avec eux, ont longtemps conservé leur autonomie sous le protectorat
dévoué de leurs puissants alliés. La bonne harmonie entre deux pouvoirs
indépendants l’un de l’autre s’explique, d’un côté, par la répulsion
instinctive des Touâreg pour l’habitation dans les villes, par le besoin
qu’ils avaient d’un centre commun d’intérêts, et, de l’autre côté, par
la nécessité qu’il y avait pour les Ihâdjenen d’être en relations
amicales avec des peuplades les environnant de toutes parts et pouvant
ouvrir ou fermer les routes aboutissant à leur ville.
Dès le début, la cité de Rhât s’est d’ailleurs signalée par une
constitution administrative et gouvernementale fort simple, mais très-
bien entendue :
Pour les affaires intérieures, une municipalité élective, issue de la
tradition berbère, administrait sans contrôle ;
Pour les affaires extérieures, un cheïkh héréditaire, sorte de sultan,
comme ceux de Tougourt, d’Ouarglâ et d’Agadez, gouvernait, sous le titre
d’_amghâr_, et défendait l’indépendance des Ihâdjenen.
La tradition a conservé les noms de ces anciens sultans ; les voici dans
l’ordre chronologique :
Khammadi,
Ahmâdou,
El-Hâdj-Mohammed-Settaqa,
El-Hâdj-Arhdâl,
Arhdâl,
El-Hâdj-Khatîta,
El-Hâdj-Bel-Qâsem, qui régnait au commencement de ce siècle,
Enfin, Mohammed-Ould-Arhdâl.
Mohammed-ould-Arhdâl devait clore la série des sultans d’origine
Ihâdjenen pure, par application d’une loi locale sur les successions à
laquelle les Ihâdjenen doivent la fondation d’une dynastie et Rhât le
développement de sa prospérité, mais qui, par un retour des choses
d’ici-bas, pourra bien faire perdre à cette ville son indépendance, si
ce n’est sa fortune.
Dans le Sahara, les tribus d’origine berbère, suivant l’ordre de
succession en usage, sont ou EBNA-SÎD (_fils de leur père_) ou BENÎ-
OUMMÏA (_fils de leur mère_).
Les Ihâdjenen étaient Benî-Oummïa et, à Rhât, comme chez les Touâreg,
comme dans d’autres tribus berbères, la transmission du pouvoir n’a pas
lieu, ni d’après la loi musulmane, ni d’après la coutume générale des
autres peuples, en ligne directe, du père au fils, mais par voie
indirecte, _du défunt au fils aîné de sa sœur aînée_.
Dans le Livre suivant, exclusivement consacré aux Touâreg, cette loi
sera l’objet d’un examen tout particulier ; toutefois, je dois dire,
avant de passer outre, que, par ce mode de succession, les Berbères
Benî-Oummïa croient mieux assurer la transmission du sang. En effet, la
sœur, fille d’une mère consanguine, transmet certainement à son fils une
parcelle du sang de son frère, quel que soit le père, tandis que
l’épouse infidèle introduit un sang étranger dans la famille.
Comme complément de cette loi, les mariages avec des étrangers sont
interdits, mais quand les familles s’éteignent, résultat presque
inévitable des alliances trop rapprochées ; quand les seuls survivants
sont des femmes, il faut bien que ces femmes aillent chercher des époux
en dehors de la famille.
C’est ce qui est advenu aux princes Ihâdjenen. La sœur de Mohammed-Ould-
Arhdâl a du se marier avec un riche négociant du Touât, et de ce mariage
est né un fils, El-Hâdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq, et à la mort du dernier
amghâr, le fils du touâti s’est trouvé, par droit de naissance, cheïkh
héréditaire de Rhât.
Depuis longtemps, les descendants des fondateurs de Rhât étaient en
minorité — tant il est vrai que des nomades se perpétuent difficilement
dans l’enceinte d’une ville — et ils avaient été remplacés par une
nouvelle génération d’enfants issus du mariage des Rhâtiennes avec les
nombreux marchands de Ghadâmès, du Touât, de Sôkna et de Djâlo, venus à
Rhât pour profiter des avantages de son commerce.
