Puis vient l’appel à toutes les passions qui remuent le cœur d’un

târgui :

Ma’talla dort,

Sur de moelleux tapis,

Dans une large tente,

Entourée de gras troupeaux !

Ma’talla a le ventre plein :

De blé cuit,

Avec de la viande.

Et cet assaisonnement n’a pas suffi à sa gourmandise ; il a encore

arrosé son blé et sa viande de beurre fondu et de lait chaud.

La femme de Ma’talla,

Celle qui fait _tekhamkhâm_ en mangeant,

Elle est là aussi,

Avec le ventre plein.

Toutes ces jouissances, inconnues des Touâreg, car ils n’ont ni lits, ni

tapis, ni tentes ; car leurs troupeaux maigres ne donnent pas assez de

lait pour faire du beurre ;

Toutes ces richesses, dont leurs femmes, à l’estomac vide, sont toujours

privées ;

Un coup de lance les leur donnera.

Quel bonheur pour un târgui d’aller sonder un ventre si bien plein, avec

une épine bien pointue et armée de harpons !

Et ce coup de lance lui donnera, non-seulement la vie de Ma’talla, mais

encore tous ses biens.

Et on emportera tout, même l’eau.

Quant à la tekhamkhâm, en lui épargnant la douleur de la lance, on lui

réserve un supplice bien plus cruel : celui de vivre avec rien, comme

les femmes des Touâreg. Mais elle ne résistera pas, parce qu’elle n’est

pas habituée aux privations.

D’où la conclusion, sous forme de morale, que les femmes târguies

doivent apprécier le mérite de leur misère habituelle, puisqu’elle les

préserve du sort de la tekhamkhâm.

Mais, quelles que soient les chances diverses de la lutte, quel que soit

le parti qui entonne les chants de victoire, il y aura toujours lieu à

traiter de la paix. Alors recommence la série des mia’ad. S’ils sont

vainqueurs, les Touâreg se montrent de bonne composition, car ils sont

généreux dès que leur amour-propre est satisfait. D’ailleurs, il est à

remarquer, quoiqu’ils soient souvent en guerre, qu’ils font tout leur

possible pour l’éviter.

CONCLUSION.

Dans leurs rapports avec les Français, les Touâreg se sont montrés,

jusqu’à ce jour, fort dociles. On leur a demandé de venir à Alger ; ils

y sont venus. On m’a envoyé au milieu d’eux, ils m’ont bien accueilli.

On a invité leur principal marabout à visiter la France ; malgré

l’imprévu de la demande, malgré l’inconvénient d’abandonner sa famille,

pendant plusieurs mois, sans avoir pourvu à tous ses besoins, le

Cheïkh-’Othmân s’est rendu à nos désirs. En vain Mohammed-ben-’Abd-Allah

a sollicité le concours des Touâreg dans la prise d’armes qui l’a fait

tomber en nos mains, les Touâreg se sont abstenus.

Espérons qu’il en sera toujours ainsi. D’ailleurs, en terminant, je

constate un fait capital : jusqu’à ce jour, aucun des voyageurs

européens qui ont exploré l’intérieur de l’Afrique n’a été victime d’un

acte de brutalité ou de fanatisme, ni sur le territoire des Touâreg, ni

de la main d’un târgui.

Cette honorable exception répond à toutes les calomnies que les Arabes,

leurs ennemis, avaient propagées sur leur caractère indomptable.

[Note 124 : Ma’talla est le nom d’un chef arabe.]

[Note 125 : Je traduis le mot _tekhamkhâm_, par _sa gourmande de femme_,

à défaut d’un mot dans notre langue pour signifier _celle qui, devant un

bon mets, fait hen, hen, hen, comme le cheval auquel on apporte sa

musette pleine d’orge_.]

[Note 126 : M. Hanoteau, dans son _Essai de Grammaire tamâchek’_, donne,

livre VI, pages 209, 210, 211, une variante de ce chant.

