pour être séchés, puis on les met dans des petites bourriches pour les
conserver en silos.
Cette denrée alimentaire se vend dans tout le Fezzân ; on la mange
quelquefois seule, bouillie, mais le plus souvent en sauce, avec
d’autres aliments. Le goût de ces vers rappelle celui de crevettes un
peu faisandées ou mal préparées ; nonobstant, les indigènes en font
grand cas.
Les vers de première qualité ne se trouvent que dans le Bahar-ed-Doûd ;
ceux de seconde qualité sont pêchés dans le lac de Mâfou ; on en trouve
aussi dans le premier lac. (Voir la planche ci-contre.)
Pl. IX. Page 244. Fig. 17 et 18.
[Illustration : Fig. 1. — VUE DU BAHAR-ED-DOÛD.
D’après un dessin de M. H. Duveyrier.]
[Illustration : LARVE. NYMPHE. MOUCHE.
(La taille de l’insecte sous chaque forme est indiquée par un petit
trait.)
Fig. 2. — ARTHEMIA OUDNEII.
Dessinée d’après nature, par M. Bocourt, sur les insectes rapportés par
M. H. Duveyrier et déposés au Muséum d’histoire naturelle.]
_Parasites de l’homme._
Le ver de Guinée est trop connu pour que je le décrive. Je constaterai
seulement qu’il atteint presque tous les Touâreg qui vont au Soûdân, et
que cet animal, dont on se débarrasse difficilement, laisse après lui
des traces de cicatrices considérables.
Les Européens qui iront dans l’Afrique centrale doivent s’attendre à
subir, sous ce rapport, la loi commune.
_Puce._
Je dois constater ici un fait important : la puce n’existe pas sur le
plateau central du Sahara. Elle accompagne le voyageur jusqu’aux points
où l’humidité de l’air lui permet de vivre, mais elle disparaît dès
qu’on entre dans le pays sec.
NOTE.
Tous les échantillons de roches, de minéraux, de plantes, d’animaux,
rapportés de mon voyage et classés dans l’ordre de cet ouvrage, vont
être prochainement remis au _Muséum d’histoire naturelle_ de Paris, où
chaque personne intéressée à consulter ces collections pourra en prendre
connaissance.
Mon registre d’observations météorologiques sera également remis au
Bureau de la _Société météorologique_ de France, qui, je l’espère, le
publiera dans son _Bulletin_.
Quant à l’Atlas original de mes itinéraires, comprenant quatre-vingt
feuilles, il sera déposé soit au _Dépôt des cartes de la Guerre_, soit à
la _Bibliothèque de la Société de géographie_ de Paris, dès que le
dessin et la gravure des diverses cartes de mon exploration me
permettront d’en disposer.
[Note 90 : Nom général de l’espèce.]
[Note 91 : Ne pas confondre cette localité avec celle du même nom, sur
la route de Mourzouk à Koûka.]
[Note 92 : Voici la description de ce poisson, d’après un extrait de
l’_Histoire naturelle des Poissons_, par M. le baron Cuvier et M. A.
Valenciennes, tome XV, page 372 :
_Le Harmouth lazera_ (_Clarias lazera_, Nob.).
Nous trouvons une figure parfaitement reconnaissable de l’un d’eux dans
les dessins faits dans la haute Égypte par M. Riffaud.
Les caractères tirés de la disposition des dents vomériennes sont très-
sensibles. Le crâne est un peu plus large en avant, surtout parce que le
grand sous-orbiculaire postérieur est plus large ; il est un peu convexe
transversalement, et sa pointe mitoyenne, due à la proéminence
interpariétale, est un peu plus obtuse ; ses barbillons beaucoup plus
longs. Le maxillaire dépasse la pectorale, et atteindrait à la naissance
de la dorsale ; le nasal a moitié de sa longueur, le sous-mandibulaire
externe en a les trois quarts, et touche le milieu de la pectorale ;
l’interne est de moitié plus court que l’externe. Une autre différence
bien marquée, c’est que les dents vomériennes sont mousses, ou comme de
petits pavés ronds, serrés, disposés sur un croissant plus large dans le
milieu...
Le dessus de ce poisson paraît cendré, et le dessous blanchâtre. Les
nageoires sont d’un cendré brun. Sur le dos sont de chaque côté des
séries verticales de points blancs, au milieu de chacun desquels paraît
un petit pore, elles ne dépassent pas la ligne latérale, et l’on en
compte neuf ou dix depuis la nuque jusqu’au milieu de la longueur où
elles s’effacent par degrés.
