Elles sont rigoureusement cloîtrées. Il ne leur est permis de sortir

dans les rues que voilées et le soir seulement, pour aller chercher de

l’eau à la fontaine, pendant que les hommes sont à la mosquée. Mais,

pendant le jour, les terrasses des maisons leur sont exclusivement

abandonnées, et comme ces toitures communiquent toutes ensemble, elles

peuvent se visiter entre elles, aller faire leurs emplettes, sans

affronter des regards indiscrets. Cependant presque toutes sont

instruites dans leurs devoirs de religion, prient aux heures prescrites

et vont même à la mosquée, qui reste ouverte pour elles seules après la

prière du Maghreb.

Le voile des habitants de Ghadâmès est toujours blanc ; presque tous

leurs vêtements viennent du Soûdân, et ils choisissent de préférence

ceux d’une couleur claire.

Le costume des femmes consiste en une longue gandoûra, dalmatique

orientale, qui couvre tout le corps, et leur coiffure en une sorte de

diadème qui donne un air de grandeur à leur physionomie. Les femmes

d’origine noble sont toujours voilées ; les ’Atrîyât seules sortent au

dehors le visage découvert.

Comme les nomades Touâreg, les Ghadâmèsiens sont souvent sur les routes

pour leurs affaires : mais rencontre-t-on une ville, ces derniers

saisissent, en vrais citadins, l’occasion qui leur est offerte d’aller

chercher un abri sous un toit protecteur, tandis que les Touâreg

semblent tenir à honneur de ne jamais accepter l’hospitalité dans

l’enceinte d’une ville, dans l’intérieur d’une maison. On dirait qu’ils

craignent de ne pas avoir assez d’air à respirer ou assez d’espace pour

se mouvoir, s’ils interposent quelque obstacle entre eux et l’immensité

du ciel et de la terre.

Le caractère des Ghadâmèsiens est grave et réservé ; il se ressent de la

position exceptionnelle de leur ville au milieu d’un désert improductif

qui les oblige à ne voir de la vie que le côté sérieux, et à s’ingénier

à remédier par le commerce et l’industrie à l’extrême pauvreté et à

l’isolement du milieu qui les a vus naître.

Leur aptitude au grand commerce est surtout digne de remarque. Il n’est

par rare de trouver à Ghadâmès des maisons ayant des succursales à Kanô,

à Katsena dans le Soûdân, à Timbouktou sur le Niger, à Rhât et à In-

Sâlah dans le centre du Sahara, à Tripoli et à Tunis sur le littoral de

la Méditerranée.

En voyant, au milieu d’un désert, dans une ville sans gouvernement

sérieux, sans autres lois que celles du Coran, sans garanties pour les

personnes et pour les marchandises, sans routes autres que des sentiers

dont la trace, comme celle du sillage du navire, se perd à l’instant du

passage ; en voyant, dans de semblables conditions, des maisons de

commerce embrasser des marchés si nombreux et si différents, et à des

distances aussi considérables, on se demande si le mirage saharien ne

grossit pas un peu trop les objets et ne multiplie pas les relations.

Cependant le doute ne peut être permis, car le contrôle le plus sévère

démontre que le commerce du littoral méditerranéen avec l’Afrique

centrale et les villes intermédiaires, sauf la portion dévolue au Maroc,

est en presque totalité aux mains des Ghadâmèsiens ou de leurs

correspondants.

La priorité et la fidélité des relations, le génie commercial, de

grandes richesses acquises et multipliées par la plus sévère économie,

une prudence consommée, des alliances solides avec les Touâreg, ne

suffisent pas pour expliquer comment une bourgade, isolée de l’univers

par la solitude des déserts, a pu perpétuer, à travers tant de siècles

et au milieu de tant de révolutions, des entreprises aussi

considérables ; il a fallu encore que le besoin de rapports entre le

Nord et le Sud fût une nécessité impérieuse, et que le commerce, objet

de ces rapports, fût lucratif, respecté et non soumis aux avanies et aux

risques de perte qui ont valu aux pirates du Sahara la réputation dont

ils jouissent parmi nous.

Je n’anticiperai pas, pour démontrer qu’il en est ainsi, sur une matière

qui ne peut être traitée incidemment ; cependant je crois utile de

prouver immédiatement, par des faits authentiques, que les bénéfices du

commerce saharien sont énormes, et que les risques sont à peu près nuls,

si le commerçant se soumet aux coutumes respectées du pays.

