Le sang des Imanân, par leurs femmes, est très-répandu chez les

Touâreg ; on les recherche volontiers en mariage, en raison du titre de

chérîf qu’elles confèrent à leurs enfants.

_Tribu des Orâghen._

Elle s’appelait autrefois Ioûrâghen.

D’après la tradition, cette tribu est originaire des environs de Sôkna.

Avant de se fixer là où nous la trouvons aujourd’hui, elle habita

successivement le Fezzân, le pays de Rhât et l’Ahâouagh, territoire

situé sur la rive gauche du Niger, à l’Est de Timbouktou.

A cette dernière station, la tribu se divisa : une fraction, celle dont

il est ici question, revint aux environs de Rhât ; l’autre, la plus

nombreuse, resta dans l’Ahâouagh, où elle compte, dit-on, 1,200

combattants réputés pour leur valeur guerrière.

Autour de Rhât, les Orâghen eurent à conquérir l’autorité dont ils

jouissent aujourd’hui.

Voici comment la légende raconte les hauts faits auxquels ils doivent la

suprématie dans le pays :

« Il y a deux cents ans environ, vivait Mohammed-eg-Tînekerbâs, grand

seigneur des Ioûrâghen.

« Son père était originaire de l’Ahâouagh et sa mère était née dans le

pays des Azdjer.

« Eg-Tînekerbâs eut l’idée de venir visiter le pays maternel, et comme

un noble Amôhagh ne voyage jamais seul, il emmena avec lui des

compagnons.

« En passant à Djânet, petit village appartenant aux Imanân, Eg-

Tînekerbâs y trouva une pauvre femme en pleurs, à laquelle les sultans

venaient de prendre son maigre dîner, et, dans ses lamentations, elle

invoquait le nom de Mohammed-eg-Tînekerbâs, comme étant le seul assez

vaillant pour venger tous les affronts subis par les Azdjer.

« Étonné que son nom fût connu si loin de sa patrie, Eg-Tînekerbâs

s’approcha de la femme, lui demanda la cause de son chagrin. Celle-ci

lui raconta en détail tous les malheurs de ses frères maternels. Eg-

Tînekerbâs la consola.

« Les plaintes de la bonne femme rappelèrent à la mémoire du voyageur

quelques avanies dont les Ioûrâghen, ses contribules, avaient été

l’objet de la part des Imanân, sur le marché de Rhât qu’ils

fréquentaient, et des plaintes récentes adressées à la tribu métropole

par une petite colonie d’Orâghen établie depuis peu chez les Azdjer.

« Tel était alors le despotisme des Imanân, qu’un nommé Bîska venait de

tuer le sultan Gôma, et cet événement n’était pas étranger aux motifs

qui avaient déterminé Eg-Tînekerbâs à venir dans le pays de sa mère.

« En ce temps-là, Kôtika était le chef des Imanghasâten. Jeune, il avait

joui d’une grande réputation de bravoure et était très-considéré. Alors

il était vieux et aveugle.

« Pour lui permettre d’aller faire ses ablutions, une corde avait été

tendue entre sa maison de Rhât et son jardin, voisin de la ville, où il

y avait un puits appelé Tânout-Imanân.

« L’aveugle, guidé par la corde, se rendait à son jardin, lorsque les

Ioûrâghen, qui de Rhât allaient au village de Fêouet, le virent, et,

sans autre motif que celui de chercher une querelle aux Imanghasâten,

amis et complices des Imanân, le jetèrent dans le puits.

« Une chienne, qui était dans le jardin, se mit à aboyer. Un des

Ioûrâghen la perça d’une lance, mais elle ne fut pas tuée sur le coup et

se sauva dans Rhât, emportant, accrochée dans son ventre, l’arme qui

l’avait blessée, pièce de conviction qui devait révéler aux Imanghasâten

les noms des auteurs du crime commis.

« La ville fut bientôt en émoi, et chacun de dire : « _Yoûdjer âdjen

Orâghen tenerhîn en teydit_ — ce sont les Orâghen armés qui ont tué la

chienne. » On ignorait encore la mort de Kôtika.

