Ainsi, il est désormais à peu près certain qu’à une époque très-ancienne

a régné dans tout le Sahara une civilisation nègre très-avancée pour

l’époque, et que cette civilisation a doté le pays de travaux

hydrauliques remarquables, de constructions distinctes de toutes les

autres, de tombeaux qui ont partout le même caractère, de sculptures sur

les rochers qui rappellent les faits principaux de leur histoire.

A cette civilisation appartiennent :

1o Les forages des puits artésiens de l’Ouâd-Rîgh et d’Ouarglâ ;

2o L’aménagement des eaux de Ghadâmès et de Ganderma ;

3o Les puits à galeries, _fogârât_, communs au Fezzân et au Touât ;

4o Le châtelet des _chauves-souris_ (Qeçîr-el-Watwat), de Djerma-el-

Qedîma ;

5o Les ruines de Serdélès et de l’Ouâdi-Takarâhet ;

6o Les Esnâmen de Ghadâmès ;

7o Les chapiteaux de la place du marché de la même ville, s’ils ne sont

pas d’origine romaine ;

8o La nécropole de Qeçîrât-er-Roûm à Djerma ;

9o La grande nécropole isolée, entre Garâgara et Kharâig, à l’Est de

Djerma ;

10o Les anciennes tombes du cimetière de Ghadâmès ;

11o Celles des _Jabbâren_, que j’ai trouvées sur ma route, en allant à

Rhât ;

12o Celles de Djelfa (Algérie) et d’El-Fogâr (Fezzân), qui ont des liens

de parenté ;

13o Les sculptures de Bordj-Taskô à Ghadâmès ;

14o Les sculptures d’Anaï ;

15o Les sculptures trouvées par M. le docteur Barth dans la vallée de

Telizzarhên ;

16o Les sculptures de Moghar et d’’Asla, dans le cercle de Géryville ;

Enfin, tant d’autres monuments d’origine incertaine, mais très-ancienne,

qu’on retrouve dans le Sud de l’Algérie, de la Tunisie et de la

Tripolitaine.

La description, la filiation de tous ces débris de la civilisation

garamantique, ne peuvent trouver place ici, mais, pour qu’on en puisse

saisir les caractères généraux, je reproduis les dessins de ceux de ces

types qui m’ont paru les plus remarquables.

Mon but principal est de constater que des nègres, dont quelques-uns

sont encore sur place, mais dont la masse a été refoulée, ont occupé le

Sahara avant toute autre race, et qu’ils y ont atteint un degré de

civilisation qui n’a jamais été dépassé depuis par leurs successeurs. La

constatation de ce fait a une grande importance pour la colonisation

ultérieure du Sahara, si la France croit devoir s’en occuper.

A Djerma, à Trâghen, dans toutes les parties du Fezzân où j’ai été admis

à rendre visite aux _djema’a_, ou assemblées municipales de notables, je

me suis informé si l’on possédait des archives relatives à l’histoire

ancienne.

A Djerma, les vieillards disent que leurs chroniques ont été perdues,

mais qu’elles assignaient aux Teboû la possession originaire de leur

pays et même la fondation de leur ville ; leur langue primitive était le

_tedâ_.

A Trâghen, de vieux titres conservés par la famille des Thâmer donnent

le Bornou pour origine aux habitants de cette ville.

Interrogé sur le même sujet, Boû-Beker-Effendi, l’un des principaux

officiers civils du gouvernement turc à Mourzouk, répond : « Du temps

des Oulâd-Mehammed, tout était à la mode du pays des nègres. Le sultan

avait une _ganga_, une garde-noire ; la langue était presque le

_kanôri_, et tous les noms donnés aux lieux et aux choses étaient de

cette langue : ainsi le boulevard commercial de la ville s’appelait le

_dendal_, comme dans les villes de la Nigritie. »

Abba-Serki, le dernier descendant des Oulâd-Mehammed, ajoute à ces

renseignements un témoignage très-remarquable : « Sous ses ancêtres, il

était permis aux marchands de race blanche de rester à Mourzouk, pour

leurs affaires, pendant les trois mois de l’hiver seulement. Dès que les

chaleurs commençaient, le sultan faisait annoncer par un héraut que les

blancs eussent à se retirer, sous peine d’amende et d’expulsion, parce

que les blancs étaient toujours malades et communiquaient leurs maladies

aux autres habitants. » Donc, l’expérience avait démontré qu’il fallait

être noir pour supporter impunément l’insalubrité du climat pendant les

grandes chaleurs.

