La femme mariée jouit d’autant plus de considération qu’elle compte plus

d’amis parmi les hommes, mais, pour conserver sa réputation, elle ne

doit en préférer aucun. Une femme qui n’aurait qu’un ami ou qui

témoignerait plus d’affection pour l’un de ses adorateurs serait

considérée comme pervertie et montrée au doigt.

Les mœurs permettent, entre hommes et femmes, en dehors de l’époux et de

l’épouse, des rapports qui rappellent la chevalerie du moyen âge : ainsi

la femme pourra broder sur le voile ou écrire sur le bouclier de son

chevalier des vers à sa louange, des souhaits de prospérité ; le

chevalier pourra graver sur les rochers le nom de sa belle, chanter ses

vertus, et personne n’y voit rien de mal. « L’ami et l’amie, disent les

Touâreg, sont pour les yeux, pour le cœur, et non pour le lit seulement,

comme chez les Arabes. »

Presque tous les soirs, les femmes chantent en s’accompagnant de la

_rebâza_ ; elles improvisent généralement leurs chants, à la façon des

anciens trouvères. Les hommes font cercle, accroupis autour des

chanteuses, et, pour honorer la réunion, ils revêtent leurs plus beaux

habits.

Au milieu de ces mœurs patriarcales, la femme demanderait immédiatement

le divorce, si elle avait une rivale, et l’homme aurait le droit de tuer

sa femme, sans avoir à rendre compte de sa vie à sa famille, si elle

commettait une infidélité.

Est-ce à dire pour cela que les mœurs soient d’une pureté

irréprochable ? Je ne le crois pas. Il y a près de Ghadâmès un campement

de târguies qui rappelle les Nâylîyât de Biskra et de Tougourt, et plus

d’une jeune fille est accusée d’être devenue mère avant le mariage.

Dans les rapports de l’homme avec la femme, en mariage, la formule du

Code Napoléon est la règle : « La femme doit obéissance au mari et le

mari doit pourvoir aux besoins de la femme dans la limite de ses

ressources. » La délaisser même est un motif à reproche.

Les Touâreg mangent en compagnie de leurs épouses : ce qui est contraire

à l’usage des autres musulmans ; la meilleure part du repas leur est

donnée. Toutefois, il est, dans les aliments, des parties exclusivement

réservées à l’un ou à l’autre : le cœur, les intestins des animaux, ne

sont mangés que par l’homme ; le foie et les rognons reviennent aux

femmes. Le café et le thé ne peuvent être bus que par les hommes.

La tenue des dames Touâreg est toujours décente et convenable. Une sorte

d’étiquette préside à tous leurs mouvements quand elles sont en société.

Une grande marque de leur respect pour l’homme auquel elles parlent est

de lui cacher leur figure, quoiqu’elles ne portent jamais le voile, et,

à cette fin, elles tournent le dos à leur interlocuteur, ou bien elles

ramènent un coin de leur par-dessus sur leur figure.

Le sentiment de la pudeur, inconnu et impossible au milieu des familles

polygames, recouvre tous ses droits dans les ménages monogames des

Touâreg.

Plus heureuse que la femme arabe, la femme târguie n’est obligée ni à

moudre le blé, ni à aller chercher sur son dos l’eau et le bois, ni à

faire la cuisine ; les esclaves pourvoient à tous ces besoins, de sorte

que, comme les dames des contrées civilisées, elles peuvent consacrer du

temps à la lecture, à l’écriture, à la musique et à la broderie. Ce

n’est pas sans quelque émotion, qu’après avoir traversé quatre cents

lieues de pays dans lesquels la femme est réduite à l’état de bête de

somme, on constate, en plein désert, une civilisation qui a tant

d’analogie avec celle de l’Europe chrétienne au moyen âge.

La célébration du mariage, chez les Touâreg, ressemble beaucoup à celle

des autres pays musulmans, avec cette différence que, les armes à feu

étant inconnues ou à peu près chez les nomades, on n’y fait pas parler

la poudre. Chez les nobles, la _fantazia_ à dromadaire remplace la

_fantazia_ à cheval ; on chante, on joue de la rebâza ; chez les serfs

et chez les esclaves, on danse à la mode de Nigritie, au son de la

derboûka.

Un marabout préside à la bénédiction nuptiale et rédige les conventions

particulières des époux, quand il y a lieu à contrat.