Peu de temps après mon arrivée à Ghadâmès, je reçus la visite d’un

marchand qui, à Kanô, avait prêté à M. le docteur Barth, lors de son

retour de Timbouktou, de l’argent au taux fabuleux de 100 pour % pour

quatre mois. L’ayant dérisoirement complimenté sur sa libéralité, il me

répondit : « Mais, je ne lui ai demandé que ce que m’eût rapporté, dans

le même laps de temps, pareille somme employée en achat d’ivoire et sans

courir l’ombre de chance de perte. »

Il est d’ailleurs accepté par tous les Sahariens, comme axiome

proverbial, que, pour s’enrichir, il suffit de faire un voyage au

Soûdân.

Mais voici d’autres faits qui éclairent encore mieux la question :

M. le capitaine de Bonnemain, dans le compte rendu de son voyage à

Ghadâmès en 1856, dit : « La plupart des caravanes qui arrivent à

Ghourd-Taferiest (environ moitié chemin entre El-Ouâd et Ghadâmès) ont

l’habitude d’y déposer, à ciel ouvert, une partie des provisions qui

doivent leur servir pour le retour ; il n’y a pas à craindre que

d’autres voyageurs songent à s’en emparer.

« Au retour, ajoute M. de Bonnemain, la caravane reprit les vivres

qu’elle avait déposés à son passage. »

Sur la même ligne, mais par un chemin différent, en 1860, j’ai aussi

trouvé des marchandises ainsi confiées à la garde de Dieu.

M. Isma’yl-Boû-Derba, entre Ouarglâ et Rhât, a, comme M. de Bonnemain,

déposé et retrouvé des provisions de retour à mi-chemin ; comme moi, il

a remarqué en route des ballots abandonnés par d’autres caravanes.

Sur les routes de Mourzouk et de Rhât au Soûdân, tous les voyageurs

européens ont rencontré sur leur passage des charges de marchandises

attendant le retour de leur propriétaire pour être rendues à

destination.

Dans les caravanes, disent tous les indigènes, il n’y a pas de bêtes de

somme de rechange. Quand un chameau vient à périr ou se trouve dans

l’impossibilité de continuer à porter son fardeau, on laisse sa charge

sur la route, avec la certitude de la retrouver intacte, attendît-on une

année pour venir la chercher.

Je ne cite pas ces faits pour en tirer la conclusion que toutes les

routes sahariennes offrent plus de sécurité que les routes européennes.

Non. Il y a dans le Sahara des routes protégées par des populations

auxquelles les caravanes paient un faible droit de passage pour prix de

leurs services. Ces routes, généralement suivies par les caravanes,

offrent les exemples de sécurité que je viens de rapporter. D’autres,

celles qui traversent des territoires en proie à l’anarchie, ne sont

plus dans les mêmes conditions ; les caravanes fortes et armées, seules,

peuvent les parcourir, comme les navires pourvus de moyens de défense

peuvent, seuls, fréquenter certaines mers.

L’industrie, ai-je dit, est aussi un des éléments d’activité de

Ghadâmès. En effet, on y trouve tous les corps de métiers qu’exige

l’isolement de la ville : tailleurs, tisserands, cordonniers, tanneurs,

forgerons, selliers, bijoutiers, menuisiers, maçons, et ces professions

sont généralement exercées de père en fils dans la même famille. Déjà,

au XIe siècle, Ghadâmès était renommée pour le travail des cuirs[96] et

elle a conservé cette réputation justement méritée, car nulle part, en

Afrique, on ne fait d’aussi bonnes chaussures.

L’industrie agricole, quoique limitée à la culture des jardins compris

dans le mur d’enceinte de l’oasis, occupe un certain nombre de bras,

l’isolement de la ville obligeant ses habitants à y pratiquer la culture

la plus intensive possible. Les engrais et les irrigations n’y sont pas

négligés.

Les eaux d’irrigation sont fournies par des puits et par la source qui

donne des eaux alimentaires à la population.

Le débit total de la source est divisé, sur une rotation de treize

jours, en 925 _dermîsa_, subdivisées elles-mêmes en 6,475 _qâdoûs_,

qu’un fonctionnaire répartiteur distribue à tous les ayant droits

d’après un règlement municipal religieusement observé.

