appliquent le feu.
Enfin quelques-uns se hasardent à faire du goudron, matière
indispensable au chameau.
Je dois dire que les ouvriers de ces professions ne manquent pas
d’adresse. J’avais perdu la clef de mon chronomètre ; un forgeron târgui
d’El-Fogâr, où cet accident est arrivé, a pu m’en faire une. Le travail
de la pelleterie, de la cordonnerie et de la sellerie a atteint,
notamment à Ghadâmès, un assez haut degré de perfection pour pouvoir
rivaliser avec les produits des mêmes industries du Maroc, qui n’ont pas
encore été surpassés pour la force, la souplesse et la couleur des
cuirs, par les imitateurs européens. Quelques échantillons de fine
sparterie témoignent d’une supériorité réelle sur les produits
similaires du Sud de l’Algérie et de la Tunisie.
L’intelligence qui distingue le peuple târgui ne saurait lui faire
défaut en industrie ; malheureusement il n’a ni le temps, ni les
ressources suffisantes pour l’appliquer.
Les professions autres que celles ci-dessus dénommées sont celles de
marchand, _anesbarhôr_ ; guide, _âkhabîr_ ; chamelier, _âmakâri_ ;
voyageur, _amesôkal_ ; chasseur, _amadjedâl_ ; berger de chameaux,
_amadân_ ; berger de moutons, _amaouâl_.
La garde des troupeaux et les soins à leur donner occupent beaucoup de
bras, car l’eau qu’ils consomment doit souvent être tirée de puits
profonds.
[Note 122 : M. le docteur Henri Barth, qui a étudié surtout les Touâreg
du Sud, écrit le nom de ce peuple _Imôcharh_ d’après le dialecte des
Aouélimmiden. J’ai adopté dans cet ouvrage la forme _Imôhagh_, qui est
celle usitée dans le Nord. Le même changement de lettres se trouve dans
un grand nombre de mots de nos deux vocabulaires.]
[Note 123 : Les auteurs de l’antiquité grecque et romaine parlent
d’hommes habitant le pays actuel des Touâreg qui ne portaient pas de
noms propres. Sans doute il est question de noms patronymiques et d’un
usage analogue à celui que je constate, car il est douteux que des
hommes aient jamais pu vivre en société sans avoir un nom personnel.]
CHAPITRE VI.
TOUÂREG DANS LEUR VIE EXTÉRIEURE.
La conservation de leur indépendance au milieu de voisins de races
différentes, leurs ennemis ou leurs rivaux, a exigé des Touâreg, souvent
affaiblis par leurs divisions intestines, toujours à la discrétion
d’étrangers pour les besoins de leur consommation, un grand déploiement
de vitalité extérieure, ici pour conserver de bonnes relations, là pour
défendre leur territoire. L’examen des procédés par lesquels ils font
face aux besoins de leur politique n’est donc pas sans intérêt.
Ces procédés sont ceux des nations civilisées : les négociations
amiables ou la lutte à main armée. A l’exception de rares moments de
trève, la vie des nobles se passe ou à prendre part à des assemblées,
_mia’âd_, ou à faire la guerre, _âmdjer_, sous la forme de course,
_êdjen_.
§ Ier. — ASSEMBLÉES OU MIA’ÂD.
Je suppose le cas, journalier d’ailleurs, où s’élèvent des
contestations, soit entre Touâreg, soit entre Touâreg et étrangers. On
essaie d’abord les voies de la conciliation. A cet effet, un _mia’âd_
est proposé et presque toujours accepté, parce que si les Touâreg
tiennent à leur réputation d’hommes de guerre, ils aiment aussi à faire
preuve d’habileté diplomatique, à se montrer éloquents, mais surtout à
prendre leur large part des repas homériques qui ouvrent et terminent
les assemblées publiques.
