous en comptons plus de quatre cents
aujourd’hui.
Faut-il admettre que le pays n’avait alors que de rares habitants ?
Pline l’affirme. Voici ce qu’il dit :
« Suetonius Paulinus, le premier des généraux romains qui ait dépassé
l’Atlas, rapporte qu’au delà, jusqu’à un fleuve qui porterait le nom de
Ger, on traverse des déserts couverts d’un sable noir, au milieu duquel
s’élèvent, d’intervalle en intervalle, des rochers comme brûlés ; _que
ces lieux sont inhabitables à cause de la chaleur, même en hiver, et
qu’il l’a éprouvé_. » (Pline, Liv. V, 1.)
Puis, si le lac Nigris occupait, comme tout l’indique, l’emplacement
actuel du Touât, les 300 centres de population qui constituent cette
agglomération d’oasis ne pouvaient alors exister.
La tradition locale, d’accord avec le rapport de Suétonius Paulinus,
nous représente la première population du Touât réduite à quelques
colonies de nègres, asservies postérieurement et successivement par les
Berbères et les Arabes. (Voir Liv. III, chap. V, page 294.)
Quoi qu’il en soit, des dix-sept noms de villes donnés par Ptolémée deux
seulement peuvent être identifiés avec les noms modernes :
Taloubath, Ταλουβαθ, avec l’oasis de Tabelbâlet ;
Toukabat, Τουκαβαθ, avec la ville de Teçâbit.
Cependant, je serais tenté de croire que, dans le dénombrement et la
dénomination des villes du Niger occidental, Ptolémée aurait été mal
informé, car il lui donne, pour métropole, Νίγειρα Μητρόπολις, nom
identique à celui de la capitale du Niger oriental, Γείρα Μητρόπολις. Il
est douteux que deux centres, devant avoir des relations entre eux,
aient porté le même nom, bien que l’un et l’autre ne signifient que
ceci : _métropole du bassin_.
D’autre part, les noms des lacs Nigris et de Libye, donnés aux
principaux réceptacles du bassin, noms identiques à ceux d’autres lacs
du Niger oriental, attestent une confusion très-grande dans les éléments
dont Ptolémée s’est servi pour dresser sa carte de la Libye.
Je ne poursuivrai pas l’étude critique de ce bassin jusqu’à la mer ; ce
serait sortir du domaine de mes investigations personnelles.
Mais avant de clore cet examen sur les deux Niger de la Libye, je ne
puis me défendre de le résumer en constatant que, si, jusqu’à ce jour,
les documents anciens sur la Libye nous ont paru obscurs, la faute n’en
est pas seulement imputable à leurs auteurs, mais encore et bien plus à
ce que nous manquions nous-même du premier élément de critique : la
connaissance des lieux, des hommes et des choses de ce pays. Sans doute,
ni les Grecs ni les Romains n’ont possédé des détails très-
circonstanciés sur la topographie de cette contrée, mais, du moins,
leurs idées sur ses principaux caractères ont été nettes et exactes :
montagnes au Nord et au Sud ; bassin oriental et occidental, aboutissant
tous deux à la mer ; sables dans les bas-fonds intermédiaires ; oasis
disséminées çà et là, mais principalement sur le versant méridional de
l’Atlas, les dites oasis ressemblant, par l’éclat de leur verdure, sur
un fond jaunâtre, aux maculatures d’une peau de panthère ; populations
sédentaires dans les oasis, nomades dans les déserts ; voire même
quelques fables pour que la comparaison avec la situation actuelle soit
plus complète.
Toutefois, on reste étonné que les Romains, qui ont possédé tant
d’établissements sur les limites de cette région, se soient contentés de
documents aussi sommaires sur sa constitution, sur ses productions et
sur sa population si variée.
_Peuples de la Libye._
Les anciens donnaient le nom de _peuples_ ou _nations_ à ce que nous
appelons _tribus_.
Voici d’abord la liste la plus moderne, celle du géographe d’Alexandrie.
