Ceux des Touâreg qui ont des relations avec les Arabes portent

quelquefois, par fantaisie, différentes pièces de leurs vêtements : la

_gandoura_, qui est une longue robe, _akhbay_ ; le _haïk_, longue pièce

d’étoffe de laine, _elhaouli_, ordinairement blanche, mais quelquefois

teinte en bleu ; alors elle prend son nom de sa couleur, _ennîl_.

Une longue calotte rouge de Tunis, _tekoûmbout_, avec un gland en soie,

sert de coiffure.

Le voile, _tiguêlmoust_, couvre la tête, le front, la nuque, la figure

et le cou. C’est une longue pièce de toile de coton, peu large, teinte à

l’indigo et lustrée d’un côté, qu’on arrange de façon que les yeux seuls

soient visibles, et encore sont-ils masqués par un large pli qui forme

en avant une sorte de visière. Le _tiguêlmoust_ est fabriqué au Soûdân.

La partie du voile qui recouvre la tête s’appelle _îtelli_.

Ceux trop pauvres pour acheter cette pièce se voilent avec de la gaze

blanche d’Europe, _achchâch_, qu’ils roulent autour de la tête en forme

de turban.

Pendant la saison des grandes chaleurs, les voyageurs sahariens portent

volontiers un grand chapeau de paille parasol, _têli_, mais cette

coiffure est rarement adoptée par les Touâreg.

La chaussure consiste en une forte et large semelle composée de quatre

épaisseurs de cuir de chameau, habilement cousues avec des lanières de

cuir, et en une bride à trois attaches, posée sur la semelle, sous forme

de trépied ; deux des attaches, plates, posées latéralement comme les

brides de nos sabots découverts, servent à maintenir le cou-de-pied ; la

troisième, arrondie, de la grosseur du petit doigt, est fixée sur la

ligne médiane de la semelle, en un point central, à peu près à égale

distance de son rebord circulaire. Cette troisième attache, introduite

entre le gros orteil et le premier doigt, sert à asseoir l’ensemble du

pied sur la semelle. Le dessus de la semelle et les brides sont en peau

de chèvre maroquinée, de couleur rouge, avec des dessins variés. (Voir

planche XXV, fig. 9.)

Les chaussures ou sandales faites à Kanô (Soûdân) sont appelées

_irhâtimen_, celles fabriquées dans le pays, _îmerkeden_.

Les chefs ont quelquefois des bottes molles en maroquin, _ibôhadjen_.

La chaleur du sol, sa nature pierreuse et sablonneuse empêchent les

Touâreg de marcher pieds nus comme les Arabes.

Les pauvres seuls n’ont pas de chaussure.

Tel est, avec un chapelet, _îçedhenen_, autour du cou, le costume

national.

Les chefs y ajoutent quelquefois, à la manière arabe, un gilet, une

veste à manches, un burnous en drap de couleur rouge ou bleu clair. Le

rouge est préféré.

Le costume des femmes est plus simple encore.

Il comprend une, deux ou trois longues blouses de coton, _tikamist-

koré_, serrées autour de la taille par une ceinture de laine rouge,

_tachêrbit_.

Par-dessus ces blouses, une longue pièce de laine, tantôt blanche,

_alhaouli_, tantôt rouge, _tabarrakamt_, tantôt à bandes rouges et

blanches, _tâbrogh_, dans laquelle elles se drapent à la façon

orientale, achève de couvrir leur corps.

La coiffure consiste en bandeaux faits avec les cheveux, qu’elles

recouvrent d’une pièce d’étoffe, _îkar-hay_, plus ou moins riche, en

laine ou en coton, et dont elles encadrent leur face.

La chaussure est la même que celle des hommes, mais plus légère et plus

ornementée.

Les seuls objets de parure à leur usage sont :

Des bagues, _tîsak_ ;

Des bracelets en verre, _tihokaouîn_, ou en argent, _îouoki_ ;

Quelques grains de verroterie, _tâserhâlt_.

