traces. Elles le conduisirent au milieu des sables, à une plantation de
dattiers arrosés par des sources. Il mangea des dattes, en remplit une
outre, après quoi il monta un de ses chameaux pour regagner sa demeure.
Quel ne fut pas son étonnement, quand, après avoir voyagé toute la nuit,
il se retrouva, au point du jour, à la source qu’il avait quittée la
veille !
Peut-être l’obscurité l’a-t-elle empêché de reconnaître sa route ?
Il se remet en marche et voyage tout le jour. Au soir, il est encore au
même point.
A bon entendeur, salut ! Notre târgui a compris que le génie
conservateur de la plantation ne veut pas qu’il emporte des dattes. Il
vide donc son outre et repart ; mais, après une longue marche, la source
fatale est encore là. Alors le târgui fouille son bagage, et il y trouve
une datte oubliée. C’est là la cause de l’enchantement. Il la jette, se
remet en route et arrive enfin pour raconter à ses contribules
l’histoire de ses mésaventures.
Personne n’a mis en doute son récit, mais nul n’est allé à la recherche
de l’oasis enchantée.
Il y a probablement aussi un territoire réservé aux alhînen chez les
Aouélimmiden, de sorte qu’il y aurait, dans chaque grande fraction
târguie, une tribu de génies correspondant à chacune d’elles.
En voyant, au XIXe siècle, les Touâreg assigner, au milieu de leurs
campements, un territoire aux génies, et respecter ce territoire comme
inviolable, on est tout étonné de retrouver une tradition qui remonte
aux premiers âges de l’histoire.
Pomponius Mela place dans les montagnes, aujourd’hui occupées par les
Touâreg, « des peuples plus qu’à demi sauvages, qui méritent à peine
qu’on les mette au rang des hommes et qu’on nomme les Égipanes, les
Blemyens, les Gamphasantes et les Satyres, qui, n’ayant ni feu ni lieu,
ne font qu’errer d’un endroit à l’autre sans s’arrêter nulle part.
« Les Gamphasantes sont nus ; les Blemyens n’ont pas de tête, leur
visage étant placé sur leur poitrine ; les Satyres n’ont rien de l’homme
que la figure. Les Égipanes sont faits comme on le dit communément. »
Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, la somme des connaissances sur ces
êtres surnaturels s’est beaucoup agrandie, car on ne serait pas
embarrassé de trouver aujourd’hui dans les bibliothèques des zâouiya
bien des volumes, œuvres d’hommes graves, qui donnent les détails les
plus intimes sur la vie des génies, leurs divisions en nations, en
tribus, leurs mœurs, leurs coutumes, etc., etc. L’imagination de l’homme
ne recule devant rien, quand il s’agit de mystères.
Dans toute l’Afrique, il n’y a pas un individu, éclairé ou ignare,
instruit ou illettré, qui n’attribue aux génies tout ce qui arrive
d’extraordinaire sur la terre.
Chez les Touâreg, cette croyance est tellement puissante qu’ils ne
veulent jamais passer la nuit sous un toit, dans la crainte de s’y
trouver emprisonné par les alhînen : aussi, mettre un târgui en prison
est presque le condamner à mourir de peur.
Toute maladie nerveuse : épilepsie, catalepsie, convulsion, etc., est
réputée prise de possession par les génies ; pour les conjurer d’évacuer
la place, on a recours aux exorcismes les plus étranges.
Les Touâreg croient aussi aux sorciers, aux enchanteurs, auxquels ils
attribuent le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes. Tout
voyageur européen, par le seul fait qu’il ose aborder des pays inconnus,
est réputé quelque peu sorcier. Aussi El-Hâdj-el-Amîn, le cheïkh de
Rhât, évitait-il mes regards avec le plus grand soin, dans la crainte de
tous les dangers possibles.
L’ignorance des peuples barbares, qui transforme les voyageurs européens
en êtres surnaturels et les fait apparaître comme dangereux, a souvent
créé de grands dangers à de nobles martyrs de la science. Peut-être la
mort de Vogel est-elle due à cette cause. C’est pourquoi les voyageurs
agiront toujours prudemment en ne s’avançant dans des contrées où ils
sont inconnus que sous la caution des hommes qu’ils viennent de quitter
et qui ont eux-mêmes expérimenté la limite tout humaine de la puissance
de l’étranger.
En raison de ces terreurs et superstitions, l’amulette joue un grand
rôle chez les Touâreg, car on lui attribue la propriété de pouvoir
préserver de tout, excepté de la mort. Et comme les Touâreg craignent
beaucoup de choses, ils ont la tête, le cou et la poitrine couverts
d’amulettes.
