Donc, si je n’ai pas traversé ce pâté de montagnes, par la route de Rhât

à In-Sâlah, comme j’en avais le désir, ce n’est pas que les Ahaggâr s’y

soient opposés, mais parce que les gens sages qui avaient répondu de ma

sécurité au gouvernement français, connaissant les intentions de

Mohammed-ben-’Abd-Allah de tenter un coup de main contre nos

établissements, ne voulurent pas m’exposer à être capturé par lui en

arrivant à In-Sâlah, où cet agitateur avait établi son quartier général.

Les Ahaggâr ont aussi la réputation d’être batailleurs, querelleurs, par

un amour particulier de la guerre, du sang et du carnage. Ils avaient

une magnifique occasion de satisfaire cette passion en s’enrôlant sous

le drapeau de Mohammed-ben-’Abd-Allah. Ils y ont été vivement sollicités

et par les promesses de riches captures et par l’exemple des Touâreg à

voiles blancs du Touât, mais pas un d’entre eux n’a succombé à la

tentation. Le _veto_ des marabouts Ifôghas a suffi pour maintenir leur

neutralité.

Il est cependant vrai qu’ils ont à peu près pour ennemis tous leurs

voisins : ainsi, ils ne peuvent se rencontrer, ni avec les Berâber du

Sud du Maroc, ni avec les Berâbîch du Nord de Timbouktou, sans que du

sang soit versé. Avec les Touâreg Aouélimmiden, les Kêl-Ouï et les

Azdjer, il y a, en ce moment, trève d’hostilités, parce que les intérêts

de chacune des confédérations se meuvent dans des cercles distincts,

mais il y a abstention presque complète de rapports et plutôt tendance à

l’antipathie qu’à la réconciliation.

Par unique exception, les Ahaggâr sont les alliés des Touâtiens et les

amis des commerçants d’In-Salâh, et cette exception donne la raison de

leur attitude hostile vis-à-vis de leurs autres voisins. In-Sâlah a

aujourd’hui le monopole du commerce de Timbouktou avec le Nord ; ses

caravanes ont besoin de la protection et du concours des Ahaggâr, et In-

Sâlah, ainsi que les autres villes du Touât, les fait vivre par les

coutumes qu’elle paye aux chefs et les transports qu’elle procure aux

serfs.

Le commerce, en donnant d’une main, reprend de l’autre, car les Touâreg

du Ahaggâr, en raison de leur isolement, sont forcés d’acheter au Touât,

au poids de l’or, tout ce dont ils ont besoin, et d’y vendre, à vil

prix, tout ce qu’ils produisent.

En dehors de l’influence de celui qui remplit leurs ventres, pour me

servir d’une expression consacrée, les Ahaggâr en subissent peu

d’autres, même quand elles se présentent au nom des principes de la

religion. Le grand marabout de Timbouktou, El-Bakkây, qui a passé une

partie de sa jeunesse dans leurs tribus, est bien un peu écouté quand il

fait entendre de sages conseils ; le chef de la confrérie des Tedjâdjna,

qui compte beaucoup de khouân chez les Ahaggâr, jouit bien aussi d’un

peu de crédit, mais il ne faut pas que la faim, cette mauvaise

conseillère de tous les peuples, ferme les oreilles et empêche

d’entendre le langage de la raison. Le Cheïkh-’Othmân seul est apprécié

des Ahaggâr, non parce qu’il est marabout, chef d’une tribu puissante et

frère de leur amghâr, mais parce qu’il a contribué, par ses relations

avec les Français, à rendre la sécurité à la route de Ghadâmès et à

faire arriver à In-Sâlah plus de marchandises.

A donneur donnant. Les Ahaggâr ne connaissent pas d’autre politique, et

c’est la seule à suivre avec eux.

A nombre égal, les Ahaggâr, habitués à une lutte constante, triomphent

toujours de leurs ennemis, mais leurs forces collectives sont de

beaucoup inférieures à celles de leurs voisins. En bloc, le chiffre de

leur population est d’un tiers inférieur à celui des tribus des Azdjer ;

du moins, c’est l’opinion générale.