Le choix du lieu de la réunion est toujours une affaire importante, car
chaque parti élève ordinairement la prétention de placer son adversaire
dans des conditions défavorables pour sa défense, si le démon de la
traîtrise venait à s’introduire dans l’assemblée.
Quand les circonstances sont délicates, on choisit ordinairement un
terrain neutre et on détermine à l’avance le nombre d’hommes armés qui
pourront, de part et d’autre, assister à la réunion.
Une fois les préliminaires réglés et le lieu de la réunion fixé d’un
commun accord, les chefs, les hommes graves, s’y rendent avec l’escorte
convenue.
La politesse la plus exquise préside à la rencontre. Les salutations,
les compliments durent le temps nécessaire à la cuisson d’un chameau et
de plusieurs moutons.
« Quand le ventre est satisfait, dit un proverbe local, le cerveau est
bien près de l’être aussi. »
Conformément aux habitudes musulmanes, la première entrevue s’effectue
sans qu’il soit question de l’objet de la réunion.
En attendant, chaque parti scrute les regards de l’autre, sonde les
dispositions hostiles ou favorables des hommes influents et demande à la
nuit quelque bon conseil.
Le lendemain, la conférence s’ouvre.
Ces congrès, inutile de le dire, ont toujours lieu en plein air et en
présence de toute l’assistance.
Deux arcs de cercle concentriques, formés vis-à-vis l’un de l’autre par
les plénipotentiaires, gravement assis à la façon orientale et roulant
leurs chapelets dans leurs doigts, marquent la limite de l’enceinte
réservée aux orateurs.
Autour, deux autres arcs de cercle réunissent la foule des auditeurs,
debout ou assis, qui écoutent, dans le plus grand respect, toutes les
raisons pour ou contre, afin d’en rendre un compte exact aux absents.
Toujours le silence est rompu par une imprécation contre le démon :
« Que Dieu éloigne ses mauvais conseils ! »
« _Amîn_, ainsi soit-il, » répondent tous les assistants.
Chacun prend la parole, à tour de rôle, les chefs des chefs, ceux qui
doivent tirer la conclusion, se réservant de parler les derniers.
L’habitude, dans ces réunions, est de parler lentement, distinctement,
sobrement, après avoir pesé, avec une grande réserve, les arguments de
la partie adverse.
Aucun secrétaire ne dresse procès-verbal de la séance, mais personne n’a
d’effort de mémoire à faire pour se rappeler tout ce qui a été dit, tant
il y a de calme dans toute la délibération.
Rien n’est simple, mais rien n’est majestueux comme ces assemblées
d’hommes voilés, aux vêtements noirs, désarmés pour délibérer, mais dont
les lances et les javelots, plantés en terre, se dressent en faisceaux
derrière eux.
Enfin le moment solennel de la conclusion est arrivé.
La conclusion ordinaire d’Ikhenoûkhen peut se résumer en ces quelques
mots :
« Tout ce que vous venez de dire n’a pas le sens commun. Voilà ce qui
sera, _quia ego nominor leo_. »
Chez les Touâreg, comme ailleurs, la raison du plus fort est souvent la
meilleure.
Cependant, comme la diplomatie saharienne ne se tient pas pour battue
après un insuccès, elle en appelle d’un premier mia’âd à un second, même
à un troisième. Souvent, dans l’intervalle, les passions s’appaisent, la
réflexion l’emporte sur la colère et un marabout arrive à point pour
tout concilier.
Dans ces cas heureux, on ne se sépare pas sans sceller l’alliance
nouvelle en mangeant le même pain et le même sel, avec l’accompagnement
obligatoire de chamelles et de moutons rôtis, et, souvent, pour
perpétuer la mémoire d’un aussi heureux résultat, on dresse une pyramide
en pierres sèches sur le point où le mia’âd a été tenu.
Mais quand, de chaque côté, il y a un Ikhenoûkhen, malgré les efforts
des marabouts, malgré l’intérêt général qui réclame la paix, il faut
avoir recours à la force des armes.
