commerçants dont il protége les intérêts ; là, ses clients lui font une
part sur les produits de leurs jardins, et il vit temporairement de
cette dîme.
A l’époque où les caravanes marchent, il campe sur les routes et il se
nourrit des _dhîfa_ que lui offrent les voyageurs.
Entre temps, il vient s’installer chez ses serfs, et ceux-ci
l’alimentent.
Pour ces derniers, exclusivement occupés de pourvoir à leurs propres
besoins, et d’ailleurs beaucoup plus nombreux que les nobles, la charge
est lourde, sans doute, car le pays est pauvre, mais elle n’excède pas
leurs forces.
Parfois, quand le noble a perdu ses chameaux, soit par excès de fatigue,
soit par manque de nourriture, il se remontera chez ses serfs, et ces
derniers trouveront cet impôt presque légitime : car, si les nobles
usent des chameaux pour assurer la sécurité du pays, les serfs n’ont
guère d’autre besogne sérieuse que d’en élever, et, pour cela, l’espace
leur est abandonné en pacage, et ils savent toujours choisir, pour y
conduire leurs troupeaux, les vallées les plus plantureuses.
Les redevances ordinaires des imrhâd envers leurs maîtres consistent à
leur donner annuellement un chameau, une _botta_ ou pot de beurre, à
leur réserver le lait de dix brebis ou chèvres et à garder leurs
troupeaux. De cette fonction spéciale leur est venu le surnom de _kêl-
oûlli_, gens de bétail.
Il faut bien que les nobles n’abusent pas trop de leurs serfs, car il en
est quelque-uns plus riches que leurs maîtres. De ce nombre est un nommé
El-Hâdj-Mohammed, de la tribu des Iworworen, serf de l’émîr Ikhenoûkhen,
dont la fortune est égale à celle de son maître, incontestablement le
plus riche des Touâreg du Nord. Ce Hâdj-Mohammed, qui doit sa position à
son intelligence, est très-considéré, et il n’est pas rare de voir
Ikhenoûkhen prendre ses conseils.
Le serf se transmet par héritage ou donation, mais ne se vend pas,
condition qui le distingue de l’esclave.
Quelle est l’origine de l’asservissement des imrhâd ?
Plusieurs réponses sont faites à cette question.
Chaque noble possède, suivant sa fortune, un nombre plus ou moins
considérable d’esclaves noirs qui souvent, à la mort de leurs
propriétaires, sont affranchis. C’est une œuvre pie chez les musulmans.
Dans la société târguie, l’esclave affranchi ne peut trouver à louer ses
bras pour vivre ; fatalement il est amené à transformer son
affranchissement en servage, car souvent son retour dans sa patrie est
impossible. Ainsi se recrutent journellement les tribus d’imrhâd noirs
désignés sous le nom d’_ikelân_.
Les imrhâd blancs sont de même origine que les autres Touâreg et
proviennent de tribus congénères asservies par la force des armes, ou
qui ont réclamé le protectorat des nobles.
Quelques-uns attribuent le servage à la position exceptionnelle de la
femme chez les Touâreg. Les extrêmes se touchent, et souvent, comme dit
le proverbe, le mieux est l’ennemi du bien.
Chez les Berbères sahariens, la femme dispose de la plus grande partie
de la richesse. Or, il s’est trouvé, dans les temps anciens, dit la
tradition, des femmes non mariées possédant de nombreux troupeaux, et
qui, dans l’impossibilité de les défendre par elles-mêmes contre le vol
et le pillage, ont réclamé le protectorat de familles princières et ont
consenti à leur payer tribut. Plus tard, ces femmes se sont mariées et
leurs enfants ont constitué le noyau des premières tribus serves.
Mais ce ne peut être qu’une des origines nombreuses du servage.
Dans l’_Histoire des Berbères_ d’Ebn-Khaldoûn, l’exemple de
l’asservissement des vaincus ou de leur réduction en servage est souvent
mentionné. Si le servage ne s’est pas maintenu comme fait plus général
dans l’Afrique septentrionale, c’est qu’il a été aboli, comme chez les
marabouts Touâreg, au nom de la morale islamique.
Mais les Touâreg ne sont pas les seuls à avoir des serfs : les Oulâd-Bâ-
Hammou, Arabes nomades du Touât, ont aussi des imrhâd, les uns Arabes,
les autres Berbères. Il est vrai de dire que les Oulâd-Bâ-Hammou, comme
les Touâreg, appartiennent à une confédération indépendante de tout
gouvernement régulier.
