possessions le plus rapproché des Touâreg du Nord, notamment des Ifôghas
qui viennent quelquefois camper à très-peu de distance de cette ville.
De bons rapports entre un centre soumis à notre domination et des
peuplades indépendantes peuvent être un excellent trait d’union. Mais,
pour cette mission spéciale, il faudrait que le chef d’Ouarglâ fût en
même temps le représentant des intérêts de la France près des Touâreg et
non un personnage exclusivement préoccupé d’intérêts personnels ou
locaux.
§ V. — IN-SÂLAH ET LE TOUÂT.
Cinq groupes d’oasis constituent l’archipel auquel on donne le nom
collectif de Touât, forme berbère du mot _Oasis_.
Le Tidîkelt est le plus méridional de ces groupes. In-Sâlah[104] en est
le chef-lieu. En même temps, cette ville est le principal centre de
commerce de la contrée, dans ses rapports avec l’Afrique centrale,
l’Algérie, la Tunisie et la Tripolitaine.
In-Sâlah est, à vol d’oiseau, à peu près à une égale distance de
Timbouktou, de Mogador, de Tanger, d’Alger et de Tripoli. Par sa
position centrale, cette ville devait devenir et est devenue un centre
commercial important, l’une des clefs du commerce du Nord avec
Timbouktou.
Pl. XVII. Page 290. Fig. 31.
[Illustration : TYPE MASCULIN DE LA RACE SUB-ÉTHIOPIENNE OU
GARAMANTIQUE.
(OUAD-RÎGH).
D’après une photographie de M. H. Duveyrier.]
Le Touât est une confédération indépendante de trois cents à quatre
cents petites villes ou villages, à quelques journées de marche au Sud
de nos possessions, et qui embrasse, du Nord au Sud, une longueur de 300
kilomètres et, de l’Est à l’Ouest, une largeur de 160 kilomètres, entre
les méridiens d’Alger et d’Oran, sur la route directe de l’Algérie au
Niger moyen.
Par sa situation, cette confédération se trouve dans le rayon naturel
d’attraction de notre colonie.
Elle est, en outre, dans notre dépendance immédiate pour ses besoins de
première nécessité : la viande et le blé dont elle se nourrit, la laine
dont elle fait une partie de ses vêtements. Ces denrées sont portées
annuellement par nos tribus algériennes du Sahara occidental dans les
divers oasis du Touât qui ne pourraient se les procurer ailleurs, car
l’anarchie, qui est l’état normal du Maroc, ne leur permet pas de
compter, pour leurs approvisionnements, sur la production, d’ailleurs
très-restreinte, de cet Empire.
Le Touât reconnaît la souveraineté religieuse des _chorfâ_, empereurs du
Maroc, et, à ce titre, lui envoie des présents en argent, quelque chose
comme le denier de saint Pierre de l’Europe catholique ; mais là se
bornent ses rapports avec les souverains de Fez. Au même titre, le Touât
fait des dons aux marabouts de Timbouktou, les Bakkây, et les Touâtiens
ont bien le soin de faire remarquer que ces témoignages de déférence
religieuse ne s’adressent pas au pouvoir temporel, mais au pouvoir
spirituel dont ces marabouts sont revêtus.
Jaloux de leur indépendance politique, même vis-à-vis des souverains
musulmans, les Touâtiens le sont, à plus forte raison, vis-à-vis de la
France, puissance chrétienne.
Instinctivement, appréciant mieux leur position que nous ne l’avons fait
nous-mêmes, ils ont le pressentiment que tôt ou tard ils tomberont sous
notre influence, si ce n’est sous notre domination.
L’occupation de Laghouât et de Géryville, l’extension donnée à nos
possessions du Sénégal, ont répandu chez eux de grandes craintes :
aussi, quand simultanément, en 1861, M. le commandant Colonieu et le
khalîfa Sîdi-Hamza se sont avancés, le premier jusqu’à Timmîmoun avec
une caravane d’essai, le second jusqu’à El-Golêa’a, où il a des
propriétés, a-t-on vu tous les Touâtiens trembler comme si leur
indépendance politique avait été menacée et songer à fuir dans les
montagnes des Touâreg Ahaggâr.
