Dans l’Asie méridionale, où cet animal existe, on le dresse pour la

chasse : d’où lui est venu le nom vulgaire de _tigre-chasseur_. Dans les

contrées de l’Afrique septentrionale, où on le rencontre, le guépard

chasse pour son compte seulement.

_Onagre._

L’onagre ou âne sauvage vit en troupeaux dans le Tasîli du Nord, dès la

plus haute antiquité, car Pline le signale à peu près dans les mêmes

lieux. C’est un bel animal, assez grand, très-rapide, mais d’une

domestication difficile.

Les Touâreg ont renoncé à le poursuivre ; ils lui tendent des piéges.

Les jeunes seuls, susceptibles d’être dressés, sont conservés vivants.

On tue les vieux pour avoir leur peau.

_Antilope mohor._

Ce ruminant, si remarquable par ses cornes recourbées en avant, par la

blancheur de son pelage, par la gracieuseté de sa démarche, vit en grand

nombre dans la plaine d’Admar. On commence à le trouver dans les dunes

de l’’Erg. Il est très-commun dans le pays d’Aïr. Les Touâreg le

chassent pour sa viande et pour sa peau dont ils font leurs boucliers.

Le cuir de l’antilope mohor est épais et assez résistant pour parer

utilement les coups de flèche, de sabre, de javelot et de lance. Il peut

dévier la balle, l’amortir, mais non la repousser.

_Antilope oryx._

La viande de cet animal, appelé _bœuf sauvage_ par les indigènes, sert

en grande partie à l’alimentation des Sahariens et des caravanes.

Les Cha’anba et les Souâfa lui font de grandes chasses dans l’’Erg et

viennent vendre à Ghadâmès la chair salée et séchée qui en est le

produit.

Pendant mon séjour dans cette ville, j’ai souvent fait usage de cette

viande.

_Akaokao._

Les Touâreg donnent ce nom à un petit mammifère noir, à peau

excessivement dure, qu’on trouve dans les ouâdi de l’Akâkoûs et du

Tasîli, et qui vit sur les arbres dont il mange les feuilles.

Cet animal est très-craintif et fuit dans les fentes des rochers dès

qu’il entend venir quelqu’un.

_Autruche._

L’autruche est rare dans le pays des Touâreg et on ne chasse même pas

celles qui y sont, parce que les habitants de cette contrée, n’utilisant

pas, comme les Arabes, sa graisse et sa chair, ne trouvent pas d’intérêt

sérieux à la poursuivre. Quant aux plumes, déchirées par les rochers,

elles n’ont aucune valeur.

Celles de la région sablonneuse de l’’Erg sont, au contraire, très-

renommées pour leur belle conservation. Les Souâfa obtiennent des

dépouilles de ces oiseaux des prix plus élevés que de celles de toute

autre provenance.

Le 7 mars 1861, au puits de Tarz-Oûlli, sur la route de Rhât, j’ai

rencontré un marchand de Ghadâmès, El-Hâdj-Mohammed-ben-Deloû, qui

suivait une caravane lui appartenant. Il était accompagné dans son

voyage par une autruche femelle privée. On lui mettait des entraves

comme aux chameaux qui vont au pacage. Ce fait ne parut pas

extraordinaire à mes compagnons de route.

_Gypaète._

Les Touâreg tirent cet oiseau, d’ailleurs commun, pour en avoir la

graisse et la viande. L’une et l’autre sont préconisées contre les

piqûres et les morsures d’animaux venimeux.

_Crocodile._

Je signale la présence du crocodile dans les lacs de Mîherô, et aussi à

la tête de l’Ouâdi-Tedjoûdjelt, en un endroit appelé Tadjeradjeré, sur

le rebord Sud du Tasîli du Nord.