Les morts sont enterrés conformément aux prescriptions de la religion

musulmane ; lavage du corps à l’eau chaude, linceul neuf, prières pour

tous, aromates pour les riches. Mais on ne les pleure pas, et dès qu’on

leur a rendu les derniers devoirs de la sépulture, après un repas

propitiatoire, on évite tout ce qui pourra ressusciter leur souvenir.

Ainsi, on change de campement, on ne prononce jamais leur nom, et, afin

qu’ils disparaissent du milieu des vivants, on n’appellera pas leurs

enfants, comme chez les Arabes, _tel fils d’un tel_, on leur donnera un

nom qui vivra et mourra avec eux. Il n’y a d’exception à cette règle que

dans les familles des marabouts, ou dans les familles princières dont le

nom est intimement lié à l’histoire de la tribu[123]. Cet oubli apparent

ou réel des morts a sa cause dans la crainte des revenants, crainte

générale et qui fait éviter tout ce qui pourrait être considéré comme

une évocation.

_Pratiques hygiéniques._

L’hygiène est en grand honneur chez les Touâreg, et ses préceptes, plus

ou moins orthodoxes, plus ou moins rationnels, sont religieusement

suivis.

Jamais un târgui, à moins d’une circonstance exceptionnelle, ne se lave

ni la figure, ni les mains, ni les pieds, à plus forte raison les autres

parties du corps, parce que l’eau est réputée rendre la peau plus

impressionnable au froid et au chaud. Les ablutions prescrites par la

religion sont faites avec du sable ou avec un caillou.

Toujours en vue de soustraire la peau aux influences extérieures, les

Touâreg se teignent les mains, les bras et la figure, avec de l’indigo

en poudre. Le reste de leur corps, également couvert d’indigo par la

déteinte continuelle de leurs vêtements, est soumis aux mêmes effets.

Les femmes emploient souvent, mais sur leur visage seulement, l’ocre au

lieu de l’indigo.

Ainsi, quoique blancs, les Touâreg paraissent bleus, et leurs femmes

jaunes, ce qui contribue à leur donner un aspect si étrange.

Il va sans dire que jamais on ne lave les vêtements teints à l’indigo,

attendu que, par le lavage, ils perdraient leur propriété essentielle,

qui est de déteindre sur le corps.

La conséquence de pareilles habitudes est que ceux des Touâreg qui n’ont

pas une garde-robe de rechange sont largement pourvus de parasites.

Comme les Arabes, les Touâreg se rasent la tête, mais, au lieu de se

borner à laisser une simple mêche de cheveux, _tahoqqôt_, pour que

l’ange puisse les enlever de terre au ciel, le jour du jugement dernier,

et les faire comparaître convenablement devant le Grand Maître, ils

conservent, du front à la nuque, une sorte de crête de cheveux,

_ahoqqôt_, qui ressemble assez à celle de certains casques, et, en

attendant que ces cheveux servent à l’usage commun après la mort, ils en

tirent un parti hygiénique dans cette vie. A cet effet, cette crête est

tressée en petites mêches, réunies les unes aux autres, de manière à

former une charpente pour supporter la calotte et permettre à l’air de

circuler entre le cuir chevelu et le tissu de laine qui recouvre la

tête.

Les enfants et les jeunes gens portent à une oreille un grand anneau,

tantôt en métal, tantôt en corne, tantôt en bois. Est-ce là aussi une

pratique hygiénique pour préserver, pendant le jeune âge, par un

dérivatif continuel, des nombreuses maladies auxquelles les yeux sont

exposés ?

L’usage du sulfure d’antimoine, le _kohel_ des Arabes, sur le bord libre

des paupières, a incontestablement ce but. Cette poudre est appliquée

avec délicatesse au moyen d’un stylet en bois, _tâfendit_.

Mais la pratique hygiénique par excellence des Touâreg est la religion

du voile, pour préserver leurs organes extérieurs les plus délicats,

yeux, oreilles, fosses nasales et bouche, de l’action des sables, du

soleil, des vents et de la sécheresse extrême de l’air ; jamais coutume

ne fut mieux appropriée au climat, aussi tous les étrangers qui voyagent

dans leur pays s’empressent-ils de l’adopter. Moi-même j’ai suivi la

mode générale et je n’ai qu’à m’en féliciter.