Alors, en quelques jours, le prix des chameaux s’est élevé de 200 à 500
francs.
Une ambassade a été envoyée à l’empereur du Maroc pour le prier
d’intervenir, probablement par la voie officieuse de la diplomatie ; des
supplications ont été adressées au marabout de Timbouktou à l’effet de
rendre favorable à la cause du Touât l’influence qu’il peut exercer à
Londres et à Constantinople.
Avant d’implorer l’intervention de leurs chefs religieux, les Touâtiens
s’étaient jetés dans les bras d’El-Hâdj-Ahmed, le moqaddem de la
confrérie hostile des Senoûsi, et dans ceux de Mohammed-ben-’Abd-Allah,
qu’on a vu, les armes à la main, nous disputer la domination du Sahara
algérien.
Ainsi, pendant qu’on s’occupe peu du Touât en Algérie, on ne pense qu’à
nous, on ne parle que de nous au Touât, et, je le répète, cette
agitation est due à la conviction que cette contrée est naturellement
destinée à subir la loi du maître d’Alger.
Convaincus de leur impuissance à nous résister, ces Oasiens ont adopté
contre nous la politique de l’isolement et de l’abstention de tout
rapport, dans l’espoir que l’ignorance de leur position favorisée les
protégera mieux que la lumière.
Cependant tous les hommes intelligents comprennent le côté faible de
cette tactique et le danger que court l’indépendance de leur
confédération en accueillant les prédications des Senoûsi, en donnant
asile à des Mohammed-ben-’Abd-Allah, en refusant toute relation de
commerce avec nous.
Les principaux propriétaires, les riches commerçants, les capitalistes,
en un mot, tous ceux qui ont voyagé, devinent qu’une puissance comme la
France ne peut pas permettre au commerce de Timbouktou de longer toute
la limite Sud de ses possessions, pour aller gagner le port de Tripoli,
sans être tentée d’y prendre une part quelconque.
Il est vrai qu’à côté de ces hommes sensés il y a la classe turbulente
et inquiète des _tolba_ ou gens lettrés vivant aux dépens de la
crédulité publique et exploitant l’ignorance des Sahariens. Cette classe
a le sentiment instinctif que son règne cessera le jour où notre
influence se fera sentir au Touât.
En attendant, elle va partout semant les plus grandes absurdités sur
notre compte et recrutant des auxiliaires aux Senoûsi et aux agitateurs
comme Mohammed-ben-’Abd-Allah.
Néanmoins, la lumière se fait, et, peu à peu, les préventions
disparaîtront.
Au nombre de ces préventions, il en est une que le gouvernement doit
dissiper : c’est qu’il n’a aucun intérêt à grever son budget des
dépenses de l’occupation du Touât, si de bons rapports avec ses
habitants permettent au commerce de l’Algérie, comme à celui de Malte et
de Gibraltar, de prendre part aux échanges avec l’Afrique centrale, mais
que, si les Touâtiens continuent à vouloir fermer aux marchandises
françaises la route de l’Algérie à Timbouktou, au profit exclusif des
marchandises anglaises, il se verra contraint ou de conquérir le Touât,
ce qui n’est pas difficile, ou de rouvrir l’ancienne route rivale par
Ouarglâ, El-Beyyodh, Aghelâchchem, Timîssao et Mabroûk, entreprise
réalisable, qui enlèverait au Touât et à In-Sâlah tout le commerce qui
les enrichit.