Les grandes inondations qui ont eu lieu à l’époque de mon passage à

Tikhâmmalt m’ont empêché d’aller moi-même constater l’identité de cet

animal amphibie avec ceux du Nil ou du Niger, mais les renseignements

précis et certains qui m’ont été donnés par des personnes ayant vu le

crocodile en Égypte et dans le Soûdân, l’effroi qu’il inspire aux serfs

riverains, la dîme qu’il prélève sur les troupeaux qui vont boire aux

lacs, enfin les blessures dont quelques Touâreg portent la cicatrice, ne

me laissent aucun doute à cet égard.

D’après les Touâreg, ce reptile reste caché dans des grottes sous-

aquatiques pendant l’hiver et il vient à partir du printemps sur le

rivage.

A la saison des amours, disent-ils, les femelles poussent des cris

semblables à ceux des chameaux en rut.

Toutefois, l’existence d’un aussi grand animal dans de petits lacs de

quelques hectares à peine et dans un pays où les pluies sont rares

semble d’abord improbable. Cependant l’histoire et la constatation

récente de l’existence du crocodile dans des régions similaires

m’autorisent à maintenir ce saurien dans la nomenclature de la faune du

pays des Touâreg du Nord.

Pline nous apprend que le fleuve Nigris (l’Igharghar moderne) était

habité par des crocodiles ; que l’éléphant se trouvait à l’état sauvage

sur les bords du Guîr, rivière saharienne qui aboutit au Touât, et même

dans les belles vallées de Ghariân, au pied des montagnes de la

Tripolitaine, au Nord des lacs de Mîherô.

Les historiens, d’accord avec les géographes et les naturalistes, nous

enseignent en outre que les Carthaginois se servaient d’éléphants

domestiques dans leurs guerres.

Pour que des éléphants aient pu vivre en liberté dans le Nord de

l’Afrique, il a fallu que le pays fût alors plus boisé et mieux arrosé

qu’aujourd’hui.

Là où il y a assez d’eau pour l’éléphant, il y en a assez pour le

crocodile, car l’un et l’autre se rencontrent à peu près partout dans

les mêmes localités.

On a été aussi surpris en apprenant, par les explorations de MM. V.

Guérin et Roth, que le crocodile se trouvait encore en Palestine dans

l’Ouâdi-Timsah, torrent analogue à ceux du Sahara. Désormais ce fait est

accepté par la géographie zoologique.

D’ailleurs, l’existence du crocodile dans les lacs du Tasîli du Nord ne

serait pas une exception dans la région saharienne, car, s’il faut en

croire les Teboû, plusieurs lacs de leurs pays, notamment celui de

Domor, sur la frontière du Borgou, seraient aussi peuplés de crocodiles.

L’étonnement du lecteur sera moins grand, s’il se rappelle que les lacs

à crocodiles de Mîherô sont une des têtes de l’Igharghar ; que, dans les

temps anciens, l’Igharghar était, d’après Hérodote, un grand fleuve

« ποταμός μέγας, » qui, sous le nom de _Triton_, se jetait dans la mer

après avoir traversé trois grands lacs.

Si le grand fleuve, dont le lit, à sec, n’a pas moins de 6 kilomètres de

largeur au point où je l’ai traversé, roulait encore de grandes eaux,

personne ne serait surpris que le crocodile fut un de ses hôtes ; par la

même raison, on doit accepter comme vraisemblable, l’eau à ciel ouvert

ayant manqué dans la partie inférieure du fleuve, que les animaux

auxquels il donnait la vie soient remontés jusqu’à ses sources.

Si le ποταμός μέγας d’Hérodote explique la présence des crocodiles dans

les eaux des petits lacs de Mîherô, au besoin, ces crocodiles justifient

l’identification de l’Igharghar moderne avec l’ancien fleuve Triton.

Avec le temps tout a changé : faute d’eau, le chameau a remplacé le

zébu ; faute d’eau, l’Igharghar est devenu un grand ouâdi au lieu d’être

un grand fleuve, et de même qu’il y a encore quelques zébus dans

l’oasis, riche en eau, de Rhât, de même il y a encore des crocodiles

dans les lacs de Mîherô.