_Maladies et pratiques médicales._

Le genre de vie menée par les Touâreg est promptement fatal aux

constitutions faibles, et la sélection opérée par la mortalité ne laisse

dans la population que des sujets forts et robustes.

D’un autre côté, le climat est sain, et la sobriété, commandée par

l’aridité du sol, contribue puissamment à maintenir la santé.

Les maladies sont donc rares, quoique les voyageurs étrangers soient

assaillis par des demandes de médicaments ; mais ces demandes ne font

que révéler l’impuissance des pratiques médicales en usage dans le pays.

Les maladies les plus graves et les plus générales sont les ophtalmies,

les rhumatismes, les fièvres intermittentes, les engorgements des

viscères consécutifs aux fièvres, la variole, les affections cutanées,

les maladies de la vessie, le ver de Guinée, enfin le boûri chez les

nègres.

Il est peu de Touâreg dont les yeux n’aient été le siége d’ophtalmies

les plus graves, probablement d’ophtalmies purulentes si communes en

Égypte, sous l’influence des mêmes causes ; car, chez un grand nombre,

la cornée transparente est devenue opaque ; beaucoup sont aveugles ou ne

voient que pour se conduire.

La réverbération solaire, les sables charriés par les vents ; les

variations extrêmes de température, entre la nuit et le jour ; la

sécheresse de l’air ; les effluves salines qui se dégagent du fond des

lacs desséchés ; la contagion elle-même, sont les causes de ces

ophtalmies endémiques. Au Fezzân, j’ai trouvé une grande partie de la

population atteinte de maux d’yeux.

Les remèdes empiriques qu’emploient les indigènes sont plutôt de nature

à aggraver qu’à guérir.

Un des plus grands services qui puisse être rendu aux Touâreg, serait

d’introduire chez eux, à titre de complément de l’usage du voile, la

coutume de conserves à verres bleus avec œillères. Il suffit pour cela

d’en donner en cadeau aux principaux chefs, — c’est ce qui a été fait, —

et d’introduire cet article dans les pacotilles des caravanes à des

conditions de prix qui le rendent abordable à toutes les bourses.

Les Anglais ont bien opéré un plus grand miracle, en remplaçant l’usage

du café par celui du thé. Ils ont commencé par en faire présent aux

chefs, et, par esprit d’imitation, tout le monde a voulu en goûter.

Aujourd’hui le Maroc, presque tout le Sahara et une partie de l’Afrique

centrale sont tributaires de l’Angleterre pour le thé.

Au-dessus de trente ans, peu d’hommes ou de femmes sont exempts de

rhumatismes ; quelques-uns en sont perclus. Le coucher sur le sable

refroidi pendant la nuit, et l’usage exclusif des vêtements de coton

expliquent la multiplicité et la gravité de ces affections. Parvenons à

livrer aux Touâreg des vêtements de laine, chemises, blouses et

pantalons, à des prix peu supérieurs à ceux de coton, et nous verrons le

coton abandonné pour la laine ; car déjà les chefs recherchent les

tissus en laine des Arabes. Mais le prix élevé de ces derniers est un

obstacle réel à leur adoption, tant le peuple est pauvre.

A l’exception de quelques liniments et du feu appliqué à la manière

arabe, par la cautérisation transcurrente, les Touâreg n’ont aucun moyen

curatif ou palliatif rationnel contre les rhumatismes. Ceux qui en sont

atteints souffrent jusqu’à leur mort.

Les fièvres intermittentes, _tâzzaq_, contractées dans le pays, sont

rares, mais comme les Touâreg voyagent beaucoup et sortent souvent des

régions saines de leurs montagnes, ils rapportent de leurs voyages des

fièvres persistantes auxquelles le changement de climat met quelquefois

fin, mais qui souvent se transforment en engorgements chroniques et

incurables du foie et de la rate.

Les seuls remèdes connus sont des tisanes laxatives ou purgatives

préparées avec des plantes du pays ou des médicaments tirés du Soûdân.

Notre commerce pourrait substituer à ces préparations, sans valeur

sérieuse, les principaux fébrifuges, les purgatifs et les vomitifs de

notre matière médicale, dont l’emploi deviendrait bientôt général, si la

vente de ces médicaments était accompagnée de notices simples rédigées

en langue arabe.