Le cabinet du roi en a un long de trois pieds.]
LIVRE III.
CENTRES DE RAYONNEMENT.
Dans tout le Sahara, l’existence matérielle et morale des nomades n’est
assurée qu’au moyen d’annexes sédentaires, assises dans des lieux
d’élection, au centre de leurs pérégrinations ou sur la périphérie de
leurs terres de parcours.
Ces annexes, organes essentiels de la vie intérieure et des relations
extérieures des tribus, appellent tout d’abord l’attention.
Parmi ces centres, les uns sont exclusivement commerciaux, les autres
exclusivement religieux.
Les centres commerciaux sont des villes : Ghadâmès et Rhât, en
territoire târgui ; Mourzouk, Ouarglâ et In-Sâlah, sur les frontières de
leurs parcours, mais dans le rayon des relations journalières des
Touâreg.
Les centres religieux, au nombre de quatre, sont ou des confréries
organisées en vastes associations ou des familles princières de
marabouts exerçant une sorte de pouvoir spirituel sur leurs clients.
Les confréries sont : celle des Tedjâdjna, dont le siége principal est à
Temâssîn, dans l’Ouâd-Rîgh (Algérie), et celle des Senoûsi, dont la
métropole est à Jerhâjîb, dans un désert situé entre la Tripolitaine et
l’Égypte.
Les familles princières de marabouts sont les Bakkây, à Timbouktou, et
les Oulâd-Sîdi-Cheïkh, à El-Abiodh, dans le cercle de Géryville
(Algérie).
Dans les confréries, les chefs sont des _cheïkh_, vénérables, des
_moqaddem_, gardiens ; les disciples sont des _khouân_, frères.
Dans les familles de marabouts, l’autorité souveraine est exercée par
l’aîné, _cheïkh_, vénérable, mais avec le concours des autres membres de
sa famille, marabouts comme lui ; les clients sont des _khoddâm_,
serviteurs.
Ces quatre centres religieux embrassent dans leurs juridictions, à peu
près sans exception, toutes les populations des villes et des campagnes
du Sahara central.
Leur action s’exerce, dans chaque groupe, soit par des _zâouiya_,
sanctuaires fixes, à la fois églises ou lieux de réunion et écoles ou
académies d’enseignement, vers lesquelles convergent les disciples et
les serviteurs, soit par des missionnaires ambulants qui vont, de tribu
en tribu, pour diriger les consciences et rappeler aux nomades les liens
qui les rattachent à leurs chefs spirituels.
Ce livre sera donc divisé en deux chapitres : les centres commerciaux et
les centres religieux ; et chaque chapitre subdivisé en autant de
paragraphes qu’il y a de centres d’attraction.
CHAPITRE PREMIER.
CENTRES COMMERCIAUX.
Je range dans cette catégorie les points d’arrivée et de départ des
grandes caravanes, des caravanes de long cours, à l’exclusion des points
secondaires, dont les opérations peuvent être comparées à celles du
cabotage, parce que, si les Touâreg ont des rapports journaliers avec
les grands centres, ils n’en ont presque aucun avec les petits.
Je n’embrasse dans ce chapitre que l’étude des rapports sociaux des
Touâreg avec ces centres, et non la question commerciale, réservée pour
un second volume, dont la publication ne se fera pas attendre.
§ Ier. — GHADÂMÈS.
La ville de Ghadâmès, quoique située dans les terres de parcours des
Touâreg Azdjer et quoique relevant socialement de cette peuplade
indépendante, est aujourd’hui incorporée politiquement dans la
Tripolitaine, conséquemment dans l’Empire Ottoman.
Les nécessités de son commerce l’ont obligée à subir la double loi du
maître du port maritime avec lequel elle opère, et des maîtres de toutes
les routes par lesquelles elle importe ou exporte ses marchandises.
Ghadâmès est une ville fort ancienne : la tradition et l’histoire
l’affirment ; les ruines de différentes époques et de différentes
civilisations trouvées dans son enceinte confirment, en les complétant,
les renseignements que nous ont transmis à ce sujet les auteurs grecs et
latins.