Malheureusement, la république touâtienne n’a, ni un pouvoir central
pour la totalité de la confédération, ni un pouvoir local pour chaque
groupe. Au contraire, chaque centre a son autorité distincte : ici, dans
les villages berbères, la municipalité démocratique ; là, dans les
villages arabes, le pouvoir héréditaire de familles nobles ou
religieuses ; ailleurs, dans les villages où le sang noir domine, la
municipalité aristocratique, et partout pour couronnement de l’édifice
anarchique deux partis politiques : les _Sefiân_ et les _Ihâmed_ ; deux
partis religieux : les _Senoûsi_ et les _Tedjâdjna_, qui achèvent de
diviser les populations.
Sans cette division à l’infini du pouvoir et des partis, le Touât, placé
comme il l’est sur une grande route commerciale, favorisé d’un
territoire fertile et bien arrosé, serait un pays très-riche.
Comme ancre de salut apparaît dans le lointain l’intervention efficace
du marabout Sîdi-Ahmed-el-Bakkây de Timbouktou, qui, sollicité par son
intérêt personnel de propriétaire de plusieurs zâouiya au Touât et de
maître du marché alimentateur de celui d’In-Sâlah, semble aujourd’hui
disposé à entrer en rapports avec le gouvernement de l’Algérie.
Le désir du marabout de Timbouktou est le même que le nôtre : développer
les relations commerciales de l’Afrique centrale avec l’Europe, sans que
l’occupation du Touât par des chrétiens soit nécessaire.
L’intérêt des commerçants de l’Afrique centrale dans la question est
encore plus grand que celui des Algériens, car, si l’Europe peut, à la
rigueur, se passer des produits de la Nigritie, la Nigritie ne peut
guère rester privée des produits de l’Europe.
Le gouvernement marocain pourrait aussi être sollicité, par
l’intermédiaire de notre consul général de Tanger, à éclairer le Touât
sur ses véritables intérêts, et ce gouvernement peut le faire : car la
route du Maroc à Timbouktou est indépendante de celle d’In-Sâlah, et il
importe peu au souverain de Fez que les marchands du Touât soient les
intermédiaires du commerce d’Alger ou de celui de Tripoli.
Trois races distinctes peuplent le Touât : les Noirs, les Berbères et
les Arabes.
Les Noirs sont les plus nombreux et les plus anciens habitants du pays.
Le Gourâra et l’Aougueroût paraissent ne pas en avoir d’autres.
Les auteurs grecs et latins indiquent le Tafilelt (la Sédjelmâssa du
moyen âge) comme limite Ouest au territoire des Garamantes. Les Noirs du
Touât, d’après cette indication, auraient la même origine que leurs
frères du Fezzân. L’usage commun des puits à galerie (fogârât des
Garamantes) confirme cette assimilation.
Plus au Nord, à Moghâr et à ’Asla, les rochers portent des sculptures
_sui generis_ rappelant la civilisation garamantique.
On est donc autorisé à considérer les Noirs du type sub-éthiopien du
Touât comme ayant appartenu primitivement au groupe garamantique.
L’historien Ebn-Khaldoûn nous fait connaître quelles tribus berbères
sont venues envahir le Touât : les Benî-Yaleddès, fraction des Ouemmanou
avec des Benî-Ourtatghîr, des Benî-Mezâb, des Benî-Abd-el-Ouâd et des
Benî-Merîn.
On comptait à cette époque, au Touât, deux cents bourgades, plus cent
dans le Gourâra, ce qui correspond assez exactement au nombre actuel des
Qeçoûr.
Tementît et Boûda étaient alors les centres commerciaux, points
d’arrivée et de départ des caravanes de l’Afrique centrale.
Avant l’invasion de ces Berbères dans le Touât, les Touâreg du Ahaggâr
auraient étendu leur domination sur les oasis méridionales de
l’archipel, mais Ebn-Khaldoûn n’en fait pas mention.
Depuis, des tribus arabes nomades, dont quelques essaims se sont
stabilisés en élevant de nouveaux villages, sont venues ajouter un
nouvel élément de population, sinon de discorde, aux éléments berbères
et noirs qui, jusque-là, semblent avoir vécu en assez bonne
intelligence.