La variole, _âchek_ ou _bedî_, vient périodiquement décimer ces

malheureuses populations ; à mon passage à Ghadâmès, une épidémie y

régnait et n’épargnait ni jeunes ni vieux. Elle avait antérieurement, au

printemps 1860, exercé ses ravages sur les Ifôghas du Cheïkh-’Othmân.

Contre ce terrible fléau on ne connaît ni la vaccine ni même

l’inoculation du virus variolique, en usage chez les Arabes.

Sans doute, un jour, grâces aux relations que nous sommes appelés à

entretenir avec les peuplades du Sahara et de l’Afrique centrale, elles

nous seront redevables de l’introduction de la vaccine, et de ce moment

datera pour elles une ère nouvelle qui fera époque dans leurs souvenirs

historiques ; jusque-là, nous sommes impuissants à leur venir en aide.

La rougeole, _loûmet_, ainsi que les autres maladies de l’enfance,

n’épargnent pas plus les Touâreg que les autres peuples.

On comprendra facilement que les maladies de la peau, du cuir chevelu,

de la paume des mains et de la plante des pieds, soient fréquentes et

presque incurables chez un peuple dévoré de vermine et qui redoute de se

laver avec de l’eau, dans la crainte de rendre la peau plus

impressionnable au froid et au chaud. L’importation par le commerce des

préparations sulfureuses et mercurielles peut donc, en attendant mieux,

devenir un objet d’échange utile et lucratif.

Les dartres, _ânerhoû_, sont communes.

Les voyages fréquents, l’allure fatigante du chameau, la dureté des

selles, en vue de prévenir le sommeil, déterminent souvent des maladies

chroniques de la vessie, dites _tezhaggâlt_, qui, d’après les symptômes

indiqués, pourraient bien être la pierre.

Contre cette maladie les Touâreg n’ont aucun remède.

Les hernies, _âmokketes_, suites de longues marches, sont aussi

fréquentes. Des bandages, plus ou moins grossiers, les maintiennent

réduites.

Généralement, les Touâreg qui vont au Soûdân en rapportent le ver de

Guinée, _farentît_, parasite qui vit entre cuir et chair, cause

d’atroces souffrances, et revient pendant longtemps, tous les ans, à la

même époque.

En langue temâhaq, la maladie que donne le ver de Guinée est appelée

_âtleb_.

Les Européens, comme les indigènes, paient le tribut au farentît. M. le

docteur Barth en a été atteint et ne s’en est débarrassé qu’avec peine.

Le suc laiteux du _Calotropis procera_ (voir page 180) est le seul

remède connu à ce mal.

Probablement, notre matière médicale, si riche en toxiques, aura à

donner aux habitants de l’Afrique centrale un spécifique plus puissant

que le suc de ce _Calotropis_. Un débouché certain est assuré à ce

médicament, dès qu’il sera trouvé.

Le _boûri_ est une affection vertigineuse du cerveau, qui atteint

spécialement les nègres dans la période d’acclimatation, et les rend

fous à lier. Cette maladie se présente sous forme d’accès. On se borne,

pour tout traitement, à séquestrer les malades.

La syphilis, _tâlaouaït_, héréditaire ou acquise, vient couronner la

série des maladies qui atteignent les Touâreg, quoique ce mal soit moins

commun que dans les populations sahariennes du Sud de l’Algérie et de la

Tunisie. La sévérité des mœurs explique la préservation plus générale et

aussi la gravité moins grande des accidents.

Les symptômes les plus ordinaires de cette affection sont des ulcères,

_amahâr_.

Des tisanes et des poudres de diverses plantes sont d’abord employées à

l’intérieur et à l’extérieur contre les premiers symptômes de cette

maladie, et quand elles n’ont pas amené la guérison, on a recours au

traitement traditionnel par la salsepareille, _el-’acheba_, qui est

très-compliqué.

La salsepareille, qui vient d’Europe, est l’objet d’un commerce

important dans le Sahara. Les préparations mercurielles, employées avant

tant de succès par nos médecins sur les indigènes de l’Algérie, peuvent

très-bien prendre place avec la salsepareille dans les pacotilles à

destination de l’intérieur.

Les Touâreg se plaignent souvent d’ulcères, dans les fosses nasales,

déterminés probablement par les sables ou l’excessive chaleur ; ils

donnent à cette maladie spéciale le nom de _fandhefîr_.

