La bravoure des Touâreg est proverbiale. Quoi qu’on en ait dit, ils

n’empoisonnent jamais leurs flèches ni leurs lances ; entre eux ils

dédaignent l’emploi des armes à feu, qu’ils appellent _armes de la

traîtrise_, parce qu’un homme embusqué derrière une broussaille peut

tuer son adversaire sans courir aucun danger.

La défense de leurs hôtes et de leur clients est encore la vertu par

excellence des Touâreg, et, si elle n’était érigée chez eux à l’état de

religion, le commerce à travers les déserts du Sahara serait impossible.

La fidélité aux promesses, aux traités, est poussée si loin par les

Touâreg, qu’il est difficile d’obtenir d’eux des engagements et

dangereux d’en prendre, parce que, s’ils se font scrupule de manquer à

leur parole, ils exigent l’accomplissement rigoureux des promesses qui

leur sont faites. Il est de maxime chez les Touâreg, en matière de

contrat, de ne s’engager que pour la moitié de ce qu’on peut tenir, afin

de ne pas s’exposer au reproche d’infidélité. Comme tous les autres

musulmans, ils subordonnent bien leur exactitude à la volonté de Dieu,

mais ils ne spéculent pas sur cette réserve.

Quand un târgui quitte sa famille pour aller en voyage, il confie à son

voisin l’honneur de sa maison, et le voisin venge les affronts faits à

l’absent avec plus de rigueur que s’il s’agissait de lui-même.

La patience, la résignation et la fermeté des Touâreg dans la misère,

peuvent être égalées, mais non surpassées : car, sans ces vertus,

comment pourraient-ils vivre au milieu de déserts où l’on ne voit

souvent ni une plante, ni le plus petit des animaux ?

Je n’ose pas affirmer les qualités du cœur des Touâreg, dans les termes

qu’Ebn-Khaldoûn employait en parlant des Berbères, au temps de la plus

grande puissance de cette race, parce que, dans plus d’une circonstance,

je les ai vus emportés, vindicatifs, indifférents aux souffrances des

autres. Cependant, au fond, il faut que les nobles soient bons envers

leurs serfs et leurs esclaves, pour que ceux-ci ne se révoltent pas, ne

les abandonnent pas. Et puis, là où il n’y a rien, la charité, comme le

roi, perd ses droits. Chez les Touâreg, nobles et serfs, riches et

pauvres, se serrent le ventre avec une ceinture quand il n’y a plus de

vivres au logis, et vont dans les champs disputer aux troupeaux les

quelques plantes qui peuvent entretenir leur existence. La générosité,

dans ce cas, serait une vertu plus qu’humaine.

Les capacités industrielles des Touâreg sont encore à la hauteur de

celles des autres Berbères. Ils ne sont pas riches en matières

premières, mais ils approprient à leurs besoins tout ce qu’ils ont sous

la main.

Quant à la haine de l’oppression, elle est encore aussi vivace chez eux

qu’aux plus beaux jours de la puissance des Berbères, car c’est leur

amour de l’indépendance qui les a conduits et les maintient au désert.

Il est une qualité, spéciale aux Touâreg, qu’Ebn-Khaldoûn ne mentionne

pas et qui a une valeur réelle pour des hommes perdus dans l’immensité

des déserts ; je veux parler de leur aptitude aux grands voyages, au

milieu de dangers de toute nature. Essentiellement cosmopolite, le

târgui passe sans transition du climat sain de ses montagnes dans les

marécages de l’Afrique centrale, d’une température quelquefois au-

dessous de zéro à celle de la zone torride, d’un pays où il pleut

rarement dans des contrées où les pluies tropicales amènent des déluges

d’eau. Dans ces pérégrinations, il résiste à des épreuves qui tuent les

animaux les plus robustes.

J’ajouterai encore que le mensonge, le vol domestique et l’abus de

confiance sont inconnus des Touâreg.

Un târgui a-t-il commis un crime, il fuira ; mais, s’il est pris, il

l’avouera, dût sa vie dépendre de son aveu.

Un târgui arme-t-il en course et fait-il huit cents kilomètres pour

aller enlever au pâturage du bétail appartenant à une tribu ennemie ;

s’il rencontre en chemin des marchandises ou des vivres déposés par une

caravane, il les respectera. Jamais il ne pénétrera dans une tente ou

dans un bivac pour y prendre quoi que ce soit.