Quand s’est produit le fait nouveau d’un fils de touâti arrivant au
pouvoir, les nombreux étrangers, composant aujourd’hui la grande
majorité de la population de la ville, ont trouvé tout naturel qu’un
étranger comme eux fût le souverain du pays, et El-Hâdj-Ahmed fut
accueilli avec faveur. Toutefois, il ne prit que le titre de cheïkh et
non celui d’amghâr.
Mais cette substitution d’un Arabe touâti à un Berbère ihâdjeni blessait
l’amour-propre berbère des Touâreg, et, depuis lors, à de bons rapports
entre les Rhâtiens et les Azdjer a succédé une rivalité dont les causes
sont nombreuses.
L’avénement du fils d’un Arabe à l’autorité souveraine dans une ville
berbère devait surtout blesser les chefs des Orâghen, véritables sultans
du pays.
Il y a deux siècles environ, les Imanân, rois des Touâreg du Nord,
avaient à peu près usurpé le pouvoir des amghâr Ihâdjenen dans la ville
de Rhât et tenaient ses habitants sous le joug de leur oppression.
Une révolution, dont les détails seront racontés ci-après, mais faite
par les Orâghen, détrôna les Imanân et permit à la ville de Rhât de
recouvrer son ancienne indépendance sous la protection de ses
libérateurs.
De plus, il y a cinquante ans environ, sous le règne de l’amghâr Bel-
Qâsem, Rhât fut inopinément attaquée par une armée du sultan du Fezzân,
qui, déjà alors, convoitait la domination ou la destruction de la rivale
du commerce de Mourzouk.
Rhât, réduite aux seules forces de ses habitants, eût peut-être
succombé, mais les chefs des Orâghen vinrent à son secours et, sous leur
bannière, les Fezzaniens, battus par les Adzjer, laissèrent entre les
mains de leurs vainqueurs 2,000 chevaux chargés de bagages, ce qui ne
les engagea pas à renouveler leur audacieuse entreprise.
Après cette victoire, comme après celle qui avait mis en leurs mains le
pouvoir des Imanân, les Orâghen auraient pu s’emparer de Rhât et y
commander en souverains. Ils ne l’ont pas fait, par respect des droits
héréditaires des Ihâdjenen.
Il ne pouvait donc pas leur convenir de voir les destinées d’une ville
affranchie par eux, défendue par eux, et de la prospérité de laquelle
dépend la leur, passer aux mains d’étrangers, fils d’Arabes, c’est-à-
dire d’hommes auxquels les Berbères reprochent d’être toujours prêts à
accepter toutes les dominations, pourvu qu’on leur donne un beau burnous
d’investiture.
Rhât est loin d’avoir comme ville l’importance qu’elle a comme marché,
car elle compte à peine 600 maisons et 4,000 habitants ; mais elle
s’agrandit tous les jours, par la création de villages voisins qui, par
leur accroissement successif, pourront devenir de nouveaux quartiers de
la ville primitive. L’un deux, Tâderâmt, est à 600 mètres du mur
d’enceinte de Rhât ; l’autre, Toûnîn, est à 800 mètres environ. Toûnîn,
de fondation toute récente (douze ans), compte déjà 500 habitants :
c’est là qu’est le château particulier d’El-Hâdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq.
Pl. XIII. Page 271. Fig. 24 et 25.
[Illustration : Fig. 1. — VUE DE RHÂT.
D’après un dessin de M. H. Duveyrier.]
[Illustration : Fig. 2. — VUE DU PIC DE TÊLOUT DANS LA VALLÉE DE
TÎTERHSÎN
(VOIR PAGE 58).
D’après un dessin de M. H. Duveyrier.]
Rhât, Tâderâmt, Toûnîn, marquent trois côtés d’un vaste espace sur
lequel se tient le grand marché annuel, source de la fortune de cette
contrée.