Les peuples les plus considérables de la Libye et les positions qu’ils
occupent sont, dit-il :
Les Garamantes, du Bagradas au lac Nouba ;
Les Mélano-Gétules, entre les monts Sagapola et Usargala ;
Les Éthiopiens-Rouges, au Sud du Gir ;
Les Éthiopiens-Nigrites, au Nord du Nigir ;
Les Daradæ, sur le Daradus ;
Les Perorses, écartés de la mer, à l’Orient de Theôn Okhêma ;
Les Éthiopiens-Odrangides, entre les monts Caphas et Thala ;
Les Mimak, au Sud du Thala ;
Les Noubæ, entre le lac Nouba et la Gorge Garamantique ;
* Les Derbik, à l’Ouest du mont Aranga,
Viennent ensuite d’autres petits peuples, savoir :
Les Autololes, }
}
Les Sirangæ, } au Sud de la Gétulie, entre la mer et le mont
} Mandrus ;
Les Mausoli, }
Les Rhabii, }
}
Les Malcoæ, } entre le mont Mandrus et le fleuve Daradus ;
}
Les Mandori, }
Les Sophucæi, après ces derniers ;
Les Leucæthiopiens, séparés des Pérorses par le Rufus-Campus ;
Les Pharusii, entre le Rufus-Campus et le mont Sagapola ;
Les Natembes, au Nord du mont Usargala ;
Les Lynxamatæ, }
} au Nord du Girgyris ;
Les Samamycii, }
Les Salthi, }
} entre les monts Mandrus et Sagapola ;
Les Daphnitæ, }
Les Zamazii, }
}
Les Aroccæ, } entre ces monts et le fleuve Nigir ;
}
Les Cetiani, }
Les Suburpores, au Sud du mont Usargala ;
Les Maccoi, }
}
Les Dauchitæ, } au Sud du mont Girgyris, entre les Garamantes et le
} lac Nouba ;
Les Caletæ, }
Les Macchurebi, à l’Est des Daradæ ;
Les Soloëntii, à l’Est des Sophucæi ;
Les Anticoli, }
}
Les Churitæ, } à l’Est des deux précédents jusqu’au mont Caphas ;
}
Les Stachiræ, }
* Les Orpheis, entre le Caphas et le Theôn Okhêma ;
* Les Tarvaltæ, }
}
* Les Maltitæ, } au Sud des Orpheis ;
}
* Les Africerones, }
Les Achæmæ, au Sud des Éthiopiens-Odrangides ;
Les Gongalæ, }
} au Sud des Mimak ;
Les Nanosbeis, }
* Les Nabathræ, entre le mont Thala et le mont Arvaltes ;
Les Alitambi, }
} entre le mont Thala et le lac Libyque ;
Les Maurali, }
Les Harmiæ, }
}
Les Thalæ, }
} entre le lac Libyque, le lac Nouba et la Gorge
Les Dolopes, } Garamantique ;
}
Les Astacuri ; }
* Les Aroccæ, au Nord du mont Aranga ;
* Les Asaracæ, à l’Est du susdit mont ;
* Les Dermonenses, entre le mont Aranga et le mont Arvaltes ;
* Les Éthiopiens-Aganginæ, entre le mont Arvaltes et le mont Aranga, au
Sud-Ouest des Africerones ;
* Les Éthiopiens-Xyliccenses, }
} au Sud du mont Arvaltes, à l’Est des
* Les Éthiopiens-Uchaliccenses, } Agangines.
