Avec les Senoûsi, avec les Tedjâdjna, une troisième grande influence,

plus grande peut-être que celle de ses rivales, règne dans tout le

Sahara et dans toutes les parties de l’Afrique centrale où le nom de

Timbouktou est connu. Cette troisième autorité est celle des Bakkây.

D’après son arbre généalogique, cette famille descendrait de ’Oqba-ebn-

Nâfa’-el-Fahri, le conquérant de l’Afrique occidentale, ce général arabe

qui n’arrêta ses conquêtes que dans les flots de l’Océan Atlantique.

’Oqba, dans sa première incursion, s’était avancé jusqu’à Djaouân, au

centre du pays des Teboû ; dans la seconde, jusqu’au grand désert habité

par les Lemtoûna, entre le Maroc et le Niger. Par la renommée que ses

succès lui avaient acquise dans des contrées inabordées jusque-là, il

avait préparé à ses héritiers le chemin de l’Afrique centrale.

L’arrivée des Bakkây à Timbouktou date de cette époque de prosélytisme

religieux qui amena les Almoravides jusqu’au centre de la Nigritie,

apostolat glorieux, qui fit de Timbouktou un foyer de lumières et de

lettres, dont les ouvrages historiques du Cheïkh-Ahmed-Bâba, le

Timbouktien, analysés par M. le docteur Barth et M. le professeur

Cherbonneau, nous ont dernièrement révélé l’existence.

Les Bakkây ont perpétué ce mouvement à travers les générations depuis le

XIIe siècle jusqu’à nos jours, bravant toutes les révolutions qui ont

alternativement mis le pouvoir aux mains des Berbères, des Arabes ou des

Nègres.

Aujourd’hui encore la zâouiya des Bakkây à Timbouktou reçoit de nombreux

disciples, _telâmîd_, qui, du Maroc, du Touât, du Sénégal et des divers

États nègres, viennent y puiser tous les genres d’instruction de la

civilisation musulmane : l’étude de l’arabe ancien et moderne, la

grammaire, la rhétorique, la versification, l’histoire, la jurisprudence

et surtout la théologie.

Souverains religieux, indépendants de l’empire des Fellâta et des autres

États nègres qui les enveloppent, les Bakkây représentent encore

aujourd’hui la plus grande puissance morale de tout le continent

africain.

Alliés des souverains du Maroc, dont ils reconnaissent la suprématie

religieuse et pour lesquels ils font la prière officielle ; amis des

rois de Sokkoto et du Bornou, ils n’ont d’autres adversaires que le chef

de Hamd-Allâhi, capitale du nouvel Empire des Fellâta.

Mais, sans armée, sans autre appui que l’autorité qu’ils exercent comme

marabouts sur les tribus arabes de l’Azaouad, sur les Trârza[107], les

Brâkna et autres Maures du Sénégal, ainsi que sur les Touâreg

Aouélimmiden, sur les Ahaggâr, sur les Azdjer et le Touât, ils tiennent

tête aux Fellâta et les empêchent de soumettre toute l’Afrique centrale

à leurs lois.

Les revenus de ces marabouts sont considérables : d’abord, ils possèdent

de grands troupeaux de chameaux, de zébus, de moutons et des chevaux que

gardent de nombreux esclaves et leurs serviteurs, les Machrhoûfa, l’une

des tribus arabes de l’Azaouad ; ensuite, toutes les caravanes et toutes

les populations de leur dépendance religieuse leur paient volontairement

tribut.

Les Bakkây ont aussi des zâouiya importantes et de grandes propriétés au

Touât[108] ; ce qui fait qu’ils sont autant Touâtiens que Timbouktiens.

Cette circonstance nous explique pourquoi ils tiennent à l’indépendance

politique de cette confédération.

Les représentants de cette grande famille sont au nombre de huit.

Sîdi-Ahmed est leur chef.

Sîdi-Mohammed, son fils et successeur ; Sîdi-Mohammed, son neveu, celui

que j’ai rencontré dans mon voyage, et Sîdi-Alaouété, sont, après le

cheïkh souverain, les personnages les plus influents.