Serait-ce cette insalubrité qui aurait conservé au pouvoir de la race

primitive les contrées insalubres du Fezzân, du Nefzâoua, de l’Ouâd-

Rîgh, d’Ouarglâ et du Touât ? Il est permis de le croire, car on

remarque que les populations blanches intercalées entre ces contrées

insalubres habitent toutes des territoires plus sains. Encore un fait

d’observation pratique à noter pour la colonisation du Sahara.

Je résume le résultat de toutes ces informations : Les Fezzaniens sont

unanimes à attribuer le premier peuplement de leurs oasis à des nègres

païens, _djohâla_.

De ces préliminaires je passe à la ville de Mourzouk.

Elle fut fondée par les Oulâd-Mehammed, il y a environ cinq cents ans,

vers 1310. Le chérîf, qui devint plus tard sultan, trouva là quelques

_zerâïb_ ou chaumières en palmes. Il en fit sa demeure, et, comme

c’était un saint homme, il ouvrit une école, laquelle attira beaucoup de

gens autour de lui.

Une des premières constructions fut celle de la Qaçba, dans la partie

Ouest de la ville. Les Turcs l’ont restaurée, ainsi que le mur

d’enceinte de la ville, qui a la forme d’un carré presque parfait, avec

de petits bastions en saillie.

Les constructions particulières de Mourzouk ont un type uniforme :

toutes sont en briques d’une terre crue, tellement riche en sel et

tellement pauvre en argile, que les pluies, heureusement fort rares, les

dégradent beaucoup. Les habitations ordinaires n’ont qu’un rez-de-

chaussée ; celles des riches marchands de Sôkna et d’Aoudjela ont un

étage ; ces dernières sont vastes et bien aménagées pour le climat et

pour les besoins des habitants.

La ville est coupée en deux par une sorte de large boulevard, le

_dendal_, garni de boutiques de chaque côté et aboutissant par ses deux

extrémités aux deux portes principales : celle de l’Ouest, près de la

Qaçba, celle de l’Est, entre un corps-de-garde et le poste de la douane.

Au _dendal_ arrivent toutes les rues latérales, qui divisent la ville en

quartiers.

Contrairement à ce qu’on observe dans les villes arabes et berbères, les

rues sont larges, droites et découvertes, comme dans les villes nègres,

ce qui n’est pas le plus agréable, car la chaleur y est accablante.

La ville est alimentée par des puits dont l’eau est lourde.

La salubrité locale laisse à désirer, surtout pour les individus

originaires des climats tempérés. Jusqu’à ce jour, tous les gouverneurs,

d’origine turque, envoyés au Fezzân, y sont morts, à l’exception de

Mehemed-Bey, qui gouvernait le pays à mon arrivée et qui était tout

nouvellement installé.

L’insalubrité doit être attribuée à ce que Mourzouk est bâtie dans le

bas-fond d’une sebkha, saline desséchée.

La langue aujourd’hui parlée à Mourzouk et même dans la plus grande

partie du Fezzân est l’arabe.

L’esprit religieux est celui des centres dans lesquels des

fonctionnaires, une garnison et des commerçants étrangers dominent.

Cependant il y a une mosquée à la Qaçba et une autre dans la ville.

Mourzouk est assez bien approvisonnée en viande, légumes, fruits, car

les environs sont productifs.

Pendant longtemps, les gouverneurs turcs ont craint d’habiter la Qaçba,

parce qu’elle avait la réputation d’être hantée par de mauvais esprits.

Cependant le kâïmakâm militaire actuel, Moustafa-Agha, y est établi.

Autour de la citadelle sont des casernes et des magasins, récemment

construits à l’européenne.

L’établissement militaire et administratif de Mourzouk comprend :

1o Une garnison de 250 hommes environ de troupes régulières (_redîf_),

presque tous indigènes du Fezzân ou nègres ;

2o Quatre pièces d’artillerie de campagne avec une vingtaine de chevaux

pour les traîner ;

3o Des magasins réputés approvisionnés pour une année ;

4o Un hôpital dirigé par un médecin européen ;

5o Environ 50 cavaliers arabes irréguliers (_bachi-bouzouk_) que les

tribus de la côte, Mesrâta et Mesellâta, sont tenues de renouveler tous

les ans. Les irréguliers sont commandés par un bâch-agha arabe.

