Slîmân, pendant la durée de leurs longs règnes, ont autorisé, par ces
sortes d’unions, plus de cinq cents familles berbères à revendiquer pour
leurs héritiers la descendance édriside ; et si leurs prédécesseurs,
depuis le IXe siècle de notre ère, ont procédé de même à l’égard des
grandes familles berbères du Maghreb, — ce que l’histoire semble
démontrer, — il devient très-probable que les nobles Touâreg d’Azdjer et
du Ahaggâr, soit par des alliances directes, soit par des alliances
indirectes avec les chorfâ de Kerzâz et d’Ouazzân, sont aussi autorisés
à revendiquer la même descendance.
Quoi qu’il en soit, les Touâreg, malgré le mélange de leur sang avec
celui des Édrisiens arabes, sont restés Berbères, et, comme fraction du
peuple berbère, leur origine est loin d’être incertaine.
La tradition populaire, chez les Azdjer, ajoute à la _Note_ de Brahîm-
Ould-Sîdi quelques détails sur la formation de la confédération et sur
le partage des terres entre les différentes tribus.
D’après cette tradition, les premiers Touâreg qui prirent possession du
pays d’Azdjer furent les chorfâ Imanân et Ifôghas ; puis,
successivement, d’autres tribus vinrent se ranger autour d’eux.
Un beau jour, le chef des Imanân invita à sa cour les femmes douairières
des autres tribus, c’est-à-dire celles des dames nobles dont le ventre
avait le privilége de donner naissance aux chefs, et, mu par un généreux
sentiment de galanterie, il affecta à chacune d’elles un douaire
foncier.
La dame douairière des Orâghen reçut en apanage la plaine des
Igharghâren ;
La dame douairière des Imanghasâten eut pour lot la vallée de
Tikhâmmalt ;
Chaque tribu fut dotée de la même manière.
Ce qui frappe dans cette tradition, comme dans toutes celles relatives
aux origines des coutumes exceptionnelles des Touâreg, c’est le rôle
principal qu’y joue la femme.
A Ghadâmès, cherchant la lumière sur cette question d’origine, je
m’adressai au qâdhi, l’homme le plus instruit de la ville ; il me
répondit en ouvrant un livre qui fait autorité dans le Sahara.
Il a pour titre : _Roûdh-el-mo’attâr, fi akhbâr-el-aqtâr_ (ou Le Jardin
parfumé par les nouvelles des pays), et pour auteur : Ebn-’Abd-en-Nour-
el-Hamîri, de Tunis.
Ce livre assigne pour origine aux Berbères musulmans voilés qui habitent
l’espace compris entre Ghadâmès et Tademekka (espace de quarante jours
de marche) les tribus de Lemtoûna, Massoûfa et autres.
Ebn-Khaldoûn est plus explicite encore.
Les Molâthemîn ou les _voilés_, dit-il, qui habitent la région stérile
au Midi du désert sablonneux, entre Barka, Ghadâmès, à l’Orient, et
l’Océan Atlantique, à l’Occident, proviennent des tribus de Guedâla, de
Lemtoûna, de Outzila, de _Târga_, de Zegâoua et de Lemta, tous
descendants des Sanhâdja de seconde race.
Ainsi les Târga ou Touâreg modernes sont Sanhâdja, c’est-à-dire de la
race de ces Almoravides Lemtouniens qui, selon l’expression d’Ebn-
Khaldoûn, « après avoir soumis le désert et forcé les nègres à devenir
musulmans, fonda un Empire en Espagne et dans le Nord de l’Afrique, et,
épuisée à force de dominer, consumée dans de lointaines expéditions et
ruinée par le luxe, disparut exterminée par les Almohades, » sauf les
fractions restées dans le désert et représentées aujourd’hui par les
Touâreg, dans le Sahara central, par les Maures de la côte de l’Océan
Atlantique, débris de ces Sanhâdja qui ont donné leur nom au Sénégal.
Ebn-Khaldoûn nous éclaire encore sur beaucoup d’autres points.
« Les Sanhâdja, d’après lui, forment la majeure partie de la population
de l’Afrique occidentale, au point que bien des personnes les regardent
comme formant le tiers de toute la race berbère.
« Primitivement ils occupaient la presque totalité du littoral
méditerranéen.
« De temps immémorial, — bien des siècles avant l’islamisme, — les
voilés parcouraient la région qui sépare le pays des Berbères de celui
des Noirs, » c’est-à-dire le plateau central du Sahara, entre le bassin
de la Méditerranée et celui du Niger.