Avec d’aussi minces éléments de toilette, les femmes trouvent cependant

le moyen de rappeler la pose altière des déesses de l’antiquité. Le

mariage de couleurs tranchantes se prête à de nombreuses combinaisons

qui sont étudiées avec soin.

_Aliments. — Boissons. — Thé. — Café. — Tabac._

Jamais peuple ne fut plus pauvre en ressources alimentaires ; aussi, à

l’exception d’une bouillie, _asînk_, ne trouve-t-on pas chez les

Touâreg, comme ailleurs, un mets national, base de leur nourriture.

Chacun mange ce qu’il trouve ou ce qu’il peut se procurer au plus bas

prix possible, généralement en petite quantité et tout juste ce qu’il

faut pour ne pas mourir, excepté dans le cas où l’occasion se présente

de manger gratuitement ; car alors l’appétit, surexcité par la

gourmandise, ne connaît pas de limites.

Les Touâreg, comme tous les animaux de leur pays, supportent

admirablement la faim et la soif. Il est de notoriété publique parmi eux

qu’un homme, contraint par la nécessité, peut voyager sans boire ni

manger pendant plusieurs jours. Alors, pour supporter plus facilement la

privation, on se serre le ventre avec une courroie ou avec une ceinture.

En voyage, les Touâreg ne mangent qu’une fois, quand la marche de la

journée est terminée. L’unique repas se dit _azhebri_.

En station, ils font deux repas : le déjeuner, _âmeklî_ ; le dîner,

_amedjîn_.

Par le nombre des matières premières qui entrent dans l’alimentation, il

est facile de se convaincre que le pays ne suffit pas aux besoins de ses

habitants.

Je les énumère ici par ordre de nature :

_Graines_ : blé, orge, sorgho, millet, _toûlloûlt_ (graine de

l’_arthratherum pungens_) ;

_Fruits_ : dattes, figues, raisin sec, jujube sauvage, fruits du

_Salvadora Persica_ ;

_Légumes domestiques_ : oignons, tomates, aubergines, melons, pastèques,

concombres, courges, citrouilles, potirons ;

_Légumes sauvages_ : les principaux sont connus sous les noms indigènes

de _tânekfâït_, _harharha_, _tanesmîm_, _inekkân_, _azezzedja_ ; ils

sont principalement fournis par la grande famille botanique des

Crucifères ;

_Viande d’animaux domestiques_ : chameau, mouton, chèvre ;

_Viande d’animaux sauvages_ : mouflon, antilope, gazelle, gerboise, rat

des champs, sauterelles, vers ;

_Condiments_ : lait, beurre, huile, graisse, suif, miel, cassonade,

gomme, ail, poivre, poivron, sel et un piment du Soûdân, la _chitta_ ;

Des fromages, importés du pays d’Aïr, complètent la liste des ressources

alimentaires des Touâreg.

Le riz, _tâfarhat_, abondant dans tout le Soûdân occidental, est

quelquefois acheté par les caravanes comme provisions de retour ; on le

mange cuit et assaisonné comme le pilau dans le Levant.

Avec les farines du blé, de l’orge et du _toûlloûlt_, soit prises

isolément, soit mélangées, on fait quelques galettes, mais

principalement une bouillie cuite, grossière et épaisse, qui rappelle le

brouet des anciens Spartiates.

Cette bouillie, qui est la base de la nourriture des Sahariens, porte,

suivant les contrées, les noms d’_asînk_, _táraouit_, en temâhaq, et

d’_’açîda_, en arabe.

La même bouillie, non cuite, la _mohamsa_ des Arabes, est appelée

_tikhammazîn_ par les Touâreg.

Le _kouskousou_, mets national des Arabes, apparaît quelquefois, mais en

de rares circonstances, sur la table des nobles et des marabouts ; on

lui a conservé son nom, _kaskasoû_, ce qui constate son origine

étrangère.