La zoologie, dans ces cas, vient confirmer les traditions de l’histoire.

_Gecko des sables._

Les Touâreg et les Arabes sont unanimes pour proclamer le gecko

venimeux. Dans le midi de la France aussi le gecko des murailles est

réputé dangereux. Tout au plus peut-on admettre que les plaies contuses

résultant de la morsure de ce lézard ne guérissent pas comme des plaies

simples.

_Ametarhtarh._

Ce lézard, que j’ai rapporté du pays des Touâreg dans de l’alcool, a été

reconnu, au Muséum d’histoire naturelle, n’être autre que l’_Agama

colonorum_.

Les Touâreg le disent venimeux et prétendent que son virus tue les

chiens et rend les hommes malades.

Ce saurien, comme beaucoup d’autres Agames, inspire de l’effroi quand on

le voit, pour sa défense, dresser sa tête et son cou armé de piquants,

mais il n’est certainement pas venimeux.

_Autres lézards._

Parmi les lézards dont mon exploration constate de nouveau l’existence

dans le Sud de l’Algérie se trouvent :

L’_Acanthodactylus Savignyi_, }

} _timekelkelt_ des Touâreg.

L’_Acanthodactylus vulgaris_, }

L’_Agama agilis_.

Toutes ces déterminations, ainsi que celles des poissons, m’ont été

données par M. le professeur Duméril.

_Vipère cornue._

La vipère cornue ou _Cerastes Ægyptiaca_ se trouve dans tout le Sahara :

commune dans les bas-fonds et les vallées, rare dans les lieux élevés,

recherchant les points où le sol est blanc, fuyant ceux où il est noir.

Plus encore que les autres vipères, ce reptile a besoin d’une grande

chaleur pour être dangereux. En hiver, engourdi, il reste enfoui sous

les sables ; en été, il se tient volontiers dans son trou pendant tout

le temps que le soleil n’échauffe pas la terre de ses rayons.

D’ailleurs, craintif, il fuit avec la rapidité de l’éclair au moindre

bruit, de sorte qu’une double surprise est nécessaire pour qu’un

accident ait lieu.

Quoique plus rare chez les Touâreg que dans les autres parties du

Sahara, cette vipère n’en est pas moins redoutée à cause de la gravité

de sa morsure, et on prend des précautions pour s’en préserver.

_Vipère des jongleurs._

La vipère des jongleurs, si remarquable par sa marche, la tête relevée

et le cou étalé, en signe de menace, lorsqu’elle voit quelqu’un, est

rare chez les Touâreg ; on la trouve plus communément au pied du versant

Sud de l’Aurès à El-Faïdh et à Chegga, points les plus chauds et les

mieux abrités du Sahara algérien.

Les Arabes de ces deux contrées appellent le mâle _tha’abân_ et la

femelle _na’adja_, nom conforme à celui sous lequel cette vipère est

connue en zoologie : _Naja haje_.

Ce serpent, m’a-t-on dit, atteint la grosseur de la cuisse de l’homme et

une longueur de deux à quatre mètres. Il est noir, et, quand il devient

vieux, il porterait sur le cou une touffe de poils !

Il est de remarque générale que l’effroi causé par la vue des reptiles

leur fait attribuer des dimensions en longueur et en grosseur qu’ils

n’ont pas : il y a donc lieu de se tenir en garde contre l’appréciation

et les descriptions des gens d’El-Faïdh et de Chegga.

On sait que cette vipère est venimeuse, mais on ne se souvient pas que

quelqu’un ait été atteint par son poison.

_Zorreïg._

Le _zorreïg_ est la vipère vulgairement connue en Algérie sous le nom de

_Vipère minute_, par une fausse identification avec la vipère du cap de

Bonne-Espérance, rapportée par Levaillant. Son nom scientifique est

_Échis carinata_ ou _Vipère des Pyramides_ de Geoffroy.

