dans les rues que voilées et le soir seulement, pour aller chercher de
l’eau à la fontaine, pendant que les hommes sont à la mosquée. Mais,
pendant le jour, les terrasses des maisons leur sont exclusivement
abandonnées, et comme ces toitures communiquent toutes ensemble, elles
peuvent se visiter entre elles, aller faire leurs emplettes, sans
affronter des regards indiscrets. Cependant presque toutes sont
instruites dans leurs devoirs de religion, prient aux heures prescrites
et vont même à la mosquée, qui reste ouverte pour elles seules après la
prière du Maghreb.
Le voile des habitants de Ghadâmès est toujours blanc ; presque tous
leurs vêtements viennent du Soûdân, et ils choisissent de préférence
ceux d’une couleur claire.
Le costume des femmes consiste en une longue gandoûra, dalmatique
orientale, qui couvre tout le corps, et leur coiffure en une sorte de
diadème qui donne un air de grandeur à leur physionomie. Les femmes
d’origine noble sont toujours voilées ; les ’Atrîyât seules sortent au
dehors le visage découvert.
Comme les nomades Touâreg, les Ghadâmèsiens sont souvent sur les routes
pour leurs affaires : mais rencontre-t-on une ville, ces derniers
saisissent, en vrais citadins, l’occasion qui leur est offerte d’aller
chercher un abri sous un toit protecteur, tandis que les Touâreg
semblent tenir à honneur de ne jamais accepter l’hospitalité dans
l’enceinte d’une ville, dans l’intérieur d’une maison. On dirait qu’ils
craignent de ne pas avoir assez d’air à respirer ou assez d’espace pour
se mouvoir, s’ils interposent quelque obstacle entre eux et l’immensité
du ciel et de la terre.
Le caractère des Ghadâmèsiens est grave et réservé ; il se ressent de la
position exceptionnelle de leur ville au milieu d’un désert improductif
qui les oblige à ne voir de la vie que le côté sérieux, et à s’ingénier
à remédier par le commerce et l’industrie à l’extrême pauvreté et à
l’isolement du milieu qui les a vus naître.
Leur aptitude au grand commerce est surtout digne de remarque. Il n’est
par rare de trouver à Ghadâmès des maisons ayant des succursales à Kanô,
à Katsena dans le Soûdân, à Timbouktou sur le Niger, à Rhât et à In-
Sâlah dans le centre du Sahara, à Tripoli et à Tunis sur le littoral de
la Méditerranée.
En voyant, au milieu d’un désert, dans une ville sans gouvernement
sérieux, sans autres lois que celles du Coran, sans garanties pour les
personnes et pour les marchandises, sans routes autres que des sentiers
dont la trace, comme celle du sillage du navire, se perd à l’instant du
passage ; en voyant, dans de semblables conditions, des maisons de
commerce embrasser des marchés si nombreux et si différents, et à des
distances aussi considérables, on se demande si le mirage saharien ne
grossit pas un peu trop les objets et ne multiplie pas les relations.
Cependant le doute ne peut être permis, car le contrôle le plus sévère
démontre que le commerce du littoral méditerranéen avec l’Afrique
centrale et les villes intermédiaires, sauf la portion dévolue au Maroc,
est en presque totalité aux mains des Ghadâmèsiens ou de leurs
correspondants.
La priorité et la fidélité des relations, le génie commercial, de
grandes richesses acquises et multipliées par la plus sévère économie,
une prudence consommée, des alliances solides avec les Touâreg, ne
suffisent pas pour expliquer comment une bourgade, isolée de l’univers
par la solitude des déserts, a pu perpétuer, à travers tant de siècles
et au milieu de tant de révolutions, des entreprises aussi
considérables ; il a fallu encore que le besoin de rapports entre le
Nord et le Sud fût une nécessité impérieuse, et que le commerce, objet
de ces rapports, fût lucratif, respecté et non soumis aux avanies et aux
risques de perte qui ont valu aux pirates du Sahara la réputation dont
ils jouissent parmi nous.
Je n’anticiperai pas, pour démontrer qu’il en est ainsi, sur une matière
qui ne peut être traitée incidemment ; cependant je crois utile de
prouver immédiatement, par des faits authentiques, que les bénéfices du
commerce saharien sont énormes, et que les risques sont à peu près nuls,
si le commerçant se soumet aux coutumes respectées du pays.