§ II. — GUERRE.
Les Touâreg distinguent la guerre, _âmdjer_, de la course, _êdjen_ (le
_rhezî_ des Arabes), quoique le plus souvent la course soit l’unique
manifestation d’un état hostile après une déclaration de guerre.
La guerre offensive et défensive n’est qu’exceptionnellement possible de
nomade à nomade. La surprise ou la fuite constitue la seule tactique
dans le Sahara, aussi les Touâreg doivent-ils toujours veiller et être
prêts à lever leurs camps.
Mais avant d’arriver sur le champ de la lutte, il y a lieu de faire
connaître, de pied en cap, le chevalier târgui, son armement, son
équipement, sa monture, en un mot tous les détails d’une guerre
exceptionnelle.
_Armement._
L’armement complet d’un târgui comprend un sabre, un poignard, une
lance, un javelot, un arc, des flèches, un anneau de pierre, un
bouclier, quelquefois un fusil et des pistolets.
Le sabre, _takôba_, est un glaive droit et long, tranchant des deux
bords ; les plus estimés sont fabriqués dans le pays ; le plus grand
nombre vient de Solingen en Allemagne. (Voir planche XXV, fig. 2.)
Le fourreau du sabre, partie en fer ou cuivre et partie en cuir,
s’appelle _tedoummân_. Il est toujours un produit de l’industrie locale.
Le poignard, _têlaq_, porté sur la face interne de l’avant-bras gauche,
est tantôt un long couteau de chasse droit, tantôt un large poignard qui
représente en petit le sabre actuel de notre infanterie.
Cette arme, que le târgui ne quitte jamais, comprend une poignée, une
lame, un fourreau et un bracelet.
La poignée est en bois d’ébène, avec des incrustations en cuivre ;
La lame est en acier à trempe douce ;
Le fourreau, en cuir rouge avec des garnitures en cuivre festonnées à
l’emporte-pièce, peut être considéré comme un ornement ;
Le bracelet, en maroquin rouge avec des broderies de soie ou de cuir
jaune, permet tous les mouvements sans les gêner. Il fait corps avec le
fourreau.
Le tout, sauf la lame, est de fabrication locale. (Voir fig. 8.)
La lance, _âllârh_, de 2m 70 centimètres à 3 mètres de hauteur environ,
est une verge en fer, de quatre centimètres de circonférence, fabriquée
dans le pays avec du fer tendre de première qualité. Latéralement, sur
ses quatre faces, au-dessous du fer tranchant destiné à ouvrir la voie,
elle est armée de crochets comme les harpons, de sorte qu’en la retirant
du ventre ou de la poitrine de l’ennemi, on ramène au dehors une partie
des intestins ou des poumons. (Voir fig. 1.)
Le javelot est une arme de jet, sous forme de lance, avec hampe en bois
et pointe en fer à crochets. Un petit javelot se dit _târhda_, un grand,
_âdjedel_. Cette arme ne peut être lancée qu’à une distance très-
rapprochée. (Voir fig. 1 _bis_.)
Pl. XXIV. Page 444. Fig. 39.
[Illustration : ÉQUIPEMENT DE MARCHE DES TOUÂREG.
D’après une photographie de M. Puig.]
L’arc, _tanâchchabt_, faite avec un bois léger nommé _kînba_, est plus
en usage chez les Touâreg du Sud que chez les Touâreg du Nord. (Voir
fig. 3.)
Les flèches, _enderbâ_, sont en roseau ou en bois léger avec pointes
ailées en fer. (Voir fig. 4.) Jamais elles ne sont empoisonnées.
L’anneau de bras, _âhabedj_, a un double but : donner plus de force pour
porter le coup de sabre ; offrir un point d’appui solide pour écraser la
tête de son ennemi, en cas de prise de corps. Cette manière de tuer
prend le nom de _temârhaît_.