J’ai tout lieu de croire que l’auteur doit mieux se rappeler son œuvre

que ceux qui récitent un chant, en le modifiant au gré de leurs

caprices ; c’est pourquoi j’en donne ici une seconde édition conforme à

l’original.]

APPENDICE.

* * * * *

GÉOGRAPHIE ANCIENNE.

La partie aujourd’hui explorée du Sahara était comprise dans la Libye

intérieure des géographes grecs et romains.

Les documents anciens sur cette contrée sont vagues et, jusqu’au moment

de la publication du dernier ouvrage de M. Vivien de Saint-Martin : _le

Nord de l’Afrique dans l’antiquité grecque et romaine_, leur

interprétation prématurée est venu jeter la confusion au milieu

d’erreurs originelles, inévitables pour des compilateurs qui n’avaient

pas vu le pays, qui ne connaissaient ni les langues ni la technologie

géographique locales et qui, pour la plupart, se sont faits les échos

des dires des indigènes, sans pouvoir les contrôler. On ne sera donc pas

étonné que je ne laisse pas à d’autres, beaucoup plus érudits, sans

doute, mais qui ne peuvent s’inspirer de mes appréciations personnelles,

le soin de comparer les éléments de la géographie moderne avec ceux de

la géographie ancienne que le hasard a fait arriver jusqu’à nous.

Dans l’état actuel de nos informations sur le Sahara, je me crois

autorisé à conclure :

1o Qu’à l’exception de l’oasis, jadis éthiopienne, d’Aïr,

identifiée[127] avec raison à l’_Agisymba regio_ des expéditions de

Septimius Flaccus et de Julius Maternus, les anciens n’ont pas connu le

plateau central du Sahara au delà du tropique du Cancer qui correspond,

à peu près, à la limite de la Libye intérieure avec l’Éthiopie

intérieure ;

2o Que, restreintes à cette limite méridionale, leurs connaissances se

bornent :

A la topographie des masses montagneuses qui séparaient la Libye

intérieure des autres contrées au Nord et au Sud ;

A la division de l’espace intermédiaire en deux grands bassins ;

A la présence d’immenses masses de sables dans les bas-fonds de ces

bassins ;

3o Que les détails donnés par Pline, Ptolémée et autres, détails résumés

en des noms de lieux, de peuples, quelques distances et orientations — à

supposer que, primitivement, ils fussent tous exempts d’erreurs et de

confusions, ce qui n’est pas, — ne peuvent être vraisemblablement

retrouvés aujourd’hui, après les changements survenus depuis dix-huit

cents ans, à l’exception, toutefois, des centres les plus importants qui

semblent être restés comme des points géodésiques pour guider et diriger

les recherches.

Cet Appendice n’a d’autre but que de démontrer ces trois propositions.

_Agisymba regio._

L’_Agisymba regio_ est le point le plus méridional du Sahara que les

anciens puissent revendiquer à leur avoir géographique. Voici, en

résumé, à quoi se borne ce qu’ils nous apprennent sur cette contrée.

« Septimius Flaccus faisant une expédition contre les Éthiopiens était

arrivé chez ceux-ci, _en trois mois_, à partir du pays des Garamantes,

_en se portant dans la direction du Sud_.

« Julius Maternus qui avait rejoint, à Garama, le Roi des Garamantes

pour opérer avec lui contre les Éthiopiens, _avait mis quatre mois, en

marchant constamment au Sud_, pour atteindre le pays éthiopien

d’_Agisymba_. »

C’est Marin de Tyr qui nous révèle ces faits.

Ptolémée, en reproduisant ces extraits, critique les appréciations de

son informateur quant à la latitude donnée à _Agisymba_, mais y ajoute

deux détails importants.