Peu de temps après mon arrivée à Ghadâmès, je reçus la visite d’un
marchand qui, à Kanô, avait prêté à M. le docteur Barth, lors de son
retour de Timbouktou, de l’argent au taux fabuleux de 100 pour % pour
quatre mois. L’ayant dérisoirement complimenté sur sa libéralité, il me
répondit : « Mais, je ne lui ai demandé que ce que m’eût rapporté, dans
le même laps de temps, pareille somme employée en achat d’ivoire et sans
courir l’ombre de chance de perte. »
Il est d’ailleurs accepté par tous les Sahariens, comme axiome
proverbial, que, pour s’enrichir, il suffit de faire un voyage au
Soûdân.
Mais voici d’autres faits qui éclairent encore mieux la question :
M. le capitaine de Bonnemain, dans le compte rendu de son voyage à
Ghadâmès en 1856, dit : « La plupart des caravanes qui arrivent à
Ghourd-Taferiest (environ moitié chemin entre El-Ouâd et Ghadâmès) ont
l’habitude d’y déposer, à ciel ouvert, une partie des provisions qui
doivent leur servir pour le retour ; il n’y a pas à craindre que
d’autres voyageurs songent à s’en emparer.
« Au retour, ajoute M. de Bonnemain, la caravane reprit les vivres
qu’elle avait déposés à son passage. »
Sur la même ligne, mais par un chemin différent, en 1860, j’ai aussi
trouvé des marchandises ainsi confiées à la garde de Dieu.
M. Isma’yl-Boû-Derba, entre Ouarglâ et Rhât, a, comme M. de Bonnemain,
déposé et retrouvé des provisions de retour à mi-chemin ; comme moi, il
a remarqué en route des ballots abandonnés par d’autres caravanes.
Sur les routes de Mourzouk et de Rhât au Soûdân, tous les voyageurs
européens ont rencontré sur leur passage des charges de marchandises
attendant le retour de leur propriétaire pour être rendues à
destination.
Dans les caravanes, disent tous les indigènes, il n’y a pas de bêtes de
somme de rechange. Quand un chameau vient à périr ou se trouve dans
l’impossibilité de continuer à porter son fardeau, on laisse sa charge
sur la route, avec la certitude de la retrouver intacte, attendît-on une
année pour venir la chercher.
Je ne cite pas ces faits pour en tirer la conclusion que toutes les
routes sahariennes offrent plus de sécurité que les routes européennes.
Non. Il y a dans le Sahara des routes protégées par des populations
auxquelles les caravanes paient un faible droit de passage pour prix de
leurs services. Ces routes, généralement suivies par les caravanes,
offrent les exemples de sécurité que je viens de rapporter. D’autres,
celles qui traversent des territoires en proie à l’anarchie, ne sont
plus dans les mêmes conditions ; les caravanes fortes et armées, seules,
peuvent les parcourir, comme les navires pourvus de moyens de défense
peuvent, seuls, fréquenter certaines mers.
L’industrie, ai-je dit, est aussi un des éléments d’activité de
Ghadâmès. En effet, on y trouve tous les corps de métiers qu’exige
l’isolement de la ville : tailleurs, tisserands, cordonniers, tanneurs,
forgerons, selliers, bijoutiers, menuisiers, maçons, et ces professions
sont généralement exercées de père en fils dans la même famille. Déjà,
au XIe siècle, Ghadâmès était renommée pour le travail des cuirs[96] et
elle a conservé cette réputation justement méritée, car nulle part, en
Afrique, on ne fait d’aussi bonnes chaussures.
L’industrie agricole, quoique limitée à la culture des jardins compris
dans le mur d’enceinte de l’oasis, occupe un certain nombre de bras,
l’isolement de la ville obligeant ses habitants à y pratiquer la culture
la plus intensive possible. Les engrais et les irrigations n’y sont pas
négligés.
Les eaux d’irrigation sont fournies par des puits et par la source qui
donne des eaux alimentaires à la population.
Le débit total de la source est divisé, sur une rotation de treize
jours, en 925 _dermîsa_, subdivisées elles-mêmes en 6,475 _qâdoûs_,
qu’un fonctionnaire répartiteur distribue à tous les ayant droits
d’après un règlement municipal religieusement observé.