Le qâdoûs étant la 500e partie du volume des eaux fourni par la source

dans les 24 heures, correspond à une part journalière de 2m 53s du débit

total, soit, en nombre rond, _trois minutes_.

La dermîsa se composant de sept qâdoûs, représente 20m 11s du volume

total fourni en treize jours, soit 20m 11s répartis sur 18,720m.

La dermîsa arrose, en moyenne, une superficie indéterminée couverte de

64 dattiers[97], à l’ombre desquels sont cultivés d’autres arbres et

toutes les plantes maraîchères que consomment les habitants de l’oasis.

Toutes les eaux d’irrigation appartiennent au gouvernement, qui en

aliène la jouissance perpétuelle aux familles propriétaires des jardins.

La dermîsa est louée 80 riâl sebîli par an, soit 55 fr. 20. L’ensemble

des eaux rapporte donc à l’État environ 50,000 fr. par an[98].

L’usufruitier d’une dermîsa ainsi que ses héritiers en disposent comme

s’ils en étaient propriétaires, sous la réserve qu’à l’extinction de la

famille du tenancier le droit de libre disposition fait retour à l’État.

Cette sage mesure, conforme aux règles de l’islamisme sur

l’appropriation des eaux, a pour but de prévenir l’accaparement d’un

produit naturel indispensable à tous et inséparable de la terre qu’il

doit féconder.

Les eaux de la source sont recueillies dans un vaste bassin, de

construction ancienne, assez étendu et assez profond pour qu’on y puisse

nager à l’aise ; de ce bassin, elles sont réparties dans l’oasis par

cinq canaux également de construction ancienne.

En langue temâhaq, cette source porte le nom d’_arhechchoûf_, mot dont

la racine est la même que celle de _arhôchchâf_, crocodile ; non que le

crocodile y ait jamais existé, mais parce que le nom temâhaq du

crocodile signifierait l’_animal des sources_ ou _des eaux vives_.

L’étude des terrains environnants et des puits de l’oasis, ainsi que la

température[99] élevée des eaux de la source, paraissent à M. Vatonne

des indications suffisantes pour faire espérer qu’avec un sondage de 120

mètres on pourrait atteindre la nappe qui alimente la source actuelle et

augmenter dans des proportions considérables le volume des eaux de

Ghadâmès et des environs.

Je m’associe volontiers à ces espérances, non-seulement pour Ghadâmès,

mais encore pour beaucoup d’autres points du Sahara.

Pour Ghadâmès en particulier, la question des relations commerciales

avec l’Algérie serait bien simplifiée, si, à la limite de notre

frontière, des forages artésiens permettaient d’y établir une colonie de

Souâfa, succursale d’El-Ouâd, le plus avancé de nos marchés dans le Sud-

Est.

Un entrepôt de marchandises françaises, installé dans cette colonie,

offrirait au commerce de Ghadâmès beaucoup de produits qui lui manquent

aujourd’hui, et entre autres ceux d’Alger et de l’industrie orientale

des Maures d’Alger.

En attendant que l’avenir réalise ou démente ces espérances, je reviens

à l’état actuel du principal centre commercial de la Tripolitaine.

La physionomie de la ville de Ghadâmès répond très-bien au degré de

développement industriel et commercial de ses habitants, à leur

richesse, à leur intelligence et à leur moralité.

Les maisons vastes, bien aérées, blanchies à la chaux, sont souvent à

plusieurs étages.

Les rues sont presque toutes couvertes, pour leur conserver le plus de

fraîcheur possible.

Dans les rues principales, des boutiques de détail, boutiques à la façon

de Berbèrie, bien entendu, consistant en un étal et un siége pour le

débitant, pourvoyent aux besoins journaliers des citadins.

Un marché hebdomadaire, qui se tient tous les vendredis sur la place

d’El-’Aouîna, supplée, par des apports étrangers, aux approvisionnements

quotidiens des boutiquiers ordinaires. Là, comme sur la plupart des

marchés de consommation de l’intérieur, les denrées sont vendues à

l’encan. L’importance de ce marché varie suivant les saisons, les

arrivées ou les départs des caravanes. Pendant mon séjour, on y vendait,

par marché, environ 300 moutons destinés à la boucherie.

