s’abreuvent les bergers et les troupeaux des tribus nomades des Riah,
des Oulâd-Khérîs et de la Cherguîya, qui, seuls, dans la saison des
pâturages, fréquentent cette contrée désolée.
Ce que Hornemann appelle le Hâroûdj blanc n’est qu’une partie de la
hamâda de la Cherguîya soulevée, mais non atteinte par l’action du feu
souterrain.
Dans les roches blanches et calcaires de cette contrée, dit-il, on
trouve des squelettes entiers de gros animaux marins pétrifiés, des
têtes de poissons qu’un homme pourrait à peine porter, des coquillages,
des conques variées et en grand nombre.
Il est regrettable que le fanatisme des habitants de la ville de Zouîla
ne permette pas à un géologue expérimenté d’aller explorer librement les
deux Hâroûdj ; car on pourrait y faire une ample collection de grands
fossiles. Le meilleur moyen de pénétrer avec sécurité dans cette contrée
est de se placer sous la protection des Riah, Arabes nomades des
environs de Sôkna, habitués aux relations avec les Européens et qui vont
chaque année faire paître leurs troupeaux dans le Hâroûdj.
J’aurai l’occasion de signaler un gisement de grand fossile dans le
Ahaggâr.
D’ailleurs, les fossiles ne paraissent pas rares dans certaines parties
de l’Afrique centrale ; car un de mes informateurs qui a fait de
fréquents voyages au Kânem m’indique de grands animaux fossiles dans les
roches des ravins du Bahar-el-Ghozâl.
IVe SECTION.
DE MOURZOUK À LA MER PAR LE MASSIF VOLCANIQUE DE LA SÔDA.
Dans cet itinéraire géologique, accessoire à l’objet principal de ce
travail, je me bornerai à décrire à grands traits ma route, en
n’appelant l’attention que sur les points justificatifs de ma carte et
sur ceux dans lesquels l’action du feu souterrain se révèle.
De Mourzouk à la Sôda, on ne quitte guère qu’accidentellement les
terrains pierreux des hamâd, d’abord celle à laquelle j’ai donné le nom
de Hamâda de Mourzouk, puis la grande Hamâda-el-Homra, comprise entre
Ghadâmès et Sôkna de l’Ouest à l’Est, et entre El-Hesî et Gueria du Sud
au Nord.
Je me limiterai donc aux constatations suivantes :
Traversée de la Hofra, au Nord de Mourzouk ;
Rencontre successive d’une petite sebkha, produisant un peu de sel, à la
hauteur de Cheggoua ; d’un second bas-fond couvert de palmiers
broussailles ; d’une dépression à sol de sebkha humide ; du lit de
l’Ouâdi-’Otba qui se prolonge encore dans le Nord-Est ;
Entre ces bas-fonds, terrains couverts tantôt de pierres de grès-
quartzite grossier[70], tantôt d’un simple gravier, alternant entre
eux ;
Entre le puits de Néchoûà et le village de Delêm, un fragment roulé de
lave[71] dont la couleur varie du vert au noir ;
De ces points à Ghoddoua, gravier solide, semé de pierres noirâtres ;
Au Nord de Ghoddoua, terrain sablonneux couvert de tamarix ethel et de
palmiers broussailles qui indiquent la présence de l’eau à peu de
profondeur ;
Dans l’Ouâdi-Néchoûà, Bîr-el-Wouchka (puits entouré de palmiers
broussailles) au fond d’une petite grotte creusée dans l’argile ;
Gravier solide, avec affleurement de pierres ;
Fin des collines rocheuses signalées au Nord de ma route de Mourzouk à
la Cherguîya ;
Dépression d’El-Mehyâf, à sol nu, à bords déchiquetés et hérissés de
pitons ;
El-Bîbân (les portes), petit col entre le dernier contre-fort oriental
de la chaîne de l’Amsâk et les hauteurs rocheuses du Nord de la
Cherguîya qui n’en sont que la continuation atténuée ;
Terrain sablonneux, prolongement des dunes d’Edeyen, dans lequel des
palmiers à haute tige et en broussailles se succèdent d’El-Gordha à la
ville de Sebhâ ;
Au Nord de Sebhâ, continuation des sables avec palmiers ; hauteurs de 20
mètres composées de grès noir ; dépression pierreuse de Hadjâra (les
pierres), avec palmiers ; plaine de Ouâsâà-Khanga (large défilé), à sol
de gravier et de pierres et bordée à l’Est et à l’Ouest par des hauteurs
qui se prolongent jusqu’à Hotîyet-el-Ghazi (la plaine des maraudeurs),
où les sables reparaissent ;
A la sortie des sables, puits de Sâlah-ber-Rekheyyis, avec une eau
puante impossible à boire ; sol de gravier avec sables, devenant
argileux à l’approche des palmiers de Temenhent.