Mais, protégés par leurs montagnes, inaccessibles aux chameaux habitués

à vivre dans les plaines, ils n’ont pas à redouter, dans une guerre

offensive, l’enlèvement de leurs familles ou de leurs troupeaux. Dans la

guerre offensive, au contraire, ils sont redoutables, parce que, sans

inquiétude pour ceux des leurs qu’ils abandonnent, ils peuvent aller au

loin porter la ruine et la désolation.

A part quelques jardins autour d’In-Sâlah, d’Idélès et de Tâzeroûk,

quelques champs ensemencés exceptionnellement au débouché des vallées,

après les inondations, les Ahaggâr ne cultivent pas.

Les seules industries qu’ils connaissent sont celles de la fabrication

des armes et de la préparation des vêtements de peaux, le tout à leur

usage.

Exclusivement pasteurs, ils pratiquent l’art pastoral dans les

conditions les plus défavorables du monde : au sein de leurs montagnes

abruptes, où il y a des eaux et de la sécurité, l’herbe manque ; dans

les plaines où les pâturages sont plus abondants, l’eau et la sécurité

font souvent défaut.

Cette obligation de sortir des montagnes pour nourrir les troupeaux

entraîne les Ahaggâr à errer dans les plaines et à changer de campements

chaque fois que les eaux et les pâturages sont épuisés. La famille est

obligée de suivre le bétail, d’abord parce que le bétail la nourrit de

son lait, ensuite parce que des bras sont nécessaires pour abreuver les

bêtes et repousser les attaques de l’ennemi.

Il résulte de l’état continuellement nomade dans lequel vivent quelques-

unes des tribus de cette confédération qu’on ne peut leur assigner de

territoires. Toutes ont, dans la montagne, des asiles pour le cas de

nécessité, mais, dans les terres de parcours, elles vont là où une pluie

accidentelle peut leur assurer de l’eau et de l’herbe pendant quelque

temps.

Dans un pays où l’on a vu des périodes de douze ans sans pluies, les

habitants sont quelquefois amenés à mettre fin à toutes leurs discordes

et à se grouper, amis et ennemis, autour du seul point où les puits

donnent encore un peu d’eau. Ainsi, pendant la période contemporaine,

Azdjer et Ahaggâr ont dû abandonner complétement leur pays et venir

partager, avec les Touâtiens, le peu d’eau qui restait dans les bas-

fonds de leurs oasis, et si la sécheresse eût continué, les Touâreg

eussent dû émigrer, soit vers le littoral méditerranéen, soit vers le

bassin du Niger.

Dans le climat où nous vivons, nous ne saurions nous rendre compte de ce

que peut être un pays, sous le tropique, après une sécheresse de douze

ans. Faute d’eau, les plantes meurent ; faute de plantes, les animaux

meurent, et l’homme, malgré son intelligence, a besoin d’être fabriqué

avec du bronze pour résister aux causes qui détruisent tout autour de

lui.

En de telles conditions on ne vit pas, on ne peut pas vivre, et, pour ne

pas périr, il faut nécessairement, faute d’autre moyen d’existence,

piller ceux que le ciel a plus favorisés.

Je ne me sens pas le courage de jeter la pierre à des gens qui, s’ils

n’existaient pas, devraient être inventés : car, sans eux, les déserts

qu’ils habitent et qui séparent la race blanche de la race noire

seraient infranchissables.

Chez les Touâreg du Ahaggâr, il n’y a que des tribus nobles et des

tribus serves. Quand les conditions de l’existence sont aussi

difficiles, on est fatalement sollicité à asservir, si on n’est pas soi-

même asservi. Inutile d’ajouter que les serfs sont beaucoup plus

nombreux que les nobles. Si, chez les Azdjer, quatre serfs sont

nécessaires pour nourrir un noble, il en faut au moins huit chez les

Ahaggâr.

