La zâouiya de Timâssanîn, établissement secondaire de la confrérie des

Tedjâdjna, dont Si-’Othmân est le _moqaddem_, est le centre de réunion

de toutes les familles de la fraction.

Rapprochés des Arabes Cha’anba, les N-Ouqqirân ont été souvent exposés à

leurs coups, avant l’incorporation de ces tribus dans le cercle d’action

de l’administration française et leur soumission à un régime

gouvernemental.

Si-’Othmân raconte que sa zâouiya, malgré le caractère religieux qui la

protége, a été pillée par les Cha’anba, en l’absence de ses défenseurs,

et que sa mère, tombée au pouvoir des profanateurs d’un lieu sacré, a

subi de leur part les plus mauvais traitements.

Les marabouts N-Ouqqirân, et particulièrement ceux qui habitent la

zâouiya de Timâssanîn, ont donc beaucoup gagné à la soumission des

Cha’anba à notre domination. Depuis cette époque, ils peuvent s’adonner

plus librement au commerce.

La route si fréquentée de Ghadâmès à In-Sâlah est placée sous leur

protectorat et leurs chefs y perçoivent les droits de protection en

usage dans le pays.

Toutes les matières précieuses qui sont expédiées sur cette route,

notamment l’or en poudre et en lingots, sont confiées exclusivement aux

marabouts et aux chameliers de la zâouiya de Timâssanîn.

Chaque caravane allant d’In-Sâlah à Ghadâmès, à destination de l’Europe,

compte, m’a-t-on dit, dans sa cargaison, deux, trois, quatre et même

quelquefois cinq charges d’or.

La charge étant de 150 kilos, en supposant une moyenne de deux convois

par an et de trois charges par convois, In-Sâlah opérerait annuellement,

d’après le Cheïkh-’Othmân, sur une moyenne de 900 à 1,000 kilogrammes

d’or, qui, au cours actuel de Paris (août 1863), représentent une somme

de 3,265,100 francs.

Si-’Othmân fait remarquer que les convois d’or entre In-Sâlah et

Ghadâmès sont moins fréquents depuis que M. le gouverneur Faidherbe a

donné aux routes du Sénégal une sécurité qu’elles n’avaient jamais

connue jusque-là, et il craint que la concurrence de nos possessions

sénégaliennes n’achève de priver les routes du Nord de ce riche produit.

Les marabouts N-Ouqqirân vivent en grande partie, soit comme négociants,

soit comme convoyeurs, du trafic des routes qui traversent leurs

territoires.

C’est par eux que le gouvernement français a pu entrer en relations avec

le reste des Touâreg ; c’est encore par eux qu’il maintiendra de bons

rapports, car ils se distinguent par leur loyauté, par leur tolérance et

par l’exercice professionnel de la conciliation.

Les Ifôghas-n-Iguedhâdh sont ainsi appelés parce que, comme des oiseaux

(_Iguedhâdh_), ils voyagent continuellement, ne se fixant nulle part.

Dans leurs courses, ils s’étendent du Tasîli du Nord au Soûdân, campant

tantôt au milieu des Touâreg Azdjer, tantôt au milieu des Touâreg d’Aïr,

suivant que les pluies ont fait pousser l’herbe nécessaire à la

nourriture de leurs troupeaux.

Marabouts ambulants, parcourant des parages tous situés au Sud des

points occupés par leurs frères N-Ouqqirân, les N-Iguedhâdh sont un

trait d’union entre les Touâreg du Sud et ceux du Nord, comme les

N-Ouqqirân sont un lien entre les Azdjer et les Ahaggâr et entre ces

deux confédérations et les Algériens.

Les N-Iguedhâdh, protégés contre les dangers de la piraterie par leur

caractère religieux, autorisés à user des meilleurs pâturages pour leurs

troupeaux, trouvent dans la production pastorale les ressources

nécessaires à leur existence.

En pays târgui, les amulettes sont très-recherchées, car tous en sont

couverts, et ce sont les marabouts qui les rédigent. Ils ne les vendent

pas, moyen d’en tirer un prix plus élevé, car chaque amulette augmente

au moins d’une chèvre ou d’un mouton le troupeau de celui qui la

délivre.

Les Ifôghas-n-et-Tobol, restés fidèles à leurs anciens maîtres, les

Imanân, et à la tradition qui les a pourvus de tambours, continuent à

constituer la cour et le corps de musique des sultans déchus. Ils vivent

avec ces derniers entre Rhât et Djânet, partageant leurs revenus et

aussi leur haine contre les Orâghen et leurs amis. Les revenus sont-ils

insuffisants pour subvenir aux besoins de tous, l’exaction y supplée.

