FIN.

Un tavolazzo en Piémont. Une chasse au coq de bruyère dans les Alpes.

En 1823, j'avais rencontré aux eaux d'Aix en Savoie un jeune

gentilhomme piémontais, nommé le comte Stephano de Nora. Il était

alors attaché en qualité de premier écuyer à la personne du prince

Charles-Albert de Savoie-Carignan, à cette époque en disgrâce, et il

cumulait ces fonctions purement honorifiques avec celles de capitaine

de cavalerie dans un régiment qui tenait, autant que je puis m'en

souvenir, garnison à Verceil ou à Novare. Stephano appartenait à une

des plus grandes familles historiques de Piémont, et pendant la

réunion de l'Italie à la France, son père avait exercé une des plus

hautes charges de la cour de Napoléon. Cette vieille et noble maison

de Nora comptait dans son ascendance des généraux illustres, des

ambassadeurs habiles, des écrivains célèbres, des religieux canonisés,

et même quelques archevêques qui ne l'avaient pas été, faute de

preuves suffisantes sans doute. Stephano avait vingt-quatre ans, une

figure franche et chevaleresque, une tournure martiale, des manières

engageantes et un esprit prompt et original. Ses débuts dans la

carrière militaire avaient été des plus brillants. A vingt ans,

n'étant encore que simple lieutenant, il s'était conduit, lors de

l'insurrection de Gênes en 1821, de la manière la plus héroïque. Au

milieu de la défection générale des troupes, en face d'une révolte

formidable et triomphante, il avait su maintenir son escadron dans le

devoir, et à la tête de cette poignée d'hommes il s'était battu comme

un lion pendant deux jours, avait reçu dix-huit blessures au visage et

dans la poitrine, et forcé d'évacuer Gênes, il s'était mis en route

avec sa petite phalange pour rejoindre le roi qui s'était réfugié à

Florence. Sa retraite à travers des populations insurgées avait été un

combat de quinze jours sans une heure de trêve; mais enfin le noble et

courageux officier avait eu le bonheur d'arriver à sa destination, et

la gloire de remettre entre les mains de son souverain, stupéfait de

tant d'audace, son étendard rougi de son sang et déchiré par les

balles de l'insurrection. «Que puis-je faire pour toi, vaillant

enfant? lui avait dit le roi Charles-Félix. Je t'autorise à me

demander tout ce que tu voudras. Eh bien! sire, je demande à Votre

Majesté la permission d'aller rejoindre mon prince. Il est

malheureux, exilé; qu'il ait au moins un ami pour le consoler dans son

exil. Tu es un brave jeune homme, avait répondu le roi en embrassant

Stephano: fais ce que tu voudras, moi je me chargerai de ce qui te

regarde.»

Ces détails étaient connus de tout le monde à Aix, et d'ailleurs

Stephano les racontait lui-même dès qu'on lui témoignait le désir de

les entendre, sans qu'il y eût la moindre jactance dans son fait. Il

va sans dire que les belles baigneuses s'étaient plus d'une fois émues

au récit des combats homériques du jeune comte, qui ne savait plus

comment s'y prendre pour faire face à toutes les sympathies plus ou

moins sentimentales dont il était l'objet. Eût-il eu les cent yeux

d'Argus à son service, je doute encore qu'ils eussent pu suffire pour

répondre aux nombreuses oeillades qui lui arrivaient de tous les

côtés. _J'ai eu moins de besogne à Gênes_, me disait-il quelquefois en

riant, car il était essentiellement ce que le naïf et goguenard

Brantôme appelle un bon compagnon. Nous passâmes trois semaines

ensemble, dans une intimité beaucoup plus sérieuse que cela n'arrive

d'ordinaire aux eaux, et nous ne nous quittâmes pas sans quelque

regret. Toutefois je ne garantirais pas que deux mois après nous être

séparés nous fussions encore occupés l'un de l'autre, et je ne me

souviens pas d'avoir demandé une seule fois de ses nouvelles jusqu'à

la circonstance que je vais rapporter.