Les bronches elles-mêmes ne paraissent pas toujours à l’abri de la

pénétration des sables, malgré l’usage du voile ; ils provoquent la

toux, _tîsoût_, mais ne déterminent pas d’autres accidents.

Dans les cas de piqûre d’animaux venimeux, vipères ou scorpions, les

Touâreg étranglent par une ligature le membre ou la partie atteinte,

pour faire obstacle à la transmission du venin par la circulation ;

après quoi, ou ils appliquent le feu, ou ils font des lotions

oléagineuses, ou ils mettent en contact avec la plaie la chair sanglante

et encore vivante d’un animal quelconque, poulet, mouton ou chèvre, en

attribuant aux chairs vivantes la propriété d’absorber le virus.

La seule chose rationnelle dans ces pratiques est la destruction des

parties atteintes par le cautère incandescent ; mais on pourra utilement

substituer à cette méthode douloureuse l’emploi de l’ammoniaque liquide

à l’intérieur et à l’extérieur.

Est-il nécessaire de constater que les ’Aïssâoua, qui prétendent charmer

les vipères et affronter impunément leur morsure, ne vont jamais dans la

contrée où leur prétendue exemption anti-septique pourrait être mise à

l’épreuve ? Ils sont même inconnus chez les Touâreg.

Dans quelques tribus du Sud de la province d’Oran, quand la gale du

cheval ou du chameau a résisté au traitement par le goudron, on détruit

l’_Acarus_ ou insecte de la gale par le virus du scorpion ; à cet effet,

on fait piquer l’animal galeux au-dessous de la croupe, et on affirme

que les _Acarus_ sont bientôt tués. Cette pratique n’est pas en usage

chez les Touâreg, quoique la gale du chameau y soit fréquente et

difficile à guérir.

Dans le Tell algérien et tunisien, on fait quelquefois aussi, dit-on, un

coupable usage de viandes présentées à la dent des vipères et

empoisonnées par leur venin. Je dois dire que les Touâreg sont trop

honnêtes et trop loyaux, même vis-à-vis de leurs ennemis, pour employer

de tels moyens.

La seule plante vénéneuse que produise le pays des Touâreg est

l’_Hyoscyamus Falezlez_ (Voir page 182). On ne s’en sert pas comme

poison, mais comme aliment et comme médicament.

L’observation a appris aux Touâreg que l’_afahlêhlé_ engraissait les

chameaux, les moutons et les chèvres (tous ruminants), et ballonnait,

avant de les tuer, les chevaux et les ânes qui en avaient mangé.

Leurs femmes, pour lesquelles l’embonpoint est le suprême de la beauté,

ont voulu savoir si la susdite plante agirait sur elles, soit en les

engraissant, soit en les ballonnant, et, en vraies filles d’Ève, elles

ont touché au fruit défendu, sans qu’il leur soit advenu trop grand mal,

en prenant certaines précautions, toutefois.

Donc, les femmes maigres qui veulent devenir grasses mangent de la

viande assaisonnée avec une petite quantité d’_afahlêhlé_, puis elles se

couchent en ayant soin de se couvrir de manière à appeler à la peau une

abondante transpiration. Pour la provoquer, elles boivent, par gorgées,

de grandes quantités de lait aigre. Si la médication réussit, la peau se

dilate, et, après quelque temps de ce régime, l’embonpoint se développe.

Dans le cas où, au lieu de la chaleur, survient le froid, alors il y a

folie momentanée, quand des accidents plus graves ne se manifestent pas.

Comme médicament, l’extrait d’_afahlêhlé_, incorporé à du beurre fondu,

est employé en frictions dans les douleurs rhumatismales.

Dans les maladies de l’utérus, les femmes font usage de tampons en coton

recouverts de beurre chargé de la même substance. Cette pratique

rappelle l’usage que les dames romaines faisaient de la belladone, dans

les mêmes cas.

Je suis entré, à dessein, dans ces détails, pour faire comprendre quelle

importance le commerce des médicaments, _asafar_, avec le Sahara et

l’Afrique centrale peut acquérir un jour. Quoique fatalistes, les

musulmans n’hésitent pas à acheter des drogues pour calmer leurs

souffrances et prolonger leur existence.

Un médecin, _âdhabîb_, qui accepterait avec dévouement la mission

d’aller passer quelques années au milieu des Touâreg, non-seulement

serait considéré par eux comme un personnage sacré, mais encore y

exercerait la plus heureuse influence pour l’avenir de nos relations

commerciales ou politiques.