Les amulettes des Touâreg ressemblent à celles de tous les autres
musulmans : elles consistent en petits sachets de cuir, plus ou moins
ornementés, ajustés sur une lanière également en cuir, de manière à
former des colliers. Dans ces sachets sont enfermées des feuilles de
papier couvertes de versets du Coran ou de signes cabalistiques.
Il y a deux classes bien distinctes d’amulettes : celles destinées à
appeler sur la personne qui les porte toute la série des biens que
l’homme peut désirer ; celles appelées à éloigner toute la série des
maux qu’il peut redouter.
Les marabouts qui les fabriquent ont chacun leur spécialité.
L’Islamisme, en son entier, est mis à contribution pour constituer la
collection de chaque croyant.
_Instruction._
La langue parlée dans chaque confédération constitue un dialecte propre.
Bien que les Touâreg des quatre confédérations se comprennent entre eux,
il y a cependant des différences notables dans chaque dialecte, surtout
dans ceux du Sud qui ont donné l’hospitalité à beaucoup de mots des
diverses langues nègres de l’Afrique centrale. Ceux du Nord paraissent
plus purs de mélange. Si on y trouve quelques mots arabes,
nécessairement importés avec la religion musulmane, du moins, les mots
d’origine nègre ne les ont pas envahis.
Pour la prononciation des mots, la principale différence entre les
dialectes du Nord et ceux du Sud est que, dans les premiers, l’_h_ est
aspirée, et que, dans les seconds, cette lettre est remplacée par un
_ch_ ou par un _z_, ce qui rend la prononciation plus douce[122].
En général, hommes et femmes savent lire et écrire, mais les femmes plus
que les hommes, surtout dans la classe des nobles.
La lecture et l’écriture du tefînagh sont enseignées dans la famille par
les femmes : c’est pourquoi, sous ce rapport, le degré de leur
instruction est supérieur à celui des hommes.
La connaissance de la langue arabe écrite est restreinte à une minorité
d’élite. Un plus grand nombre se sert de la langue arabe parlée.
La langue arabe est enseignée par des tolba du Touât, qui entreprennent
l’éducation de toute une famille, filles et garçons. Les familles un peu
aisées, celles des chefs, ont un maître qui les accompagne partout où
elles vont, tant qu’il y a un enfant à instruire. Comme les filles sont
moins distraites de leurs travaux que les garçons, elles profitent mieux
qu’eux des leçons de leur instituteur.
Les livres arabes qu’on trouve chez les Touâreg sont le Coran et ses
commentaires. Ils sont rares.
Ceux des Touâreg qui parlent la langue arabe s’expriment en termes bien
plus corrects que les Arabes de l’Algérie, mais au bout de cinq mots on
reconnaît qu’ils sont Touâreg, car ils ne peuvent prononcer l’_h_ dur,
et remplacent cette lettre par un _kh_ : ainsi ils ne disent pas
_hânoût_, _halîb_, mais _khânoût_, _khalîb_.
Parmi les femmes, il en est de véritablement instruites et qui feraient
honte aux femmes des Arabes de l’Algérie. Aussi, quand on constate quel
degré d’influence l’éducation a donné à la femme târguie dans la
famille, on regrette d’apprendre que, sur la proposition de quelques
membres musulmans des conseils généraux de l’Algérie, on ait renoncé à
enseigner la lecture et l’écriture aux jeunes filles mauresques qui
fréquentent les écoles d’Alger, surtout quand on avait surmonté les
premières difficultés du professorat.
Dans cette circonstance, on a trop subi l’influence d’hommes habitués à
considérer la femme comme un être inférieur qui doit, en toutes choses,
être subordonnée aux caprices de l’homme.
Les connaissances en calcul sont à peu près nulles, si ce n’est chez les
marchands des villes de Ghadâmès, de Rhât et d’In-Sâlah.
Quant aux Touâreg nomades, ils comptent sur les grains de leurs
chapelets, ou au moyen de points marqués sur le sable.
Cependant, à la différence des Arabes, la plupart des Touâreg savent
leur âge, en années lunaires.
La division de l’année est la même que chez les Arabes.
Voici, en temâhaq, les noms des mois :
Azhoûm (âzhoûm) correspondant à _Ramadhân_.
Tesesî — à _El-fotor_.
Djer-moûhadan — à _El-fotor-eth-thâni_.
Tafâski — à _El-’aïd_.