« Le lendemain, un homme très-redouté parmi les Imanghasâten, et qui se

nommait Edôkân, sortit de la ville et trouva la trace des meurtriers de

la chienne. Il la suivit jusqu’au village de Fêouet.

« Les Ioûrâghen, venus des environs de Timbouktou, faisaient route pour

rentrer chez eux.

« Edôkân, qui avait reconnu les voyageurs, avertit ses frères les

Imanghasâten et les Imanân, qui se mirent à leur poursuite.

« Une rencontre eut lieu. Eg-Tînekerbâs tua de sa main Edôkân, au pied

de l’arbre, _azhel_, encore appelé aujourd’hui _Azhel-n-Edôkân_. C’est

un _Acacia Arabica_ situé près de Fêouet.

« La mort d’Edôkân jeta la terreur parmi les Imanghasâten ; ils prirent

la fuite. Quant aux Imanân, ils furent battus à plate coutur »

La défaite des forces réunies des Imanân et des Imanghasâten par une

poignée d’hommes est due à ce que les Ioûrâghen, comme tous les Touâreg

du Sud, avaient quelques chevaux et des dromadaires de race supérieure à

ceux de leurs ennemis.

Et puis, sans aucun doute aussi, les Orâghen d’Azdjer n’avaient pas

ignoré la visite d’Eg-Tînekerbâs et ses projets de vengeance, et, en

bons frères, ils étaient là, embusqués dans quelque petit ravin, pour

lui prêter appui en cas de besoin.

La légende n’entre pas dans ces détails, mais ils sont faciles à

deviner.

L’effroi causé dans le pays par une pareille victoire fut si grand que

le vide ne tarda pas à se faire.

Les Imanân, parents et alliés des souverains d’Agadez, allèrent se

placer sous leur protection.

Les Imanghasâten se réfugièrent chez les Arabes Megâr-ha, leurs cousins,

dont j’ai déjà fait connaître la station autour de l’Ouâdi-ech-Chiati.

(Voir page 276.)

Les Ihadhanâren se sauvèrent dans le pays d’Aïr, chez les Kêl-Fadây.

D’autres Touâreg se rendirent au Fezzân, où ils habitent encore

aujourd’hui.

Les Kêl-Tîn-Alkoum, dont le berceau est voisin d’El-Barkat, les y

avaient précédés, fuyant les injustices des Imanân : aussi ont-ils été

les premiers et sont restés les plus fidèles alliés des Orâghen.

Seuls, les habitants de Rhât, fixés au sol par le lien de la propriété

et ennemis des Imanân, restèrent dans le pays ; ils s’empressèrent de

faire leur soumission à Eg-Tînekerbâs.

Ce chef, pour utiliser sa victoire et se mettre à l’abri des retours

offensifs, fit venir près de lui les membres de sa famille restés sur le

Niger, et quand son pouvoir fut bien assis, il autorisa les fugitifs à

rentrer dans leurs anciens campements.

C’est ainsi que les Orâghen conquérirent le premier rang chez les

Azdjer, en réduisant les Imanân au rôle de rois sans sujets, en

subalternisant les Imanghasâten et en s’emparant des campements qui

commandent les positions de Rhât et de Ghadâmès, les deux clefs de voûte

de la contrée. Ils complètent aujourd’hui leur mission en cherchant de

nouvelles destinées pour leur patrie adoptive.

Je l’ai déjà dit, il y a deux cents ans environ que cette révolution eut

lieu.

La reconnaissance a conservé les noms des successeurs de Mohammed-eg-

Tînekerbâs ; ce sont :

Alghoûd,

Sîd-el-Hâdj-Saddîq,

Ilbak,

Mohammed-eg-Amîdi,

Integga,

Eg-es-Saghâda, père de la mère d’Ikhenoûkhen,

Akkeya,

Et-Tafrîs,

Mohammed-Châffao,

Mohammed-eg-Khatîta, chef actuel des Orâghen.

A la mort de Châffao, il y a environ quarante ans, Ikhenoûkhen, fils de

la sœur aînée de Châffao, devait, d’après la coutume des Touâreg,

hériter du titre d’amghâr, mais il renonça à ce droit en faveur de son

cousin, Mohammed-eg-Khatîta, époux de sa sœur, ne voulant pas se

soumettre à l’obligation de rester sédentaire comme il convient à un

amghâr des Azdjer.