Au Nord du Sénégal aussi, plusieurs tribus arabes ou berbères tiennent
sous leur dépendance d’autres tribus dont l’état social me paraît
correspondre à celui des imrhâd chez les Touâreg.
D’après les hommes les plus éclairés dont j’ai pris l’avis, le servage,
pour quelques tribus imrhâd des Imanân, daterait du règne du dernier
amanôkal, Gôma, qui tuait impitoyablement ceux qui résistaient à ses
volontés, et qui, pour ses méfaits, fut tué lui-même par Bîska, l’un des
principaux chefs des Azdjer.
Déjà, à cette époque, la réduction des faibles en servage paraissait un
fait tellement monstrueux, tellement contraire à la morale du Coran,
qu’un homme de haute lignée n’a pas craint de se dévouer pour
débarrasser son pays d’un tel monstre.
Quant aux autres imrhâd, leur asservissement est antérieur à la
conversion des Touâreg à l’islamisme, ou doit dater de la dispersion des
Kêl-es-Soûk par le roi de Gôgo.
On comprend qu’alors des familles faibles, étrangères au métier des
armes, et voulant échapper à la mort ou à l’esclavage qui les attendait
en tombant au pouvoir du roi noir et païen, aient acheté la protection
des nobles en se constituant leurs serfs.
D’ailleurs, font remarquer les nobles, la plupart des imrhâd ont eu pour
mères des esclaves noires ; s’ils fussent restés dans la condition que
leur créait le ventre de leurs mères, d’après la coutume târguie, ils
auraient dû être esclaves. En devenant serfs, ils ont conquis la liberté
personnelle et ont pu épouser des femmes blanches, ce qui est à la fois
un grand avantage et un grand honneur pour eux.
L’enfant, chez les Touâreg, suit le sang de sa mère ;
Le fils d’un père esclave ou serf et d’une femme noble est noble ;
Le fils d’un père noble et d’une femme serve est serf ;
Le fils d’un noble et d’une esclave est esclave.
« C’est le ventre qui teint l’enfant, » disent-ils dans leur langage
primitif.
Et, ajoutent-ils, « l’amrhîd, quels que soient son intelligence, son
instruction, son courage, sa force, sa richesse, ne peut s’affranchir du
servage.
« Il ne peut ni se racheter, ni fuir, car son maître a sur lui un droit
imprescriptible. »
Cependant, quand il y a mélange successif et prolongé de sang noble avec
le sang serf dans la même famille, on admet que l’amrhîd puisse devenir
un demi-noble. On en cite quelques rares exemples.
En général, les imrhâd sont aussi fiers d’être Touâreg que les nobles,
et, pour défendre l’honneur de leur nom, ils font merveille quand ils
sont appelés au combat, surtout quand ils se battent contre les Arabes,
ces grands mangeurs, qu’ils accuseraient volontiers d’affamer la terre,
tant ils envient même leurs plus modestes repas.
On a écrit que les imrhâd, par mesure de prudence, n’étaient pas armés,
et que jamais ils n’étaient appelés à combattre, dans la crainte qu’ils
n’apprissent à tourner leurs armes contre leurs maîtres.
C’est le contraire qui est presque la vérité, car tous les imrhâd ont le
sabre, la lance, le poignard, le bouclier, et quelques-uns même des
fusils achetés, quand les nobles n’ont que des fusils donnés.
Dans toutes les guerres, les imrhâd sont les premiers en avant, et ils
se croiraient déshonorés si on ne les appelait à défendre la cause de
leurs maîtres.
Souvent ils entreprennent des _rhezî_ pour leur compte ou avec le
concours des nobles, et, dans ces expéditions périlleuses, ils se
montrent audacieux comme des hommes qui ont à racheter leur infériorité
sociale par une supériorité dans la profession qui a ennobli leurs
maîtres.
Quand des contestations s’élèvent entre des tribus imrhâd, elles les
vident les armes à la main.
M. le commandant Hanoteau, dans son _Essai de grammaire temâchek’_,
raconte longuement une querelle entre les Isaqqamâren et les Kêl-Ouhât,
deux tribus serves du Ahaggâr.