Cette arme, je l’ai déjà dit, est portée au bras droit, entre l’attache
inférieure du deltoïde et le ventre du biceps.
Le bouclier, _ârhar_, est la seule arme défensive des Touâreg. C’est un
grand disque, en peau épaisse, qui couvre tout le corps, moins la tête
et les pieds.
La peau adoptée pour la confection des boucliers est celle de
l’_antilope mohor_, très-commun dans le pays d’Aïr.
Impuissant contre la balle, le bouclier résiste aux flèches, amortit les
coups de sabre et de lance. On voit qu’ils sont utiles, car beaucoup
sont couverts d’honorables cicatrices.
Les armes à feu, très-rares chez les Touâreg nomades, sont plus communes
chez les serfs pacifiques du Fezzân, qui s’en servent principalement
pour la chasse ; cependant quelques chefs ont des fusils et des
pistolets à pierre, du même modèle que ceux des Arabes du Sud de
l’Algérie.
Les noms donnés à ces armes témoignent du peu d’habitude de s’en
servir :
On appelle : un fusil _albârôd_, du mot arabe qui signifie _poudre_ ; un
pistolet _elrhodrîyet_, d’un mot également arabe qui signifie
_traîtrise_ ; la poudre, _etoû_ ; la balle, _tabellâlt_ ; la pierre à
fusil, _tafarâst_ ; la corne à poudre, _attelkhîg_.
A la joie qu’Ikhenoûken a éprouvée en recevant de moi une paire de
pistolets, et de M. le gouverneur général de l’Algérie un magnifique
fusil, je dois croire que les Touâreg apprécient à leur valeur les armes
à feu, et que, s’ils n’en sont pas tous pourvus, il faut l’imputer à la
difficulté de s’en procurer.
Cependant, la substitution des armes à feu aux armes blanches mettra le
pouvoir aux mains du premier groupe qui pourra faire entendre la poudre.
S’il entrait jamais dans la politique française de constituer un
_makhzen_ târgui, pour la protection de notre commerce et la sécurité
des routes, ainsi que l’a proposé M. le commandant Hanoteau, la
délivrance de quelques centaines de fusils à ces auxiliaires les aurait
bientôt rendu les arbitres des destinées du pays.
En l’état de l’armement, les rencontres ont lieu de très-près, presque
corps à corps, mais, en somme, elles sont très-peu meurtrières. Le
combat cesse dès qu’il y a quelques hommes tués ou blessés de part ou
d’autre.
En 1860, les Azdjer et les Ahaggâr en sont venus aux prises ensemble ;
les premiers ont eu quatre hommes tués.
Antérieurement, les Cha’anba avaient opéré une grande rhazia sur les
Azdjer, au pied du Tasîli ; la perte a été de quelques hommes seulement.
Dans leurs rencontres avec les Teboû, les Touâreg sont exposés aux
blessures très-dangereuses du _changuermanguer_, à la fois arme de jet
et d’escrime. (Voir planche XXV, fig. 5.)
_Équipement._
Le méhari, _aredjdjân_, est, par excellence, l’animal de guerre, car on
n’en connaît pas d’autre. C’est à peine si, dans la totalité des tribus
des Azdjer, on trouverait une dizaine de chevaux de selle.
Le méhari est au chameau porteur ce que, chez nous, le cheval de selle
est au cheval de trait. Autant l’un est lourd et lent, autant l’autre
est léger et vif.
Le méhari marche, trotte et galope, mais ses allures accélérées sont
très-dures. Généralement, on le tient au pas.
Comparé au cheval, il peut faire une plus longue marche sans boire ni
manger ; il peut porter un poids plus lourd, mais il a moins de vitesse,
il est moins docile ; quand le méhari est en fureur, ce qui arrive
souvent, c’est un animal terrible. Parfois il jette à terre celui qui le
monte, et les chutes sont suivies d’accidents graves.