Eg-Khatîta est donc le chef couvert de l’investiture, mais El-Hâdj-

Mohammed-Ikhenoûkhen a la puissance de fait, comme il l’avait par droit

de naissance.

Ikhenoûkhen est fils d’’Osmân,

Petit-fils de Dembalou,

Arrière-petit-fils de Koûsa, qui quitta les rives du Niger avec Eg-

Tînekerbâs pour conquérir le pays d’Azdjer.

Ikhenoûkhen a pour frères Edegoum et ’Omar-el-Hâdj ; la seule de ses

sœurs actuellement existante est Zahra, mariée à Mohammed-Eg-Khatîta.

Ses fils sont : Es-Senoûsi, ’Omar-el-Hâdj, Mohammed.

Il a pour filles : Fadhimâta, mariée à Sîdi-Mohammed-El-Bakkây ;

Toûraout et Khadîdjet, encore demoiselles.

Le fils de sa sœur, héritier de sa puissance, en vertu du droit berbère

local, est Ouitîti.

Les fils d’’Osmân ont été chantés par un poëte indigène, et les vers

consacrés à leur louange ont été cités à titre d’exemple par M. le

commandant Hanoteau, dans sa _Grammaire temâchek’_. J’en extrais les

passages suivants qui reproduisent fidèlement l’opinion des Orâghen et

de leurs alliés sur Ikhenoûkhen et sa famille :

« Les fils d’’Osmân[118] sont des hommes forts et braves, qui ne se

souillent pas du sang de leurs parents et ne mesurent pas le grain à

leurs hôtes, à petite mesure ou par poignée.

« Si un homme vient les chercher, ils lui font tâter du combat.

« Leurs chamelles de race ne viennent ni d’Adher, ni d’Aïr, ni de chez

les Arabes, _qui paient l’impôt !!!_ et si l’une d’elles s’égare, ne

croyez pas que ce soit pour s’enfuir et retourner dans son pays.

« Leurs chameaux de charge ont le pied aussi large qu’un tambour, et les

fardeaux qu’ils portent sont comme des sommets de montagnes.

« Ils ont des juments, avec une belle crinière, dont les reins sont

larges comme des dalles : nuit et jour elles sont sellées.

« Dieu a réuni dans leurs méharis les qualités nécessaires pour la

course et la marche du voyage.

« Ce n’est pas d’aujourd’hui que les fils d’’Osmân brillent de cet

éclat ; tout l’Ahaggâr et l’Azdjer le savent. »

D’après ses contribules, Ikhenoûkhen est arrivé au degré de puissance

qu’il a atteint parce qu’il est de tous les Touâreg celui qui manie le

plus habilement le glaive et le bouclier. Ainsi doivent raisonner des

hommes pour lesquels la force matérielle est tout. Quant à moi, qui,

pendant près de sept mois, ai vécu avec Ikhenoûkhen, l’observant

attentivement, je suis convaincu que les qualités de son cœur et de son

esprit, la générosité et la droiture de son caractère, ont autant

contribué à son élévation que son habileté à manier les armes.

Ikhenoûkhen a aujourd’hui soixante-seize ans, mais il supporte encore

les fatigues de la vie nomade comme le plus jeune de ses fils. Tout,

dans ses allures, dans sa voix, dans sa manière de commander, révèle

l’homme d’une civilisation encore barbare, mais, au milieu des défauts

inhérents à sa race, on ne tarde pas à reconnaître en lui une grande

solidité de principes, un dévouement sans bornes à ce qu’il croit son

devoir, et un respect inaltérable pour la foi jurée.

Après l’émîr Ikhenoûkhen et l’amghâr, Mohammed-eg-Khatîta, les

principaux chefs des Orâghen sont : Djebboûr, Kelâla et Elegoui,

également Orâghen, mais d’une autre souche.

En effet, on distingue les Orâghen en _grands_, Oui-Idjdjeroûtenîn, et

en _petits_, Oui-Djezzoûlenîn.

