d’amis parmi les hommes, mais, pour conserver sa réputation, elle ne
doit en préférer aucun. Une femme qui n’aurait qu’un ami ou qui
témoignerait plus d’affection pour l’un de ses adorateurs serait
considérée comme pervertie et montrée au doigt.
Les mœurs permettent, entre hommes et femmes, en dehors de l’époux et de
l’épouse, des rapports qui rappellent la chevalerie du moyen âge : ainsi
la femme pourra broder sur le voile ou écrire sur le bouclier de son
chevalier des vers à sa louange, des souhaits de prospérité ; le
chevalier pourra graver sur les rochers le nom de sa belle, chanter ses
vertus, et personne n’y voit rien de mal. « L’ami et l’amie, disent les
Touâreg, sont pour les yeux, pour le cœur, et non pour le lit seulement,
comme chez les Arabes. »
Presque tous les soirs, les femmes chantent en s’accompagnant de la
_rebâza_ ; elles improvisent généralement leurs chants, à la façon des
anciens trouvères. Les hommes font cercle, accroupis autour des
chanteuses, et, pour honorer la réunion, ils revêtent leurs plus beaux
habits.
Au milieu de ces mœurs patriarcales, la femme demanderait immédiatement
le divorce, si elle avait une rivale, et l’homme aurait le droit de tuer
sa femme, sans avoir à rendre compte de sa vie à sa famille, si elle
commettait une infidélité.
Est-ce à dire pour cela que les mœurs soient d’une pureté
irréprochable ? Je ne le crois pas. Il y a près de Ghadâmès un campement
de târguies qui rappelle les Nâylîyât de Biskra et de Tougourt, et plus
d’une jeune fille est accusée d’être devenue mère avant le mariage.
Dans les rapports de l’homme avec la femme, en mariage, la formule du
Code Napoléon est la règle : « La femme doit obéissance au mari et le
mari doit pourvoir aux besoins de la femme dans la limite de ses
ressources. » La délaisser même est un motif à reproche.
Les Touâreg mangent en compagnie de leurs épouses : ce qui est contraire
à l’usage des autres musulmans ; la meilleure part du repas leur est
donnée. Toutefois, il est, dans les aliments, des parties exclusivement
réservées à l’un ou à l’autre : le cœur, les intestins des animaux, ne
sont mangés que par l’homme ; le foie et les rognons reviennent aux
femmes. Le café et le thé ne peuvent être bus que par les hommes.
La tenue des dames Touâreg est toujours décente et convenable. Une sorte
d’étiquette préside à tous leurs mouvements quand elles sont en société.
Une grande marque de leur respect pour l’homme auquel elles parlent est
de lui cacher leur figure, quoiqu’elles ne portent jamais le voile, et,
à cette fin, elles tournent le dos à leur interlocuteur, ou bien elles
ramènent un coin de leur par-dessus sur leur figure.
Le sentiment de la pudeur, inconnu et impossible au milieu des familles
polygames, recouvre tous ses droits dans les ménages monogames des
Touâreg.
Plus heureuse que la femme arabe, la femme târguie n’est obligée ni à
moudre le blé, ni à aller chercher sur son dos l’eau et le bois, ni à
faire la cuisine ; les esclaves pourvoient à tous ces besoins, de sorte
que, comme les dames des contrées civilisées, elles peuvent consacrer du
temps à la lecture, à l’écriture, à la musique et à la broderie. Ce
n’est pas sans quelque émotion, qu’après avoir traversé quatre cents
lieues de pays dans lesquels la femme est réduite à l’état de bête de
somme, on constate, en plein désert, une civilisation qui a tant
d’analogie avec celle de l’Europe chrétienne au moyen âge.
La célébration du mariage, chez les Touâreg, ressemble beaucoup à celle
des autres pays musulmans, avec cette différence que, les armes à feu
étant inconnues ou à peu près chez les nomades, on n’y fait pas parler
la poudre. Chez les nobles, la _fantazia_ à dromadaire remplace la
_fantazia_ à cheval ; on chante, on joue de la rebâza ; chez les serfs
et chez les esclaves, on danse à la mode de Nigritie, au son de la
derboûka.
Un marabout préside à la bénédiction nuptiale et rédige les conventions
particulières des époux, quand il y a lieu à contrat.