Confie-t-on à un târgui des marchandises, de l’argent, pour les porter

d’une ville dans une autre, il aura beau, à mi-chemin, séjourner dans sa

tente ; ni lui, ni sa femme, ni ses enfants, fussent-ils dans le plus

grand dénûment, n’y toucheront.

Prête-t-on sur parole, même sans témoin, de l’argent à un târgui, il le

rendra, fût-ce vingt ans après, s’il lui a fallu ce temps pour réaliser

la somme empruntée, et il passera trois mois sur les routes pour aller

la restituer. Si le prêteur est mort, la dette est remboursée à ses

héritiers, et si l’emprunteur meurt insolvable, ses enfants tiennent à

honneur de payer dès qu’ils pourront.

Il est bien entendu qu’il ne s’agit pas ici de ces dons, déguisés sous

le nom de prêts, que les Touâreg sollicitent souvent de leurs clients,

voyageurs ou commerçants, en sus du prix de protection stipulé.

Un târgui meurt-il en voyage, ses compagnons de caravane acceptent,

_ipso facto_, le mandat de gérer ses affaires au mieux de ses intérêts,

et, au retour, ils rendent un compte fidèle de leurs opérations à ses

héritiers.

Un peuple qui a de telles qualités, au milieu de quelques défauts

inséparables de l’humanité, ne mérite pas la réputation que lui ont

faite des écrivains renseignés par ses ennemis.

_Conservation de l’écriture berbère._

(Tefînagh.)

Depuis longtemps on savait que les plus anciens habitants de l’Afrique

septentrionale se servaient de différents dialectes d’une langue à

laquelle, sans la connaître, on avait donné le nom de _langue berbère_,

comme on avait appelé _Berbères_ ceux qui la parlaient. Des vocabulaires

de divers dialectes avaient même été publiés, avant et depuis

l’occupation de l’Algérie, par Venture, MM. Delaporte et Brosselard.

On savait aussi par Ebn-Khaldoûn que le Coran avait été traduit, au

Maroc, de l’arabe en berbère, mais que cette traduction, écrite

d’ailleurs avec les lettres de l’alphabet arabe, avait été détruite, la

parole de Dieu ne pouvant, sans profanation, être exposée à être altérée

par des traducteurs.

On savait, enfin, par la narration du voyage de Denham et Clapperton

dans l’Afrique centrale, que le docteur Oudney, leur compagnon

d’exploration, qui succomba dans le Soûdân, avait recueilli, en 1822, un

alphabet de dix-neuf lettres, au moyen duquel les Touâreg représentaient

les mots de la langue de leur pays.

Depuis, nos découvertes en cette matière ont beaucoup progressé.

Aujourd’hui nous possédons une _Grammaire de la langue temâchek’_, par

M. le chef de bataillon du génie, A. Hanoteau, avec un recueil de

fables, d’histoires, de poésies, de conversations et de _fac-simile_

d’écriture _tefînagh_ et, de plus, les caractères typographiques qui ont

été fondus pour composer ce remarquable ouvrage. Aussi quand, l’année

dernière, les marabouts Touâreg furent conduits à l’Imprimerie

impériale, ont-ils été émerveillés de voir sortir des presses un

magnifique tableau commémoratif de leur visite, imprimé en français et

en tefînagh.

Plus récemment (1862), l’imprimeur Harrison, de Londres, a publié une

seconde grammaire du même dialecte, _Grammatical sketch of the temâhuq_,

par M. Stanhope Freeman, gouverneur de Lagos, ancien vice-consul

britannique à Ghadâmès.

Antérieurement, la Société biblique de Londres avait aussi publié dans

la même langue quelques fragments des Écritures, d’après James

Richardson, mort depuis dans l’exploration dont M. le docteur Barth est

le seul survivant.

Par quelle exception les Touâreg, ces enfants perdus dans le désert,

avaient-ils conservé l’écriture de leur langue, quand toutes les autres

peuplades berbères du littoral méditerranéen avaient même perdu le

souvenir de son ancienne existence ?

L’invasion par les Arabes de tous les pays berbères, la conversion

forcée à l’islamisme, la substitution de la langue du Coran à toute

autre, la destruction même des traductions berbères du Livre saint,

l’ardeur avec laquelle quelques-uns des nouveaux convertis se mirent à

la tête du prosélytisme religieux, expliquent comment la langue arabe a

partout remplacé, comme langue écrite, toutes celles antérieurement en

usage dans le Nord du continent africain.