Le choix de l’emplacement de cette ville fut déterminé par la présence
d’une source d’eau douce des plus abondantes presque à égale distance de
quatre points que nous trouvons être des centres d’habitation fixe de
l’homme, dès les premiers âges de l’histoire :
Djerma (_Garama_), dans le Sud-Est ;
Ouarglâ, dans l’Ouest-Nord-Ouest ;
Gâbès (_Tacape_) et Tripoli (_Oea_), dans le Nord, sur le littoral
méditerranéen.
De plus, cette source placée entre deux barrières que les sables
opposent à la circulation : les dunes de l’’Erg, dans l’Ouest, les dunes
d’Édeyen dans le Sud-Est, était située sur la grande voie commerciale de
la Méditerranée à la région mystérieuse de la Nigritie, voie dont la
fréquentation était consacrée par le temps et sur laquelle circulaient
des produits alors fort recherchés.
Il fallait tous ces avantages de position pour décider des hommes
entreprenants à venir s’établir au milieu de la plus aride des
solitudes, loin des points plus favorisés auxquels ils ont dû, doivent
et devront toujours demander les denrées nécessaires à leur
consommation.
D’après les habitants de Ghadâmès, l’origine de leur ville remonte au
temps d’Abraham.
L’Égypte était en pleine prospérité à l’époque des patriarches bibliques
et Ghadâmès a conservé jusqu’à nos jours un bas-relief que j’y ai
découvert et qui ressemble trop aux productions si caractérisées des
anciens Égyptiens pour qu’on puisse lui assigner une autre origine. On
en jugera par la planche ci-contre. (Fig. no 1.)
Ce fragment, ainsi que d’autres objets que l’on met à nu, de temps à
autre, en creusant les fondations de nouvelles maisons, semble être la
preuve qu’il florissait là, dès la plus haute antiquité, une
civilisation sœur de celle des rives du Nil, quoique moins avancée et
moins parfaite.
Pline nous apprend qu’au commencement de l’ère chrétienne et dans la
contrée où se trouve aujourd’hui Ghadâmès vivaient des _Liby-
Égyptiens_[93], c’est-à-dire des Libyens d’origine égyptienne.
Le témoignage de Pline, confirmé par le bas-relief libyco-égyptien dont
je reproduis le dessin exact, semble donner quelque valeur à la
tradition locale : car, pour que des colons égyptiens soient devenus
Libyens au commencement de notre ère, plusieurs générations avaient dû
se succéder dans le pays.
Pl. X. Page 250. Fig. 19 et 20.
[Illustration : Fig. 1. — BAS-RELIEF LIBYCO-ÉGYPTIEN
(TROUVÉ AU BORDJ-TASKÔ, EN CREUSANT LES FONDATIONS D’UNE MAISON).
D’après un dessin de M. H. Duveyrier.]
[Illustration : Fig. 2. — COLONNES ET CHAPITEAUX DE LA PLACE
D’EL-’AOUÎNA, A GHADÂMÈS.
D’après un dessin de M. H. Duveyrier.]
Mais à Ghadâmès il n’y a pas que des ruines libyco-égyptiennes : à 250
mètres environ, au Sud-Ouest de l’oasis, sur le plateau d’El-Esnâmen
(les idoles), on remarque des ruines _sui generis_, postérieures à
l’époque égyptienne et antérieures à l’époque romaine et auxquelles je
n’ai pu assigner de caractère, avant d’avoir visité en détail les ruines
de l’ancienne capitale des Garamantes. Aujourd’hui le doute n’est plus
permis pour moi : les débris auxquels les indigènes donnent le nom
d’idoles, parce que leur construction est due à des peuples idolâtres,
ces débris, dis-je, composés des mêmes matériaux, liés entre eux par un
même ciment, appartiennent à l’époque garamantique, époque d’une
civilisation indigène qui a laissé plus d’une trace dans le Sahara.
M. Vatonne, membre de la mission de Ghadâmès (1862), dans son
remarquable Mémoire déjà cité, nous fait connaître un autre monument de
la même origine.