Les morts sont enterrés conformément aux prescriptions de la religion
musulmane ; lavage du corps à l’eau chaude, linceul neuf, prières pour
tous, aromates pour les riches. Mais on ne les pleure pas, et dès qu’on
leur a rendu les derniers devoirs de la sépulture, après un repas
propitiatoire, on évite tout ce qui pourra ressusciter leur souvenir.
Ainsi, on change de campement, on ne prononce jamais leur nom, et, afin
qu’ils disparaissent du milieu des vivants, on n’appellera pas leurs
enfants, comme chez les Arabes, _tel fils d’un tel_, on leur donnera un
nom qui vivra et mourra avec eux. Il n’y a d’exception à cette règle que
dans les familles des marabouts, ou dans les familles princières dont le
nom est intimement lié à l’histoire de la tribu[123]. Cet oubli apparent
ou réel des morts a sa cause dans la crainte des revenants, crainte
générale et qui fait éviter tout ce qui pourrait être considéré comme
une évocation.
_Pratiques hygiéniques._
L’hygiène est en grand honneur chez les Touâreg, et ses préceptes, plus
ou moins orthodoxes, plus ou moins rationnels, sont religieusement
suivis.
Jamais un târgui, à moins d’une circonstance exceptionnelle, ne se lave
ni la figure, ni les mains, ni les pieds, à plus forte raison les autres
parties du corps, parce que l’eau est réputée rendre la peau plus
impressionnable au froid et au chaud. Les ablutions prescrites par la
religion sont faites avec du sable ou avec un caillou.
Toujours en vue de soustraire la peau aux influences extérieures, les
Touâreg se teignent les mains, les bras et la figure, avec de l’indigo
en poudre. Le reste de leur corps, également couvert d’indigo par la
déteinte continuelle de leurs vêtements, est soumis aux mêmes effets.
Les femmes emploient souvent, mais sur leur visage seulement, l’ocre au
lieu de l’indigo.
Ainsi, quoique blancs, les Touâreg paraissent bleus, et leurs femmes
jaunes, ce qui contribue à leur donner un aspect si étrange.
Il va sans dire que jamais on ne lave les vêtements teints à l’indigo,
attendu que, par le lavage, ils perdraient leur propriété essentielle,
qui est de déteindre sur le corps.
La conséquence de pareilles habitudes est que ceux des Touâreg qui n’ont
pas une garde-robe de rechange sont largement pourvus de parasites.
Comme les Arabes, les Touâreg se rasent la tête, mais, au lieu de se
borner à laisser une simple mêche de cheveux, _tahoqqôt_, pour que
l’ange puisse les enlever de terre au ciel, le jour du jugement dernier,
et les faire comparaître convenablement devant le Grand Maître, ils
conservent, du front à la nuque, une sorte de crête de cheveux,
_ahoqqôt_, qui ressemble assez à celle de certains casques, et, en
attendant que ces cheveux servent à l’usage commun après la mort, ils en
tirent un parti hygiénique dans cette vie. A cet effet, cette crête est
tressée en petites mêches, réunies les unes aux autres, de manière à
former une charpente pour supporter la calotte et permettre à l’air de
circuler entre le cuir chevelu et le tissu de laine qui recouvre la
tête.
Les enfants et les jeunes gens portent à une oreille un grand anneau,
tantôt en métal, tantôt en corne, tantôt en bois. Est-ce là aussi une
pratique hygiénique pour préserver, pendant le jeune âge, par un
dérivatif continuel, des nombreuses maladies auxquelles les yeux sont
exposés ?
L’usage du sulfure d’antimoine, le _kohel_ des Arabes, sur le bord libre
des paupières, a incontestablement ce but. Cette poudre est appliquée
avec délicatesse au moyen d’un stylet en bois, _tâfendit_.
Mais la pratique hygiénique par excellence des Touâreg est la religion
du voile, pour préserver leurs organes extérieurs les plus délicats,
yeux, oreilles, fosses nasales et bouche, de l’action des sables, du
soleil, des vents et de la sécheresse extrême de l’air ; jamais coutume
ne fut mieux appropriée au climat, aussi tous les étrangers qui voyagent
dans leur pays s’empressent-ils de l’adopter. Moi-même j’ai suivi la
mode générale et je n’ai qu’à m’en féliciter.