« Ils ne cessèrent de se tenir dans ce pays et de le parcourir avec
leurs troupeaux qu’après la conquête de l’Espagne par les Arabes, moment
où ils abandonnèrent le magisme pour embrasser l’islamisme. » C’était
dans le troisième siècle de l’hégire.
« D’abord les Sanhâdja se rangèrent parmi les clients de la famille
d’’Ali-ben-Abî-Tâleb, gendre de Mohammed, mais leur conversion fut
suivie de retours fréquents au paganisme.
« Ce fut un missionnaire de Sédjelmâssa, envoyé par Aggâg, de la tribu
de Lemta, » — probablement celui dont les nobles des Ahaggâr prétendent
descendre, — « qui les ramena dans la bonne voie en leur enseignant la
vraie religion.
« Au IVe siècle de l’hégire, un des plus illustres de leurs rois,
Tinezwa, étendait sa domination sur une région longue de deux mois de
marche et large d’autant. Vingt rois nègres reconnaissaient son
autorité, mais, sous ses fils, l’unité de la nation sanhâdjienne se
brisa, et chaque tribu, chaque fraction de tribu eut un roi. »
Dans le milieu du VIIIe siècle de l’hégire, à l’époque où Ebn-Khaldoûn
écrivait son _Histoire des Berbères_, « les Sanhâdjiens porteurs du
voile, soumis à l’autorité du roi des Noirs (Mâlek-es-Soûdân), lui
payaient l’impôt et fournissaient des contingents à ses armées. »
Ce roi des Noirs doit être le sultan de Gôgo qui détruisit la ville
d’Es-Soûk et détermina la migration d’une partie des habitants de cette
ville dans le pays d’Azdjer et du Ahaggâr.
A cette époque, dit encore Ebn-Khaldoûn, « les Lemta se trouvaient en
face des Arabes Riâh, au Sud de la province de Constantine, » tribu dont
nous retrouvons aujourd’hui une grande fraction aux environs de Sôkna
dans le Fezzân, « et les Târga se tenaient vis-à-vis des Soleïm, tribu
arabe de l’Ifrikïa, c’est-à-dire de la Tunisie. »
Depuis cette époque, les Târga paraissent avoir absorbé les Lemta, ce
qui explique comment la tribu des Ilemtîn, descendant des Lemta, occupe
un rang secondaire dans la société târguie.
Par la _Note_ moderne de Brahîm-Ould-Sîdi, nous connaissons
approximativement l’origine de chaque fraction noble des Azdjer et des
Ahaggâr.
Par le _Livre_ de Ben-’Abd-en-Noûr-el-Hamîri, nous savons à quelles
tribus d’origine berbère il faut rattacher les musulmans voilés au Sud
de Ghadâmès.
Par l’_Histoire des Berbères_ d’Ebn-Khaldoûn, nous savons que les Târga
(Touâreg des Arabes modernes) sont d’origine sanhâdjienne ; que,
primitivement, les Sanhâdja étaient répandus sur le littoral
méditerranéen, du désert de Barka au Maghreb-el-Aqsa ; qu’avant l’époque
islamique les fractions sanhâdjiennes, auxquelles appartenaient les
Târga, habitaient le désert ; qu’après y avoir fondé un grand royaume
embrassant la partie centrale et occidentale du Sahara, ils se sont
dispersés ; enfin que, vers le VIIIe siècle de l’hégire, les Târga,
chassés par un roi nègre, sont venus chercher un refuge au Sud de
l’Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine, c’est-à-dire dans le
pays que les Touâreg occupent aujourd’hui.
Par les études récentes de M. le docteur Barth, par les renseignements
recueillis en Algérie et au Sénégal, par mon exploration personnelle, il
est démontré que les Târga, simple fraction d’une grande nation au VIIIe
siècle de l’hégire (XIIIe de J.-C.), sont devenus aujourd’hui, par
l’absorption des tribus consanguines des Sanhâdja, le peuple le plus
considérable du Sahara central.
Cela étant, pouvons-nous rattacher les Touâreg modernes aux peuples
autochthones de l’époque grecque et romaine ?
Rien n’est plus facile.
Rappelons-nous d’abord que les hommes auxquels les Arabes ont donné le
nom de Touâreg, les _délaissés_, les _abandonnés_, n’acceptent d’autres
noms patronymiques que ceux d’Imôhagh, d’Imôcharh, d’Imâjirhen, et que
leur langue s’appelle temâhaq et temâcheq ; ensuite interrogeons les
auteurs, tant modernes qu’anciens, dont les écrits ont pour objet
l’étude des peuples de l’Afrique septentrionale.