Jusqu’à ce jour, ces marabouts ne nous sont connus que par leur

tolérance envers les chrétiens.

Ils avaient bien accueilli le major Laing et ils n’ont pas encore voulu

accorder le pardon aux Berâbîch qui l’ont assassiné.

Grâce à eux, M. le docteur Barth a pu rester sept mois à Timbouktou,

malgré l’opposition des chefs politiques du pays.

Sîdi-Mohammed, le neveu, a été pour moi plus qu’un protecteur, un

véritable ami. Mon cheval étant mort, il m’a imposé, avec une extrême

délicatesse, l’obligation d’accepter la jument qu’il montait ; service

énorme, car, dans tout le pays d’Azdjer où je me trouvais, il était

impossible de me procurer un nouveau cheval.

Les Bakkây seraient entrés plus tôt en relations avec nous, s’ils ne

s’étaient crus engagés par l’alliance que M. le docteur Barth a négociée

avec eux au nom de l’Angleterre, et s’ils n’avaient supposé, à tort, la

France, sinon en hostilité, du moins en continuelle rivalité avec le

gouvernement de la Grande-Bretagne : mais la lettre de pressante

recommandation que M. le docteur Barth m’avait donnée pour le Cheïkh-

Ahmed, et que je lui ai transmise par son neveu, a dû faire disparaître

l’erreur, accréditée d’ailleurs dans tout le Sahara et dans toute

l’Afrique centrale, que, pour conserver de bonnes relations avec les

Anglais, il faut refuser tous rapports avec les Français.

La seule pierre d’achoppement entre les Bakkây et le gouvernement de

l’Algérie est le Touât. Les fanatiques de cet archipel d’oasis nous

représentent comme convoitant l’occupation de ce point, bien que notre

conduite témoigne que nous ne voulons pas avancer notre ligne

d’occupation au delà de Laghouât et de Géryville. Mais Timbouktou est

loin de nous et la vérité y arrive difficilement, surtout par la bouche

des indigènes. Pour mettre fin à l’incertitude, donnons aux Bakkây toute

sécurité de ce côté, et immédiatement les résistances tomberont entre

l’Algérie et Timbouktou, et Timbouktou et le Sénégal.

Sîdi-Mohammed m’avait offert de me conduire près de son oncle, en me

faisant traverser le Touât ; je n’ai pu accepter cette proposition parce

qu’après un voyage de deux ans j’étais démuni de tout ce qu’il faut à un

explorateur pour entreprendre utilement une semblable course, et parce

que le marabout, retenu par des affaires de famille, n’était pas libre

de reprendre tout de suite le chemin de son pays : mais, si le

gouvernement daigne agréer la continuation de mes services, j’espère

pouvoir mettre à profit les bonnes dispositions de Sîdi-Mohammed pour

moi.

§ IV. — ZÂOUIYA DES OULÂD-SÎDI-CHEÏKH.

S’il faut en croire la tradition, la partie de l’Algérie sise sur la

frontière du Maroc, et connue aujourd’hui sous le nom de Sahara des

Oulâd-Sîdi-Cheïkh, était, il y a environ 500 ans, un véritable désert,

théâtre des incursions des nomades du voisinage.

Un marabout, de la descendance du Prophète par les femmes, homme sage,

instruit, tolérant, chassé de Tunis par des discordes de famille,

choisit cette solitude pour y vivre en paix. Sa réputation de sainteté

commença par attirer quelques serviteurs à la zâouiya qu’il avait fondée

à El-Abiodh.

Ses enfants, héritiers de ses vertus, avaient déjà conquis une grande

influence, lorsque la prise de possession d’Oran par les Espagnols, la

destruction du pouvoir des Benî-Ziân de Tlemsen par les Turcs,

l’établissement à main armée d’une domination nouvelle, vinrent jeter la

plus grande perturbation au milieu des tribus de la province de l’Ouest.

