d’homme, comme les puits ordinaires, et, quelquefois, les puisatiers
payaient de leur vie la richesse donnée à leur pays ; autrefois aussi
des éboulements les comblaient et rendaient inutile un travail très-
pénible ; aujourd’hui notre industrie a introduit dans le Sahara des
appareils de forage et de coffrage qui simplifient beaucoup l’opération,
et il ne paraît pas douteux (si les tremblements de terre ne viennent
pas rompre les tuyaux en fonte dont nous nous servons) qu’avec le temps,
le nombre des puits artésiens ne soit considérablement augmenté dans
tout le Sahara.
_Rhedîr_ ou _Abankôr_ : On donne, dans le Sahara, le nom de rhedîr soit
à des puits, à fleur de sol, creusés dans le lit d’un ouâdi et alimentés
par des eaux d’infiltration, soit à des flaques d’eaux pluviales
persistantes, ici dans les dépressions des plaines ou des plateaux, là
dans les trous des lits desséchés des ouâdi.
En langue temâhaq, les rhedîr des Arabes se nomment abankôr.
Ils sont nombreux ; je me borne à signaler les importants :
Ceux de Tirhorwîn, de Toursêl, sur les sommets du Tasîli ;
Ceux de Sâghen, dans la plaine des Igharghâren ;
Celui de l’Ouâdi-Ohânet, sur le plateau de Tînghert ;
Celui de Meniyet, sur la tête de l’Ouâdi-Tîrhejîrt.
Toujours un fond d’argile est nécessaire pour la conservation des eaux.
_Lacs_ (_Adjelmâm_ en langue temâhaq) : De véritables lacs existent en
assez grand nombre sur deux points différents de mon exploration : les
uns sur le plateau du Tasîli des Azdjer, les autres dans les dunes
d’Edeyen, au Nord du Fezzân.
D’après les Touâreg, il y aurait une quarantaine de lacs dans le Tasîli,
sur le parcours de l’Ouâdi-Tikhâmmalt, mais il est probable que, dans ce
nombre, ils doivent comprendre quelques rhedîr. Les plus importants sont
ceux de Mîherô, dont le principal porte le nom de Sebbarhbârhet. Un
autre lac, également considérable, se trouve sur le versant Sud du
Tasîli, à la tête de l’Ouâdi-Tanârh, affluent du Tâfasâsset.
Ces lacs, très-profonds, sont probablement alimentés par des sources
assez fortes, car ils ne dessèchent jamais, et des crocodiles y vivent,
ce qui implique que le cube de la superficie aquifère est considérable.
Les débordements de l’Ouâdi-Tikhâmmalt, au moment de mon passage dans le
Tasîli, m’ont empêché d’aller reconnaître ces lacs et de constater à
quelles causes était due leur formation. Plus heureux, j’ai pu visiter
un certain nombre de ceux du Fezzân et apprendre, _de visu_, ce que j’ai
à en dire.
Ils sont au nombre de dix, savoir :
Le lac de Mandara,
— de Oumm-el-Mâ,
— de Tâzeroûfa,
— de Mâfou,
— de Bahar-ed-Doûd ou Gabra’oûn,
— de Bahar-et-Trounîa,
— de Oumm-el-hasan,
— de Nechnoûcha,
— de Ferêdrha,
— de Tademka.
Le Bahar-et-Trounîa ayant été visité par le docteur Vogel, qui avait
dans son bagage une petite barque, je me suis abstenu de renouveler une
exploration faite par un voyageur plus compétent ; mais j’ai reconnu
avec soin ceux dont je vais parler.
Le lac de Mandara peut avoir environ de deux à trois cents mètres de
large ; sa forme est circulaire ; il est peu profond. A l’époque où je
le visitai (28 mai 1861), il était presque entièrement desséché et les
riverains étaient occupés à exploiter le sel qu’il produit. Toute sa
circonférence est enveloppée par une ceinture de palmiers à l’ombre
desquels on cultive un sorgho appelé _gueçob_ et quelques légumes. En
hiver, il y a dans le lac de Mandara des vers comestibles comme ceux que
l’on pêche dans le Bahar-ed-Doûd.