Carthage aussi avait vu de même sa langue et son écriture nationales,

qui étaient celles des Phéniciens, effacées par le fanatisme politique,

terribles exemples de ce que peut l’homme en matière de destruction

quand la passion l’anime. Toutefois, au centre du Sahara, dans un de ces

lieux arides où des hommes simples abritent leur indépendance et où

l’ambition des conquérants ne pénètre pas, il y avait des peuplades de

la race vaincue, mais non asservie, qui purent conserver et transmettre

à la postérité ce qui avait été anéanti avec tant de soin partout

ailleurs.

Au nombre de quatre, ces peuplades, représentant les quatre fractions

des Touâreg, ont conservé la même écriture malgré la divergence de leurs

dialectes parlés. Il y a bien quelques différences dans la forme donnée

à certaines lettres, suivant les contrées ; mais ces variantes n’ont

rien d’étonnant. Dans toute langue écrite, quand l’imprimerie n’est pas

là pour rappeler au type primitif, la forme des lettres varie à

l’infini, suivant le caprice des maîtres et des copistes. Sous ce

rapport, le tefînagh offre moins de types différents que les écritures

de nos anciennes chartes, car les lettres modernes, à quelques

exceptions près, sont les mêmes que celles de l’inscription de Tugga,

contemporaine de l’époque carthaginoise.

Tout est exceptionnel dans la conservation de cette écriture ; car c’est

principalement aux dames târguies que nous sommes redevables de ce

miracle.

Miracle en effet ! dans tout le continent africain, les femmes lettrées

se comptent par unités, tandis que chez les Touâreg presque toutes les

femmes savent lire et écrire, dans une proportion plus grande même que

les hommes.

Dès mon arrivée au milieu de leurs tribus, je manifestai le désir

d’apprendre le temâhaq, et je demandai qui pourrait m’enseigner la

lecture et l’écriture de cette langue. A mon grand étonnement, on

m’apprit que l’enseignement du tefînagh était réservé exclusivement aux

femmes, et quelques-unes s’offrirent pour me donner des leçons.

Pour me guider dans mes études, j’avais un exemplaire de la _Grammaire

temâchek’_ de M. Hanoteau. Cette circonstance me fit trouver, en station

comme en voyage, autant de professeurs que je pouvais le désirer ; car

toutes les dames târguies voulaient voir, examiner, contrôler cette

œuvre merveilleuse. Jamais livre en Europe n’a eu plus de succès.

D’abord, il flattait l’amour-propre national ; puis, il témoignait du

grand intérêt que nous portons à tout ce qui concerne les peuples

conservateurs de la langue temâhaq ; il était imprimé sur beau papier,

avec le luxe typographique de l’Imprimerie impériale ; enfin, il

contenait un recueil de fables, de poésies, d’histoires qui n’étaient

pas toutes connues dans le pays et qui apportaient une grande

distraction dans la vie monotone du désert.

J’ai lu la _Grammaire_ de M. Hanoteau avec les Touâreg, et je dois dire

que le contrôle des linguistes du pays est tout en faveur de ce travail.

Le seul reproche qu’on puisse lui adresser est d’avoir été fait loin des

lieux où l’on parle le temâhaq, ce qui n’a pas permis à l’auteur de

distinguer les différences propres à chaque dialecte. D’ailleurs le nom

de _temâchek’_ qu’il donne à l’idiome objet de ses études témoigne que

M. Hanoteau a puisé principalement ses connaissances dans le dialecte du

Sud ; car celui du Nord porte le nom de _temâhaq_.

Chez les Azdjer, presque toutes les femmes savent lire et écrire, tandis

qu’un tiers des hommes à peine est arrivé à ce degré d’instruction. La

majorité sait mal, et il est facile, même à un Européen, de constater

beaucoup de fautes ; mais quelques-unes écrivent correctement et

paraissent être guidées par de véritables règles.

On a publié plusieurs alphabets tefînagh plus ou moins complets. Les

plus corrects sont ceux de MM. Richardson, Hanoteau et Freeman.

Nonobstant, je crois utile de donner ici celui que j’ai recueilli dans

mon voyage, en faisant remarquer toutefois que les différences les plus

importantes tiennent à la forme variable de quelques lettres.

Pl. XXI. Page 388. Fig. 35.