« Les Éthiopiens contre lesquels l’expédition de Maternus est dirigée

sont, dit-il, les propres sujets du Roi des Garamantes. »

L’_Agisymba regio_, d’après le géographe grec, est une région de

montagnes, dans laquelle il place « les monts _Mesche_, _Zipha_ et

_Bardetus_. »

La distance de Garama à Agisymba, l’orientation de la marche, la nature

montagneuse de la contrée, but de l’expédition, ont paru à M. Vivien de

Saint-Martin des motifs suffisants pour identifier l’_Agisymba regio_ de

Ptolémée au pays d’Aïr ou Azben, patrie des Touâreg Kêl-Ouï.

Mes recherches personnelles me permettent d’appuyer ces déductions de

l’autorité d’un fait matériel important dans la question.

Ce fait matériel est celui de la route de Garama à Agisymba, car des

armées romaines, à une époque où le chameau n’était pas encore introduit

en Afrique, ne se portaient pas en avant, à trois et quatre mois de leur

point de départ, sans avoir des masses de bagages, attendu que, dans le

désert, les besoins du retour doivent être prévus à l’avance, et, sans

que ces masses de bagages eussent une route carrossable pour y circuler,

car, à défaut d’animaux porteurs, des voitures étaient indispensables.

La date probable des expéditions de Flaccus et de Maternus est de la fin

du Ier siècle de l’ère chrétienne.

A cette époque vivait Pline, mort en 81 de J.-C.

Or, Pline qui énumère tous les animaux de l’Afrique ne mentionne pas le

chameau, mais parle des bœufs des Garamantes qui paissent à reculons

(Liv. VIII, 70), reproduisant en cela une notion tirée d’Hérodote (Liv.

IV, 183).

Le même Pline nous révèle en outre (Liv. V, 5) une préoccupation de son

temps, au sujet du parcours entre Œa (Tripoli) et le pays des Garamantes

(Fezzân), et nous apprend que, dans la dernière guerre, on a enfin

trouvé une route, celle qu’on appelle : par la tête du rocher. « _Hoc

iter vocatur_ : PRÆTER CAPUT SAXI[128]. »

Pourquoi cette préoccupation ?

C’est qu’à l’époque de Pline, comme à l’époque d’Hérodote, les

transports, dans le pays des Garamantes, se faisaient en chars qui

exigent des routes, et non à dos de bêtes de somme qui passent partout.

« Les Garamantes chassent en chars à quatre chevaux, » dit Hérodote.

(Liv. IV, 183.)

La seule différence, entre l’époque d’Hérodote et celle de Pline,

consiste en ce que les chevaux ont été remplacés par des bœufs à bosse,

zébus.

Une route était donc nécessaire aux armées romaines pour le passage de

leurs trains de chars, non-seulement entre Œa et Garama, mais encore

pour aller de Garama à Agisymba.

Cette route, carrossable, si son tracé existe encore, nous apprendra où

était Agisymba.

Or, ce tracé existe, très-reconnaissable sur plusieurs points de son

parcours.

Comme l’_iter præter caput saxi_ du Nord, et pour éviter les reliefs des

montagnes qui eussent barré le passage, il traversait la hamâda plate

qui sépare le pays des Touâreg de celui des Teboû, à peu près à égale

distance des deux routes modernes suivies par les dernières missions

anglaises.

Cette route passait par Anaï et Tîn-Telloust.

A Anaï, — point qu’il ne faut pas confondre avec l’Anaï au Nord de

Bilma, — la voie, _avec ses anciennes ornières_, est encore assez

caractérisée pour que des Teboû, mes informateurs, qui en arrivaient,

n’aient laissé dans mon esprit aucun doute à ce sujet.

D’ailleurs, ajoutaient-ils, pour qu’on ne puisse se tromper sur la

destination de cette artère, les anciens ont pris la peine de buriner,

dans le roc, sur une des berges de la voie, des tableaux représentant un

convoi de chars, avec des roues, traînés par des bœufs à bosse et

conduits par des hommes.

Ce tableau rupestre, très-lisible encore aujourd’hui, même pour des

Teboû, est interprété unanimement par eux dans le sens que je viens de

dire, car je traduis ici leur paroles presque textuellement.