Le lac d’Oumm-el-Mâ est intarissable et ses eaux sont vives, ainsi que
l’indique son nom ; il a la forme d’une nappe étroite, serpentant au
fond d’une vallée ombragée par de très-grands palmiers.
Le lac de Tazeroûfa n’est guère qu’une grande mare qui se dessèche au
commencement des chaleurs ; il est entouré d’une double ceinture de
palmiers et de tamarix ethel.
Le lac de Mâfou est également petit, mais il ne dessèche jamais et il
est très-profond. Sa nappe d’eau bleue, qui miroite à travers le
feuillage des palmiers, engage au repos sur ses rives. On pêche dans ce
lac des vers de qualité inférieure et des fucus comestibles.
Le Bahar-ed-Doûd est circulaire ; il a environ 300 mètres de largeur ;
le sondage en a été fait par le docteur Vogel. Son eau est très-amère et
très-salée, tellement saturée de sel, qu’elle a presque l’aspect du
sirop. Les fiévreux de tout le Fezzân viennent demander à sa vertu la
guérison de leurs maladies. Voulant apprécier par moi-même l’efficacité
de cette pratique, je me suis baigné dans le lac et je m’en suis bien
trouvé. A deux ou trois mètres de son bord Sud, existent de petits
puisards d’eau douce dans lesquels les baigneurs se plongent pour
dissoudre la couche de sel qui recouvre leur peau.
Les étoffes de coton, trempées dans l’eau de ce lac, si on ne les a pas
débarrassées des matières salines qu’elles contiennent, en les lavant
dans l’eau douce avant de les laisser sécher, se brisent et se déchirent
sous le moindre effort ; elles ont la propriété de s’enflammer comme de
l’amadou ; aussi les emploie-t-on à cet usage.
De même que les lacs précédents, le Bahar-ed-Doûd est entouré de
palmiers et de dunes de sables.
Pendant que je prenais un dessin de la vue du lac, j’entendis sous
l’eau, et dans la direction de l’Est, une détonation semblable à un coup
de tonnerre lointain. Un des indigènes présents ayant entendu comme moi
ce bruit, s’emporta en injures contre le lac. Je lui demandai ce que
c’était. Il me dit que ce phénomène se reproduisait souvent et que le
bruit souterrain venait presque toujours du côté Est ou Sud-Est du lac,
c’est-à-dire du côté où les hautes dunes s’élèvent à pic au-dessus des
eaux. Je compris alors que le roulement entendu ne pouvait provenir que
de l’éboulement des dunes de sables dans le fond du lac. Pendant les
détonations, il ne paraît cependant aucun signe d’ébranlement extérieur,
soit à la superficie des eaux, soit dans les dunes.
On donne à ce lac le nom de Bahar-ed-Doûd (la mer des vers), et aux
riverains celui de Douwâda (hommes des vers), parce qu’on y fait une
pêche de vers et de fucus comestibles dont j’aurai à m’occuper dans le
chapitre III du Livre suivant.
Les lacs de Nechnoûcha et de Ferêdrha, le premier au Nord-Est, le second
au Nord-Ouest du Bahar-et-Trounîa, contiennent du natron comme celui qui
en porte le nom.
L’eau d’Oumm-el-Hasan est amère et ne nourrit pas de vers.
Le lac de Tademka, autrefois producteur de vers, n’en donne plus depuis
quelque temps.
Tous ces lacs, situés au milieu d’un dédale de dunes de sables, sont
alimentés d’eaux par elles.
M. Isma’yl-Boû-Derba a constaté le même mode d’alimentation pour la mare
d’’Aïn-et-Taïba, dans l’’Erg, à l’Ouest de l’Igharghar.
_Sources_ : Les sources les plus considérables sont celles de
Ghadâmès[21], de Rhât, de Ganderma, d’Idélès, de Djânet, de Temâssînt,
de Tît-en-Afara, d’Aherêr, de Tânout, de Tidîdji, d’Aharhar, de
Tâzeroûk, de Dhâyet-el-Kâhela, d’Ahêr, de Tadjenoût, etc.