[Illustration : ALPHABET TEFÎNAGH.]

J’ajouterai à ce qu’ont dit mes devanciers, savoir :

1o Que le tefînagh s’écrit à volonté, horizontalement ou verticalement ;

2o Que, dans l’écriture horizontale ou verticale, les caractères sont

tracés indistinctement de droite à gauche, de gauche à droite, de haut

en bas, de bas en haut, bien que la manière arabe ou hébraïque, de

droite à gauche, soit la plus généralement adoptée ;

3o Que les lettres n’ont pas, comme dans nos caractères, d’une manière

absolue, un haut, un bas, un côté droit et un côté gauche, mais

s’emploient à volonté dans tous les sens ; ainsi, la lettre _iedh_,

correspondant à notre _dh_, s’emploie indistinctement comme il suit :

[Variants d’ⴹ].

D’après le Cheïkh-’Othmân, guide excellent dans toutes les recherches

spéciales à l’étude de son pays, il existerait un livre de droit,

traduit en bon temâhaq, mais écrit en lettres arabes. Un exemplaire de

ce livre existe à Aqabli, et un autre entre les mains de Brahîm-Ould-

Sîdi, le savant des Ifôghas. Le brave cheïkh m’a promis d’en faire

prendre une copie.

Autrement, on ne trouve écrits en tefînagh que des inscriptions sur les

rochers, sur les armes, sur les anneaux de bras, les bracelets, les

instruments de musique, les lanières de cuir, les boucliers ou des

broderies sur les vêtements. Tous les écrits sérieux, les livres, les

chroniques, la correspondance, les amulettes sont en arabe, langue que

beaucoup parlent, mais que les lettrés seuls savent écrire.

Les inscriptions sur les rochers sont les unes anciennes, les autres

modernes ; les unes gravées en creux au burin, les autres en relief et

exécutées au moyen d’un mastic auquel le goudron sert de base et qui a

la double propriété, comme l’encre des transpositions lithographiques,

de faire corps avec la pierre et de se conserver plus ou moins

longtemps.

Sur les rochers aussi, on trouve souvent, soit isolées, soit

rapprochées, des sculptures, des gravures, informes bien entendu, mais

qui, quelquefois, ont la prétention de représenter des scènes

allégoriques.

M. le docteur Barth a déjà livré à la publicité quelques _fac-simile_ de

tableaux rupestres qu’il a rencontrés sur sa route. Moins heureux que

lui, je n’ai pas eu la chance d’en trouver d’assez importants pour

mériter la reproduction ; mais, par contre, ma collection d’inscriptions

est plus riche, et j’en donne, dans la planche ci-contre, quelques-unes,

principalement celles qui ne me paraissent pas se borner à de simples

noms d’hommes[121].

Tôt ou tard, l’examen comparé des sculptures et des inscriptions

rapportées par les divers voyageurs pourra donner lieu à d’importantes

remarques ethnographiques.

En général, les lettres des inscriptions sur les rochers ont environ 6

centimètres de hauteur ; le trait se ressent de l’inhabileté des

graveurs. Quelques-unes sont frustes et d’une lecture difficile.

Les Touâreg disent que les inscriptions en creux sont anciennes, car les

modernes se bornent aux inscriptions en relief, en noir avec le charbon,

ou en rouge avec l’ocre.

Pl. XXII. Page 390. Fig. 36.

[Illustration : INSCRIPTIONS TEFÎNAGH.]

_Usage du voile._

Si, pour les hommes de science, la conservation de l’écriture, d’une

écriture perdue, et qui fut jadis celle exclusivement en usage dans tout

le Nord du continent africain, est un fait capital qui permettrait de

donner aux Touâreg le surnom de _Conservateurs du tefînagh_, l’usage du

voile est pour le vulgaire un signe plus caractéristique encore ; car,

dès leur arrivée en Afrique, les Arabes ont immédiatement appelé ces

peuples : _Molâthemîn_, les voilés, ou _Ahel-el-lithâm_, les gens du

voile ; et les historiens arabes leur ont depuis conservé ce surnom.

Le voile, en effet, est d’usage général chez les Touâreg, et ils ne le

quittent jamais, ni en voyage, ni au repos, pas même pour manger, encore

moins pour dormir ; de là, grande difficulté pour voir le visage d’un

târgui.