La tradition n’a transmis la mémoire d’aucun fait ressemblant à une
coalition des serfs contre leurs maîtres, quoiqu’il y ait parfois des
actes de rébellion d’individus assistés des membres actifs de leurs
familles. Mais le respect du maître est si grand que, par l’intervention
des autres imrhâd, tout rentre bientôt dans l’ordre.
On cite le cas d’un amrhîd, maltraité par son maître, qui alla se
plaindre à Tripoli. Il y a longtemps de cela. Le sultan de cette ville,
croyant à une révolte des serfs qui lui permettrait d’avoir raison des
nobles Touâreg, envoya contre eux une armée, laquelle arriva jusqu’à
Djânet. On lui permit de mettre à mort le coupable, et l’armée rentra à
Tripoli. Les descendants du noble et de l’amrhîd, acteurs dans ce petit
drame, existent encore aujourd’hui et vivent dans de bons rapports.
_Des Esclaves._
Presque tous les Touâreg nobles et riches ont des esclaves nègres du
Soûdân amenés par les caravanes, et aujourd’hui vendus à vil prix dans
le pays. Quelques serfs en possèdent aussi.
Les nègres servent de domestiques, gardent les troupeaux, font des
convois ; les négresses, quand elles sont des concubines, accompagnent
leurs maîtres dans leurs longs voyages ; autrement, elles remplissent le
rôle de servantes dans les ménages et permettent aux dames de bonne
famille de vaquer à leurs plaisirs avec une liberté que ne connaissent
pas les femmes arabes.
L’esclavage, chez les Touâreg comme chez tous les peuples musulmans, est
très-doux et n’a rien de commun avec le travail forcé des colonies. Dans
la famille musulmane, l’esclave est traité par ses maîtres avec les plus
grands égards, et il n’est pas rare de voir l’esclave se considérer
comme un des enfants de la maison.
_De la Femme._
S’il est un point par lequel la société târguie diffère de la société
arabe, c’est par le contraste de la position élevée qu’y occupe la femme
comparée à l’état d’infériorité de la femme arabe.
Chez les Touâreg, la femme est l’égale de l’homme, si même, par certains
côtés, elle n’est dans une condition meilleure.
Jeune fille, elle reçoit de l’éducation.
Jeune femme, elle dispose de sa main, et l’autorité paternelle
n’intervient que pour prévenir des mésalliances.
Dans la communauté conjugale, elle gère sa fortune personnelle sans être
jamais forcée de contribuer aux dépenses du ménage, si elle n’y consent
pas : aussi arrive-t-il que, par le cumul des produits, la plus grande
partie de la fortune est entre les mains des femmes. A Rhât, la presque
totalité de la propriété foncière leur appartient. Nous l’avons déjà vu.
Dans la famille, la femme s’occupe exclusivement des enfants, dirige
leur éducation.
Les enfants sont bien plus à elle qu’à son mari, puisque c’est son sang
et non celui de l’époux qui leur confère le rang à prendre dans la
société, dans la tribu, dans la famille.
En dehors de la famille, quand la femme s’est acquise, par la rectitude
de son jugement, par l’influence qu’elle exerce sur l’opinion, une sorte
de réputation, on l’admet volontiers, quoique exceptionnellement, à
prendre part aux conseils de la tribu. Libre de ses actes, elle va où
elle veut, sans avoir à rendre compte de sa conduite, pourvu que ses
devoirs d’épouse et de mère de famille ne soient pas négligés.
Son autorité est telle que, bien que la loi musulmane permette la
polygamie, elle a pu imposer à l’homme l’obligation de rester monogame,
et cette obligation est respectée sans aucune exception.
Pour que la femme târguie ait pu se placer ainsi au-dessus de la loi, de
la religion et des passions, il lui a fallu plus que la puissance
attractive du sexe féminin sur le sexe masculin.
Cette puissance, quelle qu’elle soit, elle l’a exercée, et les résultats
attestent son heureuse influence, car, dans le même milieu, quelle
différence entre la famille arabe polygame et la famille târguie
monogame !