Pendant la durée de mon exploration, j’ai toujours espéré pouvoir

visiter les Ahaggâr et prendre sur place les renseignements

indispensables à l’établissement de l’historique de chacune de leurs

tribus. On sait pourquoi j’ai dû m’abstenir : on ne sera donc pas étonné

si je n’entre pas dans de plus grands détails sur chaque tribu, mais on

peut considérer comme exact ce qui va suivre.

A l’origine, tous les Ahaggâr ne formaient qu’une seule tribu, celle des

Kêl-Ahamellen, divisée en quatorze fractions, mais, par suite de

l’impossibilité de vivre réunies, chacune des divisions a dû se séparer

de la souche mère et se constituer à l’état de tribu indépendante, avec

son autonomie spéciale. Les fractions qui avaient des imrhâd se sont

réservé pour leurs besoins des territoires particuliers dans les parties

protégées de la montagne ; celles qui ne possédaient pas de serfs ont

adopté la vie errante des nomades dans les déserts qui les séparent de

leurs voisins.

De ces généralités je passe aux détails.

_Tribu des Kêl-Ahamellen proprement dits._

Cette tribu, qui a d’abord embrassé quatorze fractions, en comprendrait

encore trois aujourd’hui, d’après quelques Touâreg, savoir :

Les Tédjéhé-n-Esakkal,

Les Tédjéhé-n-Eggali,

Les Kêl-Ahamellen-wân-Taghert.

Selon cette version, la confédération des Ahaggâr ne comprendrait que

douze divisions.

D’après d’autres Touâreg, les Essakal et les Eggali constitueraient des

tribus ayant une vie propre, et les Kêl-Ahamellen-wân-Taghert seraient

aujourd’hui les seuls représentant la tribu mère. J’adopte cette

dernière version.

Cette tribu vit dans le Mouydîr, entre In-Sâlah et le Ahaggâr. De tous

les Touâreg de l’Ouest, elle est la plus rapprochée de l’Algérie et

celle qui fréquente le plus souvent nos marchés.

Elle n’a pas de serfs.

Le voisinage d’In-Sâlah, la fertilité relative de son territoire, assez

abondamment pourvu d’eau, permettent à cette tribu de vivre dans de

meilleures conditions d’aisance que les autres.

On est généralement d’accord pour donner le titre d’hommes sages à tous

ses membres, première preuve à l’appui de l’opinion que tous les Ahaggâr

abandonneraient la carrière des aventures, si, comme les Kêl-Ahamellen,

il pouvaient ajouter aux produits de leurs troupeaux quelques bénéfices

réalisés par le commerce.

_Tribu des Tédjéhé-Mellen._

Son chef est Mohammed-eg-Brahîm.

Cette tribu, faible par le petit nombre de ses nobles, a une importance

réelle par les serfs dont elle dispose et par la position qu’elle occupe

sur la frontière du territoire des Azdjer, dans la partie occidentale du

plateau de Tasîli.

Les serfs des Tédjéhé-Mellen sont :

Les Kêl-Ouhât (fraction des Isaqqamâren),

Les Aït-Lôahen (une partie),

Les Kêl-Taroûrit.

On accorde aux Tédjéhé-Mellen un esprit de conciliation utile aux bons

rapports entre les deux branches de la grande famille des Touâreg du

Nord.

_Tribu des Kêl-Rhelâ._

La plus puissante de la confédération par le nombre de ses hommes

nobles, de ses serfs et des tribus satellites qui gravitent autour

d’elle, la tribu des Kêl-Rhelâ est aux Ahaggâr ce que celle des Orâghen

est aux Azdjer. La position qu’elle occupe à la tête et au centre du

plateau, citadelle de la confédération, lui assigne aussi le rang de

tribu capitale. On sait déjà, par la _Note_ de Brahîm-Ould-Sîdi, que

l’aïeul des Kêl-Rhelâ est un sultan du nom d’El-’Alouï.

A tous ces titres, cette tribu donne à la confédération son amghâr ou

chef des chefs.