La ville a une forme circulaire. Au centre se trouve une petite place
nommée _Eseli_, de laquelle rayonnent six rues qui divisent la cité en
six massifs de maisons et vont aboutir à six portes ouvertes dans le mur
irrégulier qui sert d’enceinte.
Trois des portes sont désignées sous le nom de Tâmelrhât, qui est celui
d’un quartier, une quatrième s’appelle Tafelrhât, la cinquième est Bâb-
Kelâla, la sixième est Bâb-el-Kheïr.
La construction dominante de la ville est le _Mesid_ ou école ; l’unique
mosquée a un minaret assez élevé.
Les maisons sont à deux étages comme celles de Ghadâmès, mais dans des
dimensions moins vastes.
Vue du dehors, Rhât semble et est en effet bâtie sur un petit mamelon
qui domine le pays circonvoisin du Sud-Sud-Est au Nord-Nord-Ouest. Elle
est elle-même dominée, à peu de distance du mur d’enceinte, par les
derniers contreforts de Koukkoûmen, petite ligne de collines, entre le
Tasîli et l’Akâkoûs, qui sépare la vallée d’Ouarâret de celle du
Tânezzoûft. (Voir la planche ci-contre.)
L’eau abonde autour de Rhât, et c’est à cette circonstance, comme à sa
position au débouché d’un large col, que cette localité doit l’avantage
d’avoir toujours été recherchée par des populations sédentaires.
Les plantations de dattiers forment au Sud des bois ou des groupes de
jardins isolés, dont quelques-uns, ceux d’Iberkân et de Temattîn, sont à
2 et 3 kilomètres.
Plus au Sud encore se trouve la petite ville târguie d’El-Barkat, qui a
une existence indépendante.
La population de Rhât est aujourd’hui un mélange de toutes les
populations qui, depuis sa fondation, s’y sont donné rendez-vous dans un
intérêt commercial : blancs, noirs, métis, hommes libres, esclaves,
Arabes, Berbères, gens du Sud, gens du Nord, gens de l’Est, gens de
l’Ouest.
Les femmes seules représentent la tribu primitive des Ihâdjenen, et
comme le droit berbère leur réserve, même dans le mariage,
l’administration de tout ce qu’elles possèdent, elles seules disposent,
en qualité de propriétaires, des maisons, des sources, des jardins, en
un mot, de toute la richesse foncière du pays. Ce fait a contribué à
conserver à Rhât sa physionomie propre, ses mœurs, son idiome
particulier.
Il en est résulté aussi, au profit des femmes, un développement
d’intelligence et un esprit d’initiative qui étonnent au milieu d’une
société musulmane.
Le costume des Rhâtiens est, en général, celui des Touâreg : voile,
blouse, longs pantalons, vêtements de couleur provenant du Soûdân.
La langue de Rhât, quoique parente de celle des Touâreg, constitue
cependant un dialecte à part.
Comme chez les Touâreg, la femme est respectée.
Comme chez tous les Berbères, l’esprit municipal est développé au plus
haut point.
Tout en conservant des traces aussi importantes de leur origine berbère,
les Rhâtiens ont largement emprunté aux nègres leurs superstitions ; ils
croient aux sorciers, _amâ-sahhâr_, et leur attribuent le pouvoir de
préserver des balles, du fer, des maladies, de la dent des bêtes
fauves ; mieux encore, de métamorphoser un homme en une bête quelconque.
Beaucoup de Rhâtiens, ennemis des chrétiens, ennemis surtout des
Français, coupables d’avoir conquis une terre de l’Islâm, avaient crié,
tempêté, juré, avant mon arrivée, que, si je foulais le sol de leur
territoire, ils me feraient regretter mon imprudence.
Parmi eux, quelques-uns, les plus audacieux, voulurent voir de leurs
yeux ce chrétien tant redouté, tant maudit.
Grand fut leur désappointement : le chrétien était un jeune homme,
parlant une langue qui leur est familière, causant de tout, s’enquérant
de tout, passant son temps à écrire, à dessiner, à observer les étoiles.
A leur rentrée en ville, ces visiteurs avaient de l’infidèle, cause de
tant d’agitation, une opinion toute différente.