Alors la famille des marabouts d’El-Abiodh avait pour chef l’homme dont

la réputation, surpassant celle de ses ancêtres, donne encore

aujourd’hui du prestige à ses descendants. La commune renommée lui avait

décerné le titre de Sîdi-Cheïkh, _Monseigneur le vénérable_.

Tous les malheureux, victimes des discordes politiques qui agitaient

alors le pays, vinrent chercher un refuge près de lui, et il fut

charitable, consolateur pour tous. Sa zâouiya devint l’asile de la

proscription.

La clientèle formée par l’émigration s’accrut encore de celle des gens

généreux dont l’obole est toujours à la disposition des mains appelées à

centraliser l’assistance dans les malheurs publics.

Les aumônes, d’abord temporaires, que des circonstances exceptionnelles

rendaient nécessaires, devinrent, en se renouvelant, définitives, et

aujourd’hui elles sont transformées en redevances religieuses,

volontairement acquittées entre les mains des successeurs du marabout

par les fils des contemporains de Sîdi-Cheïkh.

M. le colonel de Colomb, ancien commandant supérieur du cercle de

Géryville, n’estime pas à moins de 80,000 francs l’impôt annuel versé

par les clients de Sîdi-Cheïkh au moqaddem de sa zâouiya.

Quand un établissement religieux dispose, pendant des siècles, d’un

pareil revenu ; quand, d’ailleurs, la famille qui dirige cet

établissement possède de grandes richesses personnelles, ils peuvent

produire beaucoup de bien ; malheureusement, les Oulâd-Sîdi-Cheïkh sont

devenus depuis longtemps des administrateurs temporels, laissant à leurs

esclaves affranchis les devoirs de la zâouiya, et l’institution

religieuse est un peu en décadence.

Cependant Sîdi-Hamza, chef de cette famille, élevé, sous notre

gouvernement, à la dignité de khalîfa du Sud de la province d’Oran, a

contribué puissamment à la soumission des tribus de sa dépendance

religieuse, embrassant tout le pays compris entre la frontière du Maroc

à l’Ouest, Ouarglâ et El-Golêa’a au Sud-Est. Son fils, Sîdi-Boû-Beker,

nous a rendu un plus grand service encore en capturant le perturbateur

Mohammed-ben-’Abd-Allah, qui agita si profondément le Sahara, au nom de

la confrérie des Senoûsi.

Quand, en 1859, au début de mon exploration, je partis pour El-Golêa’a

(la _Tâorert_ des Berbères), le khalîfa Sîdi-Hamza m’avait envoyé une

lettre de recommandation pour la djema’a ou assemblée des notables de

cette ville. El-Golêa’a, quoique appartenant aux Cha’anba, administrés

de Sîdi-Hamza, élevait la prétention de ne pas dépendre de l’Algérie et

de ne relever que de sa municipalité ; l’hospitalité m’y fut refusée,

avec accompagnement de beaucoup de menaces, qui auraient été suivies

d’exécution, si je n’avais pris le parti prudent de la retraite. El-

Golêa’a a payé sa conduite de son indépendance, car Sîdi-Hamza a reçu

l’ordre, en 1861, de prendre possession de cette ville au nom de la

France, et aujourd’hui le gouverneur général de l’Algérie nomme

directement les chefs de cette petite cité.

Parmi les clients des Oulâd-Sîdi-Cheïkh, on compte, indépendamment de la

plupart des tribus du cercle de Géryville et des Cha’anba d’Ouarglâ, de

Methlîly et d’El-Golêa’a, les Oulâd-el-Mokhtâr, d’origine arabe, qui

constituent la population active d’In-Sâlah. Quelques autres groupes

arabes du Touât relèvent aussi de l’autorité religieuse de la zâouiya

d’El-Abiodh.

Ainsi, aux services que la famille de Sîdi-Hamza nous a déjà rendus elle

peut encore joindre celui d’établir de bons rapports entre nous et le

Touât. Cette tâche lui est facile, car les Oulâd-Sîdi-Cheïkh commandent

toutes les routes par lesquelles le Touât tire ses approvisionnements de

l’Algérie.