Il est bien entendu que je néglige d’énumérer toutes celles qui n’ont
pas une importance réelle.
Les abords de celles citées ci-dessus sont occupés ou par des villes, ou
par des villages, ou par des campements permanents. Partout où les eaux
sont abondantes, on les emploie à l’arrosage des plantations de
palmiers.
Les eaux de la source de Ghadâmès sont thermales[22] ; elles ont 29° 6
dans le vaste bassin qui les reçoit (observation du 9 décembre 1860) ;
celles de Sebbarhbârhet, à Mîherô, ont aussi une température élevée, du
moins, l’eau sort en bouillonnant et en soulevant des sables. Cependant
les Touâreg s’y baignent malgré sa chaleur.
La source de Dhâyet-el-Kâhela, au Nord de l’Ouâdi-Akâraba, est également
thermale et probablement sulfureuse, ainsi que l’indique son nom. Les
Ahaggâr, qui en font usage, ont reconnu son efficacité contre les
fièvres intermittentes contractées au Touât.
[Note 20 : _Ama_, en _temâhaq_, indique la possession. _Ghôr_ est
synonyme de ghar, _rivière_. Amadghôr ne serait-il pas un mot technique
équivalent de _tête de la rivière_ ?]
[Note 21 : M. Lefranc, pharmacien militaire, a analysé 1 kilogramme de
l’eau de Ghadâmès rapporté par M. le capitaine de Bonnemain. Voici le
résultat de son opération (année 1858, _Nouvelles Annales des
Voyages_) :
Gr. milligr.
Chlorure de sodium » 800
Sulfate de soude » 250
— chaux » 750
Carbonate de chaux » 200
— magnésie » 100
Chlorure de magnésium » 250
---------
2 350]
[Note 22 : Une seconde analyse de l’eau de Ghadâmès, faite en 1863, au
laboratoire des mines d’Alger (_Mission de Ghadâmès, Alger, 1863_, p.
260), a donné par 1000 grammes les résultats suivants :
Grammes.
Chlorure de sodium 0,6210
— potassium 0,0200
Sulfate de chaux 0,9000
— magnésie 0,3860
— soude 0,3424
Acide azotique _traces_ »
Carbonate de chaux 0,1013
— magnésie 0,0975
Silice 0,0060
Oxyde de fer 0,0050
---------
2gr.,4792
]
CHAPITRE IV.
GÉOLOGIE.
Ce chapitre comprendra cinq sections :
1o Ma route d’El-Ouâd à Ghadâmès, du Nord-Ouest au Sud-Est ;
2o Ma route de Ghadâmès à Rhât, du Nord au Sud ;
3o Ma route de Tîterhsîn à Zouîla, de l’Ouest à l’Est ;
4o Ma route de Mourzouk à Bondjêm, du Sud au Nord ;
5o Divers renseignements sur le Tasîli et le Ahaggâr, de l’Est à
l’Ouest.
PREMIÈRE SECTION.
D’EL-OUÂD À GHADÂMÈS.
Toute cette section, sur un parcours de trente-sept myriamètres, est un
amas de dunes de sable, qui, à très-peu d’exceptions près, couvrent la
surface du sol primitif et laissent peu de place à aucune observation
géologique autre que celle de la formation des dunes elles-mêmes.
Le sable de ces dunes, fin, jaunâtre, varie dans ses caractères
physiques, comme aussi probablement dans ses caractères chimiques,
suivant les localités.
J’ai rapporté plusieurs échantillons de ces sables ; je regrette de
n’avoir pu en faire l’analyse. Ils figureront dans ma collection
géologique sous les numéros 1, 2, 3 et 4.
On s’est livré à beaucoup d’hypothèses pour expliquer l’accumulation
d’une aussi grande masse de sables sur une aussi immense étendue ; je ne
crois pas que, dans la limite des observations exactes, incontestables,
faites dans les dunes sahariennes, il soit encore permis de déduire la
loi générale d’un fait géologique aussi considérable.