Il n’en fallut pas davantage pour me transformer en sorcier aux yeux des
plus récalcitrants. N’avais-je pas, d’ailleurs, guidé par mes
observations météorologiques, prédit des changements de temps ? Aussi
El-Hâdj-el-Amîn, cheïkh actuel de la ville, l’homme le plus opposé à ma
venue à Rhât, prit-il toutes les précautions pour éviter mon regard : il
craignait que je ne l’ensorcelasse.
Rhât a tenu à poser vis-à-vis de moi, chrétien, en ville musulmane,
fanatique de sa religion. On serait dans une grande erreur, si l’on
imputait cette attitude à une ferveur religieuse exceptionnelle. Il n’en
est rien. La religion n’est qu’un masque, l’intérêt est le seul mobile
de cette conduite.
Le Cheïkh-el-Hâdj-el-Amîn, dévoré d’ambition, pétri d’intrigues, a forcé
son frère aîné, El-Hâdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq, le successeur du dernier
amghâr, à lui abandonner la souveraineté de la ville. Cela ne lui suffit
pas. Il voudrait qu’une investiture de la Porte Ottomane vînt ratifier,
en sa personne, la substitution, sur le trône de Rhât, d’un Arabe à un
Berbère, d’un touâti à un ihâdjeni, d’un frère cadet à un frère aîné
encore vivant, et, dans ce but, depuis qu’il est au pouvoir, il
travaille à amener les Turcs à Rhât, d’abord pour faire consacrer son
usurpation, ensuite pour n’avoir plus à compter avec les Orâghen, ses
voisins.
L’éventualité possible de l’occupation de Rhât par les Turcs est
envisagée par les Touâreg comme un des plus grands malheurs qui puissent
leur arriver : nobles et serfs y perdraient le plus net de leurs moyens
d’existence, car le monopole du protectorat du marché de Rhât donne aux
premiers une partie des revenus qui les font vivre, et aux seconds des
transports pour leurs chameaux. Puis, il n’est pas de târgui, petit ou
grand, qui n’ait, en quelque sorte, le droit d’exiger, de temps à autre,
des Rhâtiens, soit un déjeuner, soit un dîner, soit quelque bagatelle,
et dans un pays où tout manque, c’est là une ressource _in extremis_ qui
n’est pas dédaignée.
Il est vrai que les rapports fraternels qui existaient autrefois entre
les Ihâdjenen et les Touâreg ont cessé, et que les Rhâtiens ont souvent
aujourd’hui de légitimes motifs de se plaindre des avanies et des
exigences de leurs voisins, mais l’appel fait aux Turcs[101] par le
cheïkh actuel de la ville ne me paraît pas une solution heureuse, car
leur arrivée à Rhât, fût-elle possible devant la résistance des Touâreg,
aurait pour résultat immédiat de ruiner le commerce local.
On comprend dès lors pourquoi les chefs des Touâreg, bénéficiaires de ce
commerce, se sont montrés aussi favorables à une alliance française. Ils
ont le sentiment instinctif que, de tous les gouvernements avec lesquels
ils peuvent être en relations, celui de l’Algérie est le seul assez
éclairé et assez puissant pour sauvegarder leurs intérêts menacés.
Ainsi, à Rhât, il y a deux partis en présence : celui des Turcs et celui
des Français, représentant tous deux des intérêts rivaux ; le parti
français, composé de la grande majorité des Azdjer et de quelques
marchands de la ville, est le plus puissant. Grâce à son appui, j’ai pu
arriver sous les murs de Rhât[102], y séjourner quinze jours, lever une
esquisse du plan extérieur de la ville et de ses environs, recueillir
tous les renseignements dont j’avais besoin, faire toutes mes
observations, malgré les imprécations du parti adverse.
Inutile de dire, je crois, que les gouvernements d’Alger et de Tripoli
sont étrangers à la création de ces deux partis nés des circonstances et
d’intérêts en conflit. J’en ai trouvé la preuve dans l’accueil qui m’a
été fait à Mourzouk, ainsi qu’aux Touâreg qui m’accompagnaient, et dans
une lettre que le pacha de Tripoli a écrite aux Rhâtiens pour les
engager à m’accueillir convenablement.