Pour monter un méhari ou pour en descendre, il faut qu’il se soit mis à
genoux, et un long dressage est nécessaire pour qu’il se prête à cette
manœuvre. Par précaution, les chefs sont assistés d’un homme à pied
chaque fois qu’ils veulent monter ou descendre.
Pl. XXV. Page 447. Fig. 40 à 54.
[Illustration : ARMEMENT ET HARNACHEMENT.
No 7, fouet. — No 9, sandale. — No 11, coussin. — No 15, boîte en cuir.]
L’équipement du méhari est à peu près celui du cheval.
La selle ordinaire, _ârhazer_ (_rihla_ des Arabes), la selle de luxe des
chefs, _âtarâm_, sont construites sur le modèle de celles de nos spahis.
Le dossier en est moins large et moins élevé, le pommeau est en croix au
lieu d’être rond. En somme, ce serait un bon siége de marche s’il était
rembourré. (Voir planche XXV, fig. 6 et planche XXIV.)
A la différence de la selle du cheval, la selle du dromadaire n’a pas
d’étriers, _îlekif_, support inutile, les pieds du cavalier à
dromadaire, _eg-emîs_, étant croisés sur le cou de la bête. Mais, en
revanche, elle est ornée d’une masse de lanières en cuir, de toutes
couleurs, qui tombent sur les jambes de l’animal et le sollicitent à la
marche.
Des groupes de clochettes, _anaïna_, en cuivre et étain, fixées à
l’avant et à l’arrière de la selle, servent de parure et tiennent
continuellement le dromadaire en éveil.
La selle est posée sur le garot, à l’endroit où le cou s’attache au
corps, en avant de la bosse. Elle est fixée au moyen d’une sangle en
fines lanières de cuir tressées à plat. Ce genre de sangle, à la fois
souple et solide, doit avoir une très-grande durée.
Entre la selle et le dos de l’animal, un feutre épais, _isâtfâr_,
prévient les blessures.
La bride, _tîrhounîn_, est aussi une corde tressée, en cuir, qui
s’attache à un anneau en métal fixé au nez de l’animal, et qui le fait
obéir à la main du cavalier. (Voir planche XXV, fig. 10.)
Les accessoires de la selle sont considérables, car ils doivent contenir
tout ce que l’homme de guerre emporte avec lui. Ils consistent :
1o En un grand sac de cuir, _ârheredj_, orné de lanières, de franges et
de dessins, dans les divers compartiments duquel entre tout l’arsenal du
cavalier : sabre, fusil, javelot, arc, flèches, pistolets, quand on ne
les porte pas à la ceinture ; en un mot, les armes et les munitions. Ce
sac est à droite, pour être toujours à la disposition de la main. Il est
recouvert et protégé par le bouclier. (Voir planche XXV, fig. 12.)
2o En un second sac en cuir, servant de pendant à l’_ârheredj_, et
contenant les provisions de bouche : farine de gafoûli, farine de
gueçob, tabac à fumer, tabac à chiquer, natron, pipes, etc., etc., le
tout dans des compartiments séparés. (Voir planche XXV, fig. 14.)
3o En une ou plusieurs outres, _abeôq_, ou peaux tannées, dans
lesquelles est la provision d’eau.
Les chefs ont quelquefois la _djebîra_ des Arabes, pour y serrer leurs
objets les plus précieux. (Voir planche XXV, fig. 13.)
A part ce qui est sur le méhari, les guerriers Touâreg n’ont pas
d’autres bagages, ni tentes, ni vivres, ni bêtes de somme.
Si l’expédition est heureuse, les chameaux conquis sur l’ennemi
porteront les prises. En cas de revers, on ne veut pas d’embarras.