Le rôle des Ifôghas-n-et-Tobol se borne donc à faire du bruit.

Quant aux marabouts N-Iguedhâdh et N-Ouqqirân, franchement dévoués aux

Orâghen, ils suivent en toutes choses la bannière d’Ikhenoûkhen ; mais

il y a lieu d’ajouter que le chef des Azdjer croirait manquer à ses

devoirs en ne prenant pas leurs conseils dans toutes les affaires de

quelque importance. Ainsi, Ikhenoûkhen est notre ami parce que les

Ifôghas lui ont conseillé de rechercher notre alliance.

Les Ifôghas constituent une tribu très-importante, non par leur valeur

militaire, car les marabouts ne portent les armes que pour leur défense

personnelle, mais par leur caractère religieux, qui les rend arbitres de

toutes les contestations, par leur aptitude au commerce, par leur

dispersion, qui les met en contact avec les différentes confédérations,

sauf celle des Aouélimmiden des environs de Timbouktou, qui

reconnaissent les Bakkây pour leurs marabouts.

Le chiffre de la population des trois fractions réunies est, assure-t-

on, égal à celui des autres tribus d’Azdjer. Leur dispersion et leur

qualité de marabouts font qu’on n’en tient pas compte dans l’évaluation

des forces du pays ; autrement, si tous les Ifôghas étaient réunis sous

la main d’un chef militaire, ils pourraient, à eux seuls, constituer une

confédération égale, en force et en nombre, à celles de leurs voisins de

l’Est et de l’Ouest : car, quoique marabouts, quand la nécessité les

oblige à armer en guerre, ils se battent bravement. Le Cheïkh-’Othmân

est même réputé pour sa valeur militaire à l’égal des premiers guerriers

de sa nation.

Les Ifôghas n’ont pas de serfs, par la raison qu’ils sont marabouts et

que la religion musulmane ne permet pas le servage ; mais, comme tous

les marabouts, ils ont des _serviteurs_ attachés librement à leurs

personnes et qui, de père en fils, tiennent à honneur d’être leurs

_khoddâm_. Des esclaves nombreux, sous la direction de ces serviteurs,

sont chargés des troupeaux et des travaux domestiques.

Les dames Ifôghas sont renommées pour leur savoir-vivre et leur habileté

en toutes choses. Mieux que les femmes des autres clans târguis, elles

savent jouer de la _rebâza_, sorte de violon avec lequel elles

accompagnent leurs chants improvisés. Dans l’art musical, elles ne sont

surpassées que par les princesses Imanân. Mieux que toutes leurs

rivales, elles savent monter à mehari. Huchées dans leurs cages, elles

soutiennent la course des plus intrépides cavaliers, — si on peut donner

ce nom aux chevaucheurs de dromadaire : — aussi, pour conserver

l’habitude de ce genre d’équitation, se réunissent-elles pour faire de

petits voyages, allant où bon leur semble, sans être accompagnées

d’aucun homme. La liberté dont elles jouissent est grande, et elles ne

paraissent pas en abuser.

Si-’Othmân est le chef des trois fractions des Ifôghas. Ce marabout est,

avec l’émir Ikhenoûkhen, la plus grande figure des Touâreg du Nord.

Son père, El-Hâdj-el-Bekrî-ben-el-Hâdj-el-Faqqi a vécu cent huit années

lunaires, entouré de la vénération publique. On lui doit la construction

de plusieurs puits sur les principales routes du pays.

Yamîna, frère d’El-Hâdj-el-Bekrî et oncle d’’Othmân, jouissait d’une

réputation de sainteté dans tout le Sahara et du plus grand crédit, même

chez les Cha’anba, ennemis nés des Touâreg. Par sa pieuse intervention

bien des effusions de sang ont été prévenues.

Héritier de l’auréole de réputation de ses ancêtres, ’Othmân, dès son

enfance, s’est fait remarquer par sa perspicacité.

Jeune encore, à l’époque des grandes guerres du premier Empire français,

il était à Ghadâmès au milieu d’une réunion d’hommes graves, lorsqu’on

apporta la nouvelle d’une reprise d’hostilités entre les chrétiens.

« Tant mieux ! dit un vieux marchand, puissent-ils s’entre-tuer jusqu’au

dernier !