Le qâdoûs étant la 500e partie du volume des eaux fourni par la source
dans les 24 heures, correspond à une part journalière de 2m 53s du débit
total, soit, en nombre rond, _trois minutes_.
La dermîsa se composant de sept qâdoûs, représente 20m 11s du volume
total fourni en treize jours, soit 20m 11s répartis sur 18,720m.
La dermîsa arrose, en moyenne, une superficie indéterminée couverte de
64 dattiers[97], à l’ombre desquels sont cultivés d’autres arbres et
toutes les plantes maraîchères que consomment les habitants de l’oasis.
Toutes les eaux d’irrigation appartiennent au gouvernement, qui en
aliène la jouissance perpétuelle aux familles propriétaires des jardins.
La dermîsa est louée 80 riâl sebîli par an, soit 55 fr. 20. L’ensemble
des eaux rapporte donc à l’État environ 50,000 fr. par an[98].
L’usufruitier d’une dermîsa ainsi que ses héritiers en disposent comme
s’ils en étaient propriétaires, sous la réserve qu’à l’extinction de la
famille du tenancier le droit de libre disposition fait retour à l’État.
Cette sage mesure, conforme aux règles de l’islamisme sur
l’appropriation des eaux, a pour but de prévenir l’accaparement d’un
produit naturel indispensable à tous et inséparable de la terre qu’il
doit féconder.
Les eaux de la source sont recueillies dans un vaste bassin, de
construction ancienne, assez étendu et assez profond pour qu’on y puisse
nager à l’aise ; de ce bassin, elles sont réparties dans l’oasis par
cinq canaux également de construction ancienne.
En langue temâhaq, cette source porte le nom d’_arhechchoûf_, mot dont
la racine est la même que celle de _arhôchchâf_, crocodile ; non que le
crocodile y ait jamais existé, mais parce que le nom temâhaq du
crocodile signifierait l’_animal des sources_ ou _des eaux vives_.
L’étude des terrains environnants et des puits de l’oasis, ainsi que la
température[99] élevée des eaux de la source, paraissent à M. Vatonne
des indications suffisantes pour faire espérer qu’avec un sondage de 120
mètres on pourrait atteindre la nappe qui alimente la source actuelle et
augmenter dans des proportions considérables le volume des eaux de
Ghadâmès et des environs.
Je m’associe volontiers à ces espérances, non-seulement pour Ghadâmès,
mais encore pour beaucoup d’autres points du Sahara.
Pour Ghadâmès en particulier, la question des relations commerciales
avec l’Algérie serait bien simplifiée, si, à la limite de notre
frontière, des forages artésiens permettaient d’y établir une colonie de
Souâfa, succursale d’El-Ouâd, le plus avancé de nos marchés dans le Sud-
Est.
Un entrepôt de marchandises françaises, installé dans cette colonie,
offrirait au commerce de Ghadâmès beaucoup de produits qui lui manquent
aujourd’hui, et entre autres ceux d’Alger et de l’industrie orientale
des Maures d’Alger.
En attendant que l’avenir réalise ou démente ces espérances, je reviens
à l’état actuel du principal centre commercial de la Tripolitaine.
La physionomie de la ville de Ghadâmès répond très-bien au degré de
développement industriel et commercial de ses habitants, à leur
richesse, à leur intelligence et à leur moralité.
Les maisons vastes, bien aérées, blanchies à la chaux, sont souvent à
plusieurs étages.
Les rues sont presque toutes couvertes, pour leur conserver le plus de
fraîcheur possible.
Dans les rues principales, des boutiques de détail, boutiques à la façon
de Berbèrie, bien entendu, consistant en un étal et un siége pour le
débitant, pourvoyent aux besoins journaliers des citadins.
Un marché hebdomadaire, qui se tient tous les vendredis sur la place
d’El-’Aouîna, supplée, par des apports étrangers, aux approvisionnements
quotidiens des boutiquiers ordinaires. Là, comme sur la plupart des
marchés de consommation de l’intérieur, les denrées sont vendues à
l’encan. L’importance de ce marché varie suivant les saisons, les
arrivées ou les départs des caravanes. Pendant mon séjour, on y vendait,
par marché, environ 300 moutons destinés à la boucherie.