Peut-être les deux gouvernements amis devront-ils intervenir de leur
influence réciproque pour faire cesser pacifiquement les rivalités qui
divisent les Rhâtiens et les Touâreg. La France, puissance chrétienne,
aurait un beau rôle à jouer, en prenant l’initiative au Maroc, à Tunis,
à Tripoli, à Timbouktou même, d’une sorte de médiation générale, à
l’effet de résoudre toutes les difficultés qui tiennent en conflit
toutes les peuplades du Sahara, les unes vis-à-vis des autres.
Le commerce en gros pour les riches, en détail pour les pauvres, est la
principale source de richesse des Rhâtiens ; cependant l’industrie y a
quelque importance, quoique limitée aux besoins de la localité. On y
fait des pelleteries, des vases en bois, des montures ou des étuis pour
armes : poignards, sabres, fusils, etc., etc.
Les principaux commerçants de Rhât sont : El-Hâdj-el-Amîn, cheïkh de la
ville, dont la richesse paraît considérable ; El-Hâdj-Ahmed, frère aîné
et prédécesseur du cheïkh actuel, fondateur de Toûnîn, qui peut devenir
une rivale de Rhât ; un jeune marchand, originaire de Djerba, nommé
Yoûnis, fort entreprenant.
El-Hâdj-el-Amîn, protecteur avoué de la zâouiya de la confrérie d’Es-
Senoûsi, contiguë à la ville, et foyer d’un fanatisme exalté, est le
chef du parti hostile à l’extension de l’influence française.
El-Hâdj-Ahmed conserve une sage neutralité entre les partis.
Yoûnis, dévoué à notre cause, aurait déjà tenté d’ouvrir des relations
entre Rhât et Alger, si le Cheïkh-el-Hâdj-el-Amîn ne menaçait de
l’expulser de la ville.
§ III. — MOURZOUK.
Mourzouk est la capitale du Fezzân, groupe d’oasis au Sud de la
Tripolitaine, érigé, depuis 1841, en kâïmakâmlik de l’Empire Ottoman.
Je n’aurais à m’occuper ni de Mourzouk, ni du Fezzân, si tout ne se
liait dans la vie saharienne, si d’importantes fractions des Touâreg
Azdjer, quoique indépendantes des Turcs, n’étaient comprises dans le
kâïmakâmlik du Fezzân, notamment celles qui habitent l’Ouâdi-el-Gharbi
et l’Ouâdi-’Otba, aux portes mêmes de Mourzouk ; si je n’avais à appeler
l’attention sur Djerma, la _Garama_ des anciens, et sur une civilisation
antérieure à la conquête romaine, dont le type se trouve à Djerma ; si,
enfin, je n’avais à constater, par l’exemple du Fezzân, que le Sahara
n’est pas un pays à exploiter comme source de revenus gouvernementaux,
mais à féconder par l’ordre, la paix et des institutions libérales.
Le Fezzân actuel comprend des oasis et des terres de parcours.
Dans les oasis, on distingue les groupes du Sud qui représentent
l’ancienne _Phazania_, et un groupe au Nord, celui d’El-Jofra, qui a
pour capitale Sôkna, sous la dépendance de laquelle se trouvent deux
villes isolées : Fogha et Zella.
Le groupe des oasis du Sud a eu successivement pour capitale :
Djerma, sous les Garamantes ;
Garama, sous les Romains ;
Trâghen, sous la dynastie des Nesoûr ;
Zouîla, sous les conquérants arabes ;
Mourzouk, sous les dynasties des Oulâd-Mehammed et des Karamanli, sous
’Abd-el-Djelîl et sous les Turcs.
Les Oasiens, tous sédentaires, habitent des villes et des villages au
milieu de forêts de dattiers ; ils appartiennent, en très-grande
majorité, à un type nègre que j’appelle _sub-éthiopien_ ; quelques-uns
sont Teboû, également nègres ; d’autres sont Touâreg, blancs ou de sang
mélangé.