Pline nous transmet aussi sa nomenclature des peuples ; la voici avec
les positions données par le naturaliste :
Les Marmarides, au cap Chersonèse ;
Les Araraucèles, sur la côte de la Grande Syrte ;
Les Nasamons ou Mésammons, au milieu des sables, sur la côte de la
Petite Syrte ;
Les Asbystes et les Maces, après les Nasamons ;
Les Hammanientes, au delà des Asbystes et des Maces, à douze journées de
marche de la Grande Syrte, vers l’Occident, et entourés eux-mêmes de
sables de tous les côtés ;
Les Troglodytes, à quatre journées de marche des Hammanientes, du côté
du Couchant d’hiver ;
Les Phazaniens, sur la route de l’Éthiopie ;
* Les Niteris ou Nitiebres, }
}
* Les Bubéium, nation ou ville, }
}
* Les Enipi, } sans désignation d’habitat ;
}
* Les Discera, }
}
* Les Nannagi, }
Les Éthiopiens-Taréléens, }
} sur la source du Nigris ;
Les Œcaliques, }
Les Éthiopiens-Nigrites, sur le Nigris ;
Les Liby-Égyptiens, }
} au-dessus des Gétules, par delà les déserts ;
Les Leucéthiopiens, }
Enfin, les Garamantes, séparés des précédents, du côté de l’Occident,
par de vastes solitudes.
Je renonce à énumérer les noms de peuples ou de nations des autres
auteurs grecs ou romains, les nomenclatures de Pline et de Ptolémée les
comprenant à peu près tous avec plus de précision. Je préfère constater
qu’à l’exception des noms de peuples précédés du signe * dans les deux
listes ci-dessus, tous peuvent être rationnellement placés sur une carte
moderne, grâce aux nombreuses identifications de noms de lieux qui ne
peuvent plus être contestées.
Je remarque également que, le placement fait, suivant les indications de
Pline et de Ptolémée, toutes les populations indiquées comme étant de
sang noir ou occupent les lignes de bas-fonds du Sahara ou sont
transférées au delà de la limite de la Libye avec l’Éthiopie.
Quant à l’assimilation des noms des peuples anciens avec ceux des tribus
modernes, il faut être très-prudent, car les tribus berbères ont bien
souvent changé de noms depuis l’antiquité, les unes ayant entièrement
disparu, les autres ayant été complétement transformées.
D’ailleurs, tous les noms grecs et romains reproduisent très-
inexactement l’ethnique indigène. Pour les noms dont l’identification
est la plus certaine, ne constatons-nous pas des différences trop
grandes, entre les uns et les autres, pour ne pas reculer devant une
assimilation impossible ?
Mieux vaut terminer cette étude comparée en la complétant par l’exposé
des renseignements, non écrits dans les livres, mais nettement tracés
sur le sol, que nous fournissent les ruines de l’occupation romaine sur
la frontière de la Libye.
_Limites méridionales de l’occupation romaine._
Les reconnaissances de MM. les officiers d’état-major et de M. Victor
Guérin, complétées par les miennes, assignent comme limite à
l’occupation romaine au Sud des Mauritanies, de la Numidie, de la
Province d’Afrique et de la Cyrénaïque, savoir : une ligne suivant le
bassin de l’Ouâd-Djedî, de Laghouât à Biskra ; le versant saharien de la
chaîne aurasique, de Biskra à Mîdâs ; le rebord méridional des Chott-el-
Djerîd et Chott-el-Nefzâoua, de Mîdâs à Gâbès ; le versant occidental du
Djebel-Douîrât, de Gâbès à Nâloût ; enfin, Ghadâmès et Djerma, de Nâloût
au Fezzân.
A l’exception des bas-fonds, au Sud de la Tunisie, les Romains semblent
avoir arrêté leur ligne d’occupation à la limite des terres habitables
pour des hommes d’origine européenne.
Les ruines de leurs établissements-frontières sont indiquées sur la
Carte dressée pour l’intelligence de cet ouvrage par le signe ordinaire
(R. R.) des ruines romaines.
Ces ruines, autant que j’ai pu en juger par l’espace qu’elles couvrent,
sont celles de petits postes d’observation, de centres de commandement,
peut-être de comptoirs-entrepôts pour les relations commerciales avec
les populations indépendantes du Sud.