« Tant pis ! dit l’imberbe ’Othmân, au grand étonnement de tous, car, si

les chrétiens se font la guerre, le commerce en souffrira. »

Le lendemain, une caravane, chargée de produits soudaniens, partait pour

Tripoli et devait, en retour, prendre des marchandises d’Europe.

A Tripoli, la caravane ne trouva ni acheteur ni vendeur.

On se souvient encore à Ghadâmès de la prédiction du jeune ’Othmân.

Pourquoi, à cet âge, un jeune târgui se préoccupait-il, instinctivement,

des affaires des chrétiens ? La suite de sa vie va nous révéler sa

prédestination providentielle.

De 1826 à 1827, arrive à Ghadâmès un chrétien recommandé par le consul

général d’Angleterre à Tripoli. C’est le major Alexandre Gordon Laing.

Il veut se rendre à In-Sâlah et de là tenter d’arriver à Timbouktou.

Mais In-Sâlah est encore plus inabordable aux chrétiens que Timbouktou.

Qui l’y conduira ?

’Othmân.

Seul entre tous ses coreligionnaires, il a assez de crédit pour faire

accepter un chrétien dans une ville où nul autre n’a pu pénétrer depuis.

Pendant le voyage, ’Othmân apprend quelques mots d’anglais que sa

mémoire avait fidèlement conservés jusqu’en 1862.

A son retour de Timbouktou, le major Laing est assassiné. L’Angleterre

et sa famille ont intérêt à retrouver ceux de ses papiers qui n’ont pas

été détruits.

Mais qui osera aller, sur la trace d’assassins, s’intéresser aux notes

d’une infidèle victime du fanatisme musulman ?

Encore ’Othmân.

Par ses soins, le consul général d’Angleterre à Tripoli recevra

religieusement tout ce que des recherches de plusieurs années peuvent

reconquérir sur la cupidité de barbares.

Enfin, l’heure est venue où les Touâreg et les Français ont besoin de se

connaître.

’Othmân fait d’abord trois voyages en Algérie et, entre chacun de ces

trois voyages, il conduit des explorateurs français dans son pays ;

enfin, pour couronner ses efforts, tendant à des ouvertures de

relations, il vient, en 1862, à Paris, ville où jamais un târgui n’avait

mis les pieds et à près de trois mille kilomètres de son pays.

Homme d’une haute intelligence et d’un grand sens pratique, ’Othmân a

surtout remarqué en France ce qui contraste avec le désert : le nombre

considérable des habitants, l’abondance des eaux, la richesse et la

variété de la végétation, la rapidité et la sécurité des communications,

enfin la généreuse hospitalité qu’il y a reçue.

Au milieu de toutes les merveilles qui ont captivé son attention, il a

choisi, pour les reporter dans son pays, les choses les plus utiles :

une collection de médicaments, un choix de livres arabes sur la

religion, le droit, l’histoire et la littérature, un assortiment

d’outils de professions les plus ordinaires et spécialement des

instruments agricoles, des pelles et des pioches pour creuser des puits

et des poulies pour en tirer l’eau.

Le Cheïkh-’Othmân n’a pas d’enfants. Son ambition, avant de mourir,

après avoir accompli le pèlerinage de la Mekke, est de consacrer sa

fortune à poursuivre l’œuvre commencée par son père : doter les routes

de son pays de puits utiles aux voyageurs.

En tout lieu, le Cheïkh-’Othmân serait un homme remarquable par son

instruction, par la douceur de ses mœurs, par sa bonté et sa franchise ;

mais quand on rencontre un tel ensemble de qualités chez un enfant du

désert, on ne peut se défendre d’un certain étonnement.

J’aime le Cheïkh-’Othmân, par reconnaissance des services qu’il m’a

rendus pendant mon voyage, mais je l’aime surtout parce qu’il sait se

faire aimer.

Son nom complet est : ’Othmân-ben-el-Hâdj-el-Bekrî-ben-el-Hâdj-el-Faqqi-

ben-Mohammed-Boûya-ben-Si-Mohammed-ben-si-Ahmed-es-Soûki-ben-Mahmoûd.

_Tribu des Ihêhaouen._

Les Ihêhaouen sont les marabouts des Touâreg Fezzaniens. Excellentes

gens, hospitaliers, communicatifs, ils n’ont d’autres défauts que celui

d’être un peu mendiants. En cela ils ressemblent à tous ceux de leur

caste qui répudient le sacerdoce du marabout pour exploiter le titre

qu’ils portent.