Les fils d’’Osmân sont les grands ; les autres chefs appartiennent à la

fraction des petits.

Les tribus serves des Orâghen sont :

Les Idjerâdjrîwen avec les Kêl-Tândjet,

Les Kêl-Tôberen avec les Oui-Ihaggârhenîn,

Les Iworworen avec les Kêl-Abâda,

Les Ifilâlen,

Les Kêl-Intoûnên,

Les Kêl-Arâs,

Les Kêl-Aharhar,

Les Kêl-Errekhmet,

Les Kêl-Djahîl,

Les Kêl-Fadhnoûn,

Les Kêl-Medak,

Les Imekkerasen,

Les Chêt-Ihemma,

Les Kêl-Kelouaz.

A cette liste il faut ajouter les tribus serves qui appartiennent en

commun aux Imanân et aux Orâghen, savoir :

Les Izedjazâten,

Les Kêl-Djânet,

Les Kêl-Farhî,

Les Kêl-Tamelrhik,

Les Kêl-Tazoûlt.

Les nobles Orâghen parcourent les vallées des Igharghâren, de

Tikhâmmalt, le pays de Mîherô et les environs de Djânet.

Leurs serfs habitent le Tasîli.

Parmi les chefs Orâghen, celui qui a le plus de serfs est Kelâla,

quoiqu’il n’appartienne pas à la famille la plus puissante.

Ikhenoûkhen abandonne aux autres membres de sa famille les redevances

des serfs, remplaçant, par le droit général qu’il s’est attribué sur les

Azdjer et sur les voyageurs, le droit personnel que sa naissance lui

donnait sur les serfs.

J’ai cherché, par tous les moyens possibles, à me rendre compte de la

force et de la richesse des Touâreg, et je dois avouer n’être pas arrivé

à un résultat très-satisfaisant.

Cependant je suis à peu près certain des chiffres suivants :

Ikhenoûkhen, avec tous les nobles de sa famille, les Oui-Idjdjeroûtenîn,

et leurs serfs, peut avoir à sa disposition une force de 100 combattants

à dromadaire.

Les chefs des Oui-Djezzoûlenîn, ayant ensemble une force à peu près

égale, la tribu en son entier, et la plus puissante des Azdjer, aurait

environ 200 guerriers.

Pour des Européens, 200 hommes armés sont un bien faible contingent.

Pour le désert, c’est beaucoup, car il est peu de puits qui puissent

abreuver rapidement 200 chameaux, et, entre une étape de puits et une

autre, il y a quelquefois 200 et 300 kilomètres d’intervalle.

La force des Orâghen est donc en harmonie avec les difficultés

militaires du pays.

Ikhenoûkhen est l’un des plus riches des Azdjer, si même il n’est le

plus riche, et sa richesse consiste principalement en chameaux. Il en a

une soixantaine environ, sans compter les chamelles.

Après Ikhenoûkhen, le plus puissant personnage est l’amghâr. Pendant que

j’étais là, il eut une mission de pacification à aller remplir à une

certaine distance. Eh bien ! un étranger au pays dut lui prêter un

chameau de selle, le seul que l’amghâr possédait devant être affecté à

porter ses provisions.

Voilà un exemple de la force et de la richesse des Touâreg.

Ils sont tellement pauvres, les malheureux, que souvent, quand ils ont

des courses à faire, ils doivent, pour avoir des montures, arracher avec

la main les fœtus du ventre de leurs chamelles, mutilation qu’ils ne

pratiqueraient pas, s’ils avaient des montures de rechange.

Et cependant, telle est la valeur des Touâreg, que deux grandes tribus

tunisiennes du Nefzâoua : les Ghorîb et les Merâzig, payent tribut, _la

gharâma_, les premiers à Ikhenoûkhen, les seconds au Cheïkh-’Othmân,

pour n’avoir pas à redouter leurs attaques.

_Tribu des Imanghasâten._

Les Touâreg tiennent pour un fait de notoriété publique que les

Imanghasâten descendent des Arabes Megâr-ha, qui habitent aujourd’hui

l’Ouâdi-ech-Chiati, dans le pachalik du Fezzân.