J’ai dit que le centenaire Guemâma était en possession de cette dignité,

par droit de naissance, mais que, par suite de nécessité majeure, on

avait dû en conférer les fonctions à El-Hâdj-Ahmed, de la tribu des

Ifôghas, et frère du Cheïkh-’Othmân. Je ne reviendrai pas sur cette

transaction.

Ahitârhen est le chef particulier de la tribu.

Les serfs des Kêl-Rhelâ sont :

Les Imesselîten (un tiers),

Les Kêl-Rhâfsa (la moitié),

Les Isaqqamâren (une partie),

Les Kêl-Ingher,

Les Kêl-Rhârîs,

Les Kêl-Tesôka,

Les Kêl-Adenek,

Les Kêl-Tîfedest,

Les Kêl-Tâzhôlet,

Les Kêl-Tahât,

Les Isândaten,

Les Martamaq,

Les Dag-wân-Taouât.

J’ai à faire ici plus d’une remarque sur le rôle, l’importance et la

position des tribus imrhâd de la dépendance des Kêl-Rhelâ.

In-Sâlah est le marché des Ahaggâr ; les Kêl-Ingher habitent le petit

village de ce nom dans le Tidîkelt et servent de point d’appui aux

nobles quand ils se rendent au marché.

La route de Rhât à In-Sâlah est la principale artère qui traverse les

montagnes ; les Isaqqamâren dans le Tasîli et les Kêl-Rhârîs dans le

Mouydîr en commandent les principaux passages.

Sur cette route s’effectuent de nombreux transports ; les Isaqqamâren,

riches en chameaux, en ont le monopole.

La seule production de quelque valeur commerciale dans le Ahaggâr est

celle du séné ; les Kêl-Rhâfsa occupent les territoires de Wahellidjen

et d’Arhafra qui le produisent.

Les nobles seigneurs peuvent redouter des surprises dans leur citadelle

du Ahaggâr ; quatre tribus serves, sédentaires, veilleront, sentinelles

vigilantes, aux quatre points cardinaux de leur territoire : les Kêl-

Tahât au Sud-Ouest, les Kêl-Tazhôlet au Sud-Est, les Kêl-Tîfedest et les

Kêl-Adenek au Nord. Par ces deux dernières tribus, les Kêl-Rhelâ

commandent les deux routes d’Idélès à In-Sâlah, et d’Idélès à Ouarglâ.

A ces signes, on reconnaît une tribu qui domine et qui veut conserver sa

prépondérance.

M. le commandant Hanoteau, dans sa _Grammaire temâchek’_, donne quelques

détails sur les Isaqqamâren ; je les consigne ici :

« Les Isaqqamâren comptent deux douârs de quarante tentes chacun. Ils

ont beaucoup de chameaux.

« Leur territoire est compris entre Tiferkan du côté du Touât, Tîn-

Zaouâten du côté de Rhât et Tîn-Gharest du côté du Ahaggâr. »

L’esclave duquel M. le commandant Hanoteau a obtenu ces renseignements

se souvenait encore d’un chant sur les Isaqqamâren ; il le cite comme

exemple de poésie temâchek’. Je le copie, car il reproduit l’opinion des

Touâreg sur eux-mêmes :

« Les Isaqqamâren, dit-il, ne sont pas des hommes, car ils n’ont ni

lances en fer, ni lances à hampe de bois, ni harnachements, ni selles,

ni boucliers, rien, en un mot, de ce qui rend l’homme joyeux, pas même

de chameaux gras et bien portants.

« Cependant ne portez pas sur eux un jugement trop absolu, car ils sont

très-mélangés, et l’on trouve chez eux des gens de toute condition.

« Quelques-uns n’ont que leur bâton pour tout bien ; d’autres sont

pauvres, mais à l’abri du besoin ; d’autres sont possédés du démon.

« Il y en a qui font le pèlerinage de la Mekke et le renouvellent ; il y

en a qui savent lire le Coran et qui l’apprennent par cœur.