A Telizzarhên d’ailleurs, M. le Dr Barth a vu lui-même sur le rocher des

sculptures analogues à celles d’Anaï ; il en donne la description et le

dessin au chap. IX, tome Ier de son grand ouvrage[129].

On y reconnaît facilement les bœufs à bosse, dont parlent les Teboû.

Cette voie, qui serait peut-être encore accessible aux voitures, est

abandonnée aujourd’hui faute d’eau. Sans doute, à une époque ancienne

déjà, on aura dû en combler les puits, pour des motifs de sécurité. Dans

tout le Sahara, dans les temps de trouble, des routes, avec puits, sur

la frontière de deux peuplades, sont un danger pour chacune d’elles.

Mieux vaut une hamâda déserte.

Déjà, du temps de Pline, les Garamantes eux-mêmes, pour éviter la

conquête de leur pays par les Romains, avaient comblé les puits des

routes qui y conduisaient. On en trouve la preuve dans les lignes

suivantes : « _Ad Garamantas iter inexplicabile adhuc fuit, latronibus

gentis ejus puteos (qui sunt non alte fodiendi, si locorum notitia

adsit), arenis operientibus_. »

Ainsi, plus de doute, une route carrossable ouverte par les anciens

Garamantes unissait l’ancienne Phazanie à Agisymba, et cette route

conduisait directement à l’oasis d’Aïr ou Azben.

_Limite séparative de la Libye et de l’Éthiopie._

La Libye des Grecs était l’Afrique des Romains : _Africam Græci Libyam

appellavere_ (Pline, Liv. V, 1).

La limite méridionale de la Libye sera donc celle de l’Afrique.

Quelques lignes des documents anciens résument toutes nos connaissances

sur cette limite :

« Le fleuve NIGRIS sépare l’Afrique de l’Éthiopie. » (Pline, Liv. V,

10.)

« La Libye intérieure a pour limite méridionale la région inconnue,

désignée sous le nom d’Éthiopie intérieure, dans laquelle est le pays

d’Agisymba. » (Ptolémée, Liv. IV, 4.)

« Au Midi de la Mauritanie de Sétif sont les montagnes Uzzar, au delà

desquelles on ne trouve plus que des nations d’Éthiopiens. » (Paul

Orosius.)

« Au Midi de la Mauritanie de Sétif se trouve le mont SUGGAR, au delà

duquel il n’y a plus que des Éthiopiens. » (Éthicus.)

Un nom de fleuve, le _Nigris_ ; un nom de montagne, écrit _Suggar_ et

_Uzzar_ ; une direction, le _Sud_ de la Mauritanie de Sétif : tels sont

les seuls éléments qui doivent guider les recherches.

Heureusement le relief du plateau central du Sahara étant aujourd’hui

mieux connu, il n’est pas nécessaire d’un bien grand effort pour trouver

la synonymie moderne des noms anciens.

Si Pline, Orose et Éthicus nous ont transmis des indications

concordantes entre elles, la montagne servant de limite doit également

donner naissance au fleuve séparatif des Libyens et des Éthiopiens. La

raison l’indique.

Ce premier point établi, vérifions la valeur de la direction conforme

donnée par Éthicus et Orose.

Droit au Sud de Sétif, _au delà de la Mauritanie_, le premier nom de

montagne rencontré sur ma carte, nom de notoriété publique et

correspondant à un relief qui appelle l’attention, est celui du

_Ahaggâr_ des Touâreg ou _Hoggâr_ des Arabes, identique à ceux de

_Suggar_ et _Uzzar_.

_Sétif_ et l’_Atakôr-n-Ahaggâr_ sont exactement sur le même méridien.

Cette première constatation nous conduit à une seconde qui la confirme.

Le Ahaggâr donne naissance au plus grand fleuve du Nord de l’Afrique,

après le Nil, à l’Igharghar (_le courant en murmurant_) des Touâreg,

l’Ouâdi-es-Sâoudy (_la rivière noire_) des Arabes.