Dans les jours de fête aussi, on prépare une pâtisserie, _alkâk_, sorte

de gâteau à base de farine, lait, beurre et miel.

Avec les farines du gâfoûli et du gueçob, on fait aussi des bouillies,

mais principalement des crêpes, _elfêtât_, que les Arabes appellent

_cherchîch_.

Dans les villes seules on fabrique du pain :

Frais, on le nomme _takeïa_ et _tadjella_ ;

Biscuité, pour l’usage des caravanes, _takeïa-taqqôret_.

La datte (_âheggarh_ pl. _îheggarhen_), la figue et la jujube sont

souvent mangées en nature ; le raisin sec est mis dans les ragoûts.

La datte, pilée dans de l’eau et du beurre, constitue le _târekît_ ;

Pétrie avec la farine du gueçob et du piment, et mise en gâteaux crus,

sous forme de petits bondons, elle constitue le _takodart_, conserve que

l’on mange ensuite en la délayant dans de l’eau.

Les légumes de jardins ne se trouvent que près des villes ou des

campements fixes des serfs ; ils sont assez peu abondants pour qu’on ne

les mange jamais secs ; les légumes sauvages constituent souvent la

principale ressource des malheureux.

On les cuit à l’eau et au sel, avec ou sans beurre ou graisse.

Ordinairement, on ne tue d’animaux domestiques que pour célébrer la

bienvenue d’un hôte.

Le repas de l’hospitalité, _âmadjârou_, doit toujours être assez copieux

pour rassasier trois ordres de convives : l’hôte, _âmadjâr_ ; le voisin,

_anâradj_, qui, sous prétexte d’honorer l’étranger, ne manque jamais

l’occasion de remplir son ventre ; et le mendiant, _dadâla_, auquel

reviennent de droit les miettes du festin.

Suivant le rang du visiteur et la fortune du visité, c’est tel ou tel

animal qui est égorgé : la jeune chamelle grasse est le grand extra de

l’hospitalité ; viennent ensuite, par ordre de mérite, le chamillon, le

chameau, le mouton, la brebis, le chevreau et la chèvre.

Les viandes de ces animaux sont mangées en rôti ou en ragoût.

Les Sahariens excellent dans l’art du rôtisseur, quoiqu’ils n’aient pour

tout appareil qu’une broche en bois, deux piquets fourchus, plantés au-

dessus de tisons ardents.

Bien que les viandes des animaux nourris avec les plantes odorantes du

Sahara aient généralement du goût, on augmente encore leur fumet en les

garnissant des mêmes espèces odorantes.

Les viandes en ragoût sont ou pilées dans du beurre, ou découpées en

petits morceaux et cuites, avec assaisonnements, dans des vases en terre

ou en fer étamé. Les ragoûts de la première espèce sont des

_tâlebadjdjat_, les seconds des _ikerrâyen_.

Quoique cette cuisine ne ressemble pas à la nôtre et se recommande

surtout par les épices, elle est cependant bonne, et ceux qui sont admis

à la goûter la trouvent délicieuse.

Mais voici le revers de la médaille !

Pendant que le grand seigneur, _âhaggar_, le maître, _mess_, se régalent

d’une manière aussi somptueuse, il n’est pas rare de voir la plèbe des

pauvres, _talekki_, prendre leur part de la fête en mangeant la peau de

l’animal sacrifié, si cet animal est un mouton ou une chèvre. A cet

effet, après avoir ébouillanté la peau pour en détacher le poil, on la

découpe en petites lanières, sous forme de vermicelle, puis on la fait

cuire ou frire, suivant qu’elle est supposée dure ou tendre.

