Germains le fils hérite du père, dit : « Le fils d’une sœur est aussi
cher à son oncle qu’à son père ; _quelques-uns pensent même que le
premier de ces liens est le plus saint et le plus étroit_, et, en
recevant des otages, ils préfèrent des neveux comme inspirant un
attachement plus fort et intéressant la famille par plus d’endroits. »
Guillaume Bosman, dans son _Voyage de Guinée_ (un vol. in-18, Utrecht,
1705), donne aux nègres de toute la côte des lois et des coutumes sur
lesquelles j’appelle l’attention.
Il dit, _Lettre onzième_, page 197 et 198 : « On marie beaucoup de
princesses étant fort jeunes, et on ne regarde point au bien ni à la
naissance comme parmi nous ; car il n’y a pas la moindre différence
entre les enfants des rois et ceux de leurs sujets. Chacun se choisit
une femme comme il veut, sans que les mariages soient pour cela inégaux,
quand même la fille d’un roi épouserait un esclave, ce qui arrive tous
les jours, et cela s’accorde mieux que si le fils du roi épousait une
fille esclave ; car, comme _les enfants suivent la mère_ dans ce pays,
les enfants de la fille du roi mariée avec un esclave sont libres, au
lieu que les enfants du fils du roi, qui a épousé une esclave, sont
aussi esclaves. »
Dans sa _Douziéme lettre_, page 207, Bosman ajoute : « L’hérédité est
ici réglée d’une assez plaisante manière, et, autant que je l’ai pu
comprendre, voici comme cela va. _Les enfants du frère ou de la sœur
sont les véritables et légitimes héritiers_ ; en sorte qu’un garçon, qui
est l’aîné de la famille hérite des biens du frère de sa mère et de ceux
de son fils s’il en a un, et la fille aînée hérite des biens de la sœur
de sa mère ou de ceux de sa fille si elle en a une.
« Les nègres ne nous en peuvent point dire la raison, mais je crois que
cet usage a été introduit à l’occasion de la débauche des femmes. Comme
ceux qui ont voyagé dans les Indes orientales rapportent qu’il y a des
rois qui déclarent pour leur successeur le fils de leur sœur au lieu de
leur propre fils ; car ils se peuvent assurer que le fils de leur sœur
est de leur propre sang, au lieu qu’ils n’ont pas la même certitude de
leurs propres enfants. Ces rois en usent ainsi pour empêcher que leur
couronne ne passe dans une autre famille ; et les nègres, afin que leurs
biens ne tombent pas entre les mains des étrangers. »
Bosman constate cependant que toutes les tribus nègres ne suivent pas la
succession maternelle, et que chez quelques-unes l’héritage direct du
père au fils est la règle.
M. Paul du Chaillu (_Voyages et aventures dans l’Afrique équatoriale_,
Paris, 1863), retrouve la même loi de succession en usage dans quelques
peuplades nègres qu’il a visitées. Il dit, chap. XVI, page 282 : « Ce
qu’il y a de particulier chez ce peuple, c’est que la filiation et les
successions proviennent du chef de la mère. Le fils d’un Commi et d’une
femme étrangère n’est pas réputé Commi. D’après ce principe appliqué aux
familles, pour être un véritable Abouya (citoyen de Goumbi), il faut
être né d’une femme Abouya. Si le père seul est Abouya, les enfants sont
regardés comme de _demi-sang_. »
Mais toutes ces coutumes anciennes et modernes, romaines, féodales,
orientales et nigritiennes, diffèrent de la loi _Benî-Oummïa_ des
Touâreg, par leur origine, leur esprit et leur caractère.
Voici, autant qu’il est permis à un étranger de les formuler, les
principales dispositions de cette loi.
Les Touâreg Benî-Oummïa distinguent deux sortes de biens transmissibles
par héritage :
Les biens _légitimes_,
Les biens _illégitimes_.
Je me sers des mots légitimes et illégitimes à défaut d’autres, dans
notre langue, pour remplacer l’expression technique de la langue
temâhaq.