Ce fleuve serait-il le _Nigris_, de Pline, le fameux _Africam ab

Æthiopia dispescens_ ?

Le doute n’est pas possible, quelque soit le radical, latin ou libyque,

adopté comme origine du mot _Nigris_, car, en libyen, _Nigris_ et

_Igharghar_ sont identiques, — ce qui va être bientôt démontré — et en

latin, _Flumen Nigrum_ est exactement traduit par _Ouâdi-es-Sâoudy_.

Bientôt aussi il sera démontré que les expressions géographiques de

Γείρ, Νίγειρ des Grecs, _Niger_, _Nigris_ des Romains, doivent être

entendues, non dans un sens appellatif, restreint à la désignation

spéciale d’un fleuve ou d’une rivière, mais dans un sens qualificatif

plus général correspondant au _bassin_ d’un fleuve, d’une rivière.

Pris dans cette dernière acception, le _Nigris dispescens Africam ab

Æthiopia_ a un sens, tandis que dans l’autre il n’en a pas.

En effet, les origines du bassin du Nigris (l’Igharghar) embrassant

quinze degrés, de l’Ouest à l’Est, séparent très-bien les Libyens au

Nord, des Éthiopiens au Sud, tandis que le cours principal du Nigris, à

direction Sud et Nord, pourrait tout au plus séparer la Libye en

occidentale et en orientale.

De ces faits acquis, je tire la conclusion que la limite séparative de

la Libye et de l’Éthiopie était au point de partage des eaux de la

Méditerranée avec celles de l’Océan, limite naturelle, si jamais il en

fut.

Si ma conclusion est rigoureuse, les anciens ont dû connaître le versant

méditerranéen du massif aujourd’hui habité par les Touâreg du Nord.

L’occupation de Cydamus, de Garama, ne pouvait laisser aucune

incertitude à cet égard.

Voyons quelle était l’étendue de leurs connaissances, restreintes dans

ces limites.

_Mons ater ou Massif des Touâreg._

Pline dit : (Liv. V, 5.)

« De la Phazanie s’étend, sur un long espace, du Levant au Couchant, une

_montagne noire_ que les NOTRES ont appelée _Mons ater_, soit que

naturellement elle semble brûlée, soit qu’elle doive cette apparence à

l’action du soleil.

« Au delà de cette montagne sont des déserts. »

L’orientation, l’étendue, la couleur de la montagne, partie brûlée par

le soleil, partie vulcanisée par le feu, sa situation par rapport aux

vrais déserts, ne permettent pas l’hésitation. Le massif des Touâreg du

Nord, Tasîli et Ahaggâr compris, avec leurs dépendances, est bien le

_Mons ater_ de Pline.

Antérieurement et successivement, ce _Mons ater_ avait été identifié au

Djebel-Nefoûsa, à la Sôda, au Hâroûdj-el-Asoued, en raison de la nature

volcanique de ces montagnes, parce qu’on ne connaissait pas les contrées

au Couchant de la Phazanie ; mais, aujourd’hui, tous les géographes

seront unanimes pour reconnaître que le massif des Touâreg, seul, répond

à toutes les exigences du texte de l’encyclopédiste latin.

Mais répétons-le : _Mons ater_ est un nom romain, et Pline ne paraît pas

connaître le nom indigène, unique ou multiple, que ce massif portait

alors.

Toutefois, Pline ne se borne pas à constater l’existence du _Mons ater_

et des déserts qui l’environnent ; il ajoute :

« Toutes ces contrées ont été subjuguées par les armées romaines ;

Cornelius Balbus en a triomphé. »

Pour ces conquêtes, Balbus a obtenu les honneurs du char triomphal, et,

à son triomphe, — qui eut lieu en l’an 44 de J.-C., — il fit porter les

noms et les images de toutes les nations et villes qu’il avait soumises.