M. le docteur Marès a vu dans l’Ouest, autour de la Dhâya-Hâbessa, des
dunes qui contenaient des coquilles fossiles du terrain sur lequel elles
reposaient, et, avec raison, il a conclu de son observation personnelle
que ces dunes avaient été formées sur place.
M. F. Vatonne, ingénieur des mines, qui, comme moi, a traversé l’’Erg
entre El-Ouâd et Ghadâmès, mais à petites marches et de jour, et qui a
pu étudier cette région avec plus de temps et de compétence, termine son
excellent mémoire[23] en émettant l’opinion qu’il ne peut exister aucun
doute sur la formation des dunes sur place, formation due à la
destruction des éléments constitutifs de la roche primitive.
« Cette destruction, dit-il, est due à la dilatabilité des roches, à la
présence du gypse, à l’action des agents atmosphériques, notamment de
l’eau, qui a amené à l’état farineux, c’est-à-dire à un état de
désagrégation complet, les roches de carbonate de chaux et de gypse ;
cette désagrégation de la roche amène un foisonnement, développe une
pression intérieure sous laquelle les couches dures des plateaux sont
complétement brisées, etc. »
M. Vatonne, convaincu que la formation des dunes est due à cette cause
unique, conclut de leur fixité, de l’absence de sables dans certaines
cuvettes, de l’inégalité même de la surface des sables, que l’action des
vents n’a d’autre effet que de déterminer les formes de quelques dunes,
et ne peut être invoquée comme cause générale de formation.
Comme M. Vatonne, et quoique voyageant dans les dunes, à grande vitesse,
nuit et jour, j’ai constaté des goûr rocheuses à côté de ghourd
exclusivement composés de sables ; comme lui, j’ai aussi été frappé du
grand nombre de roches à l’état de décomposition. Toutefois ce fait de
désagrégation des roches n’est pas une exception limitée à la région de
l’’Erg, mais l’effet d’une loi générale, commune à toutes les parties du
Sahara que j’ai visitées.
Dans l’ensemble de mes études, j’ai été beaucoup plus frappé de la
dénudation complète des hamâd et des montagnes à l’amont des bassins des
dunes.
Pl. II. Page 35. Fig. 2, 3, 4, 5, 6.
[Illustration : Fig. 1. — GÂRA DE TÎSFÎN.]
[Illustration : Fig. 2. — PROFIL DU MONT IDÎNEN.]
[Illustration : Fig. 3. — BLOCS DE TAKARÂHET.]
[Illustration : Fig. 4. — BERGES D’INGHER ET ASOUÎTAR.]
[Illustration : Fig. 5. — AGHELÂD DE TARÂT.]
J’ai été beaucoup plus surpris de l’élévation de ces témoins géologiques
de l’ancien niveau du sol, que les indigènes appellent _gâra_ (pl.
_goûr_) et qu’on trouve, de distance en distance, dans chaque hamâda.
(Voir figure no 1 de la planche ci-contre.)
J’ai été non moins étonné, dans les massifs montagneux, de rencontrer,
indépendamment de roches entièrement dénudées, ici, à Idînen, par
exemple, une sorte de squelette décharné affectant les formes et les
découpures les plus bizarres ; là, à Takarâhet dans le Tasîli, des blocs
titaniens, supportés sur une base étroite et représentant l’action
érosive des eaux sur les parties les plus tendres de la roche ;
ailleurs, dans la presque totalité des ouâdi, des berges de soixante à
cent mètres de hauteur, taillées à pic comme des murailles, tantôt assez
étroites pour qu’un chameau avec sa charge y passe difficilement, tantôt
larges de plusieurs kilomètres, disposition géographique que les Touâreg
désignent sous le nom spécial d’_aghelâd_, correspondant au _khanga_ des
Arabes.
(Voir figures nos 2, 3, 4 et 5 de la planche ci-contre.)