J’ai été initié à ce détail de mœurs d’une assez singulière façon. En

route, à l’occasion, j’achetais quelquefois une chèvre ou un mouton pour

ma nourriture et celle de mes serviteurs. D’après l’usage, la peau de

ces animaux revient de droit à celui qui a eu la peine de le tuer, le

nettoyer et le dépecer. Un beau jour, une bête ayant été abattue, un de

mes serviteurs, qui n’avait pas droit au pourboire de la peau, vint me

la demander, au détriment d’un de ses camarades. A ma question :

« Pourquoi il voulait me faire commettre une injustice ? » il me

répondit : « J’ai une femme et des enfants qui souffrent peut-être de la

faim, moi absent, et je la leur enverrai pour la manger. » Je me fis

expliquer comment on faisait du vermicelle avec la peau d’un mouton, et,

en homme qui n’avait jamais été réduit à un tel mets, je payai la leçon

le prix d’un mouton, pour que la pauvre femme et les pauvres enfants

pussent au moins en goûter la viande, ce qui leur était arrivé bien peu

souvent. Probablement ma charité n’a pas reçu sa destination, car mon

malheureux serviteur aura englouti mon argent dans son escarcelle, et

j’en suis à me demander si je n’ai pas commis une mauvaise action, en

refusant à une pauvre famille le régal d’une peau de mouton.

La viande des mouflons, des antilopes et des gazelles, chassés dans les

dunes pour les besoins de la boucherie, est séchée et gardée

précieusement pour les voyages. Cet article est l’objet d’un commerce

assez important à Ghadâmès.

La chair de ces animaux sauvages est excellente, et serait très-

appréciée si elle pouvait arriver sur nos marchés.

Les sauterelles, considérées comme un fléau dans le Tell, sont une

bénédiction de Dieu dans le Sahara. On les sale, ou on les confit dans

l’huile pour les conserver.

Le poisson, fourni par les lacs du plateau du Tasîli, est mangé frais,

mais par les serfs et les nègres seulement.

Avec les vers des lacs du Fezzân, on fait une pâte alimentaire dont le

goût rappelle celui des crevettes ; c’est presque une friandise dans un

pays si dépourvu, mais les Fezzaniens seuls en font usage, en délayant

cette pâte dans leurs sauces.

Le lait est la base essentielle de la nourriture des Touâreg ; dans la

saison des pâturages, ils ne consomment guère autre chose. En toute

saison, il fournit le principal condiment de l’alimentation.

Le lait pur se dit _akh_ ou _akh-wâkafâyen_, le lait aigre _akh-wân-

tenouârt_, le lait caillé et écrémé _aoulîs_.

On fait peu de beurre, _oûdi_, le lait étant presque tout consommé en

nature.

Par la même raison, le _caseum_ manque pour les fromages. Ceux que l’on

consomme chez les Touâreg du Nord, fromages secs, _tikammârin_, viennent

du pays d’Aïr et du Soûdân.

L’huile, _ahatîm_, le suif, _tâdent_, et la graisse (suif fondu),

_îsîm_, viennent du Nord.

Avec le beurre, ces trois matières grasses, toujours rares, sont les

seuls assaisonnements de la nourriture.

Les Touâreg ont, pour remplacer le sucre, trois sortes de miel : le

_toûraout_, de qualité supérieure, le _tâment_ et le _kharnît_, de

qualité inférieure. (Voir liv. II, chap. III, page 241.)

La gomme, _tahaha_, produite par l’_Acacia Arabica_, est souvent mangée,

à défaut d’autre aliment, avant qu’elle soit concrète.

Tout le sel, _tîsemt_, employé dans les aliments, vient de la sebkha

d’Amadghôr, ou des salines du Fezzân.

Les boissons en usage chez les Touâreg sont :

L’eau, le lait pur, le lait coupé, le lait aigre et le lait caillé.

Ils font une boisson rafraîchissante avec de la farine de sorgho, du

fromage du Soûdân, du poivre et des dattes ; elle se nomme _aghâhara_.