Brahîm-Ould-Sîdi, dans sa _Note_ sur les origines, d’accord avec

l’opinion générale, les dit issus des Arabes de l’Est.

Eux-mêmes avouent leurs liens de parenté avec ces Arabes et se réfugient

sur leur territoire, comme on l’a vu, dans les mauvais jours.

Comment des Arabes ont-ils pu devenir Touâreg ?

La réponse à cette question est bien simple. Les Imanghasâten

constituaient le makhzen, ou force armée, des Imanân, et, pour ces

fonctions, les anciens sultans ont préféré des étrangers, et les

étrangers ont accepté cette position en raison des avantages attachés à

la qualité de défenseurs du pouvoir.

Comme noblesse, comme puissance et comme importance numérique, les

Imanghasâten contre-balancent la suprématie des Orâghen.

Eg-ech-Chîkh est leur chef. C’est un homme âgé, de haute stature et

très-influent.

Dans toutes les affaires où l’esprit de parti est en jeu, les

Imanghasâten sont de l’opinion des Imanân contre les Orâghen, mais à

part les questions qui réveillent d’anciennes rivalités, leurs chefs se

mettent facilement d’accord avec ceux des Orâghen.

L’un des chefs des Imanghasâten, du nom de Hatîta, aujourd’hui décédé, a

accompagné le docteur Oudney et le capitaine Clapperton dans leur voyage

de Mourzouk à Rhât, et de plus il a protégé la mission dont M. le

docteur Barth faisait partie. Par ces précédents, les Imanghasâten se

considèrent les alliés des Anglais, de même que les Orâghen et les

Ifôghas, pour m’avoir protégé ainsi que M. Isma’yl-Boû-Derba, sont

désignés par tous comme les amis des Français[119]. Il est probable que,

si la route de Rhât était ouverte au commerce européen, ces tribus

prétendraient au droit respectif de prélever l’impôt de protection sur

les voyageurs de ces deux nationalités. Cependant M. le docteur Barth

constate, dans son grand ouvrage, que le chef de la mission anglaise,

pour avoir pris au sérieux le titre d’amanôkal du doyen des Imanân et

réclamé l’appui de son parti dont les Imanghasâten sont les principaux

soutiens, n’a pas trouvé chez les Touâreg les facilités d’exploration

qu’ils eussent eus, s’ils avaient demandé le protectorat des nobles

Orâghen.

Les Imanghasâten se divisent en trois fractions :

Les Tédjéhé-n-Abbâr,

Les Inannakâten,

Les Tédjéhé-n-Bedden.

Leurs serfs sont :

Les Isesmodân,

Les Ikêlezhzhân,

Les Kêl-Touan.

De plus ils ont encore, comme les Imanân et les Orâghen, une partie des

Kêl-Tamelrhik.

Les nobles habitent alternativement la vallée de Tikhâmmalt et le

Fezzân.

Les serfs ont pour campement les vallées du Tasîli, dans le pays

d’Azdjer, et l’Ouâdi-el-Gharbi dans le Fezzân.

Pendant mon séjour chez les Touâreg, quelques Imanghasâten avaient pris

dans un rhezî vingt chameaux aux Oulâd-Bâ-Hammou d’In-Sâlah. Ces

derniers vinrent les réclamer. Ikhenoûkhen, Sîdi-Mohammed, l’amghâr, le

marabout Si-’Othmân et Eg-ech-Chîkh, chef des détenteurs des chameaux,

intervinrent pour faire restituer cette prise, mais tous leurs efforts

furent impuissants.

La résistance des capteurs était fondée sur ce que le propriétaire des

chameaux volés avait autrefois tué l’oncle de l’un d’eux, et qu’à ce

crime il avait ajouté l’immense injustice de payer ses coutumes, non à

l’aîné des neveux, selon l’usage târgui, mais à son frère cadet. Le

détenteur des chameaux pardonnait bien l’assassinat de son oncle, crime

un peu oublié, mais il ne voulait pas entendre raison sur la violation

des règles relatives aux coutumes.