« Une autre construction analogue, dit-il, est assez éloignée des six
idoles ; elle se trouve à un des angles du rempart de Ghadâmès, du côté
Nord-Ouest. C’est une tour carrée, en matériaux du pays, grès, gypse et
dolomie ; les pierres ont été choisies de forme plate ; on y a fait
entrer quelques briques. L’une de ces pierres plates, en grès rouge,
nous a été apportée par un indigène et donnée comme provenant de cette
tour. Quelques caractères étaient tracés dessus ; _nous les reproduisons
sans savoir quels ils sont ni l’intérêt qu’ils peuvent avoir_. A la
partie inférieure, il y a une chambre dans laquelle on pénètre par une
porte basse. Dans le fond, il y a une saillie de mur formant banquette
sur laquelle on peut s’asseoir ou s’étendre ; au-dessus est un
emplacement qui a dû être voûté. La voûte est aujourd’hui détruite ; il
y a une ouverture ou sorte de fenêtre par laquelle nous avons pu
pénétrer. La destination de cette tour, dont la construction doit
remonter à une époque très-reculée, est complétement inconnue des
indigènes. A côté de celle encore debout, il y a les ruines d’une autre
petite tour dont les débris sont épars sur le sol. D’autres inscriptions
ont-elles été trouvées en ce point ? Nous l’ignorons, mais il nous a été
dit que le vice-consul anglais se rendait très-souvent à cette tour ;
peut-être y a-t-il trouvé quelque chose de plus intéressant que la dalle
qui nous a été donnée. »
Je cite ce passage du Mémoire de M. Vatonne parce que sa description me
rappelle celle du Qeçîr-el-Watwat ou _châtelet des chauves-souris_ de
Djerma-el-Kedîma, et constate l’origine commune des deux monuments et de
leurs similaires. (Voir la planche d’El-Esnâmen, ci-contre, et celle du
Qeçir-el-Watwat, page 279.)
Pl. XI. Page 252. Fig. 21 et 22.
[Illustration : Fig. 1. — VUE DE L’OASIS DE GHADÂMÈS
(PRISE DU DHAHARA).
D’après un dessin de M. H. Duveyrier.]
[Illustration : Fig. 2. — VUE DES RUINES DES ESNÂMEN, A GHADÂMÈS.
D’après un dessin de M. H. Duveyrier.]
Quant à l’inscription trouvée dans la tour décrite par M. Vatonne, elle
est bilingue : moitié en caractères grecs, moitié en caractères
inconnus, peut-être ceux de la langue garamantique. Dans la partie
grecque de l’inscription on lit distinctement les mots suivants :
ΕΛΚΑΡΕΔΙ
ΕΝΖΥΛΝ[Caractères]ΕΥ,
soit _elkaredi enzulnuchen_, qui n’ont aucune signification en grec,
mais qui peuvent être la transcription de mots étrangers en caractères
grecs.
Ce petit détail offre beaucoup d’intérêt à l’archéologue, car il
témoigne d’un certain contact, à Ghadâmès, entre la civilisation grecque
et une civilisation indigène inconnue de nous. A quoi eût servi une
inscription grecque dans une ville où nul Grec n’aurait pu la lire ?
Mais les Égyptiens, les Garamantes et les Grecs ne sont pas les seuls
parmi les grands peuples de l’antiquité qui aient laissé à Ghadâmès des
indices certains de leur passage.
Par Pline, nous savions qu’au nombre des lieux subjugués par les armes
romaines, sous la conduite de Cornelius Balbus, figuraient les villes
importantes de Cydamus et de Garama ; par un passage des _Fastes
capitolins_, nous savions que cette expédition avait été entreprise en
l’an de Rome DCCXXXIV (19 avant J.-C.), mais nous ignorions si la ville
de Cydamus avait été occupée par les conquérants, si leur occupation
avait été temporaire ou durable.
Une inscription romaine[94], enfouie jusqu’au moment de la découverte
que j’en fis en 1860, à la porte des jardins, en venant de la Zâouiya de
Sîdi-Maábed, et probablement placée à l’entrée du camp fortifié qui
protégeait la ville, non-seulement assigne une longue durée à
l’occupation de Cydame par les Romains, mais encore nous révèle des
détails importants sur cette occupation.
Bien que cette inscription ait déjà été publiée dans l’_Annuaire de la
Société archéologique de Constantine_ (1860-1861), je la reproduis ici.
(Voir sur la planche ci-contre.)
Pl. XII. Page 253. Fig. 23.
[Illustration : INSCRIPTION ROMAINE TROUVÉE A GHADÂMÈS.
D’après un estampage pris par M. H. Duveyrier.
Hauteur de la pierre 0m 52.
Largeur 0m 26.
Les lettres des deux premières lignes ont 1 centimètre de plus que les
autres.