Quoique, par imitation, les chefs arabes de Timbouktou, les princes

Fellâta, les gens d’In-Sâlah, de Ghadâmès, de Rhât, les Arabes nomades

du Touât, et les Teboû, aient aussi la figure voilée ou couverte, les

Touâreg sont réellement les seuls chez qui l’usage du voile est général

et passé dans les mœurs.

Il est difficile de remonter à l’origine de cette coutume et de lui

assigner une cause.

L’usage du voile est hygiénique, dit-on. Il préserve les yeux de

l’action trop intense du soleil, le nez et la bouche de la poussière

fine des sables et il entretient l’humidité à l’entrée des deux

principales voies respiratoires, ce qui est important sous un climat où

l’air est excessivement sec.

Mais, si une raison exclusivement hygiénique a fait adopter le voile,

pourquoi les femmes ne le portent-elles pas ? pourquoi les hommes ne se

débarrassent-ils pas la nuit, au repos, quand il n’y a ni soleil, ni

sables, ni air chaud et sec, d’un vêtement toujours gênant, malgré la

grande habitude de le porter ?

Un târgui, quel qu’il soit, croirait manquer aux convenances en se

dévoilant devant quelqu’un, à moins que ce ne soit dans l’extrême

intimité ou pour satisfaire à la demande d’un médecin à l’effet de

constater la nature d’une maladie. A part ces cas exceptionnels, le

voile doit toujours couvrir le visage.

A Paris, j’ai vainement sollicité le Cheïkh-’Othmân et ses deux

disciples de laisser tomber leur voile devant l’appareil photographique,

en leur affirmant que ce n’était à autre fin que d’avoir une image

fidèle des traits d’hommes aimés ; je ne pus obtenir cette faveur.

Ce n’était pas affaire de religion, car le Cheïkh-’Othmân avait sous les

yeux les photographies d’’Abd-el-Kâder et du chef de la confrérie dont

il est un des principaux dignitaires, et il ne les blâmait pas de leur

condescendance ; mais sa qualité de târgui lui faisait considérer comme

une sorte de profanation de se dévoiler, en dehors de tout regard, même

devant le miroir d’un appareil.

On a cru, d’après des informations inexactes, que les Touâreg portaient

le voile parce qu’ils ne voulaient pas être reconnus comme auteurs des

cruautés qu’ils exercent sur leurs ennemis.

Cette interprétation est fausse pour trois motifs : d’abord les Touâreg

ne sont pas cruels ; puis, malgré leur voile, ils se reconnaissent entre

eux comme s’ils n’étaient pas voilés ; enfin, ils repoussent les armes à

feu, qu’ils appellent armes de traîtrise, considérant comme seul

honorable le combat à l’arme blanche, corps à corps, face à face.

Parmi les porteurs de voile, on distingue ceux qui font usage du voile

blanc de ceux qui ont le voile noir.

Par un contraste fréquent dans la nature, les Touâreg à figure blanche,

aux traits caucasiques, les nobles en particulier, ont adopté

exclusivement le voile noir ; au contraire, les hommes de race

inférieure, ceux chez lesquels le sang du nègre se manifeste, ont donné

la préférence au voile blanc. Ce dernier, plus facile à laver, d’un prix

inférieur, est aussi préféré par un grand nombre des habitants des

villes de Rhât, de Ghadâmès et d’In-Sâlah.

De là, deux classes de Lithâmiens : les blancs et les noirs.

Dans le langage vulgaire, et par abréviation, les Arabes disent

quelquefois aussi Touâreg blancs pour Touâreg serfs et Touâreg noirs

pour Touâreg nobles.

Ceux qui ont fait de cette division en blancs et en noirs, d’après la

couleur du voile, une division basée sur la couleur de la peau, ont donc

commis une erreur.

_Anneau de pierre au bras._

Tous les Touâreg, dès que leur âge leur permet de prendre les armes,

portent au bras droit, entre le ventre du biceps et l’attache inférieure

du deltoïde, un anneau en pierre qui, une fois mis en place, n’est

jamais enlevé.

Le but de cet usage, disent les Touâreg, est de donner plus de force au

bras pour assener un coup de sabre.

Dans les combats corps à corps, quand deux champions se tiennent enlacés

de manière à ne pouvoir plus faire usage de leurs armes, chaque

combattant cherche à écraser les tempes de son adversaire sous l’anneau

de son bras.