Tâmessadaq — à _’Achoûra_.
Tâllit-sattafet — à _Sefer_.
Tâllit-ârarhet — à _El-mouloûd_.
Aouhêm-iezzâren — à _Teba’at-mouloûd-el-oouel_.
Aouhêm-ilkemen — à _Teba’at-mouloûd-eth-thâni_.
Saret — à _Chaa’bân-el-oouel_.
Tîn-tenslemîn — à _Chaa’ban-eth-thâni_.
Tîn-tenslemîn-imezzehêl — à _Chaa’ban-eth-thâleth_.
Les noms des jours de la semaine sont :
Vendredi _El-djemet_,
Samedi _Es-sebet_,
Dimanche _El-hâd_,
Lundi _El-îtni_,
Mardi _El-tenâta_,
Mercredi _Enârda_,
Jeudi _El-rhamîs_,
tous empruntés à la langue arabe et dénaturés.
En dehors de la géographie de la partie de l’Afrique comprise entre le
Niger et la Méditerranée, de celle des pays de l’Orient sur la route de
la Mekke, qu’ils connaissent bien, les Touâreg savent tout au plus qu’il
y a des pays qui s’appellent l’Angleterre, la France, la Russie, et que
le premier de ces pays est séparé des deux autres par des mers. A cela
se borne la science géographique du peuple le plus voyageur du monde.
Mais on peut dire que le dernier d’entre eux connaît son pays, dans ses
détails, comme peu d’entre nous connaissent le leur.
A l’exception de quelques faits conservés par les légendes et la
tradition, l’histoire est un livre clos pour eux.
Cependant, par la _Note_ de Brâhîm-Ould-Sîdi, par les listes de sultans,
de cheïkh, qui m’ont été données et qui embrassent plusieurs siècles, on
voit que les Touâreg, comme tous les Orientaux, tiennent à la
conservation de leurs généalogies.
En botanique, les Touâreg défieraient les plus érudits : ils savent le
nom de toutes les plantes du Sahara, leurs propriétés utiles ou
nuisibles, les terrains qu’elles préfèrent, les époques de leur
floraison et de leur fructification. On reconnaît en cela qu’ils sont
essentiellement pasteurs.
En zoologie, ils sont moins instruits, mais tous connaissent les grands
animaux de leur pays, leurs mœurs et leurs habitudes. Quelques-uns
possèdent traditionnellement, en médecine et en art vétérinaire, des
connaissances qui suffisent à leurs besoins.
En minéralogie, leur science se borne à distinguer entre elles les
substances minérales qu’ils emploient.
Ils savent aussi discerner, par l’observation, les terrains dans
lesquels il y a chance de trouver de l’eau pour le forage des puits.
Dans le forage des puits, ils tiennent compte des couches traversées,
leur donnent des noms et attachent la plus grande attention à bien
reconnaître celle qui précède immédiatement l’eau.
Sur tous les points du Sahara, on trouve des mineurs et des puisatiers
qui ont une certaine expérience. Quelques-uns même prétendent être
hydroscopes et reconnaître les couches d’eau souterraines que les Arabes
appellent _Bahar-taht-el-ardh_, mer sous la terre.
Les marabouts ont des notions de théologie et de droit. Malheureusement
les marabouts instruits sont rares chez les Touâreg : obligés d’être
continuellement sur les routes pour les devoirs de leur ministère, ils
ne peuvent consacrer aux études sérieuses le temps qu’elles réclament.
Les controverses religieuses ont pour thèmes, d’un côté, le fanatisme le
plus exalté prêché dans les zâouiya de la confrérie des Senoûsi, de
l’autre, la tolérance et la conciliation recommandées par les zâouiya
des Tedjâdjna et des Bakkây.
Pour l’enseignement du droit, on suit les préceptes du _Traité de
jurisprudence de Sîdi Khelîl_, modifiés par les _Coutumes de Fez_. Dans
la pratique, chez les Touâreg, les coutumes locales ont la préférence
sur les décisions des plus savants jurisconsultes.
Le _maximum_ de la science, pour ceux qui ont des prétentions à
l’érudition, est de se proclamer savants en sorcellerie et en alchimie.
Mais, quand on les interroge sur ces sujets, ils évitent habilement
toute discussion. Les sciences occultes aiment le secret.
Mais là où excellent incontestablement les Touâreg, c’est dans
l’astronomie.