Des boucheries, des boulangeries et des biscuiteries, à l’usage de la
population flottante, remplacent pour les étrangers les abatages et la
fabrication de pain qui, pour les habitants sédentaires, s’effectuent
dans l’intérieur de chaque famille.
Des fontaines, dans chaque quartier, donnent abondamment l’eau à tous.
Enfin, ce qui ne se voit dans aucune autre partie du Sahara, l’ensemble
des plantations de palmiers est entouré d’un mur de défense, en ruines,
il est vrai, sur plusieurs points, quoiqu’il porte des traces de
différentes reconstructions. (Voir la pl. XI, fig. 1, page 252)
Sans doute, Ghadâmès, ville souvent réédifiée, n’offre ni la régularité
ni le confortable des cités européennes modernes ; mais dans le jugement
que je porte sur son assiette, je ne puis raisonnablement que la
comparer aux autres centres sahariens, et je n’hésite pas à lui accorder
un rang distingué entre toutes ses rivales.
Les principaux quartiers de la ville sont : In-Djoûra, Taskô, Tîn-
Guezzîn, Taferfar, El-’Aouîna ou Benî-Mâzigh, Amaendj, Aydrâr, Djer-
Essân et Oulâd-Bellîl.
7,000 habitants environ peuplent ces divers quartiers.
La population flottante varie avec les départs et les arrivées des
caravanes.
Une seule grande porte donne accès dans la ville, ce qui rend la
surveillance des entrées et des sorties plus facile.
A l’époque de mon séjour à Ghadâmès (1860), l’autorité politique et
administrative des Turcs y était représentée par un moûdîr, assisté d’un
kaououâs.
La fonction de moûdîr correspond à celle de kaïd des tribus algériennes.
La force publique mise à la disposition de cette autorité supérieure
consistait en quelques Arabes du Djebel-Nefoûsa, quelquefois au nombre
de quatre seulement, envoyés en corvée pour trois mois, par le kâïmakâm
du Djebel, duquel Ghadâmès dépendait. Pour empêcher cette garnison
temporaire de rentrer dans ses foyers avant l’expiration du délai fixé,
le moûdîr était obligé de prendre en gage ses fusils.
La mission de ce simulacre de gendarmerie, _sans armes_, était de garder
la porte de la ville, de prêter main-forte au chef de la douane, pour
l’acquittement des droits, et de servir de chaouch ou agents de police
au moûdîr.
A la fin de 1862, quand une mission française s’est rendue à Ghadâmès
pour y conclure un traité de paix avec les Touâreg, cette ville ayant
été, par un édit de la Porte Ottomane, placée sous le régime de la
liberté commerciale, la garde protectrice de la douane avait été
supprimée avec elle, et Ghadâmès offrait le spectacle, peut-être unique
dans le monde, d’une ville relevant d’une autorité étrangère représentée
par un seul agent, le moûdîr.
Mais, depuis, cet âge d’heureuse quiétude a disparu. Le kaïd algérien,
’Aly-Bey, ayant franchi les dunes de l’’Erg avec une troupe (_goûm_) de
cavaliers Souâfa et Rouâgha, pour venir faire escorte aux missionnaires
officiels à leur retour, la paisible population de Ghadâmès s’est crue
menacée de conquête et a obligé le gouvernement de Tripoli à prendre des
mesures pour la défendre au cas de nécessité.
Au moûdîr a succédé un pacha ; une garnison de Turcs (_redîf_), envoyée
d’Europe et renforcée de cavaliers du Sâhel (_bachi-bouzouk_), est venue
occuper la place.
Désormais Ghadâmès est devenue le chef-lieu d’un kâïmakâmlik saharien
relevant de Tripoli, et embrassant, dans sa circonscription, une partie
du Fezzân.
Cette organisation, fondée sur la peur, n’est-elle que transitoire ?
Je l’ignore. Quoi qu’il en soit de craintes sans motifs[100], je ne puis
que me réjouir de voir un nouvel élément d’ordre introduit dans le pays.
De 1850 à 1858, le gouvernement anglais a entretenu à Ghadâmès un vice-
consul, probablement en vue de surveiller le commerce des nègres. Ce
consulat est aujourd’hui supprimé, ainsi que celui de Mourzouk.
La création d’une agence consulaire de France, beaucoup plus nécessaire,
est à l’état de projet depuis plusieurs années. Elle ne tardera pas,
sans doute, à être installée, car les intérêts des Touâreg, devenus
aujourd’hui nos alliés, ainsi que ceux de notre commerce, réclament
cette institution.