Cependant le _berbère_ est resté la langue nationale du Gourâra, de
l’Aougueroût et du Tîmmi, quoique l’_arabe_ soit devenu la langue
écrite, commerciale et religieuse de tout le Touât.
Si de l’origine des habitants je passe aux détails de leur assiette sur
le territoire qu’ils occupent, je trouve chaque groupe d’oasis installé
sur le versant Ouest, à pente douce, du plateau du Tâdemâyt, et tirant
de ce plateau ses eaux d’alimentation et d’irrigation, au moyen de
travaux hydrauliques particuliers, inconnus des Berbères et des Arabes,
mais communs partout où j’ai constaté la préexistence du type sub-
éthiopien. Ces travaux étaient nécessaires pour que le Touât fût
habitable, car il y pleut rarement, et souvent, à l’époque actuelle, on
y traverse des périodes de vingt-cinq années sans pluies.
Quoique sur le versant d’un plateau, le territoire du Touât peut être
considéré comme se rapprochant beaucoup de la nature des bas-fonds de
sebkha d’Ouarglâ, de l’Ouâd-Rîgh, du Nefzâoua et du Fezzân, occupés par
leurs frères noirs de même race. On dirait que ces enfants de l’Afrique
centrale ont partout recherché, dans le Nord du continent, les régions
dont le climat ressemblait le plus à celui de leur patrie originelle. Il
est vrai qu’ailleurs ils s’acclimatent et se reproduisent difficilement.
La population surabonde au Touât, aussi a-t-elle dû recourir à
l’émigration pour faire cesser le trop-plein. On rencontre des Touâtiens
partout : à Timbouktou, à Agadez, à Rhât, à Ghadâmès, à Tripoli, à
Tunis, à Tlemsen, dans toute la partie occidentale du Sahara algérien et
dans les principales villes du Maroc. Dans les centres commerciaux, ils
s’adonnent au commerce ; dans les tribus, ils sont instituteurs. Comme
les Benî-Mezâb et les Biskri, dès qu’ils ont gagné un petit pécule, ils
rentrent dans leur patrie.
Bien que la fertilité du Touât soit grande, sa production est inférieure
à ses besoins : aussi est-il tributaire des provinces d’Alger et d’Oran,
pour la partie de sa consommation qui ne consiste pas en dattes et en
légumes frais.
Les vêtements, la plus grosse affaire après l’alimentation, sont par
moitié en coton venant de Timbouktou ou du Soûdân, par moitié en laine
dont la matière première vient de l’Algérie.
Plusieurs villes de la confédération touâtienne ont une certaine
importance commerciale, les unes comme centres d’un commerce local :
Tîmmi, Timmîmoun, Tabalkosa ; les autres comme centres d’échange entre
les produits de l’Europe et ceux de l’Afrique centrale : In-Sâlah et
Aqabli. Ces deux dernières villes doivent aux relations journalières
qu’elles entretiennent avec les Touâreg d’avoir monopolisé en leurs
mains un commerce qui exige de bons rapports avec les maîtres des
routes. Jadis Aqabli avait la prédominance, aujourd’hui c’est In-Sâlah.
In-Sâlah est une des villes les moins anciennes du Touât, car aucun
document ne la mentionne avant le XVe siècle, et ses habitants ne font
remonter sa fondation qu’à deux cents ans. Néanmoins elle est
aujourd’hui l’une des plus grandes, des plus peuplées et
incontestablement la plus riche.
Il faut, toutefois, s’entendre sur ce qu’on est convenu d’appeler la
ville d’In-Sâlah.
In-Sâlah est un nom collectif donné à quatre qeçoûr ou centres
d’habitation qui se touchent et sont échelonnés à l’Orient l’un de
l’autre.
Ces quatre qeçoûr sont :
Qaçar-el-’Arab ou Qaçar-el-Kebir ;
Qaçar-Bel-Qâsem ;
Qaçar-Oulâd-el-Hâdj ;
Qaçar-ed-Derhâmcha.