Les premiers sont ceux acquis par le travail individuel et dont la
possession est sacrée : l’argent, les armes, les esclaves achetés, les
troupeaux, les récoltes et les provisions ;
Les seconds, _éhéré-n-boûtelma_, mot à mot : _biens d’injustice_, sont
ceux conquis les armes à la main, et dont la possession ne repose que
sur le droit de la force, biens conquis collectivement par tous les
membres actifs de la famille et conservés par leur concours, savoir :
Les _rhefer_ ou droits coutumiers, perçus sur les caravanes et les
voyageurs ;
La _gharâma_ ou tribut de protection, payé par les _ra’aya_ ;
Les _imrhâd_ ou droits sur les personnes et sur les biens des tribus
réduites en servage ;
Les _melâk_ ou droits territoriaux, tant sur les terres de parcours que
sur les terres de culture, les eaux, etc. ;
Enfin le _soltna_ ou droit de commander et d’être obéi.
A la mort d’un chef de famille, quand l’héritage s’ouvre, tous les biens
légitimes sont divisés, par parts égales, entre tous les enfants, sans
distinction de primogéniture ou de sexe.
Cette pratique est observée dans toutes les classes de la société
târguie : nobles, marabouts, tributaires ou serfs.
Quant aux biens de la seconde catégorie, les illégitimes, apanage
exclusif de la noblesse, ils reviennent, par droit d’aînesse, sans
division ni partage, au fils aîné de la sœur aînée :
_Sans division_, sur une tête unique, mais sans possibilité d’aliéner,
afin de conserver au chef de la famille, et à la famille elle-même, les
moyens matériels de maintenir son influence et sa prépondérance ;
_Au fils aîné de la sœur aînée_, pour assurer, contre toute éventualité,
la transmission du sang, la conservation de la tradition familiale, à la
tête des tribus.
On serait dans l’erreur si on attribuait exclusivement à la crainte
d’infidélités de la part de l’épouse d’aussi grandes précautions pour
éviter l’avénement d’un homme de sang étranger à la tête de la famille,
car, en général, la femme târguie, sévère sur ses droits, l’est aussi
sur ses devoirs.
Les inconvénients de la polygamie, aussi, doivent rester étrangers aux
motifs qui ont fait préférer l’aîné des neveux utérins au fils aîné du
chef de famille, car si la monogamie a pu lutter contre le polygamisme
musulman, c’est qu’elle devait être d’institution très-ancienne chez les
Touâreg.
D’autres motifs, puisés dans les superstitions du paganisme, doivent
avoir contribué plus puissamment à faire adopter la loi Benî-Oummïa.
Rappelons-nous avoir déjà lu au chapitre consacré aux tribus du Ahaggâr
que, d’après la croyance générale et inébranlable de tous les Touâreg,
les Ibôguelân passent pour être les fils d’un esprit surnaturel et d’une
fille d’Ève.
Nous verrons plus loin qu’en fait d’idées superstitieuses les Touâreg
dépassent tout ce que l’imagination la plus féconde peut inventer.
En attendant, voici ce que racontent les Touâreg sur les causes qui leur
ont fait adopter la loi de succession en usage chez les Benî-Oummïa.
Dans les temps très-anciens, dit la tradition, un de leurs sultans se
trouva atteint par le mauvais œil.
Le mauvais œil, quelque chose comme la _jettatura_ des Italiens !
L’effet du mauvais œil fut que la première femme du sultan conçut de lui
un _djinn_ ou _génie_ qui, aussitôt entré dans ce monde, alla rejoindre
ses frères dans le royaume des esprits.
Le sultan, comme il arrive toujours en pareil cas, accusa sa femme et la
répudia.
Il prit une seconde femme. Même résultat, avec cette différence que le
produit de leurs amours fut un _inn_, autre être surnaturel, au lieu
d’être un _djinn_.
Nouveau divorce, nouveau mariage, renouvelé une troisième, une
quatrième, une cinquième fois.
On dit même que le sultan eut la vertu d’aller jusqu’au chiffre de
soixante femmes sans pouvoir obtenir, pour héritier de son royaume,
autre chose que des _inn_ ou des _djinn_ qui, tous, à leur naissance,
disparaissaient, laissant en deuil père et mère et tous ceux intéressés
à leur malheureux sort.
Pendant toute cette série d’épreuves, le sultan était devenu vieux et,
le chagrin aidant, il ne pouvait songer à convoler à de nouvelles noces.
Quel parti prendre en telle occurrence ?
En homme sage, désireux d’épargner à ses sujets les malheurs de la
guerre civile, inévitable à sa mort, pour le partage de ses biens et de
son pouvoir, le sultan réunit, de son vivant, une assemblée générale de
tous ses sujets, masculins et féminins, et leur demanda leur opinion sur
les mesures à adopter pour assurer la paisible transmission de son
héritage : grave question, souvent agitée dans le monde.