Les Ihêhaouen habitent entre Rhât et Mourzouk dans les oasis, notamment

à El-Fogâr où je les ai rencontrés.

Par une particularité caractéristique de la position exceptionnelle de

la femme chez les Touâreg, les marabouts Ihêhaouen d’El-Fogâr ont pour

chef une _cheïkha_ qui a la réputation d’être fort belle. En son

honneur, Ikhenoûkhen, mon compagnon de voyage, revêtit ses plus beaux

habits, témoignage d’un très-grand respect.

Les Ihêhaouen sont peu nombreux, mais ils jouissent d’une certaine

aisance.

Quoique marabouts, ils ont des serfs, les Isourekkien, qui, comme tous

les autres Fezzaniens, se livrent à la petite culture dans les oasis.

Je dois dire que la tribu des Isourekkien n’est pas considérée par tous

les Touâreg comme étant serve, mais comme une tribu de serviteurs

(_khoddâm_), des marabouts Ihêhaouen.

_Tribu des Kêl-Tîn-Alkoum._

Il y a deux siècles, avant la révolution qui enleva aux Imanân le

pouvoir souverain, les Kêl-Tîn-Alkoum habitaient le qaçar Tîn-Alkem,

dont on voit encore aujourd’hui les ruines au Sud d’El-Barkat, sur la

route de Rhât à Djânet. Après de longues luttes contre des maîtres trop

avides, ils prirent le parti d’émigrer au Fezzân où ils habitent des

oasis dont ils sont propriétaires et qu’ils cultivent. Ces Touâreg sont

donc sédentaires et cultivateurs quand les autres sont nomades et

pasteurs.

Les Kêl-Tîn-Alkoum se distinguent encore des autres Azdjer en ce qu’ils

ne sont ni nobles ni serfs, mais libres comme on l’est dans les tribus

arabes ou dans l’intérieur des villes : cependant ils reconnaissent la

souveraineté des nobles Orâghen, leur payent tribut, les traitent en

sultans quand ils passent sur leur territoire.

Comme tous les Oasiens, les Kêl-Tîn-Alkoum sont aussi commerçants,

entrepreneurs de transports, industriels même. Les plus pauvres vont

vendre des légumes, des fruits, du beurre, de la viande, du bois à

brûler, à Mourzouk et à Rhât. Les plus riches font pour leur compte le

commerce avec le Soûdân. D’autres louent leurs chameaux aux caravanes et

les accompagnent. Les explorateurs anglais, qui ont voyagé dans

l’intérieur, du moins ceux qui ont choisi le Fezzân pour point de départ

de leurs explorations, ont toujours pris des Tîn-Alkoum comme

chameliers. D’autres se livrent au tannage des peaux et à la préparation

des outres, industrie importante dans un pays où tout voyageur doit

emporter avec lui sa provision d’eau.

Par suite de leurs rapports avec de nombreux étrangers, les Tîn-Alkoum

sont devenus des hommes presque civilisés. Beaucoup d’entre eux savent

lire et écrire ; tous parlent l’arabe en même temps que le temâhaq ;

quelques-uns même comprennent le haoussa.

Leurs habitations, construites en branches de palmiers, ressemblent à

nos chaumières ordinaires. Assez vastes pour loger une famille, avec

tout son mobilier, elles abritent bien contre le froid, le chaud et même

la pluie.

Pour arroser leurs cultures, généralement entourées de haies sèches en

_djerîd_ ou palmes, ils ont au-dessus des puits un appareil en

charpente, dont la hauteur est égale à la profondeur des puits et qui

supporte un système de cordages et de poulies, au moyen duquel, par un

simple va-et-vient, l’eau est amenée à fleur de terre, d’où elle est

conduite dans les cultures. (Voir la planche, page 68.)

Le travail a donné aux Kêl-Tîn-Alkoum une aisance relative ;

malheureusement, le pays qu’ils habitent, s’il est productif, n’est pas

très-sain : aussi ont-ils toujours beaucoup de malades. Les ophthalmies

règnent endémiquement chez eux ; moi-même, j’en ai été atteint en

traversant leur territoire.

La tribu des Kêl-Tîn-Alkoum est très-nombreuse ; elle est généralement

armée de fusils qui servent plus à la chasse qu’à la guerre.

Bien que Touâreg Azdjer, et sous la dépendance des Orâghen, les Kêl-Tîn-

Alkoum, comme les autres Touâreg Fezzaniens, prennent une part très-

minime à l’agitation des Touâreg nomades. Leurs intérêts et leur genre

de vie sont trop distincts pour que l’assimilation soit complète entre

eux.