De ces quatre qeçoûr le plus important, celui auquel pourrait
s’appliquer le titre de ville portant le nom d’In-Sâlah, est Qaçar-el-
Kebîr (le grand centre) ou Qaçar-el-’Arab (le centre des Arabes) : mais,
je le répète, In-Sâlah n’est pas une ville dans le sens que nous
attachons à ce mot : c’est une collection de quatre bourgades
fortifiées, ayant chacune leur vie propre.
Autour de ce point central, capitale du Tidîkelt, convergent d’autres
qeçoûr : Ej-Jedîd, Ez-Zâouiya, Es-Souâhel, Meliâna, Hâss-el-Hadjâr,
Igueston, Qaçbet-Oulâd-Zommît, Fogâret-ez-Zouâ, Ez-Zâouiyet-Mouley-
Heyba, Sillâfen, Fogâret-Oulâd-el-Hâdj-Badjoûda, Fogâret-Oulâd-el-
Hâdj-’Ali, Fogâret-Oulâd-el-Hâdj-Mohammed, Sâhel, El-Barka. Ces quinze
villages fortifiés peuvent être considérés comme formant une grande
banlieue autour des quatres qeçoûr constituant In-Sâlah.
La portion la plus active de la population d’In-Sâlah est arabe ;
quelques étrangers, particulièrement les Ghadâmèsiens, y ont des
établissements. Plusieurs des chefs Touâreg y tiennent en dépôt tout ce
qu’ils possèdent : ainsi le Cheïkh-’Othmân y a maison, magasins, jardins
de dattiers. C’est là qu’il emmagasine tout ce qu’il a de précieux, et
il se considère autant habitant d’In-Sâlah que de Timâssanîn.
En cela, In-Sâlah, quoique centre d’un grand commerce, conserve le rôle
dévolu à tout qaçar, celui de servir de lieu de dépôt à la partie de la
fortune des nomades qu’ils n’emportent pas avec eux dans leurs
pérégrinations.
Une municipalité ou djema’a gouverne la ville.
Les familles les plus influentes sont les Oulâd-Badjoûda et les Oulâd-
el-Mokhtâr.
Ce qui assure la prospérité d’In-Sâlah est la solidarité d’intérêts qui
existe entre les commerçants de cette ville, d’un côté avec les chefs
des Touâreg Ahaggâr, de l’autre, avec les marabouts de Timbouktou ;
solidarité que le courage de ses habitants, appuyé sur le concours de la
tribu belliqueuse des Oulâd-Bâ-Hammou, a toujours su maintenir.
In-Sâlah est aux Touâreg Ahaggâr ce que Rhât et Ghadâmès sont aux
Azdjer, c’est-à-dire un marché sur lequel ils peuvent, à peu près sans
bourse délier, s’approvisionner de tout ce qui leur manque dans leurs
montagnes.
Sans les coutumes, les présents, les victuailles que les gens d’In-Sâlah
donnent aux Ahaggâr, ces derniers seraient souvent exposés à mourir de
faim ; sans la protection que les Ahaggâr donnent aux caravanes d’In-
Sâlah sur les routes, le commerce qui fait la richesse de la ville ne
serait pas possible.
La même solidarité existe entre les marabouts de Timbouktou et les
commerçants d’In-Sâlah. Sur le Niger, les marabouts appuient de leur
toute-puissance les commerçants du Touât, et les commerçants d’In-Sâlah
font respecter et entretiennent au Touât les trois zâouiya des marabouts
El-Bakkây.
Les gens d’In-Sâlah sont réputés excellents guerriers : montés sur des
chevaux, armés de fusils et de pistolets, ils ont sur leurs ennemis
l’avantage de ne pas fuir devant les armes à feu.
Les Oulâd-Bâ-Hammou, leurs parents et leurs alliés, sont aussi très-
braves et très-redoutés.
Un mot sur cette tribu qui pèse d’un si grand poids dans les destinées
d’In-Sâlah, car elle lui permet de faire respecter ses caravanes et même
de réduire les exigences des Touâreg Ahaggâr à de légitimes proportions.