Un peuple qui voyage toujours dans des déserts, et qui, pour éviter la
chaleur, préfère les marches de nuit à celles du jour ; ce peuple, s’il
n’a pas de boussole, est obligé de guider sa marche sur celle des
étoiles. L’esprit d’observation a dû bientôt suppléer chez lui à
l’enseignement méthodique, et si ce peuple, comme tout l’indique, a des
liens de parenté avec les anciens Égyptiens, la tradition vient en aide
à l’observation.
Je n’ai pas la prétention de donner ici une situation des connaissances
des Touâreg en astronomie : il eût fallu, pour cela, consulter un grand
nombre de guides des caravanes et contrôler les unes par les autres
leurs informations : je me borne donc à constater ce que j’ai appris, en
conservant autant que possible à la poésie saharienne tout son
caractère.
Le Firmament est _Erher_.
Le Soleil est _Tafoûk_, et la Lune _Ayôr_.
Quand il y a éclipse, c’est une rhazia que l’un des deux astres opère
sur l’autre.
L’éclipse de Soleil ou la rhazia de la Lune sur le Soleil est _Tafoûk-
temêhagh_.
L’éclipse de Lune est _Ayôr-ïemêhagh_.
La nouvelle Lune s’appelle _Tâllit_ ;
La pleine Lune, _Afaneôr_ ;
La Lune avec halo, _Ayôr-ieffrâdj_ ;
Les Étoiles, en général, _Itrân_, au sing. _âtri_ ;
La Voie lactée, _Mâhellaou_.
Vénus est _Tâtrit-tan-toûfat_ (l’_étoile du matin_), comme l’appellent
aussi nos bergers.
Orion est _Amanâr_ (_celui qui ouvre_), étymologie qui rappelle celle du
nom classique.
Le Baudrier d’Orion, _Tâdjebest-en-Amanâr_ (mot à mot _ceinture de celui
qui ouvre_), est une traduction plus complète encore.
Rigel est _Adâr-n-elâkou_ ou _le Pied dans la vase_.
Sirius est _Eydi_, le Chien, c’est-à-dire _le chien du chasseur Amanâr_.
D’après les uns, Orion (Amanâr) sort d’un puits vaseux, et Rigel (Adâr-
n-elâkou) est le dernier pied qu’il sort de la vase, c’est-à-dire la
dernière étoile qui apparaît lorsque la constellation monte dans l’Est.
D’après d’autres, Amanâr est un Chasseur ceint de sa Ceinture ; il est
suivi par un Chien, _Eydi_ (Sirius), et précédé par des Gazelles,
_Ihenkâdh_, qui sont les étoiles de la constellation du Lièvre.
A l’époque où Adâr-n-elâkou (Rigel) paraît au firmament, les fruits du
_Zizyphus Lotus_, arrivés à maturité, sont déjà tombés à terre.
L’apparition de cette étoile est donc à la fois une époque astronomique
et botanique.
La grande et la petite Ourse est une Chamelle avec son Chamillon,
_Tâlemt-de-rôris_.
Le Chamillon, sans sa mère (la petite Ourse), s’appelle _Aourâ_.
L’Étoile Polaire est dite _Lemkechen_, mot à mot, _tiens_, c’est-à-dire
qu’une Négresse est supposée recevoir l’ordre de tenir le Chamillon
_Aourâ_, pour qu’on puisse traire sa mère, _Tâlemt_, la Chamelle (c’est-
à-dire la grande Ourse).
Les étoiles de la même constellation ψ, λ, μ, ν, ξ, qui forment un
triangle, figureraient une Assemblée, _El-Djema’at_, qui délibérerait
pour tuer _Lemkechen_ (la Négresse) ; c’est pourquoi cette dernière,
saisie d’effroi, ne bouge pas et cherche à se cacher.
Les Pléiades sont les Filles de la Nuit, _Chêt-Ahadh_ ; chacune des six
principales étoiles de cette constellation a son nom propre ; la
septième est l’œil d’un garçon, qui, après avoir quitté l’orbite
oculaire de son propriétaire terrestre, est allé se fixer au ciel.
Cela est expliqué dans les cinq vers suivants :
Chêt-Ahadh essa hetîsenet
Mâteredjrê d-Erredjeâot,
Mâteseksek d-Essekâot,
Mâtelarhlarh d-Ellerhâot,
Ettâs djenen, barâd, tît-ennît abâtet.