Les modernes nous apprennent que les Berbères du Maroc donnent à leur
langue le nom de tamâzigh ou tamâzirht et à leur race celui d’Amâzigh
(pl. Imâzighen), qui signifierait _libre_.
Les généalogistes du moyen âge, consultés par Ebn-Khaldoûn, pour la
rédaction de son _Histoire des Berbères_, assignent : les uns _Mâzigh_,
fils de Canaan, fils de Cham ; les autres _Tâmzigh_, fille de Medjdel,
ceux-ci pour mère, ceux-là pour père, sinon à la totalité, du moins à
une grande partie des Berbères.
Du temps de Jean Léon, en 1556, le seul nom général donné par les
Berbères à leur race et à leur langue était celui d’Amâzigh.
Or, Hérodote appelait Libye l’Afrique septentrionale et Libyens les
peuples qui l’habitaient, mais il distinguait parmi eux les sédentaires
des nomades, les agriculteurs des pasteurs. Deux noms indigènes
correspondent à cette distinction : les _Mazyes_ et les _Auses_.
Sous la plume des écrivains grecs et latins, le nom de Mazyes se
transforme en celui de Maziques, qui est identique à ceux de Mâzigh,
d’Amâzigh, d’Imôhagh, d’Imôcharh et d’Imâjirhen.
Un nom qui se transmet à travers tant de siècles, presque sans
altération, est bien celui qu’un peuple a le droit de porter et de
revendiquer.
Laissons donc de côté, comme nom de race, celui de Berbères, qui ne
s’applique qu’à une fraction de cette race, les Berâber du Maroc ;
laissons de côté, comme nom de peuple, celui de Touâreg, que repoussent
ceux auxquels on le donne, et appelons du nom général d’Imâzighen ou
d’Imôhagh toutes les peuplades de race berbère et du nom de temâhaq ou
temâcheq la langue qu’elles parlent.
Conservons à toutes les peuplades de cette race et à leurs différents
dialectes les noms particuliers sous lesquels ils sont connus, et alors
nous pourrons comprendre les indigènes, et ils pourront nous comprendre.
Maintenant, si on me demande à quelle souche primitive je rattache les
Imôhagh descendants des Imâzighen du moyen âge, des Mâzigh des
généalogistes et des Mazyes ou Maziques de l’antiquité, je dirai que
désormais l’étude de la langue temâhaq, comparée aux autres langues
africaines et asiatiques, peut seule jeter quelque lumière dans la
question.
En vue de fournir mon faible contingent à ces recherches, j’ai
recueilli, avec le soin le plus scrupuleux, toutes les inscriptions,
tant anciennes que nouvelles, en caractères _tefînagh_, que j’ai
trouvées sur les rochers, et j’ai réuni, en un vocabulaire, environ
1,500 mots de la langue temâhaq, surtout de ceux dont j’ai pu contrôler
la véritable signification, et j’ose espérer que ce travail ne sera pas
sans quelque utilité pour établir la filiation anté-historique des
Touâreg modernes.
D’un autre côté, M. le docteur Barth, qui a longtemps vécu parmi les
Touâreg du Sud, a recueilli un riche vocabulaire du dialecte _temâcheq_,
dialecte aussi étudié par M. le chef de bataillon Hanoteau[113].
Avec ces éléments modernes, comparés avec les éléments anciens de
l’inscription bilingue de Thugga, dont la partie gauche reproduit la
presque totalité de l’alphabet _temâhaq_ ou _temâcheq_, il est
impossible qu’on n’arrive pas prochainement à rattacher les Imôhagh et
leur langue à l’une des souches primitives de l’antiquité.
[Note 109 : Les chorfâ de Kerzâz existent encore à Tabalbâlet, entre le
Touât et le Tafîlelt. Ils y possèdent une zâouiya qui jouit de la plus
grande réputation.
Ceux qui y entrent ignorants, malades, affamés, nus, attristés, en
sortent instruits, guéris, rassasiés, habillés, consolés. Du moins,
c’est ce qu’en disent les indigènes.]
[Note 110 : Les chorfâ d’Ouazzân habitent une ville du Maroc, entre Fez
et Tanger. Ils sont les chefs de la grande confrérie des Mouley-Tayyeb,
et, à ce titre, ils consacrent l’investiture des empereurs du Maroc à
chaque changement de règne.]