Beaucoup d’avis furent ouverts. Chaque opinant, voulant être sultan,
présentait une solution favorable à ses prétentions. Après de longs et
vifs débats, les concurrents au trône allaient en appeler à la force des
armes, lorsqu’un des assistants, silencieux jusque-là, parce qu’il ne
voulait pas changer sa modeste condition contre un trône, demanda et
obtint la parole.
Ce sage était un savant marabout, très-versé dans les sciences
occultes : la magie, l’astrologie, la sorcellerie et la connaissance des
génies.
Il rappela à l’assemblée les malheurs advenus à un homme aussi
respectable que le sultan régnant et à ses soixante femmes, toutes
choisies parmi l’élite des plus nobles familles ; il disculpa ces
dernières, une à une, des soupçons qui avaient injustement pesé sur
elles, — tactique habile pour se rendre favorable la plus belle moitié
de l’assemblée et tous ceux de l’autre moitié qui, en galants
chevaliers, avaient pris les couleurs de leurs belles, pour assister à
la délibération.
Après l’exposé d’une infortune sans précédents dans l’histoire, il
démontra que le Grand-Maître des hommes et des choses, celui par la
volonté duquel tout arrive, n’avait pas voulu, sans motifs, soumettre le
peuple des Imôhagh à une pareille épreuve, et qu’au lieu de se disputer
la succession d’un trône qui, grâce à Dieu, n’était pas encore vacant,
il était bien plus conforme à la raison de rechercher le motif pour
lequel le Grand-Maître avait refusé au sultan un fils, héritier de son
sang et de son pouvoir.
C’est ce que fit le marabout en interrogeant successivement toutes les
probabilités des secrets desseins de la Divinité.
L’énumération des causes possibles ou probables fut longue ; la critique
de ces hypothèses fut plus longue encore. Pendant ce temps la passion
des prétendants s’était calmée, et l’assemblée, subjuguée par
l’éloquence d’un homme qui savait se taire, quand il savait si bien
parler, attendait avec impatience la conclusion d’un discours qui
révélait une si grande connaissance de choses mystérieuses pour tout le
monde.
La conclusion tant attendue arriva.
Dans le cas particulier, Dieu n’avait pas voulu que la transmission du
pouvoir s’effectuât par le ventre des épouses ; c’était incontestable.
Cependant, un peuple ne pouvait rester sans sultan, et sans sultan de
sang royal ; c’était incontestable encore.
Alors, il fallait chercher ce sang dans le ventre où on était assuré de
le trouver, avec le plus de garanties de consanguinité.
La sœur du sultan se trouvait naturellement indiquée, non pour régner,
mais pour donner la couronne à son fils aîné.
On le croira sans peine, les femmes applaudirent à une solution qui
donnait tant d’importance à leur sexe ; les chevaliers Imôhagh saisirent
avec empressement l’occasion de donner une nouvelle preuve de leur
galanterie, et la loi Benî-Oummïa, proposée par un saint marabout,
approuvée avec bonheur par le sultan, aux malheurs duquel elle mettait
fin, fut acclamée avec enthousiasme par l’assemblée générale.
Depuis cette époque, le fils aîné de la sœur aînée du sultan est
l’héritier légitime du trône, et, par extension du même principe, le
droit d’aînesse suit le même ordre de succession dans la famille, dans
la tribu.
Quoi qu’il en soit des circonstances qui ont pu déterminer les ancêtres
des Touâreg à adopter une pareille coutume, il est hors de doute que son
origine est antérieure à l’islamisme, car les marabouts Ifôghas et les
Aouélimmiden, serviteurs des marabouts de Timbouktou, y ont renoncé pour
adopter les lois du Coran sur les héritages.
D’après les Touâreg, les Kounta et les Tadjakânt, tribus berbères de la
côte de l’Océan Atlantique, et d’origine sanhâdjienne comme eux, sont
aussi Benî-Oummïa.
Le géographe arabe Ebn-Batoûta, qui a voyagé dans tous les pays
musulmans de son époque et dont les écrits sont justement appréciés, a
constaté la même loi de succession chez les Massoûfa, sis alors à
l’Ouest de Timbouktou et aussi frères consanguins des Touâreg, en tant
que membres de la grande famille des Sanhâdja de la seconde race.
Il est donc probable que, dans le principe et avant la conquête de
l’Afrique par les musulmans, toutes les tribus Sanhâdja suivaient la
même loi.