Au mois de mai 1832, par conséquent sept ans après cette première

rencontre, je me promenais dans les rues de Turin, où j'étais venu

pour quelques affaires dont il est inutile de parler ici, lorsque je

vis s'avancer quatre ou cinq personnages en uniformes brodés sur

toutes les coutures. Comme la parade venait de défiler devant le

château, je compris que c'était une partie de l'état-major qui se

retirait, et je ne fus pas fâché d'avoir une si bonne occasion de

juger la tenue des grands dignitaires de l'armée de Sa Majesté le roi

de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, excusez du peu. La brillante

phalange approchait toujours; déjà je pouvais distinguer l'émail des

nombreuses décorations qui scintillaient sur toutes les poitrines,

quand un de ces beaux officiers, le plus beau même, je dois le dire,

se détachant du groupe principal, se dirigea tout droit sur moi.

--Que fais-tu ici? me demanda-t-il d'un ton aussi naturel que si nous

nous étions quittés la veille et qu'il dût s'attendre à me rencontrer.

Je toisai de la tête aux pieds l'individu qui m'interpellait avec tant

de familiarité, puis je lui sautai au cou en poussant un cri de joie:

j'avais reconnu mon ami Stephano.

--Comment, reprit-il, tu es à Turin et tu n'es pas venu loger chez

moi! Mais c'est absurde! Voyons, où es-tu descendu? Je veux le savoir

tout de suite.--A l'hôtel Feder.--Je vais t'y accompagner; je

t'aiderai à refaire tes paquets, et un garçon de l'hôtel portera tes

bagages au palais Nora; tout cela peut être arrangé dans un quart

d'heure.--Mais je suis peut-être ici pour un mois.--Raison de plus;

que ferais-tu tout ce temps-là à l'auberge? Tu y périrais d'ennui.

Turin n'est pas gai quand on n'y connaît personne.

Il n'y avait pas trop moyen de résister à une invitation si imprévue,

si pressante, si amicale. Je n'avais d'ailleurs aucune raison sérieuse

pour refuser, et j'ai eu toute ma vie un goût prononcé pour tous ces

petits hasards de la destinée qu'on trouve sur sa route au moment où

l'on y pense le moins. Je pris donc le bras de Stephano, en me gardant

bien de lui dire que je n'avais pas une seule fois pensé à lui depuis

quarante-huit heures que j'étais à Turin, et nous nous dirigeâmes vers

l'hôtel Feder, dont nous étions fort heureusement très-près.

Chemin faisant, Stephano me conta que son père était mort, ce qui

l'avait fait marquis de Nora en lui donnant quatre-vingt mille livres

de rente; qu'il était lieutenant-colonel, premier écuyer du roi

Charles-Albert, successeur du roi Charles-Félix, et qu'il devait

partir prochainement pour Naples, chargé d'une mission diplomatique

importante.

Tout cela ne l'empêcha pas, quand nous fûmes arrivés à mon auberge, de

m'aider à refaire ma malle avec la plus aimable bonhomie: s'il n'y

avait eu personne chez Feder pour la porter jusqu'au palais Nora, il

aurait été capable de la charger sur son épaule et de traverser ainsi

la moitié de la ville, tant il craignait de me laisser échapper.

--A propos, me dit-il en entassant des bottes dans un sac de nuit, je

suis marié; mais que cela ne te fasse pas peur, ma femme sera aussi

charmée que moi de te recevoir: j'ai déjà deux enfants, l'aîné est le

filleul du roi.

Une demi-heure après, j'avais été présenté à la marquise qui m'avait

fait l'accueil le plus gracieux, et j'étais installé dans une des

meilleures chambres du palais Nora, l'un des plus beaux de Turin.

Je passai vingt-cinq jours dans cet intérieur tout à fait aimable et

bon, et quand le moment du départ arriva, j'avais le coeur

véritablement triste, bien qu'il eût été convenu entre mes amis et moi

que je reviendrais au mois de septembre prochain, et cette fois

accompagné de ma femme et de mes enfants, afin de n'avoir aucune

raison d'abréger un séjour dont je me faisais une véritable fête.