Les eaux de cette oasis sont douces ou salées, suivant les puits d’où on
les tire.
En continuant la route au Nord de Temenhent : d’abord terre argileuse et
palmiers avec dunes à 2 kilomètres au Nord ; ensuite sol couvert de
pierres noires et d’affleurements de calcaire blanc ; puis dépression
riche en végétation et dans laquelle se trouve le puits de Gourmêda.
Après Gourmêda, sol pierreux, ligne de petites montagnes coupant la
route. A l’Est apparaissent les plantations de Semnou et celles de
l’oasis de Zîghen.
A la sortie des palmiers de Zîghen, le sol s’élève par gradins
superposés ; à 10 kilomètres au Nord, les sables réapparaissent, et plus
loin, de leur milieu, se dressent des hauteurs noires ; entre les sables
et le plateau est la source d’’Aouînet-Tittaouîn. Toujours le voisinage
des sables donne de l’eau. On en retrouve encore au puits d’Oumm-
el-’Abîd et à un fogâr, ou puits à galerie horizontale situé sur la
route, et creusé dans le rebord occidental d’une petite dépression,
lequel rebord est composé d’argile feuilletée, recouverte de pierres de
grès noir et gris.
Entre ces puits et la montagne volcanique de la Sôda, la route est tout
entière dans une hamâda qui d’abord porte le nom de Serîr-ben-’Afîn,
puis celui de Boû-Hogfa.
Serîr est synonyme de hamâda.
Mais cette hamâda n’est pas un plateau uni : d’abord elle est coupée par
la ligne de collines de Mehyâf, de 10 mètres de hauteur environ,
composée d’une roche blanche analogue au plâtre sablonneux ; puis
viennent deux petites lignes de sable et une dépression, El-Hofer ; et
enfin la ligne des collines blanches du Gâf que la route traverse entre
deux mamelons symétriques.
A l’Ouest de Mehyâf se dresse la gâra ou témoin d’’Ameyma qui en est
détachée.
A l’Est de la route, mais entre El-Hofer et le Gâf, sont les hautes
dunes de Remla-el-Kebîra.
Au delà du Gâf, on aperçoit les hauteurs de la Sôda, et le sol, composé
d’un gravier rougeâtre, commence à être parsemé de pierres basaltiques
que l’on trouvera en plus grandes quantités dans le ravin de Máitbât, au
pied même de la Sôda.
Le Djebel-es-Sôda, ou montagne noire, est un massif volcanique comme le
Hâroûdj, isolé comme lui, au milieu d’une hamâda de calcaire blanc.
Sa longueur est de 110 kilomètres environ de l’Est à l’Ouest, et de 55
environ du Sud au Nord. Une sorte de col formé par une série successive
de ravins le traverse dans cette dernière direction, et le divise en
deux sections, la Sôda-Gharbîya et la Sôda-Cherguîya. C’est dans ce col
que passe la route.
L’altitude moyenne de la Sôda est de 736 mètres au dessus du niveau de
la mer ; les sommets les plus élevés sont le Dhâharet-es-Sôda dans
l’Ouest, et la Gâret-Tefîrmi dans l’Est.