Les Oulâd-Bâ-Hammou sont d’origine arabe, ils parlent l’arabe et vivent
de la vie des nomades ; mais, depuis longtemps, ils ont adopté toutes
les coutumes des Touâreg.
Comme eux, ils portent des vêtements bleus en coton du Soûdân, le voile,
le poignard de bras et la lance.
Comme eux, ils ont des imrhâd (serfs), Arabes ou Touâreg, et les uns et
les autres, propriétaires de chèvres et de chameaux, habitent avec les
tribus imrhâd des Touâreg dans les montagnes du Ahaggâr et même de
l’Adzjer les plus rapprochées du Touât.
Cette similitude de vie les a souvent fait appeler Touâreg blancs,
_Touâreg-el-biodh_, parce qu’ils portent généralement le voile blanc.
D’ailleurs, les Touâreg, sans les considérer comme des frères, ne les
tiennent pas pour étrangers, car ils regardent le territoire de leurs
parcours comme faisant partie du domaine national de leurs
confédérations.
A une époque, difficile à préciser, les Touâreg auraient abandonné aux
Touâtiens et aux Oulâd-Bâ-Hammou le territoire qu’ils occupent
aujourd’hui, mais sans renoncer aux droits que la conquête leur avait
conférés.
Les Oulâd-Bâ-Hammou ont un village leur appartenant dans la banlieue
d’In-Sâlah, celui d’Igueston, où ils tiennent leurs approvisionnements
sous la garde de quelques-uns d’entre eux ; mais la tribu mène la vie
nomade sur le grand plateau de Tâdemâyt, entre les dunes de l’’Erg, les
oasis de la confédération touâtienne et les montagnes des Ahaggâr.
Les Oulâd-Bâ-Hammou sont assez forts pour se faire respecter des
Touâreg. En 1860, ils sont même venus faire un rhezî sur les Azdjer à
Tikhâmmalt : mais généralement ils préfèrent vivre en bons rapports avec
eux, parce qu’ils ont à défendre les caravanes d’In-Sâlah contre
d’autres ennemis, notamment contre les Berâber, les Douï-Menîa’ du Maroc
et les Oulâd-Moûlât des rives de l’Océan.
Ainsi que je l’ai déjà dit, les Douï-Menîa’ et les Oulâd-Moûlât viennent
à cheval, de deux cents à trois cents lieues, enlever les chameaux des
Touâtiens jusque dans les pâturages de leurs oasis.
Pour résister à des adversaires aussi audacieux, le commerce d’In-Sâlah
avait besoin de trouver dans la tribu des Oulâd-Bâ-Hammou une force qui
ne le laissât pas complétement à la discrétion des Touâreg Ahaggâr. Là
est peut-être le secret de la puissance d’In-Sâlah et de sa supériorité
sur Aqabli, Tementît et Boûda.
Un petit district du Tidîkelt, celui d’Ingher, est habité, partie par
des Arabes, partie par des Touâreg.
Deux villages du district d’Aqabli : El-Mançoûr et Arrekâch, sont
occupés par une tribu târguie, les Iouînhédjen, qui antérieurement
habitait les environs d’El-Barkat, au Sud de Rhât, mais qui a été forcée
d’émigrer par les anciens sultans des Touâreg. Les Arabes donnent le nom
de _sattâf_[105] à ces Touâreg.
Ces deux groupes, devenus Touâtiens, servent de trait d’union entre les
oasis et les Touâreg Ahaggâr et Adzjer.
[Note 93 : Dans l’intérieur de l’Afrique, dit Pline, du côté du Midi,
au-dessus des Gétules, et après avoir traversé des déserts, on trouve
d’abord des Liby-Égyptiens, puis les Leuc-Éthiopiens ; plus loin des
nations éthiopiennes... Tous ces peuples sont bornés du côté de l’Orient
par de vastes solitudes, jusqu’aux Garamantes, aux Augyles et aux
Troglodytes.]