En terminant ce paragraphe sur les centres religieux sahariens, je ne

puis m’empêcher de constater que quatre marabouts m’ont prêté le plus

grand appui dans mon voyage : Sîdi-Hamza, Sîdi Mohammed-el-’Aïd, le

Cheïkh-’Othmân et Sîdi-Mohammed-el-Bakkây. Il est vrai que ces marabouts

sont des hommes éclairés, et non des ignorants obligés d’abriter la

pauvreté de leur esprit et de leur cœur sous le manteau si facile à

porter du fanatisme.

[Note 106 : Mot à mot : _le droit suit le droit ; tout ce qui vient de

Dieu doit être respecté_. Telle est la formule de la profession de foi

des Tedjâdjna.]

[Note 107 : Les Trârza, d’après Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, enverraient

annuellement à la zâouiya de sa famille, à Timbouktou, à titre d’impôt

religieux, cent pièces d’indienne et neuf fusils.

Le roi Mohammed-el-Habîb et autres chefs des Trârza seraient des

_telâmid_ des Bakkây.]

[Note 108 : Les Bakkây prétendent être propriétaires d’Aqabli, de

Zâouiyet-Kounta et de Djedîd, dans le Tidîkelt.]

LIVRE IV.

TOUÂREG PROPREMENT DITS.

Sans aucun doute, plus d’un des nombreux détails qu’embrasse ce Livre

peut s’appliquer à l’ensemble des quatre confédérations berbères connues

sous le nom général de Touâreg, mais je tiens à avertir de nouveau le

lecteur que mes observations et mes recherches ont été limitées aux

Touâreg du Nord, Azdjer et Ahaggâr, et que si, accidentellement, je

parle des Touâreg d’Aïr et des Aouélimmiden, je n’entends pas les

comprendre dans cette étude.

* * * * *

CHAPITRE PREMIER.

ORIGINE DES TOUÂREG.

A quel peuple primitif, à quelle langue primordiale rattacher les

Touâreg et le dialecte qu’ils parlent ? Comment établir leur filiation ?

L’opinion des Touâreg sur ces diverses questions a l’avantage d’être

unanime.

« Nous sommes _Imôhagh_, disent les Azdjer ; _Imôcharh_, disent les

Ahaggâr et les Aouélimmiden ; _Imâjirhen_, disent les Touâreg d’Aïr.

« La langue que nous parlons s’appelle _temâhaq_ ou _temâcheq_, suivant

les dialectes.

« Les Arabes ont donné à nos tribus le nom de _Touâreg_ et à notre

langue celui de _târguïa_, du participe arabe _târek_, au pluriel

_touâreg_, qui signifie les _abandonnés_ « de Dieu, » sous-entendu,

parce que nous avons, pendant longtemps, refusé d’adopter la religion

que les Arabes nous apportaient, et parce que, après l’avoir embrassée,

nos pères ont souvent renié la foi nouvelle. Mais ce nom, qui rappelle

une situation ancienne dont le souvenir est aujourd’hui injurieux pour

nous, n’a jamais été celui de notre race.

« Les cinq mots, Imôhagh, Imôcharh, Imajirhen, temâhaq, temâcheq, qui

sont les noms de notre race et de notre langue, dérivent de la même

racine, le verbe _iôhagh_, qui signifie : il est _libre_, il est

_franc_, il est _indépendant_, il _pille_. »

La signification historique de cette racine sera ultérieurement

précisée.

Quant à la filiation des Touâreg du Nord, elle a été dressée, pour

chaque tribu noble, par le Cheïkh-Brahîm-Ould-Sîdi, réputé l’homme le

plus instruit parmi les Touâreg, ses contemporains, dans une _Note_

adressée à Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, le grand maître de la confrérie des

Tedjâdjna, note qui m’a été remise en original et qui est acceptée par

les Touâreg comme étant l’expression de leurs communes opinions.