A partir du ravin d’El-Máitbât, en continuant la route, on commence à
gravir les pentes méridionales du massif, au milieu d’amas de grosses
pierres basaltiques.
Dans l’Ouest, au loin, est une montagne importante, Gâra-el-Kohela (le
témoin noir), isolée comme toutes les goûr, mais, par sa nature noire,
appartenant au massif de la Sôda.
Les échantillons des roches que j’ai rapportés de cette contrée ont été
déterminés par M. Des Cloizeaux, ainsi qu’il suit :
_Échantillon no_ 50. « Roche volcanique amygdaloïde basaltique,
remarquablement lourde, contenant probablement du fer et du péridot.
Cette roche indique presque certainement un épanchement volcanique sous-
marin. »
_Échantillon no_ 51. « Amygdaloïde basaltique avec géodes remplies de
calcaire et d’une substance brune paraissant analogue à l’hyalosidérite.
Cette roche se retrouve dans les volcans éteints de l’Islande et de
l’Auvergne. »
Les Arabes qui m’accompagnent, et qui sont des Riah de Sôkna, dont les
troupeaux, après avoir consommé les pacages de la Sôda, vont dans le
Hâroûdj, m’affirment que les pierres de ce dernier massif sont de même
nature que celles de la Sôda.
Hornemann, qui traversa la Sôda après avoir reconnu le Hâroûdj, fit la
même constatation.
Le point culminant de la route, celui qui forme le partage des eaux, est
Dhâharet-Moûmen (_le dos de Moûmen_), plateau uni, très-vaste, couvert
de grosses pierres.
Au centre de ce plateau est une légère dépression à sol de gravier ;
elle se nomme El-Mejnah.
De Dhâharet-Moûmen, la route continue par une succession de ravins et de
vallées jusqu’à Sôkna, au pied du versant Nord de la montagne.
Dans cette seconde partie de la route, la nature des roches s’est
modifiée : les pierres basaltiques n’occupent plus que le haut des
berges ; celles qu’on trouve dans le lit de l’ouâdi ont toutes été
roulées ; le fond des roches est un calcaire coquillier, de couleur
rougeâtre, qui repose lui-même sur des argiles.
Les ravins successivement suivis ou traversés sont :
Au Sud de Dhâharet-Moûmen,
L’Ouâdi-Temechchîn, très-étroit, qui se dirige vers l’Est ;
L’Ouâdi-Fonguer ;
L’Ouâdi-Ouiddegânen (les lits de ces deux ouâdi se creusent de plus en
plus et ont des berges très-marquées) ;
Megrîz-es-Sâmeha ;
Megrîz-el-Ghârega ;
L’Ouâdi-Tîn-Guezzîn, assez vaste et profond ;
L’Ouâdi-Boû-l’Hâchem ;
L’Ouâdi-Boû-l’Ferêa’a ;
Au Nord de Dhâharet-Moûmen :
L’Ouâdi-Tefîrmi, profond ;
L’Ouâdi-Zeggâr, qui se dirige dans l’Est ;
L’Ouâdi-el-Wouchka ;
L’Ouâdi-Boû-Souwân ;
L’Ouâdi-el-Afenât.
Le nombre considérable d’ouâdi rencontrés ou traversés indique combien
la Sôda est ravinée et accidentée, et, bien certainement, la route la
parcourt dans sa partie la plus accessible.
Une argile verdâtre[72], imprégnée de sel marin, et parsemée de cristaux
de gypse lamellaire, sert de base au calcaire de l’Ouâdi-el-Wouchka.
Ce calcaire, crétacé[73], gris, jaunâtre, saccharoïde, contient des
moules de _cardium_ et de _turritella_ indéterminables.
L’Ouâdi-Tîn-Guezzîn a des puits-citernes (_themed_) dans le haut ; mais
le seul puits réel de la route est celui de Gottefa, dans la vallée de
Boû-Souwân.