Le trait de la gravure est brisé partout où il y a eu de martelage.]
M. Léon Régnier, membre de l’Institut, auquel des connaissances
spéciales assurent une incontestable autorité dans toutes les questions
d’archéologie africaine, a bien voulu, sur ma demande, contrôler
l’interprétation de cette inscription telle qu’elle a été faite à
Constantine par M. Cherbonneau. Voici son avis à ce sujet :
« L’inscription latine trouvée à Ghadâmès par M. Henri Duveyrier n’est
pas du règne de Caracalla, mais de celui d’Alexandre Sevère (221-235).
Les noms qui ont été effacés avec intention dans l’antiquité sont ceux
de ce prince et de sa mère _Julia Mammæa_. Le nom de Julia Domna n’a
jamais été effacé sur les monuments.
« Le monument a été élevé, non par un _vexillaire_, mais par une
_vexillatio_, c’est-à-dire par un détachement de la Légion _IIIe
Augusta_ commandé par un centurion dont le nom a disparu, mais dont le
titre subsiste dans les sigles :
. > . LEG. EIVSDEM
c’est-à-dire :
_Centurio Legionis ejusdem._
« Cette inscription est très-importante, parce qu’elle prouve que le
territoire de la province de Numidie s’étendait alors jusqu’à
Ghadâmès. »
D’après la nouvelle interprétation de M. Léon Régnier, l’occupation de
Cydamus par les Romains aurait eu une durée minimum de 250 ans, et comme
il n’est pas probable que le monument orné de cette inscription ait été
élevé au moment de l’évacuation de la ville, on est autorisé à donner à
l’occupation une limite beaucoup plus considérable.
La rectification de l’honorable membre de l’Institut, indépendamment du
fait considérable qu’elle constate, — l’extension de la province de
Numidie au delà de la zone des sables de l’’Erg, — apporte une nouvelle
preuve matérielle à l’appui de l’opinion unanime des indigènes, qui fait
arriver la frontière actuelle de la province de Constantine jusqu’aux
portes même de Ghadâmès.
De plus, elle fait pressentir que les Romains, pour leurs relations
commerciales avec l’intérieur du continent, avaient considéré la voie
indirecte par Cirta, Lambesse et Cydame, préférable à la voie directe
par Sabrata ou Oea, car ce n’est pas sans motif sérieux que, maîtres de
tout le littoral, ils ont rattaché l’administration de Cydame à celle de
Lambesse et non à celle de toute autre métropole plus rapprochée soit de
la Province d’Afrique, soit de la Tripolitaine. La question de
production ne doit pas être étrangère à ce choix.
Enfin, la subalternisation de Cydame à Lambesse implique que les Romains
avaient pu surmonter les difficultés de la communication, car un
détachement de la IIIe Légion Auguste, dont le dépôt était en deçà de
l’obstacle des sables et de la chaîne de l’Aurès, ne pouvait pas être
isolé de son quartier-général, des magasins et du siége administratif de
la Légion.
Mes études personnelles sur l’’Erg, ainsi que celles plus complètes de
la mission qui avait pour chef M. le lieutenant colonel Mircher,
démontrent que, sur le parcours des différentes routes entre El-Ouâd et
Ghadâmès, on pourra, avec des moyens plus puissants que ceux dont
disposent les indigènes, multiplier les puits autant qu’on voudra.
D’autres traces de l’occupation romaine se retrouvent encore à
Ghadâmès : ainsi, sur la place d’El-’Aouïna, j’ai vu des débris de
chapiteaux et de colonnes, témoignage d’un luxe d’une autre nature.
(Voir page 250, figure 2 de la planche.)
Si je suis bien informé, la charpente de la principale mosquée de la
ville est supportée par des colonnes romaines et les murs de l’edifice
sont en matériaux de même origine. On comprendra que je me sois abstenu
de chercher à constater ce fait.
Dans l’immense nécropole, dite le cimetière des Benî-Ouazît, on remarque
des tombes de tous les âges, depuis l’époque païenne anté-islamique
jusqu’à nos jours. Il est possible qu’on y retrouverait des inscriptions
tumulaires romaines, si on pouvait fouiller les tombes les plus
anciennes.
Ghadâmès est donc autorisée à revendiquer une origine antérieure à
l’histoire, et tout porte à croire qu’elle n’a cessé d’être habitée
depuis sa fondation.