Quand, par la pensée ou la plume à la main, j’additionne une à une la
superficie des espaces dénudés autour de chaque groupe de dunes, quand
j’établis le cube du vide que laissent entre eux tous les témoins
géologiques du niveau de l’ancien sol et quand je compare la masse des
matériaux enlevés ici et apportés là, soit par les pluies, soit par les
vents, je me demande ce qu’est devenu le cube du vide, si les dunes sont
formées sur place, car je ne retrouve pas le total des déblais dans
l’ensemble des remblais, si considérable qu’il soit.
La carte qui accompagne le deuxième volume de cette étude comprend la
totalité des divers groupes de dunes du Sahara occidental, entre le
golfe de Gâbès dans la Méditerranée et le Sénégal sur la côte de l’Océan
Atlantique.
Ces groupes sont au nombre de sept :
Celui d’Edeyen, du 27° au 28° latitude N. et du 6° au 12° longitude E. ;
Celui de l’’Erg, du 29° au 34° latitude N. et du 7° longitude E. au 3°
longitude O. ;
Celui d’Iguîdi, du 24° au 30° latitude N. et du 3° au 5° longitude O. ;
Celui de Maghtîr, du 22° au 27° latitude N. et du 5° au 14° longitude
O. ;
Celui d’Adâfer, du 20° au 23° latitude N. et du 4° au 13° longitude O. ;
Celui d’Akchar, du 19° au 23° latitude N. et du 16° au 18° longitude
O. ;
Celui d’Iguîdi des Trârza, du 16° au 18° latitude N. et du 17° au 19°
longitude O.
La superficie des espaces que ces groupes de dunes couvrent (superficie
très-approximative, bien entendu, hypothétique même dans beaucoup de
cas), est de 45,000,000 d’hectares, savoir :
Nomb. d’hect.
Édeyen 2,000,000
’Erg 12,000,000
Iguîdi 8,000,000
Maghtîr 12,000,000
Adâfer 10,000,000
Akchar 500,000
Iguîdi des Trârza 500,000
----------
Ensemble 45,000,000
A chacun de ces groupes de dunes correspondent des plateaux
alimentateurs dont la superficie est triple environ, savoir :
Nomb. d’hect.
{ Le Hâroûdj 3,000,000
{
{ Le plateau de Mourzouk 6,000,000
POUR EDEYEN {
{ Le désert de Tâyta 2,000,000
{
{ L’Akâkoûs 1,000,000
----------
TOTAL 12,000,000
{ Le plateau de la Syrte 6,000,000
{
{ La Hamâda-el-Homra 8,000,000
{
{ Le plateau de Tînghert 2,000,000
{
{ Le Tasîli du Nord 4,000,000
{
POUR L’’ERG { Les versants N. et E. du Ahaggâr 4,000,000
{
{ La chebka du Mezâb 2,000,000
{
{ Le plateau des Cha’anba 3,000,000
{
{ Le plateau des O.-S. Cheïkh 2,000,000
{
{ Le plateau de Tâdemâyt 2,000,000
----------
TOTAL 33,000,000
{ Le plateau de Groûz 2,000,000
{
{ La plaine d’Adjemôr 1,000,000
{
POUR IGUÎDI { Le plateau du Mouydîr 1,000,000
{
{ Le versant O. du Ahaggâr 8,000,000
{
{ Le Bâten Ahenet 6,000,000
----------
TOTAL 18,000,000
{ Le versant S. du Ahaggâr 2,000,000
{
{ Le Tasîli du Sud 4,000,000
{
{ Le désert de Tânezroûft 4,000,000
POUR MAGHTÎR {
{ Le désert d’Ouarân 4,000,000
{
{ Le plateau des ’Arîb 2,000,000
{
{ Le plateau de l’Ouâd-Dráa 4,000,000
----------
TOTAL 20,000,000
{ L’Adghagh de Kîdal 8,000,000
{
POUR ADÂFER { L’Azaouad 6,000,000
{
{ Le désert d’Oualâta 6,000,000
----------
TOTAL 20,000,000
{ Le plateau des O. Delîm 6,000,000
POUR AKCHAR {
{ L’Adrâr de Bafour 2,000,000
----------
TOTAL 8,000,000
{ Le plateau de Tâgant 2,000,000
POUR IGUÎDI DES {
TRÂRZA { Le désert d’Aftot 6,000,000
----------
TOTAL 8,000,000
L’ensemble général de ces plateaux, dont la superficie a été plutôt
diminuée qu’augmentée, donne un total de 119,000,000 d’hectares.