Voici l’analyse de cette pièce :

« Tu nous demandes des renseignements sur notre origine. Je réponds :

Notre descendance la plus générale est celle des Édrisides de Fez ;

quelques-uns viennent d’Ech-Chinguît, entre Timbouktou et l’Océan ;

d’autres sont des gens de l’Adghagh, entre le Niger et nos montagnes.

« Nous descendons des Édrisides par un chérîf qui fut tué par le roi

Ourmîn, et ce chérîf est à la fois l’ancêtre commun des chorfâ d’Azdjer,

des chorfâ de Kerzâz[109] et des chorfâ d’Ouazzân[110].

« Ainsi nos chorfâ Ifôghas et Imanân sont de la même lignée que les plus

grandes familles du Maghreb.

« Si tu nous demandes de mieux caractériser les origines de chaque tribu

et de distinguer les nobles des serfs, nous te dirons que notre ensemble

est mélangé et entrelacé comme le tissu d’une tente dans lequel entre le

poil du chameau avec la laine du mouton. Il faut être habile pour

établir une distinction entre le poil et la laine. Cependant nous savons

que chacune de nos nombreuses tribus est sortie d’un pays différent. »

Après ces considérations générales, le Cheïkh-Brahîm-Ould-Sîdi passe en

revue chaque tribu d’origine noble, en commençant par les Azdjer et en

finissant par les Ahaggâr. Il continue en ces termes :

_Origine des tribus du pays d’Azdjer._

_Imanân_ : « Les Imanân ou _Es-Solatîn_ (les sultans) sont de vrais

chorfâ, moitié Édrisiens de la famille régnante de Fez, moitié

’Alouyiens, descendant de Sîdna-’Aly, petit-fils du Prophète. »

_Orâghen_ : « Ils sont fils de sultans par leurs pères, mais vilains par

leurs mères, car elles ne sont pas toutes de noble origine. »

_Imanghasâten_ : « Ils sont issus des Arabes de l’Est (’Arab-ech-Cherg).

Ni leur roture, ni leur noblesse n’est bien démontrée. S’il y a parmi

eux des fils de sultans, ils ne sont pas bien nombreux. »

_Ifôghas_ : « Dans l’origine, les Ifôghas ne faisaient qu’une seule

tribu avec les Iouadâlen, les Igaouaddâren, les Idaoura’a et les Ahel-

es-Soûki et toutes ces fractions constituaient la population de la ville

d’Es-Soûk. »

« Es-Soûk, ajoute un commentateur, était une ville très-grande et très-

peuplée, située à moitié chemin entre In-Sâlah et Gôgo, sur la route qui

relie ces deux points, à peu près à l’ancienne limite de la race blanche

et de la race noire.

« Les Noirs ont bâti Es-Soûk ;

« Les Touâreg l’ont conquise, occupée, agrandie, embellie ;

« Elle a été détruite à trois reprises différentes :

« Une première fois par l’envie ;

« Une seconde fois par des plantes épineuses, tellement épaisses qu’on

ne pouvait trouver une place pour prier Dieu (probablement l’hérésie) ;

« Une troisième fois par l’ennemi ;

« Enfin elle a été anéantie par les Noirs de l’armée du roi de Gôgo. »

L’auteur de la _Note_, n’osant pas avouer que les habitants d’Es-Soûk

ont beaucoup mélangé leur sang avec celui des Noirs, raconte une longue

histoire dans laquelle il met alternativement en scène quarante jeunes

vierges blanches et quarante jeunes vierges noires données annuellement

en tribut : les premières par les Touâreg d’Es-Soûk à un sultan

infidèle, du nom de Djebbâr, probablement un Noir idolâtre ; les

secondes, par le roi de Gôgo, au sultan berbère d’Es-Soûk, suivant que

le succès des armes donnait la victoire aux blancs ou aux noirs.

Cette histoire établit en même temps que la conquête de l’Adghagh,

depuis des siècles définitivement consommée par les Touâreg

Aouélimmiden, a été longtemps disputée par la race noire à la race

blanche et n’a pas été réalisée sans de nombreuses alternatives de

revers et de succès.