Dans cette dernière, malgré de grands éléments de dissolution, la
monogamie a retenu autour du foyer domestique de très-beaux restes de
ces vertus qui ont fait jadis la gloire de la race berbère. Dans la
famille arabe, au contraire, du moins dans certaines tribus du Sahara,
malgré de meilleures conditions matérielles d’existence, la polygamie a
fait descendre assez bas le niveau de la morale publique pour que le
père, avant de marier sa fille, puisse exiger d’elle le remboursement,
prélevé sur son corps, de ce qu’elle a coûté à sa famille, et pour que
la fille, déshonorée selon nous, rachetée suivant les idées locales,
soit d’autant plus recherchée en mariage, qu’elle aura eu plus de succès
dans le commerce de ses attraits. La conséquence de ces prémices est que
la femme arabe, tombée dans la décrépitude à l’âge où la femme monogame
brille de tout son éclat, descend au rang des bêtes de somme pour servir
son père, son mari, ses enfants, voire même la femme qui l’a remplacée
dans les faveurs de l’époux et qui partagera bientôt avec elle le
fardeau de la domesticité.
Que d’enseignements découlent de ces constatations !
Dans la société târguie, le rôle du marabout et celui de la femme
semblent plutôt procéder de la civilisation chrétienne que des
institutions musulmanes. Faut-il voir dans ces deux exceptions un reste
d’une tradition ancienne ? Rappelons-nous que les Touâreg portent ce nom
pour avoir longtemps repoussé et renié l’islamisme. Parmi eux il y a eu
lutte et lutte prolongée entre une foi antérieure et la religion
nouvelle. Mais, quelles que soient les causes de la résistance des
Touâreg à l’islamisme, il est hors de doute que leur société
exceptionnelle, au milieu de tant d’éléments de destruction, s’est
maintenue, telle que nous la retrouvons, par la femme et par le
marabout.
La civilisation française, dont nous sommes fiers à si juste titre,
n’est-elle pas aussi l’œuvre de la femme chrétienne et des évêques
éclairés du moyen âge ?
[Note 114 : Mot à mot : _ama_ possesseur, _n_ du, _akal_ pays.]
[Note 115 : _Contribule_, de la même tribu. Ce mot a pour les tribus la
même valeur que le mot _concitoyen_ pour les habitants de la même
ville.]
CHAPITRE III.
HISTORIQUE DES TRIBUS.
Le but de ce chapitre est de faire connaître l’importance relative de
chaque tribu, ses chefs, sa force, ses ressources, ses principaux lieux
de campement, en un mot, le rôle qu’elle joue dans chaque confédération.
On ne s’attend pas, sans doute, à ce que je donne ici la monographie des
diverses tribus ; pareille tâche ne pourrait être remplie, même par
l’amghâr de chaque confédération, tant l’espace occupé par les Touâreg
du Nord est considérable, tant il existe de divisions dans les
différentes confédérations, tant le caractère particulier de chaque
tribu diffère, tant il est difficile, enfin, de suivre, dans leurs
pérégrinations, des tribus qui se mêlent à tout instant ou se dispersent
de manière à ne jamais se rencontrer. Puis, chacun des groupes se divise
en plusieurs partis, et les renseignements qu’on obtient de chaque parti
rival sont souvent contradictoires. Démêler l’erreur de la vérité
dépasse les forces d’un étranger auquel on ne confie pas tous les
secrets de la vie intérieure des tribus.
Ainsi, quel chiffre donner à la population, quand jamais aucun
recensement n’a été fait ? Quelle richesse lui attribuer, quand aucun
impôt n’est prélevé ? Quel territoire assigner à chaque tribu, quand
chaque saison, chaque querelle amène des déplacements ; quand, surtout,
après les pluies qui ont fécondé un territoire, toutes les tribus s’y
rendent avec leur bétail, et se mélangent entre elles comme leurs
troupeaux ?
Sous la réserve de ces difficultés à surmonter, j’entre en matière, avec
la conviction cependant d’apporter quelques lumières dans des questions
jusque-là fort obscures.
§ Ier. — CONFÉDÉRATION DES AZDJER.
Dans l’ordre hiérarchique des confédérations des Touâreg, celle des
Azdjer me paraît occuper le premier rang, non par sa force numérique,
car elle est une des plus faibles ; non par sa richesse, car elle est
une des plus pauvres, mais par le degré de civilisation qu’elle a
atteint, par l’ordre qui y règne, par la réputation dont elle jouit au
dehors, par l’influence légitime qu’elle exerce sur les autres
confédérations, par la part qu’elle prend au commerce du Sahara avec
l’Afrique centrale, enfin, par le caractère éclairé, conciliateur et
ferme en même temps des hommes qui la dirigent.