Jusqu’au moment de mon arrivée à Mourzouk et depuis l’érection du Fezzân

en kâïmakâmlik, le gouvernement avait été confié à deux chefs,

indépendants l’un de l’autre, le kâïmakâm civil (bey ou pacha), le

kâïmakâm militaire (agha ou bey), suivant le grade du titulaire. Le chef

civil gouvernait et administrait toutes les populations du kâïmakâmlik,

le chef militaire s’occupait exclusivement de la force publique. Mais,

pendant que j’étais à Mourzouk, tous les pouvoirs ont été concentrés

entre les mains du chef militaire, et le chef civil lui a été

subalternisé. Ces deux fonctionnaires supérieurs nommés par le

gouvernement de la Porte-Ottomane ne peuvent être changés que par un

ordre de Constantinople. A part cela, ils sont les subordonnés du

moûchîr, pacha de Tripoli.

Les autorités secondaires du pays sont :

Pour le civil : le _kâteb-el-mâl_, administrateur des finances ; le

_bach-cheïkh_, chef de la ville de Mourzouk ; les _kaïd_ et _cheïkh_ des

différentes oasis, qui demeurent au milieu de leurs administrés.

Pour le militaire : les officiers des redîf et des bachi-bouzouk, dont

les titres varient suivant leurs grades.

De tous ces fonctionnaires, civils ou militaires, huit à peine sont

d’origine turque.

Je serai sobre de remarques sur l’administration du Fezzân. En ce qui

concerne les impôts et accessoires de l’impôt, je me bornerai à

constater que le sultan ’Abd-el-Medjîd, avant sa mort, après avoir

apprécié les raisons de la dépopulation du Fezzân et de l’anéantissement

de son commerce, a cru devoir abolir les droits de douane et réduire

l’impôt du quart, soit de 175,000 piastres.

Pendant longtemps, l’occupation du Fezzân a coûté des sommes importantes

à l’Empire Ottoman ; on m’a assuré que les recettes couvrent aujourd’hui

les dépenses.

Les personnes qui, par expérience, savent combien on s’était trompé, au

début de la conquête de l’Algérie, en voulant estimer en bloc le chiffre

de sa population indigène avant que des recensements réguliers et

généraux eussent éclairé la question, comprendront pourquoi je

m’abstiens de dire quel est, même approximativement, le chiffre de la

population de Mourzouk et du Fezzân.

L’infortuné Vogel, qui séjourna à Mourzouk, du 5 août au 19 octobre

1853, donne à cette ville un chiffre de 2,800 habitants, et au Fezzân

une population totale de 54,000 âmes. J’accepte ces chiffres sans les

approuver, sans les infirmer, jusqu’à plus ample informé d’un

recensement réel.

Ce que je sais, pour l’avoir vu et constaté, c’est que le Fezzân est en

grande voie de décadence. Les travaux de culture sont délaissés, les

villages tombent en ruines, la partie mâle adulte de la population

émigre vers le Soûdân ou vers le littoral, partout où elle espère

trouver des conditions meilleures d’existence. Il y en a même en

Algérie, entre autres à Guelma, où l’on paraît très-content d’eux,

puisqu’on provoque de nouvelles immigrations. Les femmes seules restent,

et il est facile de prévoir que, si cet état de choses continue, le

Fezzân changera totalement d’aspect.

Dans un village où j’ai vu cent personnes au moins, il n’y avait qu’une

dizaine d’hommes ; dans tout l’Ouâdi-el-Gharbî, vaste agglomération de

villages et de forêts de dattiers, il n’y a que cent dix hommes adultes.

Cependant la fécondité du Fezzân est incontestable. J’y ai vu la moisson

mûre et récoltée en mai, les cotons en fleur en juin ; j’y ai mangé, à

la même époque, presque tous les fruits de l’Europe méridionale. A côté

de dattiers cultivés, d’autres poussent en broussailles, sans soins, et

donnent encore des fruits ; l’olivier lui-même, cet arbre du littoral,

s’y trouve. Dans toutes les oasis, à côté des légumes des climats

tempérés, on voit les légumes et les céréales de l’Afrique centrale. Une

population, sobre d’ailleurs, devrait être heureuse dans un tel pays.

Faut-il imputer à l’abolition du commerce des esclaves la ruine d’une

contrée naguère si prospère ? Sans doute, ce sacrifice fait aux grandes

puissances de l’Europe occidentale y a une grande part, car il n’entrait

pas moins de 2,500 à 3,000 esclaves par an à Mourzouk : mais est-ce là

la seule et unique cause du mal ? L’examen de la situation commerciale

de Mourzouk dans le second volume de ce travail éclairera la question.