« Il y en a, enfin, qui ont aux pâturages des chamelles avec leurs

petits et des lingots d’or bien enveloppés dans des chiffons.

« Quant aux armées, ils ne se joignent pas à elles : c’est pourquoi les

pointes de leurs lances sont aussi aiguës et leurs boucliers si beaux. »

Nonobstant le dire du poëte, les Isaqqamâren passent pour des convoyeurs

de caravanes très-braves, et même on les accuse d’aimer un peu trop les

querelles.

_Tribu des Irhechchoûmen._

Petite tribu, satellite des Kêl-Rhelâ, vivant comme ces derniers sur les

plateaux les plus élevés du Ahaggâr.

Son chef est Ouân-Sella.

_Tribu des Ibôguelân._

Le nom d’Ibôguelân est un objet d’effroi dans tout le Sahara, car cette

tribu ne vit que du produit de ses courses.

Nomade, elle n’a pas de territoire, si ce n’est un centre de réunion

entre le Tîfedest et les sommets du Ahaggâr, chez les Kêl-Rhelâ, leurs

parents et alliés.

Assurée de sa retraite et certaine d’être protégée au besoin, en cas de

revers, elle ne craint pas de s’aventurer au loin, et même d’aller en

course jusque dans l’Azaouad, au Nord de Timbouktou.

Les autres indigènes, Arabes ou Touâreg, ne pouvant s’expliquer comment

les Ibôguelân ne succombent pas au rude métier qu’ils font, prétendent

très-sérieusement qu’ils sont fils d’un _djinn_ ou génie et d’une fille

d’Ève. Le généalogiste Brahîm-Ould-Sîdi s’abstient même de les

mentionner.

Leur chef est Akourzelli.

Leurs serfs sont les Imesselîten (un tiers) et les Iberbêren.

Ce dernier nom, comme celui des Iworworen, tribu serve des Orâghen,

rappelle celui de _Berbères_ que nous donnons à toute la race.

_Tribu des Tâïtoq._

Cette tribu, à peu près égale en forces à celle des Kêl-Rhelâ, leur sert

de contre-poids, dans le Ahaggâr, comme les Imanghasâten contre-

balancent la puissance des Orâghen chez les Azdjer.

Elle occupe le versant Ouest du massif du Ahaggâr, position qui la

rapproche de la route d’In-Sâlah à Timbouktou.

Son chef est Si-Mohammed.

Leurs serfs sont :

Les Kêl-Ahenet, placés en sentinelle avancée entre la route de

Timbouktou et la montagne ;

Les Kêl-Rhâfsa (par moitié avec les serfs des Kêl-Rhelâ), dans la

contrée productrice du séné ;

Les Imesselîten (un tiers) ;

Les Ikelân, tirant leur origine de nègres affranchis ;

Les Tédjéhé-n-Afîs.

Ces deux dernières tribus serves sont nomades et chargées de la garde

des troupeaux.

Les principales familles des Tâïtoq passent pour avoir conservé des

traces de leur noble origine et pour mener une existence moins

matérielle que celle des autres tribus.

_Tribu des Tédjéhé-n-Eggali._

Tribu nomade, satellite des Kêl-Ahamellen.

Pas de territoire propre, pas de serfs.

Son chef est El-Ouahâb.

_Tribu des Ikadéen._

Autre satellite des Tâïtoq, habitant le versant occidental du Ahaggâr.

Cette tribu a pour serfs les Eharhân.

Son chef est Mohammed-Eg-Semâna, sorte de géant, redouté à cause de sa

bravoure.

_Tribu des Inembâ-Kêl-Tahât._

Le mont Tahât, que cette tribu habite, est un des points les plus élevés

du Ahaggâr.

Ces montagnards ont peu d’importance ; un tiers de la tribu serve des

Imesselîten leur appartient.

Leur chef est Ourzîg.

_Tribu des Inembâ-Kêl-Émoghrî._

Les vallées d’Ouâdinki et d’Emoghrî, qui descendent du versant Nord-Est

du Ahaggâr, pour aboutir à la Sebkha d’Amadghôr, sont les lieux de

résidence de cette tribu, peu importante d’ailleurs.