Bien entendu, ces chiffres ne représentent ni la superficie réelle des
bassins des dunes ni celle des plateaux qui les alimentent, mais
seulement les surfaces que je suppose couvertes de sable d’un côté et
celles dénudées de l’autre.
L’observation de la totalité des dunes sahariennes nous les montre
suivant une direction générale, du Nord-Est au Sud-Ouest : elle nous les
montre sur une ligne plus étroite dans le vaste couloir entre le relief
atlantique et le plateau central du Sahara, puis s’élargissant et
s’étendant vers le Sud dès que les assises du Ahaggâr s’abaissent.
La disposition réciproque des montagnes du Nord et des montagnes du Sud
ne permet pas d’assigner une autre direction générale aux vents, du
moins à celle de leurs couches qui se rapproche le plus de terre.
De là, une première indication qui permet, sans trop sortir du domaine
de l’observation scientifique, d’attribuer à l’action dominante des
vents combinée avec l’action secondaire des eaux, la distribution
générale des masses de sable telle que nous la constatons dans la partie
occidentale du Sahara.
Examinons maintenant la question de production.
En tout pays, la source de production des sables la plus considérable,
si ce n’est l’unique, est la désagrégation des roches.
Dès que cet itinéraire géologique atteindra les parties rocheuses de mon
exploration, j’aurai soin de signaler les matériaux en décomposition
spontanée, et on verra qu’ils sont relativement nombreux.
Toutefois, il est une cause générale et permanente de désagrégation de
la partie superficielle des roches, qui me paraît avoir une grande part
dans la production des sables ; je veux parler de l’action
atmosphérique.
En général, la surface rocheuse des hamâd, des tasîli, des adrâr, en un
mot de toutes les parties relevées du relief saharien, est à nu et n’est
garantie contre les influences atmosphériques extérieures, ni par des
terres, ni par des produits végétaux.
Par suite, la lumière, la chaleur, le froid, les pluies torrentielles,
l’électricité agissent directement sur la surface extérieure des roches.
Il est difficile d’apprécier l’action de la lumière, mais la plaque
photographique nous révèle que la lumière solaire modifie les points par
elle atteints en raison de son intensité ; or, dans le Sahara la lumière
est intense, et nous avons la preuve de son action directe par la
coloration bronzée, noirâtre, brûlée, de la superficie de la presque
totalité des roches.
La lumière lunaire, dont l’influence sur la décomposition de certaines
pierres est démontrée, agit dans le Sahara encore plus qu’ailleurs, car
les nuits y sont d’une pureté admirable.
Les extrêmes de la température, atteignant souvent au soleil de 65 à 70
degrés dans le jour et descendant quelquefois à 5 degrés au-dessous de
zéro pendant la nuit, amènent inévitablement à la superficie des roches
des dilatations et des condensations dont l’effet immédiat est la
désagrégation de la partie la plus friable de leurs éléments.
L’électricité, assez abondante souvent pour que le moindre frottement
dégage des étincelles des vêtements, a bien aussi sa petite action
perturbatrice, action inconnue, inappréciable, mais qu’on n’oserait
nier.
Adviennent, pour compléter la série de ces agents de décomposition,
l’action dissolvante et la force impétueuse des pluies torrentielles, et
l’on comprendra que la production quotidienne des sables dans le Sahara
a dû, avec le temps, donner des masses aussi considérables que celles
des dunes, quel que soit le cube qu’elles représentent.
J’ai eu l’occasion, le 30 janvier 1861, étant à Oursêl, au pied du
Tasîli, d’observer le débordement d’un des nombreux torrents qui
descendent de cette montagne. La rapidité du courant était d’un mètre à
la seconde et les eaux charriaient des alluvions dans des proportions
telles que je regrette de ne pas en avoir constaté la quantité.