[Note 111 : L’Adrâr dont il est ici question est un groupe d’oasis plus
rapprochées des rives de l’Océan Atlantique, dont Chinguît est la
capitale.]
[Note 112 : Les Chorfâ du Tafîlelt (Maroc) sont aussi remarquables par
leur taille élevée.]
[Note 113 : _Essai de grammaire de la langue temâchek’_, par M. A.
Hanoteau, chef de bataillon du génie. (Paris, Imprimerie impériale,
1860.)
M. Hanoteau écrit temâchek’ par un _k_ suivi d’un accent ; j’ai préféré
représenter la même lettre de l’écriture _tefînagh_ par un _q_. Voilà la
raison des différences de transcription, l’orthographe du mot restant la
même.]
CHAPITRE II.
DIVISIONS ET CONSTITUTION SOCIALE.
Les Touâreg du Nord se divisent en deux grandes sections : les Azdjer à
l’Est, les Ahaggâr à l’Ouest.
Les Ahaggâr, je l’ai déjà dit, sont les Hoggâr des Arabes et des
Européens.
Chacune des deux sections se subdivise en tribus.
Les unes sont nobles et prennent le titre de _ihaggâren_ ; les autres
sont serves et placées dans la dépendance absolue des nobles ; on les
appelle _imrhâd_. Quelques-unes ne sont ni nobles ni serves, mais
rayonnent dans le cercle d’action d’une tribu noble à laquelle elles
payent impôt ; d’autres, enfin, sont des tribus de marabouts remplissant
le rôle de modérateurs, de conciliateurs et d’instructeurs, rôle
important au milieu d’une société qui n’est soumise à aucune forme de
gouvernement régulier, mais qui, grâce à une certaine force de cohésion,
traverse la série des siècles, sans subir de modifications sérieuses,
malgré ses nombreuses pérégrinations, ses guerres intestines et les
luttes qu’elle a dû soutenir pour conserver son indépendance.
Dans la section des Azdjer, les tribus nobles sont :
Les Imanân,
Les Orâghen,
Les Imanghasâten,
Les Kêl-Izhabân,
Les Imettrilâlen,
Les Ihadhanâren.
Les tribus de marabouts sont :
Les Ifôghas,
Les Ihêhaouen.
Les tribus mixtes sont :
Les Ilemtîn,
Les Kêl-Tîn-Alkoum.
J’indiquerai les noms des tribus serves au chapitre suivant en faisant
l’historique des tribus nobles auxquelles elles appartiennent.
Dans la section des Ahaggâr, il n’y a que des nobles et des serfs. On
pourrait considérer comme tribus mixtes celles qui habitent les villages
du Touât, mais elles ne sont plus considérées par les Touâreg comme
faisant partie de leurs confédérations.
Primitivement, les Ahaggâr ne constituaient qu’une seule tribu, celle
des Kêl-Ahamellen, divisée en un grand nombre de fractions : mais
l’accroissement de la population, l’obligation de se disperser sur
d’immenses espaces pour assurer la subsistance des troupeaux,
probablement aussi la rivalité de familles à familles, ont amené les
fractions de la tribu mère à se constituer en tribus indépendantes, et
aujourd’hui, au lieu d’une seule tribu, on en compte quatorze, savoir :
Les Tédjéhé-Mellen,
Les Tédjéhé-n-oû-Sîdi,
Les Ennîtra,
Les Tâïtoq,
Les Tédjéhé-n-Eggali,
Les Inembâ, }
} Kêl-Émoghrî,
Kêl-Tahât, }
Les Kêl-Rhelâ,
Les Irhechchoûmen,
Les Tédjéhé-n-Esakkal,
Les Kêl-Ahamellen,
Les Ikadéen,
Les Ibôguelân,
Les Ikerremôïn.
Comme pour les Azdjer, je ferai connaître, au chapitre suivant, les
tribus serves de la dépendance de chaque tribu noble.
De la division des tribus je passe à quelques considérations générales
sur chacun des organes constitutifs de cette société.
_Du Pouvoir souverain. — Amanôkal et Amghâr._
Il y a environ deux siècles, une famille, réunissant à la noblesse de
race la noblesse religieuse des chorfâ, celle des Imanân, dominait au
dessus des Azdjer et des Ahaggâr, nobles, marabouts et serfs, et son
chef, sous le titre d’_amanôkal_[114], nom berbère synonyme de _sultan_,
représentait le roi d’une monarchie féodale.