Ebn-Batoûta ajoute à ce qu’il dit des Massoûfa que nulle part, ni en
Afrique ni en Asie, il n’a trouvé semblable coutume, si ce n’est chez
les Malabares idolâtres de la côte occidentale de l’Inde.
Assurément les Berbères Sanhâdja ne viennent pas de l’Inde. Cependant, à
l’appui de l’observation d’Ebn-Batoûta, j’ajouterai que M. P. E. Botta
m’a donné quelques médailles fort anciennes, trouvées à Ben-Ghâzi, dont
une est incontestablement indienne.
Avant de clore ce paragraphe, je ferai remarquer à nouveau que, dans les
légendes historiques des Touâreg, les femmes jouent toujours le
principal rôle.
Une révolution doit-elle détrôner la famille des Imanân, la plainte
d’une vieille femme armera le bras vengeur d’Eg-Tînekerbâs ;
Le territoire doit-il être distribué entre les tribus, il est donné aux
dames douairières de chaque tribu noble.
L’islamisme est-il assez difficilement accepté par les Touâreg pour que
leurs convertisseurs les surnomment les _renégats_, la faute en est à la
nouvelle religion qui subalternise la femme à l’homme.
Les Touâreg sont-ils forcés de constater l’existence du sang noir dans
quelques-unes de leurs familles, la nécessité politique est invoquée :
la victoire ou la défaite les a contraints de recevoir ou de donner un
tribut annuel de jeunes vierges.
Enfin, ont-ils à remonter à l’origine d’un ordre de succession qui
semble mettre en suspicion la régularité de la vie de leurs épouses, la
puissance surnaturelle des djinn vient les venger de tout soupçon
d’infidélité.
_Abstinence de la chair de poissons et d’oiseaux._
Encore un caractère distinctif des Touâreg, et l’un des plus
remarquables !
Le Sahara est le pays de la famine, et, en général, tous les Sahariens,
non Touâreg, mangent tout ce qui tombe sous leur main, même les viandes
qui répugnent aux peuples civilisés : entre autres celles du chien, du
lézard, etc., etc. Le poisson, la chair et les œufs des oiseaux sont
pour eux pain bénit.
Plus pauvres que leurs voisins arabes, les Touâreg devraient être moins
difficiles encore sur le choix de leurs aliments. Loin de là, les
ihaggâren (les nobles) n’admettent guère dans leurs repas que les
viandes de chameau, de mouton et de chèvre, et repoussent, comme
immondes, les poissons, les oiseaux et leurs œufs.
Non-seulement ils ont une répugnance instinctive pour la chair de ces
animaux, mais encore ils n’aiment pas à en voir faire usage. Ainsi,
quand les esclaves nègres, qui n’ont pas les mêmes scrupules de
conscience pour s’abstenir, ont mangé du poisson, il leur est interdit,
pendant un temps plus ou moins long, de boire dans les vases servant à
l’usage commun.
Interroge-t-on les Touâreg sur les motifs de cette abstinence
exceptionnelle, ils répondent ne pas savoir quelles raisons leurs pères
ont eues pour proscrire de leur nourriture le poisson et les oiseaux,
mais qu’ils s’en abstiennent comme tous les bons musulmans, eux compris,
s’interdisent l’usage de la viande de porc.
Cependant, tous les Touâreg ne partagent pas la répugnance commune ;
ainsi, les marabouts, qui ont le plus complétement rompu avec les
anciennes traditions du paganisme, mangent-ils du poisson, de la
volaille, des œufs, comme de tous les autres aliments que le Coran
n’interdit pas.
Les serfs et les esclaves aussi, à l’imitation des marabouts, mangent
les poissons qu’ils pêchent dans les lacs de leurs montagnes. Mais,
malgré ces exemples, les nobles des Azdjer et des Ahaggâr, chez lesquels
la tradition des cultes antérieurs à l’islamisme est plus vivace,
s’abstiennent et croiraient faillir à leurs quartiers de noblesse en ne
se conformant pas à la tradition.
CONCLUSION DE CE CHAPITRE.
Sans doute, ces caractères ne suffisent pas encore pour autoriser le
classement des Touâreg dans l’une ou l’autre des races de la grande
famille humaine, mais déjà ils fournissent à l’observation des éléments
de comparaison assez nombreux pour guider les recherches ultérieures.
J’ai attaché une grande importance à l’étude de ces caractères
distinctifs, parce que les Touâreg, surtout ceux du Nord, me paraissent
avoir le mieux conservé, à travers les âges, les coutumes, les mœurs et
les habitudes des anciens Berbères ; parce que la connaissance du type
le plus pur me semble un commencement sérieux de conquête sur l’inconnu.