Dans les oasis, à l’occasion, ils font usage de la séve de palmier, le

_lâgmi_ des Arabes, qu’ils appellent _ilâjbi_ ; mais ils ne la boivent

pas fermentée.

Le thé en infusion, le café en décoction sont des boissons de luxe que

les chefs seuls connaissent. Ces articles, de provenance étrangère, sont

à un prix si élevé que la masse, trop pauvre, ne peut s’en procurer.

L’usage du tabac, _tâberha_, _tâba_, est presque général chez les

Touâreg, car, à l’exception des marabouts, hommes et femmes fument et

prisent ou chiquent, les femmes moins que les hommes cependant.

Le tabac employé vient du Fezzân, de Tripoli, du Soûf ou du Touât,

contrées où on le cultive en assez grande quantité. Il est d’une qualité

très-inférieure.

L’arsenal du fumeur se compose d’une blague en peau, _abelboûdh_, et

d’une pipe composée d’un fourneau, _tekoûgna_, et d’un tuyau, _annefêr_.

Un chapeau en cuivre, fixé au tuyau par une chaînette, couvre le

fourneau, précaution très-utile pour éviter les incendies et qui devrait

bien être imitée en Algérie.

La tabatière consiste en un segment de roseau. Le tabac prisé est en

poudre très-fine.

Le tabac de chique est toujours mélangé avec du natron, pour atténuer

les effets de l’âcreté du tabac, mais le correctif est loin d’être

innocent, car son usage gâte promptement les dents.

_Religion. — Superstitions._

Les Touâreg sont musulmans, mais à l’exception des marabouts et de

quelques hommes pieux, ils ne pratiquent pas.

L’islamisme impose aux vrais croyants de nombreuses obligations : la

prière, précédée d’ablutions, le jeûne du ramadhân, le pèlerinage à la

Mekke, l’aumône, etc.

Comment les Touâreg pourraient-ils s’acquitter de ces prescriptions ?

La prière et le pèlerinage exigent du temps, le jeûne et l’aumône

supposent le superflu, et ils n’ont ni l’un ni l’autre.

A peine compterait-on chez les Touâreg du Nord une trentaine d’individus

ayant visité le tombeau du prophète, quoique le titre de _hâdj_ soit

très-considéré chez eux ; c’est que, pour aller à la Mekke, il faut être

riche et avoir quelqu’un qui, en l’absence du chef de la famille,

réponde de sa sécurité.

L’aumône ne saurait être pratiquée dans un pays qui semble avoir pour

loi générale de vivre aux dépens d’autrui.

Ainsi, les principales prescriptions de l’islamisme ne sont pas

observées.

D’ailleurs, rien au milieu d’eux qui rappelle aux devoirs religieux :

pas d’imâm, pas de mufti, pas de mosquées, pas de chapelles. La zâouiya

de Timâssanîn est une exception comme le marabout Si-’Othmân, qui en est

le chef ; aussi les Arabes disent-ils des Touâreg : « _ma’andhoum-ed-

dîn_, ils n’ont pas de religion. »

Le reproche d’impiété que les Arabes formalistes adressent aux Touâreg

n’est cependant pas complétement fondé, car si, comme tous les hommes

aux prises avec les difficultés matérielles de l’existence, ils sont

forcés de négliger la forme, ils pratiquent la morale mieux que les

Arabes.

Néanmoins, les Azdjer reconnaissent l’autorité spirituelle du sultan de

Constantinople, et les Ahaggâr, comme les Touâtiens, celle de l’empereur

du Maroc, pour lesquels ils font la prière officielle dans les grandes

solennités.

Si on interroge les croyances, les superstitions des Touâreg, on

retrouve vivantes encore dans leurs âmes les traces des diverses

religions qu’ils ont professées.