Par suite d’une révolution, les Imanân, vaincus par leurs sujets, avec
le concours d’un élément étranger, les Ioûrâghen, sont, depuis, réduits
à l’état de simple tribu noble, et les deux groupes des Azdjer et des
Ahaggâr, constitués en confédérations aristocratiques, reconnaissent
l’autorité supérieure de cheïkh héréditaires, sous le nom d’_amghâr_,
synonyme de _cheïkh_.
Malgré sa déchéance, l’héritier du titre d’amanôkal continue à le
porter, et on le lui accorde par déférence pour sa qualité de chérîf,
mais ce titre est purement nominal. Aujourd’hui, les deux amghâr
exercent dans chacune des deux confédérations les pouvoirs autrefois
dévolus à l’unique souverain.
Ces pouvoirs, on le comprend, ne sont définis par aucune charte, et ils
varient, dans les limites de la loi musulmane, suivant l’autorité ou le
crédit personnel dont jouit l’_amghâr_.
_Des Nobles._
Les nobles, _ihaggâren_, sont seuls en possession des droits politiques
dans la confédération et seuls ils exercent le pouvoir dans la tribu.
Tous, dès qu’ils ont atteint leur grande majorité, sont appelés à faire
partie des _mia’âd_, ou assemblées, dans lesquelles se discutent les
intérêts communs.
Un seul, dans la tribu, par une sorte de droit d’aînesse spécial,
gouverne et administre, avec ou sans le concours des autres membres de
sa famille.
L’occupation ordinaire des nobles est de faire la police du territoire
de la tribu, d’assurer la sécurité des routes, de protéger les caravanes
de leurs clients, de veiller sur l’ennemi, de le combattre au besoin,
et, au cas d’une guerre qui appelle tout le monde sous les armes, nobles
et serfs, de prendre le commandement des serfs.
Tout travail manuel est considéré par les nobles comme indigne de leurs
seigneuries ; ils seraient même disposés, en leur qualité de
gentilshommes, à n’apprendre ni à lire ni à écrire, si l’obligation de
suppléer par la correspondance aux relations orales, que l’espace à
parcourir rend souvent impossibles, n’imposait au plus grand nombre,
nobles ou serfs, hommes ou femmes, la nécessité de la lecture et de
l’écriture.
D’ailleurs, la vie des nobles est loin d’être inactive, car, pour
remplir les devoirs qui leur incombent, ils sont toujours par voies et
par chemins, par monts et par vaux. L’espace que chacun d’eux parcourt
dans une année dépasse tout ce que l’imagination la plus féconde peut
supposer. Chez les Touâreg, une femme franchit à mehari 100 kilomètres
pour aller à une soirée, et un homme sera quelquefois dans la nécessité
de voyager vingt jours pour aller à un marché. L’immensité du désert
dévore la vie des nobles.
_Des Marabouts._
Les marabouts, _inislimîn_, sont des nobles qui ont abdiqué tout rôle
politique dans la gestion des affaires des confédérations pour conquérir
une plus grande autorité religieuse, autorité nécessaire dans une
société où la justice n’est représentée par aucun pouvoir et où la loi
de la force est souvent la seule invoquée, où enfin l’instruction
publique, civile ou religieuse, serait délaissée sans leur puissante
intervention.
Les marabouts, chez les Touâreg, sont donc à la fois ministres de la
religion, ministres de la justice et ministres de l’instruction
publique.
Prêtres, ils veillent au maintien de l’orthodoxie musulmane et prêchent
la vertu et la morale par l’exemple de leur vie autant que par leurs
paroles, car, chez les nomades, il n’y a ni mosquées ni lieux de réunion
pour la prédication.
Juges, ils interviennent, comme amiables compositeurs, dans toutes les
querelles d’individu à individu, de tribu à tribu, de confédération à
confédération, de Touâreg à étrangers. Souvent ils sont assez heureux
pour faire entendre le langage de la saine raison, mais ils n’ont
d’autre pouvoir que celui d’hommes à l’estime desquels on tient
généralement.
Professeurs, ils enseignent, suivant le degré de leur instruction, tout
ce qu’ils savent eux-mêmes : la lecture, l’écriture, le Coran, aux
enfants ; l’histoire, le droit, la théologie, l’astronomie, le calcul, à
ceux qui se constituent leurs disciples, _telâmîd_, et, par ces
disciples, marabouts comme eux de naissance, ils font pénétrer
l’enseignement dans toutes les classes de la société.