Des boucheries, des boulangeries et des biscuiteries, à l’usage de la

population flottante, remplacent pour les étrangers les abatages et la

fabrication de pain qui, pour les habitants sédentaires, s’effectuent

dans l’intérieur de chaque famille.

Des fontaines, dans chaque quartier, donnent abondamment l’eau à tous.

Enfin, ce qui ne se voit dans aucune autre partie du Sahara, l’ensemble

des plantations de palmiers est entouré d’un mur de défense, en ruines,

il est vrai, sur plusieurs points, quoiqu’il porte des traces de

différentes reconstructions. (Voir la pl. XI, fig. 1, page 252)

Sans doute, Ghadâmès, ville souvent réédifiée, n’offre ni la régularité

ni le confortable des cités européennes modernes ; mais dans le jugement

que je porte sur son assiette, je ne puis raisonnablement que la

comparer aux autres centres sahariens, et je n’hésite pas à lui accorder

un rang distingué entre toutes ses rivales.

Les principaux quartiers de la ville sont : In-Djoûra, Taskô, Tîn-

Guezzîn, Taferfar, El-’Aouîna ou Benî-Mâzigh, Amaendj, Aydrâr, Djer-

Essân et Oulâd-Bellîl.

7,000 habitants environ peuplent ces divers quartiers.

La population flottante varie avec les départs et les arrivées des

caravanes.

Une seule grande porte donne accès dans la ville, ce qui rend la

surveillance des entrées et des sorties plus facile.

A l’époque de mon séjour à Ghadâmès (1860), l’autorité politique et

administrative des Turcs y était représentée par un moûdîr, assisté d’un

kaououâs.

La fonction de moûdîr correspond à celle de kaïd des tribus algériennes.

La force publique mise à la disposition de cette autorité supérieure

consistait en quelques Arabes du Djebel-Nefoûsa, quelquefois au nombre

de quatre seulement, envoyés en corvée pour trois mois, par le kâïmakâm

du Djebel, duquel Ghadâmès dépendait. Pour empêcher cette garnison

temporaire de rentrer dans ses foyers avant l’expiration du délai fixé,

le moûdîr était obligé de prendre en gage ses fusils.

La mission de ce simulacre de gendarmerie, _sans armes_, était de garder

la porte de la ville, de prêter main-forte au chef de la douane, pour

l’acquittement des droits, et de servir de chaouch ou agents de police

au moûdîr.

A la fin de 1862, quand une mission française s’est rendue à Ghadâmès

pour y conclure un traité de paix avec les Touâreg, cette ville ayant

été, par un édit de la Porte Ottomane, placée sous le régime de la

liberté commerciale, la garde protectrice de la douane avait été

supprimée avec elle, et Ghadâmès offrait le spectacle, peut-être unique

dans le monde, d’une ville relevant d’une autorité étrangère représentée

par un seul agent, le moûdîr.

Mais, depuis, cet âge d’heureuse quiétude a disparu. Le kaïd algérien,

’Aly-Bey, ayant franchi les dunes de l’’Erg avec une troupe (_goûm_) de

cavaliers Souâfa et Rouâgha, pour venir faire escorte aux missionnaires

officiels à leur retour, la paisible population de Ghadâmès s’est crue

menacée de conquête et a obligé le gouvernement de Tripoli à prendre des

mesures pour la défendre au cas de nécessité.

Au moûdîr a succédé un pacha ; une garnison de Turcs (_redîf_), envoyée

d’Europe et renforcée de cavaliers du Sâhel (_bachi-bouzouk_), est venue

occuper la place.

Désormais Ghadâmès est devenue le chef-lieu d’un kâïmakâmlik saharien

relevant de Tripoli, et embrassant, dans sa circonscription, une partie

du Fezzân.

Cette organisation, fondée sur la peur, n’est-elle que transitoire ?

Je l’ignore. Quoi qu’il en soit de craintes sans motifs[100], je ne puis

que me réjouir de voir un nouvel élément d’ordre introduit dans le pays.

De 1850 à 1858, le gouvernement anglais a entretenu à Ghadâmès un vice-

consul, probablement en vue de surveiller le commerce des nègres. Ce

consulat est aujourd’hui supprimé, ainsi que celui de Mourzouk.

La création d’une agence consulaire de France, beaucoup plus nécessaire,

est à l’état de projet depuis plusieurs années. Elle ne tardera pas,

sans doute, à être installée, car les intérêts des Touâreg, devenus

aujourd’hui nos alliés, ainsi que ceux de notre commerce, réclament

cette institution.