_Maladies et pratiques médicales._
Le genre de vie menée par les Touâreg est promptement fatal aux
constitutions faibles, et la sélection opérée par la mortalité ne laisse
dans la population que des sujets forts et robustes.
D’un autre côté, le climat est sain, et la sobriété, commandée par
l’aridité du sol, contribue puissamment à maintenir la santé.
Les maladies sont donc rares, quoique les voyageurs étrangers soient
assaillis par des demandes de médicaments ; mais ces demandes ne font
que révéler l’impuissance des pratiques médicales en usage dans le pays.
Les maladies les plus graves et les plus générales sont les ophtalmies,
les rhumatismes, les fièvres intermittentes, les engorgements des
viscères consécutifs aux fièvres, la variole, les affections cutanées,
les maladies de la vessie, le ver de Guinée, enfin le boûri chez les
nègres.
Il est peu de Touâreg dont les yeux n’aient été le siége d’ophtalmies
les plus graves, probablement d’ophtalmies purulentes si communes en
Égypte, sous l’influence des mêmes causes ; car, chez un grand nombre,
la cornée transparente est devenue opaque ; beaucoup sont aveugles ou ne
voient que pour se conduire.
La réverbération solaire, les sables charriés par les vents ; les
variations extrêmes de température, entre la nuit et le jour ; la
sécheresse de l’air ; les effluves salines qui se dégagent du fond des
lacs desséchés ; la contagion elle-même, sont les causes de ces
ophtalmies endémiques. Au Fezzân, j’ai trouvé une grande partie de la
population atteinte de maux d’yeux.
Les remèdes empiriques qu’emploient les indigènes sont plutôt de nature
à aggraver qu’à guérir.
Un des plus grands services qui puisse être rendu aux Touâreg, serait
d’introduire chez eux, à titre de complément de l’usage du voile, la
coutume de conserves à verres bleus avec œillères. Il suffit pour cela
d’en donner en cadeau aux principaux chefs, — c’est ce qui a été fait, —
et d’introduire cet article dans les pacotilles des caravanes à des
conditions de prix qui le rendent abordable à toutes les bourses.
Les Anglais ont bien opéré un plus grand miracle, en remplaçant l’usage
du café par celui du thé. Ils ont commencé par en faire présent aux
chefs, et, par esprit d’imitation, tout le monde a voulu en goûter.
Aujourd’hui le Maroc, presque tout le Sahara et une partie de l’Afrique
centrale sont tributaires de l’Angleterre pour le thé.
Au-dessus de trente ans, peu d’hommes ou de femmes sont exempts de
rhumatismes ; quelques-uns en sont perclus. Le coucher sur le sable
refroidi pendant la nuit, et l’usage exclusif des vêtements de coton
expliquent la multiplicité et la gravité de ces affections. Parvenons à
livrer aux Touâreg des vêtements de laine, chemises, blouses et
pantalons, à des prix peu supérieurs à ceux de coton, et nous verrons le
coton abandonné pour la laine ; car déjà les chefs recherchent les
tissus en laine des Arabes. Mais le prix élevé de ces derniers est un
obstacle réel à leur adoption, tant le peuple est pauvre.
A l’exception de quelques liniments et du feu appliqué à la manière
arabe, par la cautérisation transcurrente, les Touâreg n’ont aucun moyen
curatif ou palliatif rationnel contre les rhumatismes. Ceux qui en sont
atteints souffrent jusqu’à leur mort.
Les fièvres intermittentes, _tâzzaq_, contractées dans le pays, sont
rares, mais comme les Touâreg voyagent beaucoup et sortent souvent des
régions saines de leurs montagnes, ils rapportent de leurs voyages des
fièvres persistantes auxquelles le changement de climat met quelquefois
fin, mais qui souvent se transforment en engorgements chroniques et
incurables du foie et de la rate.
Les seuls remèdes connus sont des tisanes laxatives ou purgatives
préparées avec des plantes du pays ou des médicaments tirés du Soûdân.
Notre commerce pourrait substituer à ces préparations, sans valeur
sérieuse, les principaux fébrifuges, les purgatifs et les vomitifs de
notre matière médicale, dont l’emploi deviendrait bientôt général, si la
vente de ces médicaments était accompagnée de notices simples rédigées
en langue arabe.