_Rencontres._
Les éclaireurs, _amârhelâi_, jouent un grand rôle dans les guerres de
surprise ; c’est par eux que la proie est signalée, guettée, livrée aux
capteurs. Si tous les Touâreg, en général, ont la vue et l’ouïe d’une
délicatesse qui les fait voir et entendre à des distances incroyables,
les éclaireurs ont ces qualités au suprême degré. Devançant la troupe au
loin, pour observer, ils savent toujours où ils retrouveront leurs amis.
La subtilité de leurs sens est pour eux un guide certain.
Les interrogatoires que les Touâreg font subir à tous les étrangers
traversant leurs territoires sont aussi un moyen de savoir ce qui se
passe autour d’eux, car on s’expose peu à les tromper.
La rapidité de la transmission des nouvelles par les voyageurs est
quelque chose d’incroyable. Pendant mon séjour dans le Sahara, j’ai
toujours appris les événements importants longtemps avant d’en avoir été
avisé par ma correspondance ; ainsi l’entrée de notre khalîfa Sîdi-Hamza
à El-Golêa’a, la marche de M. le commandant Colonieu sur Timmîmoun, la
mort du sultan ’Abd-el-Medjîd, ont été connues très-rapidement.
L’ennemi découvert, on cherche toujours à l’aborder en le surprenant.
Les hommes montés se battent du haut de leurs chameaux ; les serfs, qui
n’ont pas de méharis, se battent à pied.
L’armement exige qu’on s’aborde de très-près, à la distance d’un fer de
lance.
Chaque târgui, dit M. le commandant Hanoteau, tient le bouclier de la
main gauche et le javelot de la droite ; le sabre est suspendu au côté.
Le combat commence en lançant le javelot, dont on pare les coups avec le
bouclier, puis on s’aborde au sabre.
L’agilité des Touâreg, leur habileté à manier le bouclier, le long
apprentissage qu’ils ont fait de l’escrime, font qu’ils peuvent se
battre longtemps sans résultat. Tant que l’un des deux partis ne tourne
pas le dos, il n’y a pas d’action décisive. Mais, malheur à celui qui
est obligé de battre en retraite, car il est poursuivi, la lance dans
les reins. Quoique les combats, _akennâs_, cessent dès que l’honneur
peut être réputé satisfait et dès qu’il y a un certain nombre de tués ou
de blessés, on cite cependant des batailles qui ont été très-meurtrières
et dans lesquelles la destruction du parti vaincu a été la conséquence
de la victoire.
Mais, généralement, on préfère la surprise à la rencontre. Voici ce qui
a lieu dans ce cas. Les tribus enveloppées n’opposent pas de résistance
et fuient, abandonnant tout ce qu’elles possèdent. De leur côté, les
assaillants, plus préoccupés de piller que de poursuivre leur ennemi, se
hâtent de s’emparer au plus tôt du butin, dans la crainte d’un retour
offensif, qui est à redouter, même après quatre et cinq jours de
capture.
C’est dans les retours offensifs que les Touâreg paraissent redoutables.
Les pillés, _imîhaghen_, (sing. _amîhagh_), réunissent leurs méharis,
font appel à leurs amis et alliés, et quelle que soit la célérité que
les pilleurs, _imôhagh_, apportent à la retraite, on se met à leur
poursuite.
On tâchera de les devancer aux premiers puits où ils doivent abreuver
leurs montures et leurs bêtes de somme, et là, on est sur que le besoin
de boire amènera toutes les bêtes de prise au pouvoir de leurs anciens
maîtres.
Les capteurs, chargés de butin, traînant à leur remorque des bêtes de
somme, au pas lent, et obéissant mal à la voix de nouveaux conducteurs,
n’ont d’autre expédient, pour échapper à la poursuite d’ennemis légers
et résolus à reconquérir leurs biens, qu’en dérobant leur marche de
retraite, ce qui n’est pas facile avec des rôdeurs comme les Touâreg.
On cite un retour offensif d’Ikhenoûkhen contre les Cha’anba, où après
quatre grands jours de marche forcée ces derniers ont été obligés
d’abandonner toutes leurs prises, en perdant beaucoup de monde.