La cité est administrée par un _cheïkh_, avec le concours d’une

assemblée libre des notables (_djema’a_), suivant les anciennes coutumes

municipales des Berbères.

Ce fonctionnaire, nommé par l’autorité politique locale, est le

véritable magistrat de la ville.

La justice est rendue, au nom du sultan de Constantinople, par un

_qâdhi_, qui reçoit son investiture de l’autorité judiciaire de Tripoli.

Un _imâm_ est le chef de la religion, en même temps que le suppléant du

qâdhi.

L’instruction publique est représentée par un _mouderrîs_ ou maître

d’école.

En 1860, le moûdîr seul recevait un traitement de l’État.

La garde n’était ni payée ni nourrie.

Le cheïkh, le qâdhi et l’imâm n’avaient d’autres honoraires que ceux

inhérents à leurs fonctions et payés directement par les administrés.

Le maître d’école et les amîn des corporations avaient, pour toute

rétribution, la jouissance d’une portion d’eau.

Dans ces conditions, le budget des dépenses s’élevait à 3,500 fr.,

chiffre du traitement du moûdîr.

Le budget des recettes, non compris les produits de la douane et des

locations d’eau, s’élevait à 2,500 mitkhal d’or, soit 30,937 fr. 50 c.,

au taux du change de l’époque.

Il paraît que, nonobstant la levée des droits de douane, l’impôt

mobilier et immobilier a aussi subi une réduction, car, d’après M. le

lieutenant-colonel Mircher, en 1862, il avait été fixé à 21,000 francs

seulement.

L’érection du moûdîrît en kâïmakâmlik, avec des charges inconnues

jusque-là, aura probablement fait augmenter la part d’impôt de Ghadâmès,

car les Turcs ont pour habitude de mettre au compte des populations les

dépenses que leur protection occasionne.

Quel que soit l’avenir réservé au nouvel ordre de choses, la force de

l’habitude, comme celle de la nécessité, maintiendra l’administration

intérieure de la ville aux mains des notables commerçants du pays et le

gouvernement des relations extérieures au pouvoir des chefs Touâreg,

car, sans une alliance intime des maîtres des routes et des

propriétaires des marchandises qui alimentent le commerce de la place,

Ghadâmès, déjà en décadence depuis l’abolition de la traite, ne

tarderait pas à devenir une ville morte, inhabitable même pour ses

habitants, en raison du haut prix de toutes les denrées de consommation.

En vain le drapeau de la Porte Ottomane, dans les circonstances

solennelles, est hissé à Ghadâmès, sur une maison à loyer qu’y occupe un

gouverneur turc ; en vain l’acquittement volontaire d’un faible impôt,

tribut religieux autant que politique, semble sanctionner la

reconnaissance d’une autorité étrangère : Ghadâmèsiens et Touâreg

Azdjer, unis entre eux par les liens du sang et de l’intérêt, se

considèrent réciproquement comme faisant partie de la même

confédération. En frères associés à la même entreprise, les uns, maîtres

de l’espace, forts, actifs, protégent sur les routes les convois de

leurs clients ; les autres, maîtres de la fortune et des relations qui

permettent d’acheter des vivres et des vêtements au dehors, donnent

libéralement à leurs protecteurs ce qui est nécessaire à leur existence.

La sollicitude et les égards des commerçants de Ghadâmès pour les

Touâreg, grands et petits, révèlent combien est intime l’union des deux

populations.

Que chaque maison de commerce pourvoie aux besoins de la famille de son

protecteur particulier et prévienne même ses désirs : rien de plus

naturel que la réciprocité des services rendus.

Mais là ne se bornent pas les bons offices des citadins envers les

nomades.

Un chef târgui tombe-t-il dans la misère, la corporation des marchands

l’invite à venir habiter la ville, l’entretient et le nourrit.

L’un des Touâreg, homme libre ou serf, vient-il en ville pour ses

affaires, le repas de l’hospitalité lui est donné pendant toute la durée

de son séjour.

Des mendiants se permettent-ils d’enfoncer les portes d’une maison qui

ne s’ouvrent pas assez vite, on s’excuse de n’avoir pas deviné qu’ils

étaient Touâreg.