Pline donne, d’après les auteurs du temps, l’ordre dans lequel ces

trophées suivaient le char triomphal. Cet ordre n’ayant rien de

géographique, il n’y a pas à en tenir compte. J’aime mieux les classer

suivant leur désignation.

_Villes_ : Cydamus, Garama, Tabidium, Negligemela, Thuben, Nitibrum,

Rapsa, Debris, Thapsagum, Boin, Pège, Baracum, Buluba, Alasi, Balsa,

Galla, Maxala, Zizama ;

_Nations_ : Niteris, Bubéium, Enipi, Discera, Nannagi ;

_Montagnes_ : Niger, Gyri, — cette dernière, avec une inscription

portant qu’_on y trouve des pierres précieuses_.

_Rivières_ (flumina) : Nathabur, Dasibari.

Indépendamment de cette nomenclature décorative, riche en noms de lieux,

mais pauvre en détails, Pline cite encore, comme appartenant à la

contrée conquise par les armes romaines, des noms de peuples et de

villes, sur lesquels il possède des renseignements personnels, dont il

fait usage pour déterminer, aussi approximativement que possible, leurs

stations ou leurs emplacements.

Voici ces noms, avec les renseignements qui les accompagnent :

_Peuples_ : Les Nasamons, sur la côte de la Syrte, appelés auparavant

par les Grecs, Mesammons, à cause de leur situation au milieu des

sables ;

Les Asbystes, }

} après les Nasamons ;

Les Maces, }

Les Hammanientes, au-delà des Asbystes et des Maces, à douze journées de

marche de la grande Syrte, vers l’Occident, et entourés eux-mêmes de

sables de tous les côtés ;

Les Troglodytes, à quatre journées de marche des Hammanientes, du côté

du Couchant d’hiver ;

Les Phazaniens, du côté des déserts d’Afrique, au-dessus de la petite

Syrte ;

Les Garamantes, dont la ville célèbre de Garama est la capitale.

_Villes_ : Alele et Cillaba, villes des Phazaniens ; Matelgæ, ville des

Garamantes ; Debris, où est une fontaine dont les eaux sont bouillantes,

de midi à minuit, et glaciales, de minuit à midi.

Cette double nomenclature, en partie étrangère à la région montagneuse

du _Mons ater_, mais s’en rapprochant cependant, laisse à désirer, car,

à l’exception de Cydamus, de Garama, de Rapsa, de Boin, qu’on retrouve

dans les villes modernes de Ghadâmès, de Djerma, de Rhât (Kêl-

Rhâfsa[130]) et de Bondjêm, quatre des points les plus importants du

pays, il est vrai, le reste a moins de valeur[131] ; on en jugera par

les noms de montagnes.

_Niger_, sous sa forme latine, synonyme de _ater_, est aussi, sous sa

forme libyque, identique au nom _Nigris_, donné au fleuve qui a ses

sources dans le _Mons ater_.

_Gyri_[132], autre mont, est en double emploi, car la racine des mots

_Niger_, _Nigris_ et _Gyri_ est la même ; mais ce double emploi est

justifié par le besoin de compter au nombre des conquêtes du

triomphateur les pierres précieuses du susdit mont.

Sans doute, les pages de Pline sur les conquêtes des Romains, dans le

Sud de la Tripolitaine, ont leur valeur, mais ce n’est que dans Ptolémée

qu’on trouve, au milieu de nombreuses confusions, des détails relatifs

au massif des Touâreg du Nord, ou _Mons ater_ des Romains, détails que

la géographie moderne confirme.

Orose, Éthicus, Corippus, de beaucoup inférieurs en mérite et en savoir,

donnent aussi cependant quelques indications utiles.

Ptolémée connaît aux deux extrémités du massif deux points importants,

car ils sont deux têtes de bassins :

La Gorge Garamantique, Φάραγξ Γαραμαντίκη, dans l’Est, origine du grand

fleuve oriental de la Libye, le Γείρ ;

Le Mont Thala, Θαλα, dans l’Ouest, origine d’un fleuve occidental, le

Νίγειρ, qui, avec le précédent, constituent les deux seules grandes

rivières qui coulent dans l’intérieur du pays (Liv. IV, 5).