Ces anneaux, en serpentine, de couleur verte, avec des raies d’un vert

plus foncé, sont larges et arrondis, de manière à ne pas blesser celui

qui les porte. On les fabrique dans les contrées où se trouve la

serpentine, chez les Aouélimmiden et chez les Azdjer.

Quoique chaque târgui, à l’exception des marabouts, ait un anneau à son

bras, cet article est assez rare dans le pays pour que je n’aie pas eu

l’occasion d’en acheter un pour mes collections.

Seuls, au milieu de tous les peuples qui les environnent, les Touâreg

portent l’anneau de pierre au bras droit.

_Poignard d’avant-bras._

Il est une arme aussi dont un târgui ne se sépare jamais ; c’est un

poignard plat, de la longueur d’une coudée, fixé par un large bracelet

en cuir à la face interne de l’avant-bras gauche, de manière que la

poignée soit toujours à la disposition de la main droite, sans gêner

aucun mouvement.

Cette arme exceptionnelle, portée d’une manière si exceptionnelle,

n’appartient encore qu’aux Touâreg seuls.

_Succession maternelle. — Droit d’aînesse politique au profit du fils de

la sœur aînée._

(Benî-Oummïa.)

Déjà, la _Note_ de Brahîm-Ould-Sîdi sur leurs origines a fait connaître

que les Touâreg attachent un aussi grand prix à la filiation maternelle

qu’à la descendance paternelle, et qu’entre eux ils distinguent les

tribus qui suivent l’ordre de succession maternelle, par le nom de

_Benî-Oummïa_, de celles qui, exceptionnellement, et depuis

l’introduction de l’islamisme, ont adopté la succession paternelle, et

qu’ils appellent _Ebna-Sîd_.

Déjà, dans le paragraphe consacré à Rhât, j’ai été amené à constater

chez les Berbères Ihâdjenen, fondateurs de cette ville, une constitution

de la famille et une loi d’hérédité différentes de celles des autres

peuples de religion juive, chrétienne ou musulmane.

Déjà aussi le lecteur a pu pressentir qu’une sorte de droit d’aînesse,

comme dans les familles patriarcales, sanctionnait l’hérédité de pouvoir

aux mains d’un aîné, à l’exclusion de ses cadets.

Enfin, l’étude de la constitution sociale de la famille et de la tribu

chez les Touâreg a signalé, au profit de la femme, des priviléges dont

on ne retrouve aucun exemple, ni chez les autres peuples musulmans, ni

même dans les autres tribus berbères de l’Afrique occidentale.

Mais, jusque-là, l’observation ne constate pas un droit _sui generis_,

caractéristique d’une civilisation spéciale et dont on ne retrouve la

trace ni dans le présent, ni dans le passé.

Le droit d’aînesse, aussi ancien que l’histoire, a été et est encore de

droit commun dans la législation des sociétés aristocratiques.

Dans tous les temps et dans tous les lieux, la loi et les mœurs ont

consacré des priviléges en faveur de la femme.

La formule romaine : « _Partus sequitur ventrem_, » ne diffère pas de la

coutume târguie : « _Le ventre teint l’enfant_. »

Dans l’ancienne Égypte, d’après Diodore de Sicile (liv. Ier, chapitre

XX), la femme pouvait, par contrat de mariage, se réserver l’autorité

sur son mari, même entre reine et roi.

Aux îles Maldives, d’après Fr. Picard, non-seulement les femmes

transmettent aux enfants leur condition sociale, mais encore elles

exercent dans la famille des droits supérieurs à l’autorité du mari.

La transmission du pouvoir par les fils de la sœur n’est même pas sans

précédents dans l’histoire :

Montesquieu (_Esprit des lois_, liv. XXVI, chap. VI) dit, d’après

l’autorité de documents de la Compagnie anglaise des Indes :

« Dans les pays où la polygamie est établie, le prince a beaucoup

d’enfants. Il y a des États où l’entretien des enfants du roi serait

impossible au peuple ; on a pu y établir que les enfants du roi ne lui

succéderaient pas, mais ceux de sa sœur.

« Un nombre prodigieux d’enfants, ajoute-t-il, exposerait l’État à

d’affreuses guerres civiles. L’ordre de succession qui donne la couronne

aux enfants de la sœur, dont le nombre n’est pas plus grand que ne

serait celui des enfants d’un prince qui n’aurait qu’une seule femme,

prévient ces inconvénients. »

Les Touâreg du nord · 第 34 / 46 段