A la différence des marabouts arabes, qui attendent leurs clients à
domicile, les marabouts des Touâreg, pour peu qu’ils veuillent exercer
de l’influence sur leurs contribules[115], sont obligés, comme des
missionnaires, de se rendre partout où leur intervention est nécessaire.
Un marabout, le Cheïkh-’Othmân entre autres, est souvent forcé d’être,
pendant des mois, des années entières, absent de sa zâouiya.
Ne l’a-t-on pas vu venir en France chercher à établir de bons rapports
entre nous et les peuplades dont il est le chef religieux !
Dans une société comme celle des Touâreg, sans l’intervention des
marabouts dans tous les actes de la vie privée et publique, le désordre
et l’anarchie n’auraient plus de limites. Des hommes qui remplissent la
mission si difficile de maintenir dans les bornes du devoir un élément
aussi mobile et aussi passionné méritent, au plus haut degré, la
considération de toutes les personnes de cœur de toutes les religions et
de toutes les civilisations. Aussi le gouvernement français doit-il être
félicité d’avoir accueilli le Cheïkh-’Othmân et ses deux disciples, avec
la distinction dont il les a entourés pendant leur voyage en France, et
je ne doute pas que la bienveillance dont ces marabouts ont été l’objet
ne produise les meilleurs effets chez les Touâreg.
Une leçon du Cheïkh-’Othmân à ses disciples, à sa sortie des Tuileries,
mérite d’être consignée ici :
« Chacune des religions révélées, leur dit-il, peut élever la prétention
d’être la meilleure : ainsi, nous, musulmans, nous pouvons soutenir que
le Coran est le complément de l’Évangile et de la Bible, mais nous ne
pouvons contester que Dieu ait réservé pour les chrétiens toutes les
qualités physiques et morales avec lesquelles on fait les grands peuples
et les grands gouvernements. »
Cette remarque, dans la bouche d’un marabout musulman, révèle une haute
philosophie en même temps qu’une instruction solide : car les fanatiques
n’admettent, pour les chrétiens, de supériorité que par l’intervention
du diable, et seulement pour égarer les musulmans.
_Des Tribus mixtes._
Je donne ce nom, à défaut d’autre, à des tribus qui ne sont ni nobles,
ni serves, mais qui achètent cependant la liberté en payant un impôt aux
nobles.
Cet impôt est celui de la _gharâma_, qui existait autrefois en Algérie
sous la domination des Turcs.
Cette classe correspond à celle des _ra’aya_ de l’Orient.
_Des Serfs._
J’ai longtemps hésité à traduire le mot _amrhîd_, pl. _imrhâd_, par le
mot français _serf_, par la raison que les Touâreg, à défaut d’un mot
spécial, traduisent le mot temâhaq _amrhîd_ par celui de _ra’aya_ en
arabe, lequel correspond au mot _sujet_ de notre langue : mais
l’hésitation a cessé à partir du moment où j’ai su que les tribus mixtes
représentaient les vrais ra’aya et que la religion musulmane défendait
aux marabouts d’avoir des imrhâd.
Le ra’aya des Arabes et des Turcs est _un sujet_, plus ou moins
corvéable, plus ou moins contribuable, mais ce n’est qu’un ra’aya
politique, tandis que l’amrhîd est un ra’aya social, c’est-à-dire un
_serf_ dans la pire acception du mot, serf duquel on peut exiger non-
seulement des corvées et des contributions, mais encore l’abandon absolu
de tout ce qu’il possède.
En droit, l’amrhîd plaidant devant un qâdhi contre son maître ne lui
doit rien, parce que la loi musulmane, qui admet l’esclavage, repousse
l’inféodation de l’homme à l’homme : mais, en fait, chez les Touâreg,
l’amrhîd doit tout, parce que, dans ce pays, l’autorité du sabre
remplace souvent celle de la loi.
Cependant, avec le droit de la force, comme avec tous les autres droits,
il y a des accommodements.
Dans la pratique ordinaire, le droit du maître restant absolu sur les
biens du serf, le maître aime que le serf soit riche en argent, en
troupeaux, en esclaves, en mobilier, et il lui laisse toute liberté pour
arriver à la fortune, parce qu’il sait devoir trouver là, en cas de
besoin, des ressources qui ne lui seront pas refusées, mais dont il
n’usera qu’avec discrétion pour ne pas décourager le serf, pour ne pas
tuer la poule aux œufs d’or.
Le noble, je l’ai déjà dit, ne se livre à aucun travail manuel ; sa
grande occupation est d’assurer la sécurité des routes au profit du
commerce.