On l’a trouvée aux environs d’Oran, mais elle est plus commune dans le

Sud, sans y être très-fréquente. Elle n’existe pas chez les Touâreg.

Desfontaines, qui, le premier, a signalé l’existence du zorreïg dans le

Sud de l’Algérie, mais sans l’assimiler à aucune vipère connue, n’ayant

pu se la procurer, lui attribue, d’après les indigènes, la faculté de

s’élancer comme une flèche contre l’animal ou l’homme qu’elle veut

atteindre. Sans avoir cette faculté au degré que la peur a peut-être

amplifiée, il est incontestable que le zorreïg se dresse et se lance

contre son ennemi, mais toujours à très-faible distance.

L’identification de l’_Échis carinata_ avec le zorreïg des indigènes

n’est pas douteuse, car, à Biskra, M. le capitaine Pigalle en possède un

exemplaire trouvé dans la contrée, et les Arabes ne lui donnent pas

d’autre nom.

_Psammophis punctatus._

Parmi les reptiles que j’ai rapportés du pays des Touâreg et qu’ils

confondent avec d’autres sous le nom général d’_âchchel_, s’en trouve un

petit que j’ai capturé sur un arbre et qui a été reconnu être le

_Psammophis punctatus_.

En l’examinant, on lui a trouvé à la mâchoire supérieure des dents

cannelées, à venin, et à la base des dents une glande produisant

nécessairement une sécrétion sur les propriétés toxiques de laquelle la

science n’est pas bien fixée.

Ce reptile est rangé dans la classe des _Opisthoglyphes_.

_Cœlopeltis insignitus._

Je signale ici, pour mémoire seulement, une couleuvre trouvée dans le

Sahara algérien, qui a été reconnue être le _Cœlopeltis insignitus_.

_Serpents fabuleux._

Ils sont au nombre de deux.

Le plus petit, quoique ayant quatre fois la longueur de l’homme, porte

une robe grise argentée avec des taches jaunes rougeâtres.

On l’appelle _âchchel_.

Cet animal sort peu l’hiver, il craint le froid.

Le plus grand s’appelle _tânerhouet_ ; il est rare.

Sa peau est tachetée, sa tête est couronnée de cornes, il crie comme un

chevreau.

Quand ce serpent marche, il laisse sur le sol des traces profondes de

son passage.

Voilà ce que disent les Touâreg.

Mais, leur demande-t-on s’ils ont vu ces serpents, de leurs yeux vu,

tous reconnaissent qu’ils en ont seulement entendu parler.

Rien d’étonnant à ces créations imaginaires. Les ancêtres des Touâreg

ont probablement, eux aussi, entendu parler de ce fameux serpent de

Régulus qui anéantit une armée romaine près de Carthage.

_Poissons._

J’ai déjà dit que les Touâreg avaient trois espèces de poissons dans

leur pays : les _imanân_ qui vivent dans quelques rivières, l’_asoûlmeh_

et l’_isattâfen_ qui se tiennent dans les lacs.

Pendant que je séjournais à Tikhâmmalt, les eaux de débordement venues

du Tasîli, en traversant les lacs, emmenèrent dans la plaine quelques

poissons. Le seul que je pus me procurer est le _Clarias lazera_,

l’asoûlmeh des Touâreg, armé de longues barbes, comme ceux de la même

espèce trouvés dans le Nil et dans le Niger[92]. (Voir la planche ci-

contre.)

D’après les Touâreg, les isattâfen atteindraient la grosseur de la

cuisse de l’homme et auraient une longueur de deux à trois coudées.

Les poissons des lacs de Mîhero donnent lieu à une pêche qui contribue à

l’alimentation des serfs riverains. A cet effet, ils creusent sur les

bords des lacs de petits canaux étroits, aboutissant à des réservoirs

dans lesquels les poissons viennent pour y chercher une nourriture

qu’ils ne trouvent pas dans les profondeurs des lacs. Quand ils y sont

entrés, on referme les conduits et on les prend.