§ IV. — OUARGLÂ.

Ouarglâ est bien certainement l’une des villes les plus anciennes du

Sahara algérien, sans qu’il soit possible d’assigner à son origine une

date certaine.

On n’y trouve aucune trace de l’occupation romaine, et il y a peu de

chance pour qu’on en découvre, car cette occupation paraît s’être

arrêtée beaucoup plus au Nord, aux versants méridionaux du Djebel-’Amoûr

et de l’Aurâs.

Cependant cette ville semble avoir été connue d’Hérodote, car il décrit

exactement son site (l. II, 32) comme point extrême de la reconnaissance

des Nasamons au delà des sables de l’’Erg.

Les Romains, qui tenaient à la vie autant que nous, ont évité avec le

plus grand soin la ligne des bas-fonds insalubres du Touât, d’Ouarglâ et

de l’Ouâd-Rîgh.

Alors cette ligne, tout l’indique, était occupée par la race sub-

éthiopienne, dont le type se retrouve sur les lieux et à laquelle on

doit ce remarquable aménagement des eaux souterraines qui est un des

caractères généraux de cette contrée.

Ultérieurement, environ vers le IXe siècle de notre ère, toute cette

région fut envahie par la race berbère, et c’est de cette époque que

date ou la restauration ou la prise de possession d’Ouarglâ par les

Benî-Ouarglâ, de la grande famille des Zenâta.

Ebn-Khaldoûn nous apprend que les Benî-Ouarglâ n’étaient primitivement

qu’une faible peuplade qui, d’abord, habita plusieurs bourgades voisines

les unes des autres et qu’ils réunirent pour former une ville

considérable.

En 325 de l’hégire, les Benî-Ouarglâ étaient assez forts, d’après le

même historien, pour donner refuge au sectaire khâredjite, Abou-Yezîd,

dont le père visitait souvent le pays des noirs pour y faire le

commerce.

Bientôt après, les Benî-Ouarglâ fortifièrent leur ville, et quand l’émîr

Aboû-Zekerîya (de 1319 à 1346 de J.-C.) fut devenu souverain de

l’Ifrikïa, il fut si émerveillé de l’importance d’Ouarglâ, que pour

ajouter à sa splendeur il y fit bâtir une mosquée.

« De nos jours, dit Ebn-Khaldoûn, Ouarglâ est la porte du désert par

laquelle doivent passer les voyageurs qui veulent se rendre au Soûdân.

Son chef porte le titre de sultan. Il descend d’Abou-Thaboul, de la

famille des Benî-Ouagguîn, personnage dont la postérité, en ligne

directe, a toujours exercé la souveraineté. »

En 1353, Ebn-Khaldoûn vit à Biskra un ambassadeur du seigneur de

Takedda, ville importante de l’Afrique centrale, avec laquelle Ouarglâ

faisait un grand commerce.

A l’époque de Jean Léon (XVIe siècle), il y avait à Ouarglâ « des

marchands étrangers, même de Tunis et de Constantine, qui faisaient

arriver en la cité la marchandise de Barbarie, laquelle ils troquaient

avec le produit de la terre des noirs. »

Takedda ayant alors disparu comme place commerciale, Ouarglâ commerçait

avec Agadez.

Elle avait un roi avec 2,000 chevaux de garde et 150,000 ducats de

revenu.

De l’époque de Jean Léon à nos jours, les documents historiques manquent

sur Ouarglâ. Pour suppléer à leur absence, on pouvait compter sur les

chroniques de la ville, conservées précieusement par la municipalité,

mais, quand j’ai visité Ouarglâ en 1860, elles avaient été enlevées

quelques années auparavant par Mohammed-ben-’Abd-Allah, alors que cette

cité est tombée en son pouvoir.

Aujourd’hui on est réduit à consulter les souvenirs des vieillards pour

combler cette lacune.

Voici ce que j’ai appris :

Ouarglâ a toujours conservé, jusqu’en ces derniers temps, et ses sultans

et sa municipalité. J’ai même pu connaître et interroger le fils du

dernier sultan.

Depuis longtemps des rivalités de pouvoir entre les sultans et la

djema’a avaient amené le désordre dans l’administration des intérêts

publics.