Ses serfs sont :

Les Aït-Loâhen (une partie),

Les Ehen-n-Ehôlagh,

Les Aït-Loâhen-kêl-Tazhôlet.

Son chef se nomme Oû-Rhalla.

_Tribu des Ikerremôïn._

Petite tribu sans importance, n’ayant pas de serfs vivant à Tazhoûlt.

Elle a pour chef El-Kounti-eg-Findeguema.

_Tribu des Tédjéhé-n-oû-Sîdi._

La tribu qui porte ce nom n’a aucun point de résidence fixe ; elle erre

dans le désert, sous la conduite de Mettoûk.

_Tribu des Ennîtra._

Autre tribu nomade qui, de même que la précédente, parcourt l’immensité

du Sahara.

Son chef, Eg-Antéouen, a la réputation d’être un brigand.

_Tribu des Tédjéhé-n-Esakkal._

Encore une tribu, annexe des Kêl-Ahamellen, qui a pour chef Afinguenân,

et sur laquelle, comme pour les trois précédentes, il m’a été impossible

d’avoir des renseignements.

On les connaît de nom, on sait quels sont leurs chefs. Que peut-on

savoir de plus de tribus n’ayant ni feu ni lieu, et dont toute

l’existence se consume à suivre des troupeaux et à disputer des puits et

des pâturages à leurs voisins ?

Sans aucun doute, ces tribus trouvent beaucoup de charmes dans leur vie

vagabonde, mais il faudrait se faire nomade comme elles pour pouvoir les

apprécier.

[Note 116 : Le nom de la partie de cette tribu restée sur les rives du

Niger est grammaticalement un peu différent : il s’écrit et se prononce

_Ioûrâghen_.]

[Note 117 : A Ghadâmès, dans le quartier de Tîn-Guezzîn, un clou planté

dans le mur indique à quelle hauteur arrivait la tête de Mahâoua quand

il se tenait debout.]

[Note 118 : Les Touâreg prononcent souvent ce nom comme s’il était écrit

_Rhosmân_, parce qu’ils n’ont pas dans leur langue les sons de l’_’aïn_

et du _tha_ arabe.]

[Note 119 : Le traité de Ghadâmès confère à la famille d’Ikhenoûkhen la

protection des voyageurs français, à charge par eux d’acquitter des

droits qui ne sont pas encore déterminés.]

CHAPITRE IV.

CARACTÈRES DISTINCTIFS DES TOUÂREG.

Le mouvement de migration des Touâreg, du Nord au Sud, s’est opéré avant

les grandes conquêtes qui ont amené tant de peuples différents dans le

Nord de l’Afrique.

Refoulant une race inférieure, beaucoup d’entre eux, les nobles surtout,

paraissent avoir mis un point d’honneur à s’abstenir de toute union avec

les vaincus.

Préservés, depuis leur implantation au centre du Sahara, de toute

invasion : du côté du Nord, par la zone défensive des dunes de l’’Erg ;

du côté du Sud, par la barrière que leurs frères d’Aïr et les

Aouélimmiden ont opposée à la réaction de la race noire contre la race

blanche, les Touâreg du Nord semblent devoir, au plus haut degré,

représenter le type primitif de la race berbère, si ce type peut être

retrouvé en toute pureté.

Seuls, du haut de leurs montagnes, ils ont pu contempler toutes les

révolutions qui ont tant de fois bouleversé l’Afrique occidentale, sans

jamais être atteints par elles.

On ne sera donc pas étonné que je consacre un chapitre spécial à l’étude

des caractères qui distinguent les Touâreg du Nord des autres peuplades

qui les environnent.

_Caractères physiques._

En général, les Touâreg sont de haute taille, quelques-uns même

paraissent de vrais géants.

Tous sont maigres, secs, nerveux ; leurs muscles semblent des ressorts

d’acier.