La présence des crocodiles dans ces lacs rend ce mode de pêche difficile

et en interdit tout autre.

J’ai rapporté de mon voyage, mais non du pays des Touâreg, d’autres

poissons qui ont été reconnus être :

L’un, trouvé dans les fossés de Tougourt, le _Glyphisodon Zillii_.

Val. ;

Deux autres, fournis par les eaux artésiennes de l’Ouâd-Rîgh, le

_Cyprinodon doliatus_ et le _Cyprinodon cyanogaster_.

Enfin, un quatrième, un _Chromis_, encore indéterminé, commun dans les

eaux du Belâd-el-Djérîd, oasis de la Tunisie.

Pl. VIII. Page 238. Fig. 16.

[Illustration : CLARIAS LAZERA (POISSON DE L’OUADI-TIKHAMMALT).

Dessiné d’après nature, par M. Bocourt, sur le sujet rapporté par M. H.

Duveyrier et déposé au Muséum d’histoire naturelle de Paris.]

_Scorpion._

Le scorpion est généralement plus commun que la vipère, mais, comme ce

reptile, il préfère les bas-fonds chauds et humides aux terrains élevés,

froids et secs.

On en distingue deux variétés : le noir et le jaune. On dit le venin du

noir plus dangereux. C’est à vérifier.

Cette arachnide est relativement plus rare chez les Touâreg que dans les

autres parties du Sahara, et sa piqûre y est moins dangereuse, car on

dit qu’elle ne détermine pas des accidents graves. Dans les maisons des

oasis, les piqûres sont plus fréquentes, le scorpion trouvant un refuge

dans les interstices des briques crues des murailles, et l’obscurité

favorisant ses attaques. A El-Ouâd, j’ai été piqué ainsi, dans mon lit,

en dormant ; heureusement, une légère cautérisation avec l’ammoniaque

liquide a aussitôt neutralisé les effets du virus.

_Araignée venimeuse._

Cette araignée du genre _Galeodes_, dont l’Algérie possède plusieurs

espèces, paraît affecter les plateaux élevés, car, dans mon exploration

du Sahara, je ne l’ai trouvée que chez les Beni-Mezâb et chez les

Touâreg.

L’exemplaire de cette espèce que j’ai rapporté n’a pu être, faute de

temps, déterminé par M. Lucas, professeur au Muséum d’histoire

naturelle. (Voir _Mémoires de l’Académie des sciences_ : Galeodes.)

Le venin de cette araignée ne produit jamais d’accidents sérieux.

_Coléoptères._

D’autant moins nombreux et moins variés qu’on s’avance dans le Sahara,

les coléoptères n’offrent guère à l’entomologiste que les genres

suivants : cicindèles, graphiptères, carabes, scarites, buprestes,

ateuchus, bouziers, blaps, pimelies.

A peu près tous les insectes du pays des Touâreg sont noirs.

Les sujets que j’ai rapportés de mon voyage sont :

Des _Cicindèles_, indéterminables par suite d’avaries ;

L’_Anthia venatrix_ ;

L’_Anthia sexmaculata_ ;

Le _Scarites heros_ ;

La _Pimelia senegalensis_ ;

Une _Adesmia_, voisine de la _montana_ de Klug ;

Le _Trachiderma hispida_ ;

Le _Scaurus carinatus_ ;

Une _Akis_ indéterminée ;

L’_Agryporus notodenta_ ;

L’_Ateuchus sacer_.

_Sauterelles._

Lors de mon séjour chez les Touâreg, il y avait plusieurs années que la

sauterelle voyageuse n’avait paru : aussi n’en avaient-ils plus en

provision. Je sais toutefois que l’apparition de ces orthoptères,

calamité pour les habitants du Tell, est pour eux, comme pour tous les

autres Sahariens, une bonne fortune, car elle leur assure des

subsistances pour quelque temps.