Les terres de parcours sises entre les oasis sont occupées par trois
grandes tribus arabes, savoir :
Les Hotmân et les Megâr-ha, qui rayonnent autour de l’Ouâdi-ech-Chiâti,
dans les dunes d’Edeyen, la Hamâda de Mourzouk et une partie de la
Hamâda-el-Homrâ ;
Les Rîah, qui campent alternativement dans la Hamâda-el-Homrâ et dans
les massifs volcaniques de la Sôda et du Hâroûdj.
La capitale des Garamantes se retrouve, sous le nom de Djerma-el-Qedîma,
au Sud de la Djerma moderne, dans une sorte de baie que forme la
montagne de l’Amsâk. Le principal caractère de ces ruines nous est
transmis par le _Qeçîr-el-Watwat_ ou _châtelet des chauves-souris_.
La capitale des Nesoûr est représentée par les ruines de l’_ancien
château de Trâghen_, qui ont quelque rapport avec celles de Djerma-el-
Qedîma.
De la Garama des Romains, il ne reste plus aujourd’hui qu’un monument
carré, très-bien conservé, au milieu de pierres de taille, couvrant une
superficie de 60 mètres environ, ainsi qu’un amas de pierres de taille
très-étendu au Sud de la Djerma moderne. (Voir la planche ci-contre).
Zouïla, ville de Chorfâ, est le chef-lieu de la Cherguîya.
Mourzouk, capitale actuelle, est le siége du kâïmakâmlik.
La tradition, d’accord d’ailleurs avec l’histoire, nous apprend ce qui
suit :
Les plus anciens habitants des oasis étaient des Berâouna, nom sous
lequel les Arabes confondent tous les nègres du Bornou, aussi bien que
les Teboû.
La dynastie la plus ancienne qui ait gouverné les Berâouna est celle des
Nesoûr, originaire du Soûdân. Elle régnait à Trâghen. On y voit encore
les ruines du château des sultans et le tombeau de l’un d’eux,
_Maï-’Ali_ (le sultan ’Ali).
Pl. XIV. Page 276. Fig. 26.
[Illustration : MONUMENT ROMAIN DE L’ANCIENNE GARAMA.
D’après un dessin de M. H. Duveyrier.]
Les Nesoûr régnèrent longtemps, mais ils furent vaincus et détrônés par
une tribu arabe, les Khormân, qui réduisirent les Fezzaniens à l’état
d’esclaves et les accablèrent d’injustices.
Sous le gouvernement des Arabes Khormân, Zouîla était la capitale du
Fezzân.
Pendant que le peuple opprimé souffrait, passa un chérîf du Maroc,
allant au pèlerinage de la Mekke. On lui raconta tous les malheurs du
pays et on le supplia de venir le délivrer. Ce chérîf, au retour de la
ville sainte, obtint de son père l’autorisation de secourir les
malheureux Fezzaniens, ce qu’il fit avec le concours d’hommes dévoués
qui le suivirent.
Ce chérîf s’appelait Sîd-el-Monteser-ould-Mehammed.
Il ne tarda pas à vaincre les Khormân et à les expulser.
Par reconnaissance, les Fezzaniens élurent sultan leur libérateur. Ainsi
fut fondée la dynastie des Oulâd-Mehammed.
Si l’on s’en rapporte aux souvenirs des indigènes, cette dynastie, qui
régna 550 ans environ, fit le bonheur du pays et agrandit le Fezzân, peu
à peu, par de sages conquêtes, jusqu’à Sôkna, vers le Nord.
Voici les noms de quelques-uns des successeurs de Sîd-el-Monteser :
Sultan Djeheïm ;
— Mehammed ;
— Mehammed ;
— Ahmed, qui régnait en 1747 ;
— Mehammed ;
— El-Monteser.
Le dernier de ces sultans fut tué aux environs de Trâghen, où l’on voit
son tombeau, en 1811, par El-Moukkeni, l’un des lieutenants de Youçef-
Pacha, le dernier souverain de la dynastie indépendante des Karamanli de
Tripoli.