A une époque que nul ne peut préciser et pour des causes multiples, mais

toutes rapportées à la décadence du pouvoir local, le grand commerce

avec l’Afrique centrale avait cessé ; la ville s’était dépeuplée ; les

maisons, la Qaçba, le mur d’enceinte, étaient tombés en ruines ; les

eaux n’avaient plus été aménagées, et l’insalubrité, avec la maladie,

était venue substituer la désolation à une situation jadis prospère.

A Ghadâmès et à Rhât, j’ai pu compléter, par des renseignements plus

précis, ce que la notoriété publique et la vue des lieux m’avaient

appris à Ouarglâ.

Entre Ouarglâ et Agadez existe une grande voie dont les traces sont

parfaitement conservées, et que de vieux Kêl-Ouï, Touâreg d’Aïr, se

rappellent avoir parcourue.

Je donne le tracé de cette route sur mes cartes, et des détails

complémentaires dans la partie commerciale de cette étude.

Les sultans d’Agadez, ceux des Touâreg du Nord et d’Ouarglâ, souverains

jadis puissants, assuraient la sécurité de cette route, et elle était le

passage d’un très-grand commerce.

Agadez a commencé par tomber en décadence par des causes qui seront

indiquées ailleurs.

Le commerce, dont cette ville était le point de départ au Sud, ne

donnant plus de revenus aux sultans des Touâreg et d’Ouarglâ, ceux-ci

n’en continuèrent pas moins à vivre dans le luxe aux dépens de leurs

sujets qui, eux-mêmes, souffraient de la cessation du négoce. Les

exactions amenèrent la révolte, et rois d’Agadez, rois des Touâreg, rois

d’Ouarglâ, disparurent les uns après les autres, entraînant dans leur

ruine commune un commerce dont ils étaient les créateurs, les soutiens

et presque les maîtres.

Le principe d’autorité avait créé l’ordre et, à sa suite, de grandes

relations commerciales : l’anarchie a amené le désordre et, à sa suite,

la situation que nous constatons aujourd’hui :

Le commerce d’Agadez s’est réfugié à Katsena et à Kanô dans le Soûdân ;

Celui d’Ouarglâ, qui s’opérait par la route directe de la Sebkha

d’Amadghôr, s’est détourné sur Rhât, sur Ghadâmès et sur El-Ouâd ;

Le pouvoir du roi des Touâreg du Nord a été remplacé par celui du cheïkh

des Azdjer, en laissant la confédération du Ahaggâr dans l’anarchie ;

Dans cette révolution, Ouarglâ a sombré, corps et biens, ne laissant à

El-Ouâd que quelques bribes de son grand commerce ;

Ghadâmès a tout absorbé, même le commerce qui s’opère par les routes

aboutissant à In-Sâlah.

On se demande si, avec le rétablissement de l’ordre au Sud de nos

possessions, Ouarglâ peut recouvrer son ancienne splendeur.

L’état présent de cette ville, hommes et choses, répondra à cette

question.

Quatre groupes d’habitants composent la population d’Ouarglâ :

Les Benî-Ouagguîn,

Les Benî-Brahîm,

Les Benî-Sisîn,

Des Benî-Mezâb qui, d’après un document que j’ai trouvé à Ghardâya,

confirmé d’ailleurs par Ebn-Khaldoûn, sont probablement les

contemporains des Benî-Ouarglâ dans l’oasis à laquelle ces derniers ont

imposé leur nom.

Les Benî-Mezâb confondus aujourd’hui avec les Benî-Sisîn habitent le

même quartier.

En réalité, les quatre groupes d’habitants d’Ouarglâ n’en font que

trois, et, par suite de leurs prétentions réciproques, ils ne sont

jamais d’accord ; ce qui fait que, quoique constituant un chiffre total

de 4 à 5,000 habitants, ils ont souvent succombé dans leurs luttes

contre la petite ville voisine de Negoûsa (1,000 âmes environ) et contre

les Arabes qui les enveloppent.

Les rivalités qui divisent les habitants d’Ouarglâ sont déjà une

première cause de faiblesse.

De plus, quoique les membres des quatre groupes berbères composant la

population d’Ouarglâ soient autorisés à revendiquer une origine blanche,

tous, à peu près sans exception, appartiennent au type sub-éthiopien du

Tafîlelt, du Touât, de l’Ouâd-Rîgh, du Nefzâoua et du Fezzân. Par leurs

traits, ils se rapprochent des Caucasiens ; par la coloration de la

peau, ce sont des noirs.

Les Ouargliens attribuent leur teint noir au mélange de leur sang avec

celui des nombreuses esclaves que leurs ancêtres ont achetées aux

caravanes du Soûdân.