On conserve les sauterelles, soit confites dans l’huile, soit desséchées

ou réduites en poudre.

D’après la loi musulmane, ces animaux doivent être privés de la vie par

un procédé quelconque, l’asphyxie ou l’ébullition, avant d’être

conservés pour la nourriture de l’homme, car, si on les laissait mourir

de leur belle mort, ils seraient réputés _djîfa_ et défendus ; mais il

est douteux que cette prescription religieuse soit observée.

Depuis mon retour, on m’a fait part de la bonne nouvelle de l’arrivée de

cette manne du désert.

Il faut avoir vu des invasions de sauterelles pour se faire une idée de

l’étendue qu’elles embrassent et des ravages qu’elles causent.

Quelquefois leurs essaims, aussi épais que des nuages, obscurcissent le

soleil à plusieurs kilomètres à la ronde et font en volant un bruit

sourd qui s’entend à de très-grandes distances.

Malheur aux contrées sur lesquelles ils s’abattent, car ils y détruisent

toute la végétation et dévorent les champs les plus riches, comme si le

feu y avait tout consumé !

_Libellules._

Elles n’existent qu’autour des sources, les unes rares comme les autres.

C’est à peine si j’en ai vu quelques-unes pendant toute la durée de mon

voyage.

_Abeilles._

L’apiculture est très-restreinte chez les Touâreg : l’état nomade des

populations et la pauvreté de la flore la rendent difficile ; néanmoins,

dans les établissements fixes, quelques ruches donnent, dit-on,

d’excellent miel.

Des abeilles sauvages, plus communes que les abeilles domestiques,

déposent leurs gâteaux dans les rochers, dans les trous des arbres.

Quand on les découvre, on les récolte avec soin.

Il semblerait que cette abeille, domestique ou sauvage, a été importée

chez les Touâreg, soit de Tunis, soit du Soûdân, car ils assimilent

l’espèce productive du véritable miel à celle de ces contrées, et ils

l’appellent _tîhenkêkert-en-toûrâout_ (mouche du miel), pour la

distinguer d’une autre mouche indigène à laquelle ils donnent le nom de

_tîhenkêkert-en-tâment_ (mouche du _tâment_).

Les Touâreg appellent _tâment_ des gouttes de miel ou de résine

mielleuse qu’on trouve adhérente aux feuilles du tamarix éthel.

Cette liqueur, douce, sucrée, que j’ai souvent goûtée, et à laquelle

j’ai trouvé beaucoup des qualités du miel, est-elle produite par l’arbre

ou par une mouche mellifère ? Je l’ignore.

Quoi qu’il en soit, jusqu’à ce que le doute ait disparu, je constate

qu’il y a chez les Touâreg une mouche spéciale, abeille ou non, à

laquelle ils donnent le nom de mouche d’un miel particulier, autre que

celui de l’abeille ordinaire.

Un troisième miel, fourni par un insecte ou par une larve que les

Touâreg appellent _kharnît_, est de qualité inférieure.

Dans la XXVIe surate du Coran, le Prophète s’exprime ainsi sur le miel :

Verset 70. « Ton Seigneur a fait cette révélation à l’abeille : Cherche-

toi des maisons dans les montagnes, dans les arbres, dans les

constructions des hommes. »

Verset 71. « Nourris-toi de tous les fruits et voltige dans les chemins

frayés par ton Seigneur. De tes entrailles sort une liqueur de

différentes espèces, et elle contient un remède pour les hommes. »

Commentant lui-même la parole de Dieu révélée par l’ange Gabriel, le

Prophète ajoute dans ses _Hadîth_ :

« Deux choses sont salutaires et nécessaires : le Coran et le miel. »

Et ailleurs, il complète sa pensée en disant : « Quiconque en mourant

aura du miel dans le ventre ne verra pas le feu de l’enfer. »

Es-Sioûti, qui a recueilli en un livre toutes les pratiques médicales du

Prophète, enseigne que le miel détruit la pituite, chasse la trop grande

humidité du corps, déterge les ulcères de mauvaise nature et guérit les

affections dépendantes de l’atrabile.