Ikhenoûkhen se fâcha, renonça à maintenir l’ordre et la paix dans le

pays, et menaça d’abandonner les Azdjer à leur mauvais génie.

Le marabout Si-’Othmân jura que, si je n’étais pas là, et s’il n’avait

pris l’engagement d’être à ma disposition, il serait déjà parti pour ne

jamais revenir chez les Azdjer.

Eg-ech-Chîkh était résolu à se séparer de pillards incorrigibles, et à

les abandonner à la vengeance de leurs ennemis.

Tous les grands des Imanghasâten témoignèrent de leur désir de rendre

les chameaux à tout prix.

Un _mia’âd_ fut tenu. Nobles Orâghen et nobles Imanghasâten y

assistèrent. Il dura toute la journée, sans solution.

Les Oulâd-Bâ-Hammou offrirent de racheter leurs chameaux à un prix

double de leur valeur ; leur proposition fut repoussée.

Ikhenoûkhen passa la nuit en conciliabule, parlant de manière à être

entendu de tout le camp.

Au point du jour, furieux de voir son autorité méconnue, il sella son

dromadaire et partit pour Rhât.

Effrayés du départ de leur émîr, les Imanghasâten se décidèrent enfin à

rendre aux Oulâd-Bâ-Hammou deux chameaux et un chamillon (_hâchi_).

Ainsi se termina cette grande querelle, dont j’ai reproduit toutes les

péripéties afin de permettre de mieux apprécier ce qu’est la vie au

désert.

_Tribu des Kêl-Izhabân._

Satellite des Orâghen, cette tribu n’a pas d’importance. Ses serfs sont

les Ikelzen.

Nobles et serfs vivent sur les mêmes territoires que les Orâghen.

_Tribu des Imettrilâlen._

Cette tribu est un composé de petits groupes, ayant pour ainsi dire

renoncé à la vie politique des Touâreg et vivant entre Rhât et Mourzouk

dans le Fezzân, à la manière des Fezzaniens, c’est-à-dire plus adonnés à

l’agriculture et à l’horticulture qu’à l’art pastoral.

Quoique habitant un territoire nominalement rattaché au pachalik du

Fezzân, les Imettrilâlen, comme les autres Touâreg de la même contrée,

ne relèvent pas du gouvernement turc.

Dans des vues politiques que je n’ai pas à apprécier ici, les Turcs

tolèrent cette situation pour n’avoir pas à lutter contre les Touâreg.

_Tribu des Ihadhanâren._

Cette tribu est à la fois la plus turbulente et la plus nomade des

Azdjer. Heureusement elle est peu forte, très-pauvre, mais son audace

supplée au nombre de ses guerriers.

Tantôt les Ihadhanâren campent dans la plaine d’Admar sur le territoire

des Azdjer ; tantôt ils vivent avec les Kêl-Ahamellen, chez les Ahaggâr,

suivant que leur conduite leur a valu l’amitié ou l’inimitié des uns ou

des autres.

Dans toutes les guerres entre les Azdjer et les Ahaggâr, ils ont

toujours trahi les premiers au profit des seconds.

En 1860, dix hommes de cette tribu sont allés dans l’Azaouad, près de

Timbouktou, à 1,200 kilomètres de Djânet, d’où ils étaient partis, pour

opérer une rhezî sur les serviteurs de la zâouiya des marabouts El-

Bakkây. Leur entreprise réussit : trois cents chameaux, disent les

victimes, deux cents, disent les capteurs, sont devenus leur proie.

C’est cet acte de piraterie qui avait amené le marabout Sîdi-Mohammed-

El-Bakkây chez les Azdjer pendant mon voyage.

D’abord il s’était rendu personnellement chez les Ihadhanâren, espérant

que sa qualité de marabout et de bonnes paroles les engageraient à une

restitution.

A l’acte coupable qu’ils avaient déjà commis les Ihadhanâren joignirent

l’insulte en offrant au marabout, pour _dhîfa_, la viande d’une de ses

chamelles. Cette _dhîfa_, ou repas de l’hospitalité, fut refusée, la

viande d’un animal volé ne pouvant pas être _halâl_, c’est-à-dire

permise, suivant la loi musulmane. Tout ce que put obtenir le marabout

fut la restitution de sept chameaux.