El-Moukkeni, devenu sultan du Fezzân, se rendit célèbre par les
expéditions qu’il fit en Nigritie, et dans lesquelles il emmena, non-
seulement beaucoup de chevaux, mais encore de petits canons. Dans ses
courses, il s’avança jusqu’au centre du Borgou, du Bahar-el-Ghozâl et du
Baguirmi. La capture des esclaves était le but principal de ses
expéditions, qui ne furent pas toujours couronnées d’un succès
incontesté.
En 1831, après vingt ans de règne des lieutenants des Karamanli, ’Abd-
el-Djelîl, le célèbre chef de la tribu arabe des Oulâd-Slîmân,
s’emparait du pouvoir qu’il conserva dix années, au milieu d’une lutte
qui ensanglanta tout le Fezzân.
En 1841, la Tripolitaine ayant été érigée en province de l’Empire
Ottoman, Bakir-Bey fut envoyé, avec une colonne, pour soumettre le
Fezzân. Une rencontre eut lieu à El-Bagla, non loin de la mer. ’Abd-el-
Djelîl battu trouva la mort en se défendant.
De 1811 à nos jours, il n’y a pas de doute sur l’exactitude des
renseignements ci-dessus donnés.
Antérieurement à 1811, des documents conservés par les marabouts de
Trâghen démontrent que la dynastie des Oulâd-Mehammed a occupé le trône
du Fezzân pendant de longs siècles, mais la date de son avénement, en
1261, est peut-être contestable.
Quoi qu’il en soit, si la période postérieure à la conquête arabe peut
être réputée appartenir à l’histoire positive, la période antérieure
appartient à l’histoire hypothétique.
Cependant le champ de l’hypothèse est fort restreint, car l’histoire
romaine confirmée par la triple découverte de la Djerma païenne, de la
Garama romaine et de la Djerma actuelle, confirme ce fait, qu’avant
l’ère chrétienne vivait au Fezzân un peuple du nom de Garamantes.
Mais de ce peuple nous ne connaissons que le nom et l’espace qu’il
occupait, sans savoir à quelle race, blanche ou noire, il appartenait.
Cependant, si les anciens Garamantes étaient d’origine nigritienne,
Berâouna ou Teboû, la tradition serait d’accord avec l’histoire, et les
Berâouna du Fezzân seraient identifiés avec les Garamantes.
Si l’on tient compte du peu de distance entre Djerma et Trâghen (130
kilomètres) ; si l’on compare les ruines des deux villes capitales, les
matériaux qui les composent, leurs formes, leur caractère ; si on
examine attentivement les tombeaux anciens des deux localités, surtout
si on constate qu’à Trâghen, comme à Djerma, comme dans toutes les oasis
du Fezzân, le sang noir domine, comme aussi plus au Nord, dans les
villes habitées par la même race, le doute n’est plus permis, et l’on
est porté à admettre que Garamantes, Berâouna et les sujets des sultans
Nesoûr appartiennent à cette race noire qui existe encore aujourd’hui
sur les lieux.
Pl. XV. Page 279. Fig. 27, 28 et 29.
[Illustration : Fig. 1. — RUINES DU QEÇÎR-EL-WATWAT.
D’après un dessin de M. H. Duveyrier.]
[Illustration : Fig. 2. — TOMBES DE L’ANCIENNE NÉCROPOLE DE QEÇÎRÂT-ER-
ROÛM.
D’après un dessin de M. H. Duveyrier.]
[Illustration : Fig. 3. — TOMBES DES JABBÂREN, DANS L’OUÂDI-ALLOÛN.
D’après un croquis de M. H. Duveyrier.]
Dans le Fezzân méridional, d’ailleurs, on retrouve, à chaque pas, des
noms de lieux appartenant à la langue du Bornou (le _kanôri_) :
_Ngouroutou_, _Karakoura_, _Kerekerimi_, _Kangaroua_, tous noms de puits
anciens de l’oasis de Trâghen.