« Mêlez, dit-il, du sel avec du miel, frictionnez avec ce mélange la

langue d’un enfant qui n’a pas encore parlé : non-seulement cette

opération lui donne la parole, mais elle développe extraordinairement

son organe vocal. » Avis aux chanteurs qui voudront faire usage de la

recette ; je la leur livre telle qu’elle se trouve dans Es-Sioûti.

Recommandé par le Prophète, le miel est le remède par excellence de tous

les musulmans ; il joue un rôle d’autant plus grand dans la vie des

Touâreg que le sucre leur manque.

Les riches font usage du _toûrâout_, les moins riches du _tâment_ et les

pauvres du _kharnît_, mais cet usage est très-limité.

_Lépidoptères._

Je n’ouvre ici un compte aux papillons du Sahara que pour constater leur

rareté et leur infériorité sur tous les papillons connus.

A quoi bon des animaux si brillants et si délicats au milieu du désert

et d’une nature désolée ?

_Mouches et moustiques._

Si les papillons n’embellissent pas le désert, par contre les mouches et

les moustiques contribuent à y rendre l’existence de l’homme très-

pénible, surtout dans les parties habitées.

Pendant le jour les mouches, pendant la nuit les moustiques : c’est à

n’y pas tenir. Il faut cependant s’habituer à leurs persécutions.

Les moustiques au moins restent dans les oasis, dans les campements où

il y a de l’eau ; mais les mouches suivent les caravanes au milieu des

déserts les plus arides.

Plus d’une fois, dans les villes, pour pouvoir écrire, je me suis vu

dans la nécessité de faire la nuit autour de moi et d’allumer la bougie

en plein jour.

_Scolopendre._

Ce myriapode, généralement connu sous le nom vulgaire de _mille-pieds_,

se trouve dans le Sahara, particulièrement dans les endroits pierreux.

Ses fourches caudines contiennent un venin subtil assez puissant pour

renverser l’homme, comme pourrait le faire une forte décharge

d’électricité ; mais, ce premier effet passé, les traces du virus

disparaissent promptement. Cependant il détermine parfois des

vomissements et une sorte d’engourdissement général.

_Vers comestibles._

Ces vers, que l’on pêche dans les lacs du Fezzân, ne sont autres que les

larves d’une diptère à laquelle on a donné le nom de _Arthemia Oudneii_,

en souvenir de l’exploration qui coûta la vie au docteur Oudney.

Mouches et larves se trouvent par myriades : les premières sur les rives

des lacs et sur les eaux assez denses pour les porter ; les secondes

dans les vases d’où elles sortent à des époques périodiques,

correspondant, pour le printemps, à la maturité de l’orge, et pour

l’automne, à la maturité des premières dattes ; époques auxquelles les

lacs sont agités et bouleversés par les tempêtes équinoxiales.

On distingue deux sortes de vers : l’un, rouge-carmin, la _doûda_

proprement dite, de qualité supérieure ; l’autre, brun-jaunâtre, la

_tâkeroûka_, de qualité inférieure.

Le corps de ces petits animaux a quelques millimètres de longueur à

peine, de la tête à la queue, entre lesquelles est un petit canal

intestinal tracé en noir. La tête supporte deux antennes terminées par

des points noirs qui sont les yeux ; la queue et les flancs sont armés

de petites rames ou nageoires en éventail. Ces vers nagent

indistinctement sur le ventre et sur le dos.

La pêche se fait au moyen d’un sac allongé, tenu ouvert par un cercle et

supporté par un long manche.

Dans le sac de pêche se trouvent aussi, avec les vers, des fucus dont

j’ai déjà parlé. (Voir page 209.) Vers et fucus sont laissés ensemble.

La pêche et la préparation des vers sont dévolues aux femmes.

Les Touâreg du nord · 第 21 / 46 段