Par nature, par tempérament, les Touâreg sont constitués pour être de
braves guerriers, et ils le sont, sans quoi ils eussent déjà été dévorés
par leurs voisins, bien plus nombreux, bien mieux armés qu’eux, surtout
ceux du Nord, les Cha’anba et autres. Mais indépendamment de leurs
dispositions naturelles à la bravoure chevaleresque, les Touâreg sont
encore sollicités à l’héroïsme par leurs femmes qui, dans leurs chants,
dans leurs improvisations poétiques, flétrissent la lâcheté et
glorifient le courage. Un târgui qui lâcherait pied devant l’ennemi et
qui, par sa défection, compromettrait le succès de ses contribules, ne
pourrait plus reparaître au milieu des siens. Aussi est-ce sans exemple.
Entre Touâreg, quand deux partis en sont venus aux mains, et que l’un
des deux est battu, les vainqueurs crient aux vaincus, de ce cri sauvage
particulier aux Touâreg :
Hia hia ! hia hia !
Il n’y aura donc pas de rebâza !
Le rebâza est le violon sur lequel les femmes chantent la valeur de
leurs chevaliers.
A la menace du silence des rebâza, les vaincus reviennent à la charge,
tant est grande la crainte du jugement défavorable des femmes.
_Chants de guerre._
Comme tous les peuples guerriers, les Touâreg ont leur chants de guerre.
Les Arabes, ces grands mangeurs, qui vivent dans une abondance enviée et
enviable, ont surtout excité la verve de poëtes affamés. Voici leur
_Marseillaise_ contre les Cha’anba, jadis leurs plus intimes ennemis :
Abâ mak, Ma’talla, alhîn, keïhân !
Mîdden dîh souort arhêledh iyyân
Ezzâin asîkel aked aoudân
Ezzâin înnen înhâyen ôdouân
Ezzâin iddâsin âles insân
Nanesberhôr sâdhittes telâ djân
Tekenâs atiti âberdjen îkenân
Tekenâs tâftaq imêzhen îmedân
Ietkâr derhêred idemânen ingngân
Dakh-an-tlemîn sîkid izzedj edsân
Sarhtîn des âllarh ioulân desennân
Ieqqân isîfef âttedjmodan mân
Nellilouet ournoûye oualâmân
Ietkît tekhamkhâm iôkây ezegzân.
Voici la traduction, mot à mot, de ce chant. Les mots en italiques sont
sous-entendus dans le texte original.
« Que _Dieu_ maudisse ta mère, Ma’talla[124], _car_ le diable est en
ton corps !
« Ces hommes, _les Touâreg_, tu les prends pour des lâches ;
« _Cependant_, ils savent voyager, et même guerroyer ;
« Ils savent partir de bon matin et marcher le soir ;
« Ils savent surprendre, dans son lit, tel homme couché ;
« _Surtout_ le riche qui dort, au milieu de ses troupeaux
agenouillés ;
« Celui qui a orgueilleusement étendu sa large tente ;
« Celui qui a déployé, en leur entier, et ses tapis et ses doux
lainages ;
« Celui _dont le ventre_ est plein de blé cuit avec de la viande,
« Et arrosé de beurre fondu et de lait chaud sortant du pis des
chamelles ;
« Ils le clouent de leur lance, pointue comme une épine,
« Et lui se met à crier, jusqu’à ce que son âme s’envole.
« Nous le laverons _de son bien_, sans même lui laisser d’eau ;
« Sa gourmande de femme[125] ne pourra plus supporter son
désespoir[126]. »
La traduction est impuissante à rendre et l’harmonie imitative et le
laconisme de cette poésie sauvage.
Que de choses en peu de mots !
La guerre est sainte, car Ma’talla est un suppôt de Satan.
Elle est juste, car Ma’talla traite de lâches des hommes qui sont les
plus braves de la terre.