Leur Dieu est _Amanaï_ (l’Adonaï de la Bible) ; il est unique ;

Le ciel, _adjenna_, le paradis, _idjennaouen_, où l’homme reçoit la

récompense de ses bonnes actions après la mort, est habité par les

anges, _andjeloûs_ pl. _andjeloûsen_ (ἄγγελος, _angelus_) ;

L’enfer est _tîmsi-tân-elâkhart_, le dernier feu ;

Le diable, _iblîs_, y règne.

La croix se trouve partout : dans leur alphabet, sur leurs armes, sur

leurs boucliers, dans les ornements de leurs vêtements. Le seul tatouage

qu’ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix à

quatre branches égales ; le pommeau de leurs selles, les poignées de

leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix.

Les selles des chameaux sont garnies de clochettes, quoique partout

l’islamisme ait détruit et repoussé la cloche comme une sorte de cachet

du christianisme.

Dans les mœurs, les traces du christianisme sont encore plus évidentes :

la monogamie, le respect de la femme, l’horreur du vol, du mensonge,

l’accomplissement de la parole donnée, etc., etc.

Quoique musulman, le târgui n’a jamais qu’une femme ; quoique musulmane,

la femme est l’égale de son mari en toutes choses.

Ebn-Khaldoûn semble douter que les Sanhâdja Lithâmiens aient jamais été

chrétiens, et il affirme même qu’ils professaient le magisme quand ils

ont été si difficilement convertis à l’islamisme ; car, d’après les

historiens du temps, ils ont renié quatorze fois leur nouvelle religion.

Probablement, ils n’ont pas été meilleurs chrétiens qu’ils ne sont

aujourd’hui bons musulmans. Les traditions païennes devaient, à cette

époque, comme de nos jours, dominer dans leurs croyances.

Souvent, soit pour le commerce, soit pour le pillage, les Touâreg vont

en expéditions lointaines et, pendant ces longues absences, leurs

familles sont privées de leurs nouvelles. Pour se mettre en

communication avec ceux qui leurs sont chers, les femmes, parées de

leurs vêtements et ornements les plus riches, vont se coucher sur les

anciennes tombes, où elles évoquent l’âme de celui qui les renseignera.

A leur appel, _Idebni_, un esprit, se présente sous la forme d’un homme.

Si l’évocatrice a su plaire à l’esprit, Idebni lui raconte tout ce qui

s’est passé dans l’expédition ; dans le cas contraire, il l’étrangle. Il

va sans dire que les femmes, connaissant les exigences d’Idebni, font si

bien qu’elles reviennent toujours avec des nouvelles qui, dit-on, sont

confirmées par les voyageurs à leur retour.

Pomponius Mela (_Afrique intérieure_, ch. IX) constate la haute

antiquité de cette superstition : « Les Augiliens, dit-il, ne

reconnaissent d’autres divinités que les âmes des morts. Ils ne jurent

que par elles et ils les consultent comme des oracles ; à cet effet,

après avoir expliqué leur demande, ils se couchent sur quelque tombeau

et reçoivent la réponse en songe. »

_Augilæ manes tantum Deos putant ; per eos dejurant ; eos ut oracula

consulunt : precatique quæ volunt, ubi tumulis incubuere, pro responsis

ferunt somnia_.

L’oasis d’Aôudjela, où les mânes étaient consultés comme des oracles,

est la première station que l’histoire et la tradition assignent aux

peuples objet de cette étude.

La perpétuité de cette superstition est d’autant plus étrange, qu’à part

cette évocation exceptionnelle des âmes les Touâreg ont horreur de tout

ce qui leur rappelle le souvenir des morts. Ils n’en parlent jamais, ne

veulent pas qu’on en parle devant eux, qu’on prononce leurs noms, et,

quand une tombe se rencontre sur leur route, ils l’évitent avec le plus

grand soin.

Mais rien n’est comparable à la croyance aux génies, _âlhîn_, _âlhînen_,

êtres surnaturels, auxquels l’imagination donne la forme humaine, avec

des cornes, une queue et du poil pour vêtements.