Blanche est leur peau, dans l’enfance ; mais le soleil ne tarde pas à

lui donner la teinte bronzée spéciale aux habitants des tropiques.

Chez les serfs, une teinte plus foncée de la peau est souvent due au

mélange du sang noir avec le sang blanc.

Le type caucasique est celui de leur figure : face ovale et allongée

chez les uns, ronde chez les autres ; front large, yeux noirs, nez

petit, pommettes saillantes, bouche moyenne, lèvres fines, dents

blanches et belles, quand elles n’ont pas été cariées par l’usage du

natron, barbe noire et rare, cheveux lisses et noirs. Quelques-uns ont

des yeux bleus, mais cette nuance se rencontre peu fréquemment.

Les yeux, chez toutes les personnes qui ont dépassé quarante ans,

paraissent voilés et obscurs. Cet effet est dû à l’intensité de la

lumière et à l’action de la réverbération solaire. Beaucoup deviennent

borgnes ou aveugles avant l’âge de la vieillesse.

Le tronc, aussi bien chez l’homme que chez la femme, est largement

développé.

Les membres supérieurs et inférieurs, allongés, musculeux, se terminent

par des mains petites et bien faites et par des pieds qui seraient

également beaux, si le gros orteil, effet ou cause de la chaussure

employée, ne faisait une saillie désagréable à l’œil.

Les hommes sont généralement forts, robustes, infatigables, quoique leur

alimentation moyenne soit de beaucoup inférieure à celle de l’Européen ;

chez eux, pas d’individus chétifs, rachitiques. Le climat fait

rapidement justice de tout ce qui est mal constitué.

Les femmes, grandes aussi, au port altier, sont généralement belles,

mais de cette beauté à laquelle l’éducation ne donne pas de distinction.

Leur physionomie les rapproche cependant beaucoup plus des femmes

européennes que des femmes arabes.

Un des caractères physiques auxquels un târgui peut se reconnaître entre

mille, est l’attitude de sa démarche grave, lente, saccadée, à grandes

enjambées, la tête haute, attitude qui rappelle un peu celle de

l’autruche ou du chameau en marche, mais qui est due principalement au

port habituel de la lance.

Cette démarche a été remarquée par tous les Algériens, chaque fois que

des Touâreg sont venus dans la colonie.

Pour l’ensemble, voir la planche ci-contre.

Pl. XX. Page 382. Fig. 34.

[Illustration : TYPES TOUÂREG.

D’après des photographies de M. Crémière.]

_Caractères moraux._

Ebn-Khaldoûn, dans son _Histoire des Berbères_[120], trace, en ces

termes, les caractères moraux de cette race :

« Citons, dit-il, les vertus qui font honneur à l’homme et qui étaient

devenues, pour les Berbères, une seconde nature : leur empressement à

s’acquérir des qualités louables, la noblesse d’âme qui les porta au

premier rang parmi les nations, les actions par lesquelles ils

méritèrent les louanges de l’univers : _bravoure et promptitude à

défendre leurs hôtes et clients ; fidélité aux promesses, aux

engagements et aux traités ; patience dans l’adversité, fermeté dans les

grandes afflictions, douceur de caractère, indulgence pour les défauts

d’autrui, éloignement pour la vengeance, bonté pour les malheureux,

respect pour les vieillards et les hommes pieux, empressement à soulager

les infortunés, industrie, hospitalité, charité, magnanimité, haine de

l’oppression, valeur déployée contre les empires qui les menaçaient_,

victoires remportées sur les princes de la terre, dévouement à la cause

de Dieu et de sa religion : voilà, pour les Berbères, une foule de

titres à une haute illustration, titres hérités de leurs pères et dont

l’exposition, mise par écrit, aurait pu servir d’exemple aux nations à

venir. »

Les Touâreg ont encore, au plus haut degré, quelques-unes des belles

vertus assignées à leur race, il y aura bientôt six siècles, par un

historien impartial, car il était Arabe.

Les Touâreg du nord · 第 33 / 46 段