Le général arabe ’Amrou-ben-el-’Aâçi, qui fit la conquête du Sud de la
Tripolitaine sur les Romains[95], obligea, dit la tradition, les
habitants de Ghadâmès à embrasser l’islamisme, et cette conversion
forcée ne paraît pas s’être réalisée sans difficulté, car il y a encore
aujourd’hui dans la ville une rue, celle d’El-Wahchi, appelée aussi la
_rue du NON_, c’est-à-dire _de ceux qui refusèrent d’accepter tout
d’abord la religion de Mohammed_.
Avant la conquête musulmane, quelle religion professaient les
Ghadâmèsiens : païenne ou chrétienne ? On n’a malheureusement aucun
renseignement précis sur la population de Ghadâmès dans ces temps
reculés.
Au moyen âge, les doctrines hérésiarques de la secte des Ouahabites, qui
paraissent avoir été embrassées avec tant d’ardeur par les Berbères,
firent à Ghadâmès de nombreux prosélytes, et, pour les docteurs
musulmans des rites orthodoxes, les Ghadâmèsiens ne sont pas encore
aujourd’hui purs de l’accusation d’hérésie.
Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, de Timbouktou, qui était à Ghadâmès, de
passage, en même temps que moi, avait résumé ses impressions sur
l’orthodoxie des modernes habitants de cette ville dans le quatrain
suivant :
لا رَيت الى لحڧ من العباد
ڢى ڧلّة العروض غدامس
ولانى ڧالع منها زاد
يعودوا ڢى الدين خوامس
_Traduction mot à mot :_
« Je n’ai pas vu parmi les hommes qui surpassent, en manque
d’hospitalité, (ceux de) Ghadâmès : aussi je n’emporte de chez eux que
la certitude qu’en fait de religion ils sont schismatiques. »
Les Ghadâmèsiens font partie de la section des Berbères que les
géographes arabes appellent _molâthemîn_, c’est-à-dire _les voilés_,
parce que, comme les Touâreg, ils portent un voile sur la figure.
Mais, quoique voilés, quoique Berbères, ils ne sont pas Touâreg, car ils
diffèrent d’eux par leur origine, par leur dialecte, par leurs
vêtements, par leurs habitudes urbaines, enfin par leur aptitude
spéciale à l’industrie et au grand commerce.
Quatre groupes distincts d’habitants constituent la population de
Ghadâmès :
Les _Benî-Ouazît_, Berbères, se prétendant nobles et descendants des
fondateurs de la ville ;
Les _Benî-Oulîd_, également Berbères, également nobles, également
anciens habitants de la ville ;
Les _Oulâd-Bellîl_, Arabes, nobles, originaires de Sinâoun, ville
voisine ;
Les _’Atrîya_, mélange de nègres affranchis et des enfants de sang mêlé
que les Ghadâmèsiens ont eus de leurs rapports avec des négresses.
Pendant longtemps, les Benî-Ouazît et les Benî-Oulîd ont été en guerre
entre eux, et les quartiers qu’ils habitaient étaient isolés les uns des
autres ; aujourd’hui, quoique en meilleur intelligence, ils évitent
réciproquement de prendre demeure en dehors du quartier de leurs tribus.
Les Oulâd-Bellîl n’ont qu’un rang secondaire dans une ville
principalement berbère.
Les ’Atrîya, attachés en qualité de clients aux familles de leurs
anciens maîtres, comme autrefois les affranchis chez les Romains, n’ont
aucune influence, malgré leur grand nombre, car il leur est interdit,
par les coutumes locales, de franchir l’échelon social qui les sépare de
la classe noble.
Au Sud-Ouest de Ghadâmès est un plateau, celui de _Dhâhara_, où campent
les Touâreg qui viennent en ville. Quelques-uns même y sont à résidence
fixe. C’est une sorte de faubourg târgui.
Bien que les Ghadâmèsiens parlent l’_arabe_ avec les Arabes qui
fréquentent leur ville, le _temâhaq_ avec les Touâreg, le _haoussa_ avec
leurs esclaves, ils font usage entre eux d’un _dialecte berbère
particulier_ qui tient le milieu entre celui des Nefoûsa et celui des
Touâreg. L’isolement absolu de leur ville explique la conservation d’un
idiome propre.
Les femmes n’ayant aucune relation avec les étrangers, ne parlent que le
dialecte ghadâmèsien.