Il est possible aussi que les Berbères Benî-Ouarglâ, très-peu nombreux à

leur origine, ainsi que le constate Ebn-Khaldoûn, et rencontrant de

grandes difficultés d’acclimatation dans le bas-fond de la cuvette de

l’Ouâd-Mîya, aient cherché dans une fusion de leur sang avec celui des

noirs de la race garamantique, qui s’étendaient jusque dans ces parages,

l’unique chance qu’ils avaient de se reproduire dans une contrée où la

race blanche ne peut vivre.

Une étude complète du Sahara nous montre toutes les régions basses des

lits des anciennes sebkha habitées par des noirs et toutes les régions

élevées et sèches environnant ces bas-fonds, peuplées de blancs. Il y a

dans ce cantonnement général autre chose que le fait de l’importation

d’esclaves noirs, car les tribus des hauts plateaux ont reçu autant

d’esclaves que celles des bas-fonds. Je ne puis m’empêcher d’y voir

l’application d’une des lois les plus simples de la nature. Le sang

nègre a vaincu le sang blanc dans les lieux où le climat se rapproche de

celui de la Nigritie ; le sang blanc a dominé le sang nègre partout où

la race blanche a retrouvé les conditions du climat originel.

Pl. XVI. Page 288. Fig. 30.

[Illustration : TYPES FÉMININS DE LA RACE SUB-ÉTHIOPIENNE OU

GARAMANTIQUE

(OUAD-RÎGH).

D’après des photographies de M. H. Duveyrier et de M. Puig.]

Les plantes ne se conduisent pas autrement. La plus vivace étouffe la

plus faible.

L’impossibilité, pour les blancs, de vivre et de se reproduire à

Ouarglâ, crée donc une seconde cause de faiblesse pour cette ville.

Enfin, tout est en ruine à Ouarglâ : habitations, habitants, moral même.

La Qaçba que j’ai visitée en détail et qui était une petite ville

fortifiée au milieu de la grande est aujourd’hui inhabitable : à peine

pourrait-on en dresser le plan.

Les maisons de la ville, quoique bien bâties, à plusieurs étages, avec

des portes encadrées et décorées d’arabesques, sont mal entretenues ou

en ruines. On voit cependant qu’elles ont été construites par des

propriétaires riches, car elles offrent le luxe de passages voûtés qui

donnent, pour l’été, d’agréables lieux de repos pendant la chaleur du

jour.

Les mosquées sont à peine en meilleur état que la Qaçba et les maisons.

Le fossé, large de douze mètres environ, qui enveloppe extérieurement le

mur d’enceinte de la ville et qui sert d’exutoire à toutes les

immondices et à l’excédant des irrigations des jardins, est aujourd’hui

un immense cloaque infect, sans issue, dont les émanations

empoisonneraient l’air le plus pur.

Aussi, au printemps et à l’automne, la fièvre paludéenne atteint-elle

tous les habitants.

Déjà bon nombre d’entre eux ont émigré à Tunis ; ce qui reste ne sait

que se plaindre et accuser.

Aujourd’hui, à Ouarglâ, il n’y a plus un riche négociant, mais des

propriétaires mal aisés et des _khammâs_[103], qui vivent du cinquième

des produits des jardins qu’ils cultivent.

On dit qu’il y vient encore quelques caravanes de Rhât, d’El-Golêa’a,

d’In-Sâlah, mais, évidemment, ce ne peut être que pour échanger des

marchandises sans valeur contre des dattes, seule production sérieuse de

l’oasis.

Aujourd’hui Ouarglâ est une ville morte, et nul ne la ressuscitera, je

le crains ; cependant la belle ceinture de 60,000 palmiers qui

l’environne, ses eaux artésiennes, sa situation à l’embranchement d’une

route sur Timbouktou par In-Sâlah, et sur le Soûdân par les mines de sel

d’Amadghôr, les nombreux Cha’anba avec leurs chameaux qui peuplent sa

banlieue, lui donnent une grande valeur comme station de caravanes,

entre le plateau rocheux des Benî-Mezâb et la zone des dunes qui la

séparent des montagnes des Touâreg.

Conservons à Ouarglâ ce rôle dans l’avenir et cherchons au Nord un

endroit plus salubre pour servir d’entrepôt à notre commerce. Methlîli,

Ghardâya et Laghouât ne laissent que l’embarras du choix.

Les Touâreg du nord · 第 25 / 46 段