D’après la tradition orientale, les génies sont partout, mais chez les

Touâreg Azdjer, les _âlhînen_ occupent un pâté de montagnes isolées qui

leur est entièrement abandonné et où nul n’oserait pénétrer.

Cette montagne est située sur la route des caravanes de Ghadâmès à Rhât,

près la chaîne de l’_Akâkoûs_, à 30 kilomètres au Nord de Rhât. Les

Arabes l’appellent _Qaçar-el-Djenoûn_, les Touâreg _Idînen_.

Ce palais enchanté, dont on distingue tous les détails de la route, est

composé d’une série d’énormes blocs de pierres lavées par les eaux et

représentant les formes les plus bizarres. Pour peu que l’imagination

vienne vivifier ces masses inertes, on y voit des temples, des

fortifications, des tours, des châteaux, tout ce que l’on veut. (Voir la

planche ci-contre.)

On raconte qu’un individu ayant cherché à y entrer par la gouttière

d’écoulement des eaux, y trouva, au centre, un cimetière de grands

tombeaux de païens, _djohâla_, qui lui inspira une frayeur à le faire

rebrousser chemin.

Une plantation de palmiers, affirme-t-on, existerait dans l’intérieur de

ces montagnes qui ont la forme d’un fer à cheval. On aurait la preuve de

ce fait par les troncs de palmiers trouvés, à l’époque des grandes

pluies, dans les eaux qui descendent d’Idînen dans le lit du

_Tânezzoûft_.

M. le docteur Barth a entrepris d’explorer la montagne d’_Idînen_, mais

nul târgui n’a voulu l’y accompagner. Sans guide, il s’est perdu, et,

sans eau, sans vivres, sous un ciel ardent, il a failli périr de soif et

de faim, à ce point qu’il a dû ouvrir une de ses veines pour en boire le

sang. Bien qu’il n’y eût rien que de naturel dans le grave danger couru

par l’intrépide voyageur, les Touâreg y voient une preuve de plus de

l’impossibilité de pénétrer impunément dans le domaine des génies.

Quand j’ai témoigné à Ikhenoûkhen le désir de visiter la montagne

d’Idînen, il en fut aussi effrayé que s’il s’était agi de la chose la

plus difficile du monde. Je n’insistai pas.

Inutile de dire que M. le docteur Barth, qui a parcouru en détail les

monts Idînen, n’y a trouvé ni cimetière, ni palmiers.

Chez les Ahaggâr, le mont Oudân est aussi abandonné aux âlhînen et nul

n’y pénètre. Les génies qui l’habitent auraient, dit-on, l’humeur

batailleuse, car on raconte qu’ils viennent attaquer leurs frères, chez

les Azdjer, et qu’on entend parfois le bruit de leurs combats.

Pl. XXIII. Page 416. Fig. 37 et 38.

[Illustration : Fig. 1. — VUE ISOLÉE DE L’IDÎNEN OU QAÇAR-EL-DJENOÛN,

Réputé la demeure des esprits chez les Azdjer.]

[Illustration : Fig. 2. — VUE DE L’IDÎNEN ET DE L’AKÂKOÛS.

D’après les profils relevés à la boussole par M. H. Duveyrier.]

Chez les Touâreg d’Aïr, les génies occupent une oasis enchantée que

personne ne connaissait lorsque la découverte en fut faite de la manière

suivante :

Un târgui de la vallée de l’Ouâdi-Tâfasâsset, après avoir abreuvé ses

chameaux aux puits de son campement, les conduisit au pâturage dans un

désert du côté du pays des Teboû, où il les abandonna, selon l’habitude,

les chameaux revenant toujours vers les puits quand ils ont soif. Cette

fois, les chameaux furent très-longtemps à reparaître, et quand ils

rentrèrent leurs crottins étaient pleins de noyaux de dattes.

D’où venaient-ils donc ? on ne connaissait pas de dattiers dans le pays.

Les Touâreg du nord · 第 36 / 46 段