Toutefois, l’auteur de la _Note_ fait remarquer que les familles des

hommes religieux ont toujours été préservées, par la protection divine,

de tout contact avec les païens, et que leur sang est resté pur de tout

mélange.

Il ajoute « qu’à la dispersion des habitants d’Es-Soûk, les Iouadâlen et

les Idaoura’a se sont réfugiés dans le pays d’Adrâr[111] ; les

Igaouaddâren aux environs de Timbouktou où ils sont encore sous les

ordres du Cheïkh-Eg-el-Khenna ; que les Ifôghas, parmi lesquels on

compte les plus grands marabouts et les plus grands brigands, sont chez

les Touâreg du Nord ; enfin, qu’après les épreuves de l’ennemi, de la

faim et de la soif, il est resté à Es-Soûk un seul homme, le savant

Mohammed-ben-Eddâni, avec quarante femmes, lequel a reconstitué une

tribu nouvelle des Ahel-es-Soûk, en donnant en mariage, avec quarante

chamelles pour dot, les femmes survivantes à autant d’hommes de la tribu

d’El-Abâker, de la descendance des Ansâr. »

Le commentateur et l’auteur de la _Note_ prient le lecteur de ne pas

confondre les Ahel-es-Soûk émigrés après la destruction de la ville avec

ceux qui ont conservé le nom et la résidence des tribus primitives.

D’après les habitants de Timbouktou, Es-Soûk serait l’ancienne Tademekka

ou Takedda, avec laquelle Ouarglâ entretenait jadis de grandes relations

commerciales ; d’après le Cheïkh-’Othmân, les ruines de cette ville

seraient situées dans l’Est, mais il ignore où elles sont.

On trouve encore à Es-Soûk les traces du mur d’enceinte et un cimetière

dont l’étendue est d’une demi-journée de marche selon les uns, d’une

journée selon les autres. Là seraient enterrés des _sohâba_, ou

compagnons du Prophète, envoyés pour convertir les nègres à l’islamisme.

Au centre de l’ancienne ville était un puits de bonne eau et très-

abondant, puisqu’il suffisait à tous les besoins. On devait le déblayer

en 1861.

Non loin de ces ruines, ou sur leur emplacement, s’élevait le petit

qaçar de Gounhân habité par la fraction des Aouélimmiden, qui a conservé

le nom de Ahel-es-Soûk.

Brahîm-Ould-Sîdi continue :

_Kêl-Izhabân_ : « Ils proviennent de la fraction des habitants d’Es-

Soûk, qui, avant la dispersion, s’appelaient Ahel-es-Soûk. »

_Imettrilâlen_ : « On ne sait pas bien d’où sort leur tribu. »

_Ihadhanâren_ : Ici, c’est le commentateur qui parle : « Les

Ihadhanâren-es-Soûda sortent d’Es-Soûk, et sont nobles ; les Ihadhanâren

proprement dits sont de basse extraction par leurs pères et par leurs

mères. »

_Ihêhaouen_ : « Il est écrit dans le _Livre_ d’Es-Soûk que leurs mères

furent achetées et que leurs pères sont El-Yezîd et ’Abd-er-Rahmân,

meurtriers de Hasen-ben-’Ali-ben-Tâleb, arrière petit-fils du Prophète.

Que Dieu leur fasse miséricorde ! »

Le commentateur, pour l’honneur de sa race, ajoute que Yezîd et ’Abd-er-

Rahmân, quoique devenus Touâreg Benî-Oummïa, sont Arabes, et que leurs

descendants ont conservé l’usage de la langue arabe.

_Ilemtîn_ : « Cette tribu est issue des Lemtoûna, à l’Ouest de

Timbouktou. On ne voit pas bien s’ils sont nobles ou roturiers. »

_Origine des Tribus du Ahaggâr._

« Les nobles du Ahaggâr sont généralement des Oulâd-Sîd-Ben-Sîd-Mâlek

qui avaient pour ancêtre un chérîf du nom d’Aggâg, l’émîr, qui était un

soûki. »

_Tâïtoq_ : « Partie de cette tribu est de la race des Imanân d’Azdjer,

c’est-à-dire de la descendance des Édrisiens ; partie est originaire des

Ahel-Fadây, du pays d’Aïr, où la souche de leur tribu existe encore. »

(Ce sont les Kêl-Fadây de M. le docteur Barth.)