La variole, _âchek_ ou _bedî_, vient périodiquement décimer ces
malheureuses populations ; à mon passage à Ghadâmès, une épidémie y
régnait et n’épargnait ni jeunes ni vieux. Elle avait antérieurement, au
printemps 1860, exercé ses ravages sur les Ifôghas du Cheïkh-’Othmân.
Contre ce terrible fléau on ne connaît ni la vaccine ni même
l’inoculation du virus variolique, en usage chez les Arabes.
Sans doute, un jour, grâces aux relations que nous sommes appelés à
entretenir avec les peuplades du Sahara et de l’Afrique centrale, elles
nous seront redevables de l’introduction de la vaccine, et de ce moment
datera pour elles une ère nouvelle qui fera époque dans leurs souvenirs
historiques ; jusque-là, nous sommes impuissants à leur venir en aide.
La rougeole, _loûmet_, ainsi que les autres maladies de l’enfance,
n’épargnent pas plus les Touâreg que les autres peuples.
On comprendra facilement que les maladies de la peau, du cuir chevelu,
de la paume des mains et de la plante des pieds, soient fréquentes et
presque incurables chez un peuple dévoré de vermine et qui redoute de se
laver avec de l’eau, dans la crainte de rendre la peau plus
impressionnable au froid et au chaud. L’importation par le commerce des
préparations sulfureuses et mercurielles peut donc, en attendant mieux,
devenir un objet d’échange utile et lucratif.
Les dartres, _ânerhoû_, sont communes.
Les voyages fréquents, l’allure fatigante du chameau, la dureté des
selles, en vue de prévenir le sommeil, déterminent souvent des maladies
chroniques de la vessie, dites _tezhaggâlt_, qui, d’après les symptômes
indiqués, pourraient bien être la pierre.
Contre cette maladie les Touâreg n’ont aucun remède.
Les hernies, _âmokketes_, suites de longues marches, sont aussi
fréquentes. Des bandages, plus ou moins grossiers, les maintiennent
réduites.
Généralement, les Touâreg qui vont au Soûdân en rapportent le ver de
Guinée, _farentît_, parasite qui vit entre cuir et chair, cause
d’atroces souffrances, et revient pendant longtemps, tous les ans, à la
même époque.
En langue temâhaq, la maladie que donne le ver de Guinée est appelée
_âtleb_.
Les Européens, comme les indigènes, paient le tribut au farentît. M. le
docteur Barth en a été atteint et ne s’en est débarrassé qu’avec peine.
Le suc laiteux du _Calotropis procera_ (voir page 180) est le seul
remède connu à ce mal.
Probablement, notre matière médicale, si riche en toxiques, aura à
donner aux habitants de l’Afrique centrale un spécifique plus puissant
que le suc de ce _Calotropis_. Un débouché certain est assuré à ce
médicament, dès qu’il sera trouvé.
Le _boûri_ est une affection vertigineuse du cerveau, qui atteint
spécialement les nègres dans la période d’acclimatation, et les rend
fous à lier. Cette maladie se présente sous forme d’accès. On se borne,
pour tout traitement, à séquestrer les malades.
La syphilis, _tâlaouaït_, héréditaire ou acquise, vient couronner la
série des maladies qui atteignent les Touâreg, quoique ce mal soit moins
commun que dans les populations sahariennes du Sud de l’Algérie et de la
Tunisie. La sévérité des mœurs explique la préservation plus générale et
aussi la gravité moins grande des accidents.
Les symptômes les plus ordinaires de cette affection sont des ulcères,
_amahâr_.
Des tisanes et des poudres de diverses plantes sont d’abord employées à
l’intérieur et à l’extérieur contre les premiers symptômes de cette
maladie, et quand elles n’ont pas amené la guérison, on a recours au
traitement traditionnel par la salsepareille, _el-’acheba_, qui est
très-compliqué.
La salsepareille, qui vient d’Europe, est l’objet d’un commerce
important dans le Sahara. Les préparations mercurielles, employées avant
tant de succès par nos médecins sur les indigènes de l’Algérie, peuvent
très-bien prendre place avec la salsepareille dans les pacotilles à
destination de l’intérieur.
Les Touâreg se plaignent souvent d’ulcères, dans les fosses nasales,
déterminés probablement par les sables ou l’excessive chaleur ; ils
donnent à cette maladie spéciale le nom de _fandhefîr_.