Il y a, règle générale, peu d'obstacles aux engagements qui plaisent;

le 31 août, mon briska roulait rapidement sur les pentes sinueuses et

pittoresques du Mont-Cenis, du côté de Suze; quelques heures après

nous descendions au palais Nora, où Stephano nous attendait; pour rien

au monde je n'aurais voulu faire une seconde fois la faute de m'en

aller loger à l'auberge.

Le lendemain nous montrâmes à ma femme les curiosités de la ville, et

nous finîmes notre soirée au théâtre d'Angenne, où l'on jouait pour la

trentième fois depuis six semaines, _Zadig et Astarte, del signor

Vaccaï_.

La marquise n'était pas à Turin; elle nous attendait dans son

magnifique château de Nora où nous devions la rejoindre le jour

suivant, et où il était dit que nous passerions le reste de l'automne

qui n'était cependant pas encore commencé.

Le 2 septembre, à trois heures de l'après-midi, nous sortions de la

capitale du Piémont par la porte de Carignan, et nous prenions la

route qui conduit à cette ville. A notre gauche, et à une portée de

fusil à peine, se déroulait la belle et poétique colline de Turin,

avec ses charmantes _villa_ au milieu des fleurs, ses couvents à demi

cachés dans la verdure, ses madones sculptées dans le tronc des vieux

chênes, et ses _pergola_[1] toutes chargées de grappes transparentes

et parfumées. A notre droite, mais à une distance de sept ou huit

lieues, s'élevaient les majestueuses cimes des Alpes, que semblaient

défendre, comme deux géants debout et menaçants, le mont Rosa et le

mont Viso, l'un et l'autre couronnés d'une auréole de neige

éblouissante. Entre ce fond de tableau vraiment grandiose et la route

que nous suivions, s'étendait la fertile plaine du Piémont où l'on

coupait les foins pour la quatrième fois. Le temps était magnifique,

la température délicieuse, les bourgs et les villages que nous

traversions avaient un aspect de richesse et de bien-être qui nous

réjouissait. Stephano nous montrait tout, nous expliquait tout, ce qui

ne l'empêchait pas d'échanger de temps en temps des phrases amicales

en patois piémontais avec les passants qui le saluaient par son titre.

Il était facile de voir que tout le monde l'aimait et que cette

popularité avait la plus noble origine. J'ajouterai que Stephano en

jouissait sans ivresse et qu'il avait la modestie et le bon goût de la

considérer bien plus comme un héritage de famille que comme une

conquête personnelle.

[Note 1: Sortes de treilles en arceaux qui décorent ordinairement

les terrasses.]

Il y avait environ trois heures que nous courions: nous avions déjà

changé deux fois de chevaux, la première à Carmagnole et la seconde à

Carignan, quand Stephano, qui avait voulu se mettre sur le briska,

nous dit:

--Ah! voilà ma femme! j'étais sûr qu'elle viendrait au-devant de

nous: maintenant nous serons rendus au château avant dix minutes.

Nous nous hâtâmes de mettre pied à terre. Je baisai la main de la

marquise, qui embrassa ma femme, afin de couper court à la cérémonie

toujours ennuyeuse des présentations.

Nous étions en ce moment à l'entrée d'une petite ville bâtie en

amphithéâtre sur le versant occidental d'un mamelon qui s'élevait à

notre gauche. Je cherchai au-dessus de ses toits pressés et parmi les

clochers et les dômes de ses églises et de ses couvents, où pouvait

être situé le château; mais je n'aperçus que la plate-forme d'une

large tour crénelée sur laquelle venaient mourir les derniers rayons

d'un splendide soleil couchant.

Notre voiture continua sa route, et nous, nous prîmes un sentier

rapide qui nous fut indiqué par le chien de la marquise qui courait

devant nous.