La cité est administrée par un _cheïkh_, avec le concours d’une
assemblée libre des notables (_djema’a_), suivant les anciennes coutumes
municipales des Berbères.
Ce fonctionnaire, nommé par l’autorité politique locale, est le
véritable magistrat de la ville.
La justice est rendue, au nom du sultan de Constantinople, par un
_qâdhi_, qui reçoit son investiture de l’autorité judiciaire de Tripoli.
Un _imâm_ est le chef de la religion, en même temps que le suppléant du
qâdhi.
L’instruction publique est représentée par un _mouderrîs_ ou maître
d’école.
En 1860, le moûdîr seul recevait un traitement de l’État.
La garde n’était ni payée ni nourrie.
Le cheïkh, le qâdhi et l’imâm n’avaient d’autres honoraires que ceux
inhérents à leurs fonctions et payés directement par les administrés.
Le maître d’école et les amîn des corporations avaient, pour toute
rétribution, la jouissance d’une portion d’eau.
Dans ces conditions, le budget des dépenses s’élevait à 3,500 fr.,
chiffre du traitement du moûdîr.
Le budget des recettes, non compris les produits de la douane et des
locations d’eau, s’élevait à 2,500 mitkhal d’or, soit 30,937 fr. 50 c.,
au taux du change de l’époque.
Il paraît que, nonobstant la levée des droits de douane, l’impôt
mobilier et immobilier a aussi subi une réduction, car, d’après M. le
lieutenant-colonel Mircher, en 1862, il avait été fixé à 21,000 francs
seulement.
L’érection du moûdîrît en kâïmakâmlik, avec des charges inconnues
jusque-là, aura probablement fait augmenter la part d’impôt de Ghadâmès,
car les Turcs ont pour habitude de mettre au compte des populations les
dépenses que leur protection occasionne.
Quel que soit l’avenir réservé au nouvel ordre de choses, la force de
l’habitude, comme celle de la nécessité, maintiendra l’administration
intérieure de la ville aux mains des notables commerçants du pays et le
gouvernement des relations extérieures au pouvoir des chefs Touâreg,
car, sans une alliance intime des maîtres des routes et des
propriétaires des marchandises qui alimentent le commerce de la place,
Ghadâmès, déjà en décadence depuis l’abolition de la traite, ne
tarderait pas à devenir une ville morte, inhabitable même pour ses
habitants, en raison du haut prix de toutes les denrées de consommation.
En vain le drapeau de la Porte Ottomane, dans les circonstances
solennelles, est hissé à Ghadâmès, sur une maison à loyer qu’y occupe un
gouverneur turc ; en vain l’acquittement volontaire d’un faible impôt,
tribut religieux autant que politique, semble sanctionner la
reconnaissance d’une autorité étrangère : Ghadâmèsiens et Touâreg
Azdjer, unis entre eux par les liens du sang et de l’intérêt, se
considèrent réciproquement comme faisant partie de la même
confédération. En frères associés à la même entreprise, les uns, maîtres
de l’espace, forts, actifs, protégent sur les routes les convois de
leurs clients ; les autres, maîtres de la fortune et des relations qui
permettent d’acheter des vivres et des vêtements au dehors, donnent
libéralement à leurs protecteurs ce qui est nécessaire à leur existence.
La sollicitude et les égards des commerçants de Ghadâmès pour les
Touâreg, grands et petits, révèlent combien est intime l’union des deux
populations.
Que chaque maison de commerce pourvoie aux besoins de la famille de son
protecteur particulier et prévienne même ses désirs : rien de plus
naturel que la réciprocité des services rendus.
Mais là ne se bornent pas les bons offices des citadins envers les
nomades.
Un chef târgui tombe-t-il dans la misère, la corporation des marchands
l’invite à venir habiter la ville, l’entretient et le nourrit.
L’un des Touâreg, homme libre ou serf, vient-il en ville pour ses
affaires, le repas de l’hospitalité lui est donné pendant toute la durée
de son séjour.
Des mendiants se permettent-ils d’enfoncer les portes d’une maison qui
ne s’ouvrent pas assez vite, on s’excuse de n’avoir pas deviné qu’ils
étaient Touâreg.