Rien n’indique que les Romains aient tenté par eux-mêmes des entreprises
de commerce au delà de la limite que j’assigne à leur occupation, car,
au Sud de cette ligne, aucun monument ne révèle leur présence, et leurs
écrits attestent que leurs connaissances géographiques elles-mêmes
avaient pour limite le versant méditerranéen du _Mons ater_.
A l’Ouest du Djebel-’Amoûr, sur tout le versant de l’Atlas marocain, les
ruines romaines paraissent fort rares, car aucun de mes informateurs
indigènes ne m’en a signalé. Peut-être, dans les ruines de Sedjelmâssa,
dont la position m’a été bien précisée au centre des qeçour du Tafîlelt,
retrouverait-on quelques débris de la grandeur romaine, mais c’est
encore très-douteux.
Les Touâreg, que j’ai souvent interrogés sur les ruines de constructions
qui pouvaient se trouver dans leur pays, se sont bornés à me signaler
les vestiges des tombeaux des Jabbâren, comme ceux que j’ai trouvés près
de la source d’Ahêr (voir Livre Ier, chap. 4, pages 56 et 57) et qui
m’ont paru destinés à des hommes qu’on enterrait assis ; plus, les
ruines d’un monument religieux, probablement une mosquée, dont la
construction est attribuée aux Sohâba ou compagnons du prophète
Mohammed, qui s’étaient avancés en conquérants dans le pays pour le
convertir à l’islamisme et qui ont perpétué jusqu’à nos jours le
souvenir de leur passage à Timissao, au moyen d’inscriptions, en arabe
coufique, encore très-lisibles aujourd’hui, dit-on.
Ainsi, au delà de la ligne que j’ai tracée, les indigènes eux-mêmes ne
connaissent aucune ruine de l’occupation romaine.
CONCLUSION DE L’APPENDICE.
Dans ce travail de géographie comparée, je ne me suis pas proposé une
étude critique des textes, œuvre délicate qui exige une expérience que
je n’ai pas ; j’ai seulement voulu exposer comment j’interprétais les
récits des anciens, en procédant de la connaissance des lieux à
l’inconnu des origines et des sources des textes parvenus jusqu’à nous ;
je me suis principalement proposé pour but de démontrer que la dernière
exploration du Sahara confirmait dans son ensemble et dans ses
principaux détails le dernier exposé de nos connaissances sur la Libye
des Grecs et des Romains, d’après M. Vivien de Saint-Martin, dont
l’ouvrage si remarquable, _Le Nord de l’Afrique dans l’antiquité_, a été
couronné par l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
Sans doute, dans les détails secondaires, quelques identifications ne
sont pas les mêmes, mais il était inévitable qu’il n’en fût pas ainsi.
L’honorable géographe ne pouvait pas connaître le massif des Touâreg
avant qu’il eût été étudié, exploré, reconnu.
Pour mon compte personnel, je m’estimerai heureux, si, par les preuves
nouvelles que j’apporte à l’appui de ses déductions, je contribue à
accroître l’autorité dont le livre de M. Vivien de Saint-Martin doit
jouir.
Si je n’avais eu pour guide une critique aussi sûre, cet Appendice,
rédigé pendant l’impression de ce volume, n’aurait probablement pas vu
le jour.
FIN DU TOME PREMIER.
[Note 127 : M. Vivien de Saint-Martin est le premier, et peut-être le
seul encore aujourd’hui, qui ait établi cette correspondance dont
l’importance est fondamentale, car elle marque, sur ce point, la limite
extrême de la mappemonde ancienne.]
[Note 128 : Traduisons l’_iter præter caput saxi_ de Pline, par le mot à
mot arabe : _terîq-’ala Râs-el-Hamâda_ et nous aurons le nom de la route
directe de Tripoli à Mourzouk par Djerma, celle suivie par M. le docteur
Barth.]
[Note 129 : Voir _Reisen und Entdeckungen in Nord und Central-Afrika_,
von doctor H. Barth. T. 1, p. 207-217. Gotha. Justus Perthes, 1857.]