Quand la France aura un agent consulaire à Ghadâmès ou à Rhât, on pourra

utilement confier cette glorieuse mission à l’un de ces nombreux

officiers de santé de l’armée pour lesquels l’occasion de rendre des

services est toujours une bonne fortune. Si ce médecin parlait l’arabe

et avait le goût des voyages, le Sahara n’aurait bientôt plus de secrets

pour nous.

_Travail._

Le Touâreg n’ont pas d’habitation, ils ne produisent ni les vêtements

qu’ils portent ni les aliments qu’ils consomment ; à les juger par leur

impuissance à suffire à leurs premiers besoins, surtout quand on sait

qu’ils ont des vallées où la terre est profonde et l’eau presque à la

superficie du sol, on est, à première vue, disposé à les classer parmi

les peuples paresseux, dignes de toutes les misères qui les atteignent.

Il n’en est rien cependant, car le târgui est un homme actif, toujours

occupé ; mais l’immensité de l’espace dévore son temps et ne lui laisse,

après chaque course, que trop peu d’intervalle pour vaquer à d’autres

soins.

On se rendra compte de la lutte de l’homme contre l’espace en

rapprochant deux chiffres : celui de la population, environ 30,000 âmes,

pour la totalité des Touâreg du Nord ; et celui de la superficie

occupée, 100 millions d’hectares environ, probablement plus, dont ils

doivent faire la police, soit pour protéger les caravanes de leurs

clients, soit pour surveiller les mouvements de leurs ennemis.

Pour aller à un marché, vendre ou acheter, ce qui, partout ailleurs,

n’exige qu’un jour au plus, demande souvent un mois à un târgui, et

ainsi de tout.

Dans cette situation, les Touâreg ne peuvent être ni agriculteurs, ni

industriels, mais seulement pasteurs des très-maigres et des très-petits

troupeaux indispensables à leur existence, à leurs courses, à leurs

transports. Néanmoins la surveillance de leur territoire, la garde de

leurs troupeaux, les voyages, les déplacements fréquents que la

transhumance impose, obligent les Touâreg à un travail continu qu’une

race forte et robuste peut seule supporter.

A part les oasis de Ghadâmès, de Rhât, du Fezzân, de Djânet et d’Idélès,

qui ne produisent même pas tout ce que leurs habitants consomment, on ne

trouverait peut-être pas 1000 hectares cultivés dans les 100 millions

occupés par les nomades. Du moins, je suis autorisé à tirer cette

conclusion de ce que j’ai vu et des renseignements qui m’ont été donnés.

On cite, chez les Azdjer, trois groupes de dattiers et deux groupes de

figuiers, et à peine un plus grand nombre chez les Ahaggâr.

D’ailleurs, les Touâreg n’ont ni bœufs, ni chevaux, ni charrues pour

abréger le travail de la terre ; ils sont donc fatalement condamnés à ne

cultiver que les rares petits jardinets qu’ils peuvent piocher avec

leurs bras.

On cite cependant un fait exceptionnel de culture que je dois

mentionner. Sur l’un des points culminants du Tasîli, à Harêr, il n’y

avait qu’un plateau dont la roche était à nu. Les serfs y ont apporté de

la terre végétale à dos d’hommes et d’animaux, et ils y cultivent

aujourd’hui des dattiers, des vignes et des céréales.

Ce point est assez élevé au-dessus du niveau général du plateau pour

que, du pied de la montagne, un homme placé à son sommet ne paraisse pas

plus grand qu’un corbeau.

L’industrie est un peu moins bornée que l’agriculture, sans cependant

dépasser les limites imposées par la stricte nécessité.

Des forgerons, _inat_, réparent les armes ; après les nobles, ces

artisans sont les principaux personnages de la tribu.

Des tanneurs, _sefel_, préparent les peaux de tous les animaux tués :

chameaux, moutons, chèvres, mouflons, antilopes.

Des selliers, des cordonniers mettent ces peaux en œuvre.

Quelques-uns font des travaux de sparterie et de poterie en argile.

D’autres travaillent le bois, tournent des plats et des sebiles,

préparent des arcs et des flèches, des hampes de lance, des manches de

sabre et de poignard.

Les Touâreg du nord · 第 38 / 46 段