Un pacha du Fezzân, Moukkeni, avait entrepris d’en faire creuser dans le
ravin de l’Ouâdi-Temechchîn ; il a dû abandonner cette entreprise ;
depuis, les travaux ont été continués par un riche marchand de Sôkna,
Makersou, mais sans plus de succès, malgré la grande profondeur du
forage.
Sur la périphérie du massif, on me signale huit puits, savoir :
Wenzeref, Oumm-es-Slâg, Meguettem, ’Açîla, ’Aâfia, Zâkem, Ferdjân,
Zemâmîya.
J’ignore quelle est la qualité des eaux de ces puits, mais celles de
Sôkna se troublent beaucoup par l’addition du nitrate d’argent, qui ne
s’y dissout pas complétement, ce que j’ai pu constater en cherchant à
préparer un collyre. Celle de la petite ville de Hôn, à 12 kilomètres
Est de Sôkna, est amère et encore plus désagréable au goût ; enfin celle
de Zemâmîya, que j’ai eu l’occasion de goûter, en allant de Sôkna à
Bondjêm, est aussi amère et mauvaise, comme celles de toute cette
région.
Je ne continuerai pas cet itinéraire dans les détails qu’il comporte
jusqu’à la mer. Je me bornerai à dire qu’au Nord de Zemâmîya, les sables
disparaissent, le sol devient calcaire, et toutes les montagnes sont de
calcaire blanc compact. La seule exception à cette loi générale est à
quatre journées de marche de Tripoli, dans les berges de l’Ouâdi-Nefîd :
on y retrouve la même structure géologique que sur le flanc Nord de la
Sôda, notamment dans le Chaa’bt-es-Sôda, où des pierres basaltiques sont
éparses sur une assez grande étendue de terrains calcaires[74].
Toutefois, je ne puis m’abstenir de parler de la grande Hamâda-el-Homra
(la rouge), dont les quatre points cardinaux sont marqués par Ghadâmès à
l’Ouest, Gueria-el-Gharbîya au Nord, Sôkna à l’Est et El-Hesî au Sud.
M. le docteur Barth l’a parcourue du Nord au Sud sur une étendue de 215
kilomètres. De l’Est à l’Ouest, elle en a 690. Dans cette dernière
direction, aucune route ne la traverse, parce qu’aucun animal ne peut
supporter la faim et la soif assez longtemps pour entreprendre un pareil
voyage.
D’après le savant voyageur, l’altitude moyenne du plateau est de 451 à
486 mètres. A son point le plus élevé, Redjem-el-Erha (_le tas de
pierres meulières_), il atteint 511 mètres.
Le caractère général de cette hamâda est d’être totalement dépourvue
d’eau et presque totalement de végétation et d’animaux. Les oiseaux eux-
mêmes n’entreprennent pas sa traversée sans danger ; aussi, comme en
mer, leur présence signale-t-elle le voisinage d’une terre habitable.
Une tranchée, profondément creusée dans le roc, permit à MM. Barth et
Overweg de constater la formation géologique de ce plateau.
« La masse générale des pierres de l’escarpement, dit le docteur Barth,
se compose de grès que l’on prendrait, au premier abord, pour du
basalte, à cause de la surface complétement noire qu’elles offrent,
ainsi que des blocs détachés qui gisent à leur pied.
« Au dessus de cet immense lit de grès, recouvert à certains endroits
d’une couche d’argile mêlée de gypse, reposait une autre couche de marne
au-dessus de laquelle se trouvait une croûte supérieure de calcaire et
de silice. »
Les renseignements particuliers qui m’ont été donnés par les indigènes
me permettent d’ajouter que le niveau uniformément plat de la hamâda
n’est interrompu que par quelques dunes, des goûr et de légères
dépressions.
M. Francesco Busettil, officier de santé de la garnison de Mourzouk, qui
a parcouru la hamâda, m’a remis plusieurs fossiles trouvés sur sa route,
entre autres :
1o L’_ostrea larva_[75] (Lamk), de l’étage sénonien de d’Orbigny, de la
craie blanche à silex, de la craie de Maëstricht ;
2o Une _ostrea_[76], du groupe de l’_ostrea frons_, du terrain crétacé
sénonien, dont une identique a été trouvée par M. Hébert, à Aubeterre
(Charente), mais qui n’est pas encore décrite ;
3o Des baguettes d’oursins[77] qui devaient être énormes ;
4o Plusieurs coquilles univalves[78] indéterminables ;
5o Enfin une concrétion curieuse[79] qui ressemble à l’agate.