[Note 130 : Voir Livre III, _Centres commerciaux_, page 267 et
suivantes.]
[Note 131 : M. Vivien de Saint-Martin, convaincu qu’après les
reconnaissances de MM. Barth, Overweg, Richardson et Vogel, on pouvait
ajouter quelque chose aux identifications déjà constatées, n’a pas
hésité, dans ce but, à se livrer à un long et pénible travail dont voici
le résultat :
Matelgæ Assimilé à Ouâdi-Talha,
Debris — à Éderi,
Tabidium — à Tabounîyé,
Thapsagum — à Tessâoua,
Nannagi — à Denhadja,
Maxala — à Mechaal,
Zizama — à Ouâdi-Zemzem,
Gyri, Girgyris — à Djebel-Ghariân,
Cillaba — à Zouîla ou Zeila,
Alele — à Hall ou Holl,
Mons Ater et Niger — au Djebel-Nefoûsa.
Sans contester la valeur critique des motifs sur lesquels s’appuie M.
Vivien de Saint-Martin, je ne puis m’empêcher de constater que Talha
(Acacia Arabica, Zemzem (nom d’un puits très-vénéré de la Mekke) et
Ghariân (cavernes), sont trois dénominations arabes, introduites dans la
nomenclature géographique moderne, seulement depuis la conquête arabe,
et, que, pour les autres points, aucune raison réellement déterminante
ne légitime l’assimilation.
On conteste, il est vrai, au Djebel-Ghariân sa signification arabe,
parce que les Berbères de la contrée prononcent plus ou moins
correctement le nom que les Arabes ont donné à leur montagne ; mais ce
point n’est pas le seul dans le Nord de l’Afrique où des cavernes
servent de refuge aux populations, et partout le même nom arabe est
employé pour caractériser ce mode d’habitation. En Algérie, au Nord de
Frenda, dans le pays de Sedama, il y a des tribus qui habitent des
cavernes et les Arabes les ont appelées Ahel-el-Ghîrân (les gens des
cavernes), comme ils ont appelé la montagne des cavernes, au Sud de
Tripoli, Djebel-Ghariân.]
[Note 132 : M. Vivien de Saint-Martin, assimile les _Gyri montes_ du
triomphe de Balbus au Γίργυρις ou Γίργιρι de Ptolémée et les place dans
les montagnes de Ghariân ; dans ce cas, il n’y aurait pas double emploi.
Mais M. Vivien de Saint-Martin a été amené à cette détermination parce
que Ptolémée place la source du fleuve Cinyps dans le Γίργυρις et parce
que l’embouchure de ce fleuve étant bien connue, d’après les indications
d’Hérodote et de Scylax, sa source ne peut être, en effet, que dans la
chaîne de montagne du littoral tripolitain.
Toutefois, si Ptolémée (Liv. IV, chap, VI) place la source du Cinyps
dans le Girgyris, il la fait sortir aussi (Liv. IV, chap. III) du mont
Zuchabari ou Chusambari.
Entre ces deux indications contradictoires, laquelle choisir ?
Ptolémée ne laisse aucune incertitude à cet égard. La position qu’il
donne au Zuchabari correspond aux sommets du versant maritime du Djebel
tripolitain, tandis que celle du Girgyris, dans le Sud-Ouest de Garama,
correspond au massif des Touâreg.
D’ailleurs, la position vraie du Girgyris, au Sud de Lynxama, sur le
Gir, est encore mieux fixée par celle de Lynxama elle-même.
En identifiant le Girgyris à une partie du Djebel tripolitain, il
devient impossible de placer le Gir, Lynxama et les Lynxamatæ comme ils
doivent l’être.
L’analogie de nom entre Girgyris et Ghariân a doublement trompé M.
Vivien de Saint-Martin, car le nom de Ghariân lui-même, limité à la
partie de la chaîne dans laquelle existent des cavernes, n’est pas celui
de la chaîne et ne donne naissance à aucun fleuve qui puisse être le
Cynips.]