« Mais tous sont d’origine noble ; on le reconnaît à leur science et à

leur manière de vivre.

« Cependant, parmi eux, à côté des _Ahel-Bît-el-Bîdh_ (gens de maison

blanche ou de sang blanc), il y a des _Ahel-Bît-es-Soûd_ (gens de maison

noire ou de sang noir). »

_Kêl-Rhelâ_ : « Ce sont des Ebna-Sîd, c’est-à-dire des _fils de leurs

pères_, qui tous avaient pour aïeul le sultan El-’Alouï.

« Parmi eux sont des fils de Hatîta ;

« D’autres sont des fils d’El-Mahoûk, târgui, ayant du sang de chorfâ. »

_Ikadéen_ : « Ils sont originaires d’Es-Soûk, mais de familles

blanches. »

_Irhechchoûmen_ : « Aussi originaires d’Es-Soûk.

« Une partie de la tribu descend des Édrisiens et une autre partie a

pour pères des Ikadéen.

« Je ne sais si cette dernière partie est un essaim détaché de la tribu

paternelle ou bien si elle est née de la prostitution de leurs mères. »

_Tédjéhé-n-oû-Sîdi_ : « Ceux qui restent des Oulâd-Aoused ont des pères

sultans, et ils ne font qu’une même tribu avec les Imanân des Azdjer.

Leur séparation n’indique qu’une bifurcation du même arbre. »

_Tédjéhé-Mellen_ ou _Oulâd-Meça’oûd_ : « Ce sont des nobles ; huit

d’entre eux, les Ouggoûg, ont trace du sang de chorfâ. »

Le commentateur ajoute : « Ils sont très-forts et très-hauts de

stature[112]. »

_Autres tribus_ : « Elles sont originaires de Es-Soûk, mais de familles

_Bît-es-Soûd_, c’est-à-dire mulâtres. »

Cette _Note_, que j’ai analysée, pour ne pas fatiguer le lecteur, avoue

un grand mélange de sang, et assigne comme dernière station à la presque

totalité des Azdjer et des Ahaggâr, avant leur fixation dans les

montagnes dont ils ont pris le nom, une ligne circulaire de l’Ouest au

Sud, jalonnée par les points de Fez, capitale du Maroc, de Chinguît,

ville de l’Adrâr, et d’Es-Soûk, ville de l’Adghagh. Cette ligne est

aussi celle assignée par tous les historiens du moyen âge au mouvement

de migration des Berbères Lemtoûna et Sanhâdja, vers le pays des Noirs.

Une expansion politique les avait portés du Nord au Sud, une réaction

les refoula du Sud au Nord.

La prétention à une descendance édriside qui donnerait aux principales

familles des Touâreg une origine arabe et leur conférerait le titre de

chorfâ est à peu près celle de toutes les grandes familles berbères, et

elle serait presque justifiée par les nombreuses alliances matrimoniales

que les souverains de Fez ont contractées avec les familles des chefs

dont ils ne pouvaient obtenir la soumission par la force des armes.

Aujourd’hui encore, au Maroc, les unions de l’empereur avec les filles

des chefs de Berbères indépendants du trône temporel sont érigées à

l’état de système gouvernemental. Quand, dans une province rebelle, un

Berbère peut faire échec au pouvoir du souverain nominal, on fait tomber

sa résistance en offrant à l’une de ses filles une place au harem. Cet

honneur est toujours accepté, parce qu’il confère le titre de chérîf aux

enfants qui naîtront de cette union, et la répudiation presque immédiate

qui réintègre femme et enfant dans la famille maternelle, loin d’être

considérée comme un affront, est acceptée comme un titre autorisant à

faire souche.

Les Touâreg du nord · 第 28 / 46 段