Les bronches elles-mêmes ne paraissent pas toujours à l’abri de la
pénétration des sables, malgré l’usage du voile ; ils provoquent la
toux, _tîsoût_, mais ne déterminent pas d’autres accidents.
Dans les cas de piqûre d’animaux venimeux, vipères ou scorpions, les
Touâreg étranglent par une ligature le membre ou la partie atteinte,
pour faire obstacle à la transmission du venin par la circulation ;
après quoi, ou ils appliquent le feu, ou ils font des lotions
oléagineuses, ou ils mettent en contact avec la plaie la chair sanglante
et encore vivante d’un animal quelconque, poulet, mouton ou chèvre, en
attribuant aux chairs vivantes la propriété d’absorber le virus.
La seule chose rationnelle dans ces pratiques est la destruction des
parties atteintes par le cautère incandescent ; mais on pourra utilement
substituer à cette méthode douloureuse l’emploi de l’ammoniaque liquide
à l’intérieur et à l’extérieur.
Est-il nécessaire de constater que les ’Aïssâoua, qui prétendent charmer
les vipères et affronter impunément leur morsure, ne vont jamais dans la
contrée où leur prétendue exemption anti-septique pourrait être mise à
l’épreuve ? Ils sont même inconnus chez les Touâreg.
Dans quelques tribus du Sud de la province d’Oran, quand la gale du
cheval ou du chameau a résisté au traitement par le goudron, on détruit
l’_Acarus_ ou insecte de la gale par le virus du scorpion ; à cet effet,
on fait piquer l’animal galeux au-dessous de la croupe, et on affirme
que les _Acarus_ sont bientôt tués. Cette pratique n’est pas en usage
chez les Touâreg, quoique la gale du chameau y soit fréquente et
difficile à guérir.
Dans le Tell algérien et tunisien, on fait quelquefois aussi, dit-on, un
coupable usage de viandes présentées à la dent des vipères et
empoisonnées par leur venin. Je dois dire que les Touâreg sont trop
honnêtes et trop loyaux, même vis-à-vis de leurs ennemis, pour employer
de tels moyens.
La seule plante vénéneuse que produise le pays des Touâreg est
l’_Hyoscyamus Falezlez_ (Voir page 182). On ne s’en sert pas comme
poison, mais comme aliment et comme médicament.
L’observation a appris aux Touâreg que l’_afahlêhlé_ engraissait les
chameaux, les moutons et les chèvres (tous ruminants), et ballonnait,
avant de les tuer, les chevaux et les ânes qui en avaient mangé.
Leurs femmes, pour lesquelles l’embonpoint est le suprême de la beauté,
ont voulu savoir si la susdite plante agirait sur elles, soit en les
engraissant, soit en les ballonnant, et, en vraies filles d’Ève, elles
ont touché au fruit défendu, sans qu’il leur soit advenu trop grand mal,
en prenant certaines précautions, toutefois.
Donc, les femmes maigres qui veulent devenir grasses mangent de la
viande assaisonnée avec une petite quantité d’_afahlêhlé_, puis elles se
couchent en ayant soin de se couvrir de manière à appeler à la peau une
abondante transpiration. Pour la provoquer, elles boivent, par gorgées,
de grandes quantités de lait aigre. Si la médication réussit, la peau se
dilate, et, après quelque temps de ce régime, l’embonpoint se développe.
Dans le cas où, au lieu de la chaleur, survient le froid, alors il y a
folie momentanée, quand des accidents plus graves ne se manifestent pas.
Comme médicament, l’extrait d’_afahlêhlé_, incorporé à du beurre fondu,
est employé en frictions dans les douleurs rhumatismales.
Dans les maladies de l’utérus, les femmes font usage de tampons en coton
recouverts de beurre chargé de la même substance. Cette pratique
rappelle l’usage que les dames romaines faisaient de la belladone, dans
les mêmes cas.
Je suis entré, à dessein, dans ces détails, pour faire comprendre quelle
importance le commerce des médicaments, _asafar_, avec le Sahara et
l’Afrique centrale peut acquérir un jour. Quoique fatalistes, les
musulmans n’hésitent pas à acheter des drogues pour calmer leurs
souffrances et prolonger leur existence.
Un médecin, _âdhabîb_, qui accepterait avec dévouement la mission
d’aller passer quelques années au milieu des Touâreg, non-seulement
serait considéré par eux comme un personnage sacré, mais encore y
exercerait la plus heureuse influence pour l’avenir de nos relations
commerciales ou politiques.