C’est par le pays des Azdjer et avec le concours de leurs chefs que les
Européens ont pu, jusqu’à ce jour, pénétrer dans l’Afrique centrale et
l’explorer ; c’est dans le pays des Azdjer que les routes commerciales
sont les plus sûres et les plus suivies ; c’est sous le protectorat des
Azdjer que Ghadâmès, comme entrepôt, Rhât, comme marché, ont pu
atteindre le degré de prospérité que leur envient les autres villes
commerciales du Sahara ; enfin, c’est par les Azdjer seuls que l’Europe,
les États du Nord de l’Afrique, communiquent avec les autres Touâreg et
une partie des peuplades nègres de l’Afrique centrale.
Cette puissance morale est le résultat, du moins dans ces deux derniers
siècles, de la prépondérance politique des Orâghen dans la
confédération, et aussi de l’influence religieuse des marabouts Ifôghas
sur tout ce qui les environne. Le voisinage des populations sédentaires
de Mourzouk, de Rhât, de Ghadâmès, de cette dernière ville, surtout,
l’un des plus anciens foyers de civilisation dans le Sahara, a contribué
puissamment à préparer la facilité des relations, qui est le caractère
dominant des Azdjer.
Dans cette confédération, il y a lieu aussi à signaler une tendance à la
stabilisation : ainsi les Touâreg Fezzaniens sont tous sédentaires,
vivant de la vie des Oasiens, dans des villages entourés de forêts de
dattiers ; les habitants de Rhât sont d’anciens nomades, de même ceux
d’El-Barkat et de Djânet, petites villes situées au Sud de Rhât ; à
Ghadâmès, les Touâreg ont, _extra muros_, un faubourg qui leur
appartient. La seule zâouiya bâtie dans l’immensité des parcours des
Touâreg, celle de Timâssanîn, est sur le territoire des Azdjer, et il ne
faudrait pas faire beaucoup d’efforts pour décider le Cheïkh-’Othmân à
donner plus d’importance à ses constructions.
Parmi les nomades mêmes, on remarque que leurs tribus tendent à se
renfermer dans des limites définies de territoire, ce qui n’a pas lieu,
au même degré, dans les autres confédérations, car déjà les imrhâd des
Azdjer semblent rechercher des résidences fixes qui leur permettent de
donner plus de développement à la culture.
Le maintien de la paix, l’appui moral que le gouvernement de l’Algérie
donne aux principaux chefs des Azdjer, l’introduction de quelques
appareils de sondage artésien, contribueront puissamment à développer,
dans les limites du possible, ces tendances à la stabilisation.
_Tribu des Imanân._
Imanân signifie _sultans_. En effet, jadis la famille des Imanân tenait
sous son autorité souveraine tous les Touâreg du Nord.
Rhât était le lieu ordinaire de la résidence du sultan, et la tribu des
Imanghasâten formait la garde et la force armée de cette famille.
Il y a deux cents ans environ régnait l’amanôkal Gôma. Ses prédécesseurs
avaient désolé le pays par des guerres intestines et ruiné le commerce
de Rhât par des avanies faites aux caravanes qui fréquentaient son
marché.
Gôma, plus injuste que ses devanciers, voulut, à leur imitation,
anéantir ou réduire en servage ceux de ses sujets qui n’acceptaient pas
son despotisme sans protestation.
De ce nombre, entre autres, était un petit essaim des Orâghen[116],
venant du Niger et depuis peu arrivé dans le pays.
En leur qualité d’étrangers, ces Orâghen étaient principalement l’objet
des persécutions de Gôma, mais ils étaient braves et pouvaient, au
besoin, compter sur l’appui de leurs contribules, voisins de Timbouktou.
Ils ne se laissèrent pas entamer.
Cependant la mesure de l’iniquité fut bientôt à son comble et la mort de
Gôma résolue par ses malheureux sujets.
Bîska, l’un des nobles des Azdjer outragés par le roi, le tua, aux
applaudissements de ses victimes.
Sur ces entrefaites arriva un chef des Ioûrâghen du Niger, du nom de
Mohammed-eg-Tînekerbâs, homme de guerre, juste et estimé, qui venait à
Rhât demander réparation de dommages causés à ses frères, devenus
Azdjer, et à d’autres Ioûrâghen du Sud, appelés sur le marché du Rhât
pour affaires de commerce.
Dieu aidant, il acheva de renverser la dynastie des Imanân, fort
compromise par l’assassinat de Gôma et généralement détestée de tous les
Touâreg.
Cette révolution sera racontée, ci-après, dans ses détails légendaires.