[Note 120 : Traduction française par M. le baron de Slane. Alger, 1852.
Tome I, p. 199 et 200.]
[Note 121 :
NOTES EXPLICATIVES DE LA PLANCHE CI-CONTRE.
Les inscriptions du no 1 au no 12 inclusivement ont été copiées sur des
blocs de grès détachés de la berge de l’Ouâdi-Tamioutîn. Elles doivent
être anciennes et sont peut-être incomplètes, car il est facile de
reconnaître des brisures dans les pierres. Les quatre premières
appartiennent à un bloc, et les huit dernières à un second bloc. Les
lettres ont 6 centimètres de hauteur en moyenne, le trait en est large
et peu profond. Le dessin de chameau qui figure au bas de la planche a
été copié sur un bloc voisin des inscriptions.
Les inscriptions du no 13 au no 24 sont de la source d’Ahêr ou des
grottes et des rochers environnants. Parmi un très-grand nombre, j’ai
choisi les moins frustes, et je doute encore qu’elles soient toutes
complètes. L’une d’elles, le no 15, _Ouinek anislim_ (moi, musulman),
semble révéler une origine ancienne, car il y a longtemps déjà que les
Touâreg n’ont plus besoin d’attester leur foi par des témoignages
extérieurs. Des sujets, représentant des autruches et des chameaux,
appellent mon attention ici comme dans l’Ouâdi-Tamioutîn.
Les inscriptions du no 25 au no 28 et celles du no 29 au no 32
proviennent : les premières de l’Ouâdi-Alloûn, les secondes du monument
romain de Djerma.
Ces sortes d’inscriptions sont tellement communes dans certaines parties
du pays des Touâreg que, si on allait à leur recherche, on en trouverait
en très-grand nombre, surtout dans les lieux qui sont d’anciens centres
d’habitation.]
CHAPITRE V.
TOUÂREG DANS LEUR VIE INTÉRIEURE.
Les Touâreg étant nomades, pasteurs, musulmans, et habitant le désert,
leur vie intérieure a beaucoup d’analogie avec celle des Arabes nomades
de la même région. La manière de vivre de ces derniers étant connue, je
la prendrai pour terme de comparaison.
J’entrerai peut-être dans des détails qui, au premier abord, peuvent
paraître surabondants. J’ai eu l’heureuse chance de voyager en tribu, de
voir, d’observer la vie du peuple târgui ; je puis donc essayer de la
raconter, ce qui n’a pas encore été fait.
_Campements. — Habitations._
Les Touâreg ont des campements de station et des campements de marche.
Dans leurs campements de station, toujours choisis près des points les
plus riches en eaux et en pacages, les nobles habitent la tente, les
serfs la chaumière.
Un grand camp de tentes est un _âmezzâgh_ ; un petit camp, un
_êrhêouen_.
L’habitation, qu’on appelle tente, comprend :
Un _velum_ ou abri contre les intempéries des saisons, tantôt en tissu
de chaume, _êhen_, tantôt en peau, _ehakît_, tantôt en laine,
_abêrdjen_ ;
Un pilier, support de la couverture, _têmankaït_ ;
Des piquets, _âmateïté_.
Un groupe de chaumières, au nombre de six à douze environ, dans lequel
les familles consanguines se concentrent pour se protéger en cas
d’attaque, mais pas assez pour se gêner, constitue une _taousit_ ou
tribu.
Généralement, les réunions de tentes sont disposées en rond, comme les
_douâr_ des Arabes ; l’espace circulaire qu’elles laissent entre elles,
la cour, dans laquelle on réunit les troupeaux pour la nuit, porte le
nom de _tasaguîft_.
La tente a la forme de la _kheïma_ arabe ; mais elle est beaucoup plus
petite.
Les peaux de l’_ehakît_ sont tannées, peintes en rouge et bien cousues.
La chaumière, _tîkabert_, dont les murailles sont en branchages et les
toits en roseaux et en paille de marais, ressemble assez au _gourbi_ des
indigènes de l’Algérie, quoique généralement plus grande.
Pour le climat du Sahara, ces deux habitations sont d’assez médiocres
abris.
Dans les campements fixes des serfs, chaque habitation a souvent son
petit jardinet, avec une haie sèche en palmes, dans lequel on cultive
quelques légumes. Ce petit potager porte le nom d’_âfaradj_.