Mécontent de l’insuccès de sa démarche pacifique, Sîdi-Mohammed-el-

Bakkây vint demander justice à l’amghâr des Azdjer.

Celui-ci, accompagné d’autres nobles, se rendit chez les Ihadhanâren,

pour convoquer un _mia’âd_ et obtenir une solution amiable à cette

affaire. Les délégués furent aussi repoussés.

Un recours aux armes étant devenu nécessaire, Sîdi-Mohammed, l’amghâr,

envoya l’ordre à tous ses sujets, Ikhenoûkhen compris, de se rendre à

Rhât, pour de là aller reprendre aux Ihadhanâren le butin capturé.

Mais, pendant que les Azdjer se préparaient à entrer en campagne, les

Ihadhanâren se dispersaient dans le Sahara, emmenant avec eux tout leur

butin.

Cette circonstance m’a permis de connaître exactement la force des

Ihadhanâren, qui est de quarante hommes pouvant entrer en ligne de

combat.

Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, quoique marabout, quoique appuyé par tous les

chefs des Azdjer, dut, comme les Oulâd-Bâ-Hammou du Touât, renoncer à

obtenir justice.

Les Ihadhanâren n’ont pas de serfs. Avant le rhezî dont il est ici

question, ils n’avaient que très-peu de chameaux et peu ou pas de

troupeaux de chèvres ou de moutons.

Nobles, sans serfs, sans coutumes, ne pouvant travailler pour vivre,

leurs titres de noblesse le leur défendant, ils devaient naturellement

demander au vol et au pillage les moyens d’existence qu’ils n’avaient

pas autrement. En tout pays, la faim chasse le loup hors du bois. Puisse

la richesse qu’ils viennent d’acquérir si illicitement les rendre

meilleurs !

La tribu des Ihadhanâren comprend trois fractions :

Les Oui-Sattafenîn,

Les Oui-Temoûlat,

Les Dergou.

Quoique la qualification adjective de _Sattafenîn_, noirs, soit

appliquée à l’une de ces fractions, tous les Ihadhanâren sont blancs.

Cette épithète doit se rapporter à la couleur du voile qu’ils portent.

_Tribu des Ifôghas._

Les Ifôghas comprennent trois fractions :

Les N-Ouqqirân,

Les N-Iguedhâdh,

Les N-et-Tobol.

Les deux premières sont des marabouts, de descendance de chorfâ ; la

dernière se compose de gentilshommes, jadis au service des rois Imanân,

près desquels ils remplissaient le rôle d’officiers du palais et de

tambours, en battant la marche sur le passage de leurs maîtres : d’où

leur est venu le surnom d’_Et-Tobol_, Ifôghas du tambour.

Les trois fractions sont originaires de la ville d’Es-Soûk, dernière

station de la plupart des tribus Touâreg, avant leur installation dans

les lieux qu’elles occupent aujourd’hui.

Les Touâreg contestent aux Ifôghas le titre de nobles ou Ihaggâren, tout

en leur reconnaissant celui de marabouts. Cependant, quand un Fâghîs

(singulier d’Ifôghas) des fractions de N-Ouqqirân ou de N-Iguedhâdh se

présentait devant les anciens sultans, ceux-ci se levaient et allaient

eux-mêmes dresser le tapis et la natte sur lesquels le visiteur était

invité à s’asseoir. Cet honneur exceptionnel n’était jamais rendu aux

ihaggâren, quels que fussent leur rang et leur puissance. Le sultan

restait assis à leur entrée et les laissait s’installer où ils

voulaient.

Les N-Ouqqirân sont répandus :

_Chez les Azdjer_, dans le Tasîli, à Mîherô et dans le Bas-Igharghar ;

_Chez les Ahaggâr_, dans le Haut-Igharghar ;

_Au Touât_, dans les oasis méridionales de cette confédération ;

_En Algérie_ même, dans la région des dunes, au Sud d’Ouarglâ et de

l’Ouâd-Rîgh.

Les Touâreg du nord · 第 31 / 46 段