Quand on constate l’état actuel de ce désert, nu, aride, sans eau, on se
demande comment les armées romaines ont pu le traverser à une époque où
le chameau n’était pas encore introduit dans le pays ; car l’assiette
des ruines romaines sur cette route, à l’exclusion de celle par Sôkna,
ne laisse aucun doute sur la voie suivie pour aller d’Œea (Tripoli) à
Garama (Djerma). D’ailleurs le passage suivant de Pline ne laisse aucune
incertitude sur la préférence donnée à la voie directe : « Jusqu’à ce
jour, le tracé de la route des Garamantes fut inexplicable. Dans la
dernière guerre que les Romains entreprirent avec le concours des
Œensiens, sous les auspices de l’empereur Vespasien, le total de la
route fut diminué de quatre jours. Ce chemin est appelé : _par la tête
de la montagne_, PRÆTER CAPUT SAXI. » (Liv. V, 5.)
Aujourd’hui, avec le concours du chameau, les caravanes traversent
péniblement la hamâda ; une armée, fût-elle exclusivement indigène, ne
le pourrait pas.
Ve SECTION.
DE RHÂT À IN-SÂLAH.
La présence de Mohammed-ben-’Abd-Allah au Touât, avec des contingents
qui devaient bientôt arborer l’étendard de la guerre sainte et envahir
le Sahara algérien, m’a empêché d’aller de Rhât à In-Sâlah par les
montagnes d’Azdjer et du Ahaggâr, et de prolonger dans l’Ouest, comme je
l’ai fait dans l’Est, de Tîterhsîn à la Cherguîya, l’étude géologique du
plateau central du Sahara, mais de nombreux renseignements me permettent
de suppléer à l’exploration personnelle.
Cette section comprendra, de l’Est à l’Ouest :
_A._ — Le plateau du Tasîli des Azdjer ;
_B._ — Le plateau d’Éguéré ;
_C._ — Le plateau du Mouydîr ;
_D._ — Le massif du Ahaggâr.
A. — _Plateau du Tasîli._
Je résume succinctement les indications géologiques sur le Tasîli que me
fournissent mes observations et mes itinéraires par renseignements.
La masse du plateau est de grès, noir à la surface, mais semblable aux
échantillons de ma collection pris entre l’Ouâdi-Târât et l’Ouâdi-
Tîterhsîn. — Le nom d’Éguélé (le coléoptère), donné à un pic isolé du
rebord Sud du Tasîli, indique que cette roche se retrouve dans le Sud-
Ouest comme dans la partie Nord-Est du plateau que j’ai traversée.
Sur plusieurs points, des roches blanches, probablement des calcaires
crayeux, sont signalées, notamment à Tâfelâmt-Tamellet et à Tiôkasîn.
L’informateur qualifie ce dernier point de hamâda à sol blanc.
Après les grès, les roches de formation volcanique, semblables à celles
que j’ai trouvées à Sâghen et dans la Sôda, les unes poreuses et
légères, les autres compactes et pesantes, semblent être fréquentes,
notamment dans l’Adrâr, dont la longueur est de quatre jours de marche
et la largeur de deux.
Le point culminant d’In-Esôkal est-il le seul volcan éteint d’où sont
sorties toutes ces roches volcaniques ? Je l’ignore, mais je suis tenté
de lui assigner ce rôle en commun avec d’autres pics isolés qui me sont
signalés sur toute l’étendue du plateau, car la dissémination des laves
démontre que le feu souterrain a dû se faire jour en plus d’un endroit.