Ce qui mot à mot signifie :
« Les Filles de la Nuit sont sept :
« _Mâteredjrê_ et _Erredjeâot_,
« _Mâteseksek_ et _Essekâot_,
« _Mâtelarhlarh_ et _Ellerhâot_,
« La septième est un garçon dont un œil s’est envolé. »
Le Scorpion est tantôt désigné sous le nom de _Tâzherdamt_ (scorpion),
tantôt sous celui de _Tâzzeït_ (palmier). Cette dernière désignation
convient très-bien à la figure de cette constellation.
Un jeune homme, du nom d’_Amrôt_ (_Antarès_), disent les astrologues
Touâreg, veut monter sur le Palmier, _Tâzzeït_, mais arrivé à mi-hauteur
de l’arbre, il aperçoit de belles jeunes Filles, _Tibaradîn_, revêtues
de haoulis rouges, venant de la Mare, appelée _Tesâhak_, et se dirigeant
vers lui ; il reste alors à mi-hauteur du Palmier pour les contempler.
Sans doute cette image peut s’expliquer, mais je ne veux pas me risquer
à appliquer ces dénominations à telles ou telles étoiles voisines de la
constellation du Scorpion.
La constellation du Lièvre est désignée sous le nom d’_Ihenkâdh_, les
Gazelles.
La constellation du grand Chien (ε δ et η) est appelée _Ifarakfarâken_,
mot qui sert ordinairement à indiquer le bruit que fait un éventail
agité dans l’air, ou le vol d’un oiseau à son passage, parce qu’à
l’époque où paraît cette constellation des vents violents agitent
toujours l’atmosphère.
β du grand Chien est _Aouhêm_, le petit de la Gazelle.
Les étoiles de la constellation du Navire sont désignées : δ, sous le
nom de _Tenâfelit_, la Richesse, l’Opulence ; ο, sous celui de
_Tôzzert_, la Misère, le Besoin, la Pauvreté.
Quand on traverse le désert de Tânezroûft, de Ouâllen à Am-Rhannân, ces
deux étoiles servent à indiquer la direction en prenant le point central
entre celui de leur lever et celui de leur coucher, c’est-à-dire droit
au Sud. Ces étoiles étant près de l’horizon, il est toujours facile de
se guider sur leur passage au méridien. Entre leur coucher et leur
lever, les guides disent qu’il y a la longueur de l’emplacement de la
ville d’Araouân.
Aldébaran est _Kôkoyyodh_.
Canopus est _Ouâdet_.
Une Comète se dit _Aharôdh_. Comme chez tous les peuples, l’apparition
inattendue de ces corps lumineux étonne et effraie.
Le Soleil et les Étoiles servent aux Touâreg à distinguer les quatre
points cardinaux :
Le Nord se dit : _Fôy_,
Le Sud _Anehôl_,
L’Est _Leqqâblet_,
L’Ouest _Idjedel-en-Tafoûk_.
Les divisions du jour, _Ahel_, sont :
Le matin _Toûfat_,
Le midi _Imoghri_,
L’après-midi (trois heures) _Takkâst_,
Le soir _Tadeggat_,
La nuit _Ehadh_.
Tout le temps de la grande chaleur, la _Gaïla_ des Arabes, celui pendant
lequel les caravanes se reposent, se dit _Taroût_.
Les Touâreg, comme tous les Arabes du Sahara, pour avoir l’heure du
midi, plantent un piquet dans le sable et calculent la projection de
l’ombre suivant la saison.
La boussole, aussi utile dans les voyages sahariens que dans la
navigation maritime, était entièrement inconnue, non-seulement chez les
Touâreg, mais encore dans toute l’Afrique centrale. On n’en savait même
pas le nom.
Par mes soins, les Touâreg la connaissent désormais. Le marabout Sîdi-
el-Bakkây attachait le plus grand prix à en avoir une ; j’ai pu
satisfaire ce désir. Ikhenoûkhen aussi en désirait une, mais il a dû
attendre. Le Cheïkh-’Othmân en a fait ample provision à Paris.
J’estime donc que la boussole est un des présents les plus utiles qu’on
puisse faire aux chefs du Sahara, à la condition que l’instrument sera
portatif et leur sera remis par une personne qui leur indiquera la
manière de s’en servir.
A Ghadâmès, on m’a parlé de deux _Traités d’astronomie_, en langue
arabe, qui existeraient dans la bibliothèque de la mosquée, preuve
incontestable de l’importance que les Sahariens attachent à la
connaissance de la marche des astres.
Je ne puis terminer ce que je viens de dire sur l’instruction des
Touâreg sans faire remarquer que la somme de leur savoir se transmet,
traditionnellement, de père en fils et avec le concours d’une seule
famille : celle des marabouts de Timâssanîn.