_Tribu des Ilemtîn._

Les Ilemtîn habitent la petite ville d’El-Barkat, à 10 kilomètres de

Rhât, et le village de Fêouet, dans la vallée d’Ouarâret.

Leur chef est El-Khabîd.

Ils ont pour serfs la tribu des Ifarqanen, qui réside hors la ville,

dans des cases en palmes, au milieu des cultures.

Les Ilemtîn sont des citadins, cultivateurs, commerçants, conséquemment

gens paisibles, qui n’auraient de commun avec les Touâreg nomades qu’une

même origine, s’ils ne payaient tribut, la gharâma, aux chefs Orâghen.

Assise au milieu d’une belle oasis, El-Barkat est une jolie petite

ville, de 200 maisons à plusieurs étages, entourée d’un mur d’enceinte

et construite, comme toutes les villes de cette contrée, en briques

d’argile cuites au soleil.

Les plantations de dattiers et les cultures de plantes alimentaires, aux

produits desquels ils trouvent un débouché certain sur le marché de

Rhât, à l’époque de la foire, constituent la principale richesse de la

tribu des Ilemtîn et de leurs serfs, les Ifarqanen.

§ II. — CONFÉDÉRATION DES AHAGGÂR.

Dans le classement des quatre confédérations des Touâreg, j’ai donné le

premier rang aux Azdjer, mais je suis forcé d’assigner le dernier aux

Ahaggâr.

Depuis la révolution, qui a réduit à néant le pouvoir des anciens rois

Imanân et permis aux deux groupes des Touâreg du Nord de se gouverner

eux-mêmes, la plus grande anarchie règne chez les Ahaggâr.

A l’autorité de l’amghâr, souvent contestée, s’est substitué un

gouvernement à quatorze têtes, représenté par les quatorze chefs des

tribus nobles, qui, dans toutes les contestations, ont pour habitude de

recourir à la force des armes.

La tribu des Kêl-Rhelâ, la plus importante de la confédération, a le

droit, comme celle des Orâghen chez les Azdjer, de conférer le titre

d’amghâr à son chef héréditaire : mais autant vaut l’homme, autant vaut

la chose.

Malheureusement, le chef actuel des Kêl-Rhelâ, par droit de naissance,

est Guemâma, le doyen des centenaires du Sahara, depuis longtemps

aveugle et depuis longtemps dans l’impuissance de gouverner.

Cependant le besoin d’une autorité supérieure se faisait sentir, non-

seulement chez les Ahaggâr, mais encore à In-Sâlah, à Timbouktou, pour

la sécurité des routes, et dans les autres confédérations Touâreg, pour

les rapports de bon voisinage.

Que faire ? Ouvrir la succession de Guemâma, de son vivant, était

contraire à la loi du pays. L’héritier d’aujourd’hui transmet le pouvoir

dans une branche de la famille, tandis que l’héritier de demain pourra

le transmettre dans une autre, le droit de succéder étant réservé au

fils de la sœur. Quand l’oncle est vieux comme Guemâma, les neveux

utérins doivent être bien près de la tombe.

Donner à Guemâma un successeur, par droit de naissance, la mort n’ayant

pas saisi le vif, n’était pas une solution, car c’était allumer le feu

de la guerre civile entre toutes les familles des Kêl-Rhelâ et autres

ayant épousé des sœurs, peut-être des nièces ou des petites-nièces de

l’amghâr vivant.

On tourna cette difficulté en trouvant miraculeusement réunies sur la

tête d’un homme trois conditions importantes :

Le titre de marabout, qui imposait le respect ;

La qualité d’étranger, qui anéantissait toutes les rivalités locales ;

La condition de fils d’une sœur de Guemâma.

Cet homme est le marabout El-Hâdj-Ahmed, frère du Cheïkh-’Othmân, de la

tribu des Ifôghas, de la confédération des Azdjer, mais appartenant aux

Ahaggâr et aux Kêl-Rhelâ par sa mère.

Ce choix, dicté par la sagesse, fut au moins une solution provisoire.

Pour la faire accepter, le marabout Sîdi-el-Bakkây, de Timbouktou, dut

envoyer un de ses frères sur les lieux : mais Dieu seul sait quelles

prétentions rivales vont surgir à la mort de Guemâma.