Un long ravin, tellement profond et encaissé que le soleil y pénètre à
peine quelques heures par jour, coupe le Tasîli par son milieu, du Sud
au Nord, du pic d’In-Esôkal à la vallée des Igharghâren. Ce ravin, qui
porte le nom d’Ouâdi-Afara dans sa partie supérieure et d’Ouâdi-Sâmon
dans sa partie inférieure, peut être considéré comme une fracture du
plateau, contemporaine sans doute de l’action volcanique.
La force du feu épuisée pour soulever la portion orientale du Tasîli a
laissé en contre-bas la portion occidentale ; de là la brisure, de là le
niveau différent des deux parties du plateau, l’une surélevée, l’autre
plus basse et s’inclinant en pente douce vers le bassin de l’Igharghar.
Après ces indications générales, mes renseignements me donnent comme
détails les faits géologiques suivants :
Carrière de serpentine dans le ravin de Tehôdayt-tân-Hebdjân, ainsi
appelé parce qu’on en tire la pierre dont on fait les anneaux de bras
que portent les Touâreg ;
Débris d’un grand mammifère fossile[80] dans le ravin de Tehôdayt-tân-
Tamzerdja ;
Sebkha ou saline à laquelle aboutit ce dernier ravin ;
Mine de bon alun à Tifernîn sur la route d’’Aïn-el-Hadjâdj à ’Aouînet-
Tîn-Abderkeli ;
Fer oligiste semblable à l’échantillon no 29, et grès ferrugineux sur
plusieurs points du plateau ;
Roches bouleversées en un grand nombre d’endroits.
D’après les remarques et les échantillons de M. Isma’yl-Boû-Derba, les
grès et la craie blanche du Tasîli reposeraient sur le terrain dévonien.
Indépendamment des lacs de Mîherô, assez riches en eaux pour nourrir des
poissons, mes informateurs me signalent dans Amguîd, sur le rebord
occidental du Tasîli, une source du nom de Tîn-Selmakin, dont le bassin
est assez grand pour que de gros poissons y vivent aussi.
B. — _Plateau d’Éguéré._
Le petit plateau d’Éguéré semble être une seconde fracture du Tasîli,
mais la fracture, au lieu de s’étendre sur toute sa largeur comme celle
d’Afara, est restreinte à l’angle Sud-Ouest du plateau. La séparation,
au lieu d’une ravine profonde et étroite, forme ici une plaine ou large
vallée parcourue par l’Ouâdi-Têdjert, prolongement Nord de la plaine
d’Amadghôr.
Je n’ai aucune indication sur la nature de la roche d’Éguéré, mais tout
me porte à croire que la masse est de grès.
C. — _Plateau du Mouydîr._
La forme particulière du Mouydîr, la situation du point dominant,
l’Ifettesen, par rapport aux trois points culminants du Ahaggâr, le
prolongement de ses assises caractérisé dans l’Est par des pitons
isolés : Tisellêlin, Afisfés, Sakkâya, le voisinage de la source
sulfureuse de Dhâyet-el-Kâhela, tout semble indiquer que la formation de
ce plateau est due à l’action volcanique. Cependant, je dois le dire,
aucune indication précise de mon journal de voyage ne justifie cette
opinion ; j’ai négligé d’interroger les indigènes à ce sujet.
Mes notes se bornent à signaler la présence du fer à Tiwonkenîn, appelé
par les Arabes Kheng-el-Hadîd.
L’abondance relative des eaux dans le Mouydîr est aussi un fait confirmé
par tous les informateurs.
D. — _Massif du Ahaggâr._
Le soulèvement du massif du Ahaggâr par l’action du feu souterrain n’est
pas seulement attesté par la forme de son relief et par les témoignages
nombreux des indigènes, il est encore affirmé par les laves roulées que
M. Isma’yl-Boû-Derba a trouvées dans le lit de l’Igharghar à son
débouché des montagnes, dans un endroit où les sables ne sont pas venus
cacher la nature des alluvions.