_Droit. — Justice. — Police._
Le droit écrit n’est invoqué qu’à défaut du droit coutumier, pour les
contestations exceptionnelles. Alors, on ouvre le _Traité de
jurisprudence_ du grand légiste Sîdi-Khelîl.
Le droit coutumier, _’Aâda_, conservé traditionnellement dans la mémoire
des anciens, doit être une émanation de l’ancien droit berbère. Pour en
avoir une idée nette, il faudrait vivre pendant plusieurs années chez
les Touâreg, tenir note des solutions données à tous les litiges et
demander aux juges la raison de leurs jugements. Un voyageur ne peut
entrer dans de pareils détails.
Les Touâreg n’ont pas de qâdhi dans leurs tribus, et on n’a recours à
ceux de Rhât, de Ghadâmès et d’In-Sâlah, que très-exceptionnellement.
Le chef de famille supplée à leur absence dans la famille, comme les
chefs de tribus dans les tribus. Quand il y a lieu, les marabouts
interviennent.
La police intérieure est faite par les chefs de tribus. Les peines
qu’ils appliquent sont l’amende, _isekkeser_, la bastonnade, _tiboûren_,
et la mise aux fers.
La peine de la prison, _tekôrmit_, et la peine de mort, _tâmattant_, ne
sont jamais appliquées. La punition des crimes, assez graves pour
emporter l’une ou l’autre de ces deux peines, d’après nos lois, est
réservée aux représailles des parents des victimes.
Cependant, quand, pour un crime particulier, on a recours à
l’intervention de l’_amghâr_, en vue d’éviter des guerres de tribu à
tribu, il prononce la peine du talion, conformément aux prescriptions du
Coran : _œil pour œil, dent pour dent, coup pour coup_.
Dans ce cas, les plus proches parents de la victime décident du sort du
criminel : ils peuvent accepter le rachat du sang, moyennant une somme
d’argent, ou désigner celui d’entre eux qui remplira les fonctions
d’exécuteur des hautes œuvres de la justice.
Si le prix du sang n’est pas accordé, malheur, malheur au coupable ! Il
subira, en présence de témoins, de sa propre famille et de celle de sa
victime, le plus terrible des supplices, car l’enivrement de la
vengeance ne se contente pas d’un œil pour un œil, d’une dent pour une
dent.
Quel affreux spectacle que celui de cette justice patriarcale !
Dans toutes les sociétés musulmanes, l’absence d’une justice officielle
est une des principales causes qui entretiennent les haines et les
divisions entre les familles et entre les tribus.
Cependant, les crimes ayant un caractère individuel sont rares :
l’infanticide, à la suite des grossesses illicites, est assez commun.
Dans ce cas, le père de la coupable est juge de l’offense faite à sa
maison et généralement il cache sa honte.
_Naissances. — Mariages. — Décès._
A ma connaissance, les naissances, chez les Touâreg, appellent peu
l’attention. Un fils est toujours le bienvenu parce qu’il augmente le
nombre des défenseurs de la tribu. A l’âge ordinaire, il est circoncis,
suivant la coutume musulmane.
Chez les Touâreg, à la différence des Arabes, les jeunes gens ne sont
pas admis à prendre part à la gestion des affaires publiques. La grande
majorité pour eux ne commence pas avant quarante ans ; jusque-là, on est
admis à l’action, pas au conseil.
La longévité des Touâreg explique cette longue durée de la minorité
comme aussi le retard apporté au mariage, car les centenaires n’y sont
pas très-rares. On cite même des individus qui ont atteint cent trente
et cent cinquante ans ; entre autres celui qui m’a conduit à la
sculpture Lybico-égyptienne de Bordj-Taskô, à Ghadâmès, auquel on donne
plus de cent cinquante ans. Il est vrai qu’il est actuellement en
enfance. Les auteurs arabes du moyen âge avaient déjà constaté ce fait
exceptionnel. Ebn-Khaldoûn, entre autres, dans sa notice sur les
_Molâthemîn_, dit : « Dans le pays habité par ce peuple, on vivait
ordinairement jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. » J’ai constaté qu’il
en est encore de même aujourd’hui.
Les mariages donnent lieu aux remarques suivantes : la femme se marie
rarement avant vingt ans, l’homme avant trente. Un târgui n’a jamais
qu’une femme. Il peut divorcer, mais il n’introduira pas une nouvelle
épouse au foyer conjugal avant d’avoir réglé le sort de la femme
répudiée.