Quand la France aura un agent consulaire à Ghadâmès ou à Rhât, on pourra
utilement confier cette glorieuse mission à l’un de ces nombreux
officiers de santé de l’armée pour lesquels l’occasion de rendre des
services est toujours une bonne fortune. Si ce médecin parlait l’arabe
et avait le goût des voyages, le Sahara n’aurait bientôt plus de secrets
pour nous.
_Travail._
Le Touâreg n’ont pas d’habitation, ils ne produisent ni les vêtements
qu’ils portent ni les aliments qu’ils consomment ; à les juger par leur
impuissance à suffire à leurs premiers besoins, surtout quand on sait
qu’ils ont des vallées où la terre est profonde et l’eau presque à la
superficie du sol, on est, à première vue, disposé à les classer parmi
les peuples paresseux, dignes de toutes les misères qui les atteignent.
Il n’en est rien cependant, car le târgui est un homme actif, toujours
occupé ; mais l’immensité de l’espace dévore son temps et ne lui laisse,
après chaque course, que trop peu d’intervalle pour vaquer à d’autres
soins.
On se rendra compte de la lutte de l’homme contre l’espace en
rapprochant deux chiffres : celui de la population, environ 30,000 âmes,
pour la totalité des Touâreg du Nord ; et celui de la superficie
occupée, 100 millions d’hectares environ, probablement plus, dont ils
doivent faire la police, soit pour protéger les caravanes de leurs
clients, soit pour surveiller les mouvements de leurs ennemis.
Pour aller à un marché, vendre ou acheter, ce qui, partout ailleurs,
n’exige qu’un jour au plus, demande souvent un mois à un târgui, et
ainsi de tout.
Dans cette situation, les Touâreg ne peuvent être ni agriculteurs, ni
industriels, mais seulement pasteurs des très-maigres et des très-petits
troupeaux indispensables à leur existence, à leurs courses, à leurs
transports. Néanmoins la surveillance de leur territoire, la garde de
leurs troupeaux, les voyages, les déplacements fréquents que la
transhumance impose, obligent les Touâreg à un travail continu qu’une
race forte et robuste peut seule supporter.
A part les oasis de Ghadâmès, de Rhât, du Fezzân, de Djânet et d’Idélès,
qui ne produisent même pas tout ce que leurs habitants consomment, on ne
trouverait peut-être pas 1000 hectares cultivés dans les 100 millions
occupés par les nomades. Du moins, je suis autorisé à tirer cette
conclusion de ce que j’ai vu et des renseignements qui m’ont été donnés.
On cite, chez les Azdjer, trois groupes de dattiers et deux groupes de
figuiers, et à peine un plus grand nombre chez les Ahaggâr.
D’ailleurs, les Touâreg n’ont ni bœufs, ni chevaux, ni charrues pour
abréger le travail de la terre ; ils sont donc fatalement condamnés à ne
cultiver que les rares petits jardinets qu’ils peuvent piocher avec
leurs bras.
On cite cependant un fait exceptionnel de culture que je dois
mentionner. Sur l’un des points culminants du Tasîli, à Harêr, il n’y
avait qu’un plateau dont la roche était à nu. Les serfs y ont apporté de
la terre végétale à dos d’hommes et d’animaux, et ils y cultivent
aujourd’hui des dattiers, des vignes et des céréales.
Ce point est assez élevé au-dessus du niveau général du plateau pour
que, du pied de la montagne, un homme placé à son sommet ne paraisse pas
plus grand qu’un corbeau.
L’industrie est un peu moins bornée que l’agriculture, sans cependant
dépasser les limites imposées par la stricte nécessité.
Des forgerons, _inat_, réparent les armes ; après les nobles, ces
artisans sont les principaux personnages de la tribu.
Des tanneurs, _sefel_, préparent les peaux de tous les animaux tués :
chameaux, moutons, chèvres, mouflons, antilopes.
Des selliers, des cordonniers mettent ces peaux en œuvre.
Quelques-uns font des travaux de sparterie et de poterie en argile.
D’autres travaillent le bois, tournent des plats et des sebiles,
préparent des arcs et des flèches, des hampes de lance, des manches de
sabre et de poignard.