En marche, à l’exception des nobles et des riches, qui ont des tentes,
la masse campe en plein air, sans ordre, au milieu des bagages, en se
servant de ces bagages, _kâya_, comme abri contre le vent.
Quoique voyageant avec les chefs, et pendant huit mois, je n’ai peut-
être pas vu dix tentes.
_Mobilier. — Ustensiles._
Le mobilier d’un ménage târgui comprend :
Des nattes en sparterie, _êhen_, tenant lieu de plancher ;
Des nattes paravent, _âsalâ_ ;
Des tapis en laine, de diverses couleurs, _tâhouârt_, très-rares ;
Des tapis en laine, rouges, _tâgdoûmfest_, également rares ;
Des peaux de bœuf tannées, _îserkow_, servant de table à manger ;
Des matelas, _ettorâh_ ; des oreillers, _âsâmou_ ; des couvertures,
_elbottânîet_ ; des lits, _tâftaq_ ; mais ces objets de luxe sont à
peine connus même des chefs, la plèbe se contentant de l’_âdebên_ ou lit
creusé dans le sable avec la main ;
Des coussins en cuir, _âdafôr_ ;
Des corbeilles en sparterie, _tarhéennat_ ;
Des sacs en peaux, _âdjerâ_ ou _ârheredj_, tenant lieu d’armoires et
fermés à l’aide d’une clef, _asârou_, au moyen d’un cadenas, _tenâst_ ;
Des cages à dromadaire, _takhâouit_, avec leur couverture, _âhenneka_,
pour abriter les dames en voyage ;
Des bâts d’âne, _eroûkkou_ ;
Des outres, _abeôq_, pour les provisions d’eau ;
Des seaux en cuir, _adjâ_, et des cordes, _erhorêfi_, pour puiser
l’eau ;
Des outres, _tânouart_, pour le lait ;
Des gourdes, _titakalt_, tenant lieu de vases ;
Des cruches en terre, _îmekî_ ;
Des cruches en bois, _tahattint_, pour le beurre ;
Des vases en bois, _akoûs_, pour boire ;
Des tasses, _têbênt_ ;
Des plats en bois, _târhelâlt_ : grands, _ârhelâl_ ; petits,
_târhehoût_ ;
Des vases en fer battu, _êrhêr_ : ceux pour manger, _êrhêr-wân-efoûs_ ;
ceux pour se laver, _êrhêr-wân-emoûd_ ;
Des cuillers en bois, _tesôkalt_ ;
Un mortier en bois, _âkabar_, pour remplacer le moulin à bras des
Arabes, avec un pilon en pierre, _tîndi_, pour écraser les grains dans
le mortier ;
Une lampe, _tâftîlt_ ;
Des miroirs, _tîsit_ ;
Des violons, _amzhâd_ (la _rebâza_ des Arabes), avec leur archet,
_tadjegnhé_ ;
Si, à ces principaux ustensiles, on joint quelques menus objets, on aura
l’inventaire de tout le mobilier d’une famille târguie ; cependant il ne
faut pas que j’oublie l’écuelle, _êbedjî_, du chien, ce fidèle gardien
de la maison.
_Vêtements. — Coiffures. — Chaussures. — Parures._
Les Touâreg, nobles et serfs, portent les mêmes vêtements, plus ou moins
beaux, plus ou moins nombreux, suivant leur richesse respective.
Presque tous ont une chemise longue, _tikamist_, à manches,
_îhenfâssen_, le tout en toile de coton blanc.
Ceux qui n’ont pas la chemise portent une blouse large, _refîrha_,
également en toile de coton blanc, mais très-forte.
Un long pantalon large, _karteba_, à la façon de ceux des anciens
Gaulois, en toile de coton bleue, lustrée, provenant du Soûdân, couvre
la partie inférieure du corps, de la ceinture à la cheville du pied.
Une longue blouse, _tikamist-koré_ (le _tob_ des Arabes), en toile de
coton bleue, teinte à l’indigo, lustrée, sert de pardessus.
Des broderies, _êzhiren_, décorent ce vêtement ; des poches, _alhîb_, le
rendent utile pour serrer le mouchoir, _elmakharmet_, la tabatière, la
pipe et ses accessoires.
Une ceinture en coton bleu, _tâmentika_, ou _tachêrbit_ quand elle est
en laine rouge, fixe ce pardessus au niveau de la taille et donne de la
tournure à ce vêtement.
Quelques-uns ont le pardessus en peau ; c’est même un vêtement estimé.