[Note 94 : Cette inscription a été envoyée à Tougourt, pour de là être
expédiée au Muséum d’Alger, mais elle ne paraît pas être encore arrivée
à destination.]
[Note 95 : J’ai rapporté de mon voyage la copie d’un livre d’histoire
sur ces contrées au moment de la conquête musulmane. Il a été écrit par
Aboû’l ’Abbâs-ben-Sa’ïd ech-Chemâkhi, et a pour titre _Kitâb fi Sahâïb-
el-Gholoûb_, ou _Livre sur les conquérants_. Je n’ai eu, jusqu’à
présent, ni le temps ni la santé nécessaires pour le traduire, mais un
jour viendra, je l’espère, où je pourrai extraire de cet ouvrage tout ce
qu’il contient d’important.]
[Note 96 : Voir : _Description de l’Afrique_, par un anonyme, texte
arabe publié à Vienne, par M. A. de Kremer, 1854.]
[Note 97 : D’après les habitants, le nombre des palmiers de l’oasis
s’élèverait à 63,000, mais j’ignore si cette estimation est le résultat
d’un dénombrement régulier, ancien ou moderne.]
[Note 98 : Ces chiffres sont ceux qui m’ont été donnés en 1860. Ceux
fournis, en 1862, à M. le lieutenant-colonel Mircher, sont plus élevés.]
[Note 99 : Voir, pour la température et l’analyse des eaux de la source,
liv. I, chap. III, pages 31 et 32.]
[Note 100 : Pendant quinze jours, les Turcs de Tripoli ont cru qu’’Aly-
Bey s’était emparé de Ghadâmès, et on affirmait que des Français
déguisés, venus avec lui, construisaient un fort près du bassin de la
source.]
[Note 101 : Depuis la conclusion d’un traité de commerce entre la France
et les chefs Touâreg, le cheïkh de Rhât, appuyé par une partie des
habitants de la ville, a renouvelé avec plus d’ardeur ses instances près
des Turcs pour l’annexion de Rhât à la Tripolitaine.]
[Note 102 : Malgré mon grand désir d’entrer dans Rhât pour visiter la
ville, j’ai dû m’abstenir par respect pour l’émir des Touâreg,
Ikhenoûkhen, qui, pour rien au monde, n’aurait consenti à exposer son
hôte aux avanies d’un fanatique. Campé avec lui sur le marché même de la
ville, dont la police appartient aux Touâreg, je n’avais à redouter
aucun danger.]
[Note 103 : Le khammâs, c’est-à-dire _cultivateur au cinquième_, est un
engagé à la disposition duquel les propriétaires mettent tout ce qui est
nécessaire à la culture : sol, plantations, semences, eaux, instruments,
et qui donne gratuitement sa main-d’œuvre, moyennant le cinquième de la
récolte.]
[Note 104 : In-Sâlah doit être écrit en deux mots et non en un seul
comme on le fait ordinairement. Ce nom est composé du pronom
démonstratif temâhaq, _In_, celui de, et du nom propre arabe _Sâlah_,
c’est-à-dire l’endroit, la ville de Sâlah.]
[Note 105 : Corruption du mot temâhaq _isattafenîn_, les noirs, c’est-à-
dire ceux qui portent le voile noir. Les habitants du Tidîkelt ont
ordinairement des voiles blancs.]
CHAPITRE II.
CENTRES RELIGIEUX.
Je l’ai déjà dit, deux grandes confréries et deux grandes familles de
marabouts tiennent sous leur dépendance religieuse la presque totalité
des populations du Sahara.
L’une des confréries, celle des Tedjâdjna, la plus ancienne, constituée,
il y a un siècle environ, en dehors de toute influence de l’antagonisme
de la religion chrétienne et de la religion musulmane et basée sur les
vraies lumières de l’Islâm, semble avoir été créée par son fondateur
dans un but de rapprochement et de lien entre toutes les peuplades
divisées du Sahara et de l’Afrique centrale.