Voici ce que dit ce voyageur :
_5 Septembre._ « Vers les quatre heures du matin, nous gagnâmes l’Ouâdi-
Igharghar. Une grande vallée unie venant du Sud-Ouest et se dirigeant
vers le Nord-Est forme le lit de la rivière. De gros cailloux roulés, en
pierre ponce, semblent indiquer l’origine de cet ouâdi.
« Les Touâreg, en me montrant cette pierre, me dirent qu’elle est tout à
fait semblable à celle dont est formé le pâté de montagnes du Ahaggâr.
Elle est très-légère, celluleuse, d’une couleur noirâtre, et affecte
l’apparence d’une éponge. »
M. le docteur Marès, qui a vu les échantillons de M. Isma’yl-Boû-Derba,
les a trouvés identiques à ceux que j’ai rapportés de Sâghen et que M.
Des Cloizeaux a reconnus être de la lave de volcan éteint.
Ces laves ne peuvent provenir du même point, car les sables de la plaine
des Igharghâren empêchent aujourd’hui et depuis longtemps la
communication de l’Ouâdi-Tikhâmmalt avec l’Igharghar. Ainsi la certitude
scientifique est absolue.
Voici maintenant les indications particulières que me donnent mes
renseignements.
Tout l’Atakôr-en-Ahaggâr est en pierres noires. Du côté du Touât, elles
s’étendent jusqu’à l’Ouâdi-Idjeloûdjâl. De ce point à Menîyet, la roche
est blanche, mais elle redevient noire lorsque l’on monte le Mouydîr.
Le promontoire du Tîfedest est aussi noir : tout indique qu’il a dû être
couvert par les laves du puy d’Oûdân, comme l’Atakôr par celles des puys
de Ouâtellen et Hîkena.
Quoi qu’il en soit, si l’identification des trois monts ci-dessus nommés
avec d’anciens volcans est permise, celle des cônes des gradins
inférieurs, quoique possible, est moins probable.
Le Ahaggâr doit à son altitude et à sa constitution géologique une
richesse de sources d’un débit assez abondant, car elles suffisent aux
besoins de l’irrigation. On y cite des ruisseaux à eaux courantes, ceux
d’Idélès, de Tâzeroûk et de Tazoûlt, très-grande rareté dans le Sahara.
On parle même de la cascade d’un ouâdi du nom d’Adjellal, descendant du
Tîfedest ; ce serait la seule peut-être entre la vallée du Nil et
l’Océan Atlantique.
CONCLUSION GÉOLOGIQUE.
J’ai donné à ce chapitre un développement considérable, sans craindre
même de suppléer à l’investigation personnelle par de nombreux
renseignements glanés çà et là auprès des indigènes ou dans les travaux
de mes devanciers, parce qu’il m’a semblé important de fixer d’une
manière plus nette l’opinion sur la constitution géologique de la partie
centrale du Sahara, la moins connue jusqu’à ce jour.
Désormais des faits importants me paraissent acquis à la science :
Jusqu’au versant Nord des montagnes des Touâreg, la nature du sol reste
la même, sans changements appréciables, et nous présente toujours le
terrain crétacé comme au Sud de l’Algérie, de la Tunisie et dans la
Tripolitaine.
Dans la montagne apparaissent des terrains paléozoïques reconnus d’abord
par le docteur Overweg sous le versant occidental du plateau de
Mourzouk, puis par M. Isma’yl-Boû-Derba dans le Tasîli du Nord, et enfin
par moi, au pied de l’Akâkoûs, en un point intermédiaire aux gisements
précédents.
Désormais, la production, la circulation, l’amoncellement des sables
sont circonscrits dans les limites que la nature leur a assignées, et la
comparaison du Sahara à une peau de panthère, faite par Strabon, cesse
d’être le dernier mot de nos connaissances sur des oasis disséminées
dans un désert de sables.
Enfin nous savons que le soulèvement du Tasîli et du Ahaggâr, et
probablement des plateaux secondaires qui en dépendent, est dû à une
action volcanique définie, comme le Djebel-Nefoûsa, la Sôda, le Hâroûdj
et le massif d’Aïr.