De cette époque date la séparation des Ahaggâr et des Azdjer en deux
confédérations indépendantes.
Cependant les Imanân continuèrent à donner à leur doyen d’âge le vain
titre d’amanôkal.
Les successeurs de Gôma furent :
Mahâoua, réputé un géant[117],
Ouân-Alla,
Hamma,
Jebboûr,
Mohammed-eg-Jebboûr, l’amanôkal actuel.
Chez les Imanân, pour hériter du titre d’amanôkal, il faut être issu de
père et de mère originaires de la tribu.
Les Imanân ont la prétention d’être chérîfs : mais quelle est la famille
africaine un peu puissante et un peu ancienne qui ne revendique pas
l’honneur de descendre du Prophète ?
La _Note_ de Brahîm-Ould-Sîdi sur l’origine des Touâreg, analysée au
chapitre Ier de ce livre, leur accorde cette descendance ; tous les
Touâreg sont unanimes pour la leur reconnaître, et c’est à cette
considération que les anciens sujets des Imanân leur portent encore
quelque respect. Je ne leur contesterai donc pas le seul mérite qui leur
reste.
Aujourd’hui il n’y a plus que cinq hommes Imanân, mais beaucoup de
femmes.
Ennemis naturels d’Ikhenoûkhen, coupable, à leurs yeux, d’avoir usurpé
un pouvoir qu’ils ont laissé tomber de leurs mains impuissantes, les
Imanân sont le centre de toutes les intrigues contre ce grand chef, et
conséquemment contre l’influence française. Heureusement, ils ne
jouissent pas de grand crédit dans le pays, quoiqu’ils aient encore
conservé le tambour, _tobol_, symbole de leur ancienne royauté.
Rois fainéants, les cinq représentants de cette race déchue mènent la
vie sédentaire des Arabes, comme s’ils n’étaient pas Touâreg, habitant
tantôt à Rhât, où ils négocient avec El-Hâdj-el-Amîn la cession du pays
aux Turcs, tantôt à Djânet, où ils se trouvent au milieu de leurs serfs.
Comme moyens d’existence, les Imanân ont les redevances de leurs serfs
et les coutumes de leurs clients étrangers.
Leurs serfs sont :
Les Ibattanâten,
Les Ikourkoumen,
Les Ikendemân,
Les Kêl-el-Mîhân,
Les Kêl-Ahérêr.
A l’exception des Kêl-Ahérêr qui habitent d’une manière fixe le village
d’Ahérêr, à la tête de l’Ouâdi-Tikhâmmalt, les autres serfs des Imanân
cultivent et parcourent, partie dans le Tasîli, chez les Azdjer, partie
chez les Kêl-Ahamellen, dans le Mouydîr.
Leurs ikelân, serfs noirs, sont également répandus sur les territoires
des deux grandes sections des Touâreg du Nord, mais surtout dans le
Ahaggâr, témoignage de leur ancienne autorité sur les Ihaggâren aussi
bien que sur les Azdjer.
Les Imanân ont encore en commun avec les Orâghen les tribus serves
suivantes :
Izedjazâten,
Kêl-Djânet,
Kêl-Farhî,
Kêl-Tamelrhik,
Kêl-Tazoûlt.
Djânet est un village important, au pied du versant Sud du Tasîli, sur
l’Ouâdi-Titsîn, affluent du Tâfassâset, à 125 kilomètres Sud-Ouest de
Rhât. Des sources y arrosent quelques cultures et des plantations de
dattiers.
Farhî, Tamelrhik et Tazoûlt sont des points de résidences fixes
d’imrhâd, où ils ont des _zerâïb_ ou chaumières. Je ne connais pas la
position exacte de ces campements.
En leur qualité de rois déchus, les Imanân n’ont pas le droit
d’entraîner leurs serfs à la guerre, mais, si les nobles des autres
tribus les appellent sous les armes, ces derniers doivent obéir, même
malgré l’opposition de leurs maîtres.
La galanterie târguie a conservé aux femmes des Imanân le titre de
_timanôkalîn_, femmes royales, à cause de leur beauté et de leur
supériorité dans l’art musical. Souvent elles donnent des soirées où les
hommes viennent de très-loin et parés comme des mâles d’autruche,
_delîm_. Dans ces soirées, les femmes chantent en s’accompagnant du
tambour (_tobol_) et d’une sorte de violon (_rebâza_).