Le premier de ces points, que M. Vivien de Saint-Martin a identifié

d’une manière certaine avec l’Aghelâd (gorge) d’Ouarâret ou vallée de

Rhât, et le second, qui a conservé son nom ancien : Tâhela-Ohât, mont

d’où sort l’Ouâdi-In-Amedjel, nous serviront de jalons principaux.

Entre ces deux repères est un troisième point, le lac Nouba, Νούβα

λίμνη, situé à la tête des eaux du Gir (Liv. IV, chap. VI), à l’Ouest de

la montagne appelée _la Gorge_, τῆς Φαραγγος ὄρος, et au Sud du mont

Girgyris, dans la direction des Garamantes (même Liv., même chap.).

Il m’est bien difficile de ne pas identifier le lac Nouba, si bien

caractérisé par Ptolémée, avec la plaine d’Amadghôr, l’une des origines

de l’Igharghar, sise à l’Ouest de la gorge de Rhât et au Sud du Tasîli

des Azdjer, et dans laquelle est une sebkha ou lac desséché qui doit

être connue de toute antiquité. (Voir Liv. Ier, chap. II, pages 18 et

19 ; et chap. III, page 24.)

Ptolémée connaît encore, dans la même contrée, un mont Girgyris,

Γίργυρις ou Γίργιρι, sis au Sud de Lynxama, ville sur la rivière du Gir,

et au Nord du lac Nouba.

Il m’est encore impossible, en tenant compte de la position absolue que

Ptolémée donne à son Girgyris, et de sa position relative par rapport au

lac Nouba et à la ville de Lynxama, de ne pas assimiler le plateau riche

en eaux du géographe alexandrin avec le plateau que les Touâreg nomment

simplement _tasîli_, plateau, mais qui donne naissance aux nombreux

_igharghâren_ (les ruisseaux ruisselants) qui, avant les barrages des

dunes, formaient autrefois la tête orientale de l’Igharghar.

J’ai déjà dit pourquoi je n’acceptais pas l’identification du mont

Girgyris avec le Djebel-Ghariân, mais je conserve comme étant hors de

contestation la remarque de M. Vivien de Saint-Martin, à savoir que

Girgyris, Djerdjera ou Djurjura, sont absolument identiques, et j’ajoute

que les noms d’Igharghar, d’Igharghâren, ont aussi la même signification

dans la nomenclature géographique des Berbères.

Le radical de tous ces noms indique une contrée riche en eaux, mais

s’applique aussi bien aux rivières par lesquelles elles s’écoulent

qu’aux montagnes dans lesquelles elles prennent naissance.

Les Berbères de la grande Kabylie algérienne ont donné au massif des

montagnes qu’ils habitent le nom général de Djerdjera, parce que l’eau y

_idjerdjère_ sur toute son étendue, et parce que, sous ce rapport, il

est le point le plus favorisé du Tell. De même, les Berbères Touâreg ont

donné le nom d’Igharghar à la principale gouttière d’écoulement des eaux

de leur pays, et d’Igharghâren à la plaine, au plateau et aux ravins,

tête du bassin, parce que les eaux y _ighargharent_, et parce que, dans

tout le Sahara, il n’y a pas un autre point aussi riche en eau.

Le Girgyris de Ptolémée est aussi un mot imitatif qui doit avoir la même

signification.

On me pardonnera, je l’espère, la création des verbes _idjerdjerer_ et

_ighargharer_. Pour bien faire comprendre des choses nouvelles, le plus

simple souvent est de créer des mots nouveaux.

La signification réelle du radical ne tardera pas à être précisée.

En attendant, je considère comme exactes les identifications suivantes :

Celle de l’Aghelâd d’Ouarâret, avec le Φάραγξ Γαραμαντικη ;

Celle du Tâhela-Ohât avec le Θαλα ;

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