Par extraordinaire, des Touâreg ont-ils quelques démêlés avec l’autorité

turque, aussitôt les notables habitants interviennent pour éviter tout

conflit en prenant à leur charge la responsabilité des fautes commises,

et l’autorité s’associe à la prudence des habitants.

Ghadâmès, nominalement vassale de la Porte Ottomane, obligatoirement

tributaire de Tripoli pour ses besoins commerciaux, est donc bien plus

une ville neutre qu’une ville d’État, et si elle était mise en demeure

d’arborer le drapeau d’une nationalité, tout l’obligerait à adopter

celui des Touâreg.

De cette situation, je conclus que la convention commerciale signée à

Ghadâmès le 26 novembre 1862, par les principaux chefs des Touâreg

Azdjer et les délégués du gouvernement général de l’Algérie, engage

aussi bien la corporation des commerçants de Ghadâmès que les Touâreg

eux-mêmes, quoique la convention n’en fasse pas une mention speciale,

mais les deux parties contractantes l’ont explicitement compris ainsi.

§ II. — RHÂT.

Rhât est une ville berbère, indépendante des Touâreg, quoiqu’elle soit

assise au milieu de leurs campements et quoiqu’elle relève de leur

protectorat.

Sa position, au débouché de la gorge d’Ouarâret et de la vallée du

Tânezzoûft, sur la grande voie commerciale de Tripoli au Soûdân, en un

point riche en eaux de sources et en terres susceptibles de culture,

semble l’avoir prédestinée au rôle qu’elle joue au milieu de populations

nomades.

D’après la tradition locale, la fondation de Rhât daterait de quatre ou

cinq siècles au plus, ce qui explique le silence des auteurs arabes du

moyen âge à son sujet.

Mais la même tradition lui donne pour fondateurs une tribu berbère

noble, les Ihâdjenen, avec le concours des Kêl-Rhâfsa, des Kêl-Tarât,

des Têl-Telaq et des Ibakammazên, également Berbères, mais d’origine

moins noble que les Ihâdjenen.

La coopération des Kêl-Rhâfsa à la restauration de la ville moderne

permet de lui assigner une origine ancienne et de retrouver

l’emplacement d’un des centres de population vaincus par les armées

romaines dans l’expédition de la Phazanie.

En effet, Pline (_Hist. natur._, Lib. V, c. 5) nous apprend, d’après les

auteurs du temps, que parmi les peuples, les villes et les lieux dont la

conquête a valu les honneurs du triomphe à Cornelius Balbus, figure le

nom de RAPSA, qualifiée _oppidum_.

L’_oppidum_ des Romains était une ville, avec enceinte fortifiée, dans

une position stratégique.

Sans doute, cet _oppidum_ commandait le Φάραγξ Γαραμαντικὴ de Ptolémée,

comme Rhât moderne commande l’_Aghelâd d’Ouarâret_.

Les noms ont changé, mais les hommes et les choses sont restés les

mêmes. Les gens de l’antique Rapsa, les Kêl-Rhâfsa de l’époque moderne,

trop faibles pour défendre par leurs seules forces une position qui peut

à juste titre être considérée comme une des clefs du plateau central du

Sahara, auront dû s’associer avec les seigneurs Ihâdjenen et leurs

serviteurs, pour restaurer leur ville sous un nom dont l’étymologie nous

échappe, Kêl-Rhât, _gens de Rhât_, mais qui doit être emprunté à des

circonstances locales, car trois des portes de la ville, contre

l’habitude, portent le nom commun de _Tamelrhât_, et une quatrième celui

de _Tafelrhât_.

Une exploration spéciale permettrait peut-être de retrouver dans les

constructions modernes de Rhât des traces de l’ancienne Rapsa ; il est

regrettable que la jalousie superstitieuse de ses habitants n’ait pas

encore permis de rechercher si l’emplacement de l’_oppidum_ des Romains

était là, ou dans quelque autre ville du voisinage habitée jadis par les

Kêl-Rhâfsa.

La petite confédération à laquelle la Rapsa des anciens dut sa

résurrection porta d’abord le nom de Kêl-Rhât, qu’elle conserva jusqu’à

ce jour, concurremment avec le nom arabe de Rhâtïa. Mais ce n’est pas le

seul changement à noter dans l’histoire de cette petite agglomération.

Les Touâreg du nord · 第 23 / 46 段