Toutefois, on en aura une idée par ce fait, qu’après leur dépôt les
Touâreg ont pu ensemencer des céréales là où la veille il n’y avait pas
de terre végétale.
Ajouterai-je que, dans les temps antérieurs à l’histoire, l’action
volcanique attestée dans le Djebel-Nefoûsa, la Sôda, le Hâroûdj, le
Tasîli et le Ahaggâr, a dû contribuer, dans des proportions
considérables, à la dislocation des roches et à la désagrégation de
leurs éléments constitutifs ?
Le Sahara, en son entier, est donc un foyer de grande production de
sables, et ces sables, s’ils ne restent pas sur place, doivent se
retrouver ailleurs.
De la production des sables, je passe à leur circulation.
Les deux grands moteurs de la circulation des sables sont les courants
atmosphériques et les torrents.
Pour les sables charriés par les courants atmosphériques, voici ce qui
est démontré :
M. Ehrenberg a eu l’occasion d’analyser des sables et des terres de
divers points du bassin du lac Tsâd qui lui avaient été envoyés par les
docteurs Barth et Vogel, et dans ces sables et terres il a reconnu cent
trente-trois formes d’animaux infusoires qu’il a déterminés.
Le savant professeur a fait aussi recueillir sur la côte occidentale
d’Afrique, en pleine mer, à bord des navires, les matières charriées par
les pluies de sable qui y sont communes, et, en analysant ces matières,
il y a retrouvé quelques infusoires des sables du bassin du lac Tsâd.
Or, entre le lac Tsâd et la côte occidentale d’Afrique, il n’y a pas
moins de 30 degrés de longitude.
M. Ehrenberg explique ces transports de sables à de si grandes distances
par la grande raréfaction de l’air échauffé dans le Sahara.
Pendant mon voyage, j’ai pu constater, plusieurs fois, des faits de
circulation de grandes masses de sables par des courants atmosphériques.
Je cite, entre autres, les observations suivantes extraites de mon
journal :
20 FÉVRIER 1861. — Campement de Tîterhsîn. — _Observations de 9 heures
15 minutes du matin_ : Bar. aner. 713.50. — Therm. fr. 25°8. — Ciel
voilé. — Vent du Sud modéré.
_Observation de 1 heure 30 du soir_ : A 1,500 mètres dans le N.-E.
trombe de sable, haute de 50 mètres au moins, chassée par un vent du
S.-E.
_Observations de 3 heures du soir_ : Bar. aner. 704.10. — Therm. fr.
30°75. — Ciel nuageux. — Vent du Sud assez fort.
28 AVRIL 1861. — Même campement. — _Observations de 6 heures du matin_ :
Bar. aner. 704.65. — Therm. fr. 22°3. — Ciel couvert. — Vent E. faible.
_Observation de 1 heure 30 du soir_ : Pluie par intervalle ; un immense
nuage de sable, rougeâtre, semblable à l’aspect d’un vaste incendie,
passe à l’E., à fleur de terre, en s’élevant vers le ciel. Sa marche, du
S.-O. au N.-E., est rapide comme celle d’un vent violent.
_Observations de 3 heures du soir_ : Bar. aner. 699.50. — Therm. fr.
31°4. — Ciel couvert. — Vent du S.-O. fort. — Pluie froide.
30 AVRIL 1861. — En route d’Iferdjan à In-Lêlen. — _Observations de 6
heures 30 du matin_ : Bar. aner. 704.60. — Therm. fr. 21°8. — Ciel
couvert. — Vent E. presque nul.
_Observation de 3 heures du soir_ : Un coup de vent terrible du S. amène
un nuage de sable, rouge, comme s’il était chargé de flammes. Il se rue
sur notre caravane, accompagné de grosses gouttes qui ressemblent à de
la neige fondue.
_Observations de 7 heures du soir_ : Bar. aner. 697.10. — Therm. fr.
31°7. — Ciel couvert. — Vent du Sud modéré.