Par extraordinaire, des Touâreg ont-ils quelques démêlés avec l’autorité
turque, aussitôt les notables habitants interviennent pour éviter tout
conflit en prenant à leur charge la responsabilité des fautes commises,
et l’autorité s’associe à la prudence des habitants.
Ghadâmès, nominalement vassale de la Porte Ottomane, obligatoirement
tributaire de Tripoli pour ses besoins commerciaux, est donc bien plus
une ville neutre qu’une ville d’État, et si elle était mise en demeure
d’arborer le drapeau d’une nationalité, tout l’obligerait à adopter
celui des Touâreg.
De cette situation, je conclus que la convention commerciale signée à
Ghadâmès le 26 novembre 1862, par les principaux chefs des Touâreg
Azdjer et les délégués du gouvernement général de l’Algérie, engage
aussi bien la corporation des commerçants de Ghadâmès que les Touâreg
eux-mêmes, quoique la convention n’en fasse pas une mention speciale,
mais les deux parties contractantes l’ont explicitement compris ainsi.
§ II. — RHÂT.
Rhât est une ville berbère, indépendante des Touâreg, quoiqu’elle soit
assise au milieu de leurs campements et quoiqu’elle relève de leur
protectorat.
Sa position, au débouché de la gorge d’Ouarâret et de la vallée du
Tânezzoûft, sur la grande voie commerciale de Tripoli au Soûdân, en un
point riche en eaux de sources et en terres susceptibles de culture,
semble l’avoir prédestinée au rôle qu’elle joue au milieu de populations
nomades.
D’après la tradition locale, la fondation de Rhât daterait de quatre ou
cinq siècles au plus, ce qui explique le silence des auteurs arabes du
moyen âge à son sujet.
Mais la même tradition lui donne pour fondateurs une tribu berbère
noble, les Ihâdjenen, avec le concours des Kêl-Rhâfsa, des Kêl-Tarât,
des Têl-Telaq et des Ibakammazên, également Berbères, mais d’origine
moins noble que les Ihâdjenen.
La coopération des Kêl-Rhâfsa à la restauration de la ville moderne
permet de lui assigner une origine ancienne et de retrouver
l’emplacement d’un des centres de population vaincus par les armées
romaines dans l’expédition de la Phazanie.
En effet, Pline (_Hist. natur._, Lib. V, c. 5) nous apprend, d’après les
auteurs du temps, que parmi les peuples, les villes et les lieux dont la
conquête a valu les honneurs du triomphe à Cornelius Balbus, figure le
nom de RAPSA, qualifiée _oppidum_.
L’_oppidum_ des Romains était une ville, avec enceinte fortifiée, dans
une position stratégique.
Sans doute, cet _oppidum_ commandait le Φάραγξ Γαραμαντικὴ de Ptolémée,
comme Rhât moderne commande l’_Aghelâd d’Ouarâret_.
Les noms ont changé, mais les hommes et les choses sont restés les
mêmes. Les gens de l’antique Rapsa, les Kêl-Rhâfsa de l’époque moderne,
trop faibles pour défendre par leurs seules forces une position qui peut
à juste titre être considérée comme une des clefs du plateau central du
Sahara, auront dû s’associer avec les seigneurs Ihâdjenen et leurs
serviteurs, pour restaurer leur ville sous un nom dont l’étymologie nous
échappe, Kêl-Rhât, _gens de Rhât_, mais qui doit être emprunté à des
circonstances locales, car trois des portes de la ville, contre
l’habitude, portent le nom commun de _Tamelrhât_, et une quatrième celui
de _Tafelrhât_.
Une exploration spéciale permettrait peut-être de retrouver dans les
constructions modernes de Rhât des traces de l’ancienne Rapsa ; il est
regrettable que la jalousie superstitieuse de ses habitants n’ait pas
encore permis de rechercher si l’emplacement de l’_oppidum_ des Romains
était là, ou dans quelque autre ville du voisinage habitée jadis par les
Kêl-Rhâfsa.
La petite confédération à laquelle la Rapsa des anciens dut sa
résurrection porta d’abord le nom de Kêl-Rhât, qu’elle conserva jusqu’à
ce jour, concurremment avec le nom arabe de Rhâtïa. Mais ce n’est pas le
seul changement à noter dans l’histoire de cette petite agglomération.