En attendant, le nouvel amghâr, par l’intermédiaire de son frère

Si-’Othmân, a donné aux Ahaggâr une sorte de sécurité du côté des

Cha’anba, leurs plus redoutables ennemis.

De même, le voyage d’’Othmân à Paris, les présents qu’il en a emportés

pour El-Hâdj-Ahmed, contribueront à consolider son autorité, et peut-

être à amener pacifiquement dans la confédération des Ahaggâr une

révolution analogue à celle qui, chez les Azdjer, a transporté le

pouvoir des anciens sultans aux mains des Orâghen. L’appui d’un

gouvernement fort exerce un grand prestige sur des populations comme les

Touâreg.

Par son esprit conciliateur, par l’autorité que lui donnent son âge et

son titre de marabout, El-Hâdj-Ahmed, s’il n’est pas encore parvenu à

rétablir la paix, l’ordre et l’harmonie entre toutes les tribus, a au

moins conjuré la guerre civile et établi de meilleurs rapports entre les

Ahaggâr et leurs voisins. Déjà même quelques heureux symptômes de

progrès matériel, fruits de la sécurité pour les biens et les personnes,

commencent à se manifester. Ainsi, le village d’Idélès, situé dans le

Haut-Igharghar, et qui date d’une vingtaine d’années à peine, voit

chaque jour augmenter ses constructions et tend à devenir une petite

ville. Au Sud-Est de cet établissement se trouve un autre village, celui

de Tâzeroûk, où il a été entrepris, en 1861, des cultures de céréales

assez importantes pour donner, à la récolte, environ 350 charges de

grains.

Les Touâreg Ahaggâr jouissent, généralement, de la réputation d’avoir un

caractère indépendant, irascible et emporté, qui rend les relations

très-difficiles avec eux, et ils avouent mériter cette réputation, même

dans leurs rapports entre eux, et ils s’en vantent de manière à laisser

croire qu’ils tiennent à honneur de se montrer intraitables en toutes

choses.

Ce caractère indompté, qui fait des Ahaggâr des hommes redoutés dans le

Sahara, est, en dehors de la situation anarchique du pays, le résultat

de nombreuses causes matérielles, parmi lesquelles je signale en

première ligne : l’habitation dans un pâté de montagnes déchirées,

dénudées et d’une sauvagerie exceptionnelle, ou dans des déserts arides

dont presque toutes les plantes sont épineuses ; l’impossibilité de

vivre des produits de leur sol, à moins d’avoir la sobriété du chameau ;

enfin l’abandon des routes commerciales qui longent ou traversent leur

territoire et qui, jadis, suppléaient, par les bénéfices retirés du

passage des caravanes, à l’improductivité de leurs montagnes ou de leurs

déserts. En tout pays, le caractère et la nature de l’homme subissent

l’influence du milieu qu’il habite. Les autres peuplades Touâreg,

quoique de même race, ont un caractère plus souple et plus docile, parce

que le pays habité par elles est moins sauvage et plus clément. Sans

aucun doute, l’introduction possible de quelques cultures dans les

vallées et le rétablissement des routes abandonnées, en améliorant

l’existence matérielle des Ahaggâr, contribueront aussi à adoucir leurs

mœurs.

Probablement ils valent mieux que leur réputation. Partout on m’a dit et

répété qu’ils n’avaient jamais permis à un étranger, même musulman, de

visiter leurs montagnes, parce qu’ils voulaient réserver pour eux seuls

le secret du dédale de leurs repaires. Cependant tous mes rapports avec

eux protestent contre cette assertion.

Ils m’ont donné, sans réserve, tous les itinéraires à l’aide desquels

j’ai dressé la carte de leur pays.

Afinguenân, l’un de leurs chefs, que je rencontrai à Methlîli, en 1859,

à l’époque de la plus grande puissance de notre ennemi Mohammed-

ben-’Abd-Allah, accepta, si je voulais me confier à lui et payer,

suivant la coutume, sa protection la somme de 1,000 francs, de me

conduire au sein de leurs tribus et de me mettre en rapport avec tous

les chefs.

Le Cheïkh-’Othmân, auquel je demandai, en 1861, si, avec sa protection

et celle de son frère El-Hâdj-Ahmed, je pourrais visiter le Ahaggâr avec

la même sécurité que le pays des Azdjer, me répondit comme Afinguenân :

« Tout Français qui voudra explorer le Ahaggâr sera bien accueilli, s’il

se conforme aux usages. »

Les Touâreg du nord · 第 32 / 46 段