Nous avancions lentement parce que nous nous arrêtions à chaque

instant pour attendre Stephano qui, tantôt sous un prétexte et tantôt

sous un autre, restait en arrière: une fois, c'était pour questionner

une pauvre femme dont le mari avait fait une chute; le moment d'après,

c'était pour aider un vieillard à remettre un fardeau sur sa tête;

puis il soulevait des petits enfants dans ses bras; il accostait des

ouvriers qui revenaient après leur journée finie: on eût dit qu'il

était absent depuis six mois et qu'il voulait s'enquérir de tout ce

qui s'était passé dans le pays pendant son absence.

Tout à coup je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration et de

surprise: le château de Nora venait de m'apparaître brusquement à un

détour du sentier.

C'était un vieil et majestueux édifice, construit en briques jadis

rouges que le temps avait brunies. Il occupait le sommet du mamelon

dont j'ai parlé, et dominait la ville qu'il semblait protéger; deux

tours immenses le flanquaient à droite et à gauche et lui donnaient un

aspect imposant. Celle de gauche, toute couverte d'un épais réseau de

lierre, était sombre; celle de droite, enlacée par les pampres d'une

vigne vierge, dont le soleil d'automne avait doré le feuillage, était

éblouissante; une troisième tour carrée et percée d'une voûte servait

d'entrée au manoir féodal, et montrait au-dessus d'un immense portail

l'écusson gigantesque des Nora, surmonté de leur devise; belle devise

s'il en fut, car elle se composait de ces deux mots tout parfumés

d'honneur et de chevalerie: _Franc et léal_.

L'intérieur du château n'était pas fait pour détruire l'impression que

causait sa première vue. Le salon, vaste galerie éclairée par six

fenêtres donnant sur la chaîne des Alpes, était décoré de vieilles

armures disposées en faisceaux avec un goût sévère et intelligent; la

salle à manger n'avait pour ornements que d'antiques portraits de

famille, représentant des guerriers aux visages fiers et mâles, et de

nobles dames aux costumes sévères. Un lustre de fer, portant sur ses

bras contournés des bougies en cire jaune, descendait du milieu du

plafond d'un vestibule dont les murs étaient garnis de bancs en bois

de chêne, noircis par le temps et lustrés par l'usage. Dans les

chambres à coucher tous les lits étaient à colonnes et à baldaquin, et

il n'y avait pas d'autres meubles que des bahuts respectables et des

fauteuils qu'il fallait prendre à deux mains pour les changer de

place. Eh bien! rien de tout cela n'était triste ni prétentieux;

l'harmonie était parfaite entre le cadre et le tableau, et le maître

de cette demeure imposante avait l'air assez grand seigneur pour se

faire pardonner les splendeurs aristocratiques qui l'environnaient.

Pendant les trois mois que je passai à Nora, je pus prendre une idée

de ces grandes existences d'autrefois dont j'avais beaucoup entendu

parler à mon père sans y croire complétement. Il n'y avait de luxe

nulle part, mais de l'abondance partout. Le domestique nombreux se

composait de jeunes serviteurs actifs et vigilants et d'anciens

gagistes, passés à l'état de commensaux et devenus en quelque sorte

les amis du châtelain. La table, solidement servie, n'offrait jamais

un seul de ces mets recherchés qui ne satisfont que les caprices de

l'estomac. Maintenant, mes chers lecteurs, laissez-moi vous dire la

première chose qui se faisait à cette table, quand le dîner était

apporté: chaque plat était mis à son tour devant le marquis qui en

retirait lui-même la part des pauvres et des malades. Voyons,

messieurs les puissants du jour, la main sur la conscience (ô flatteur

que je suis), en faites-vous autant? Et vous, impudents prôneurs de

liberté et d'égalité, pipeurs habiles de popularité éphémère,

levez-vous la dîme sur vos splendides festins pour apaiser la faim qui

pleure silencieusement à la porte de vos hôtels? «A quoi bon?

direz-vous; il y a tant de malheureux!» C'est vrai pour Paris; mais

dans vos terres, dans vos châteaux, excellents démocrates, quelles

marques de sympathie donnez-vous à vos semblables dans la souffrance?

Imitez-vous le marquis de Nora qui, chaque matin, pansait lui-même,

_dans son salon_, les malades qu'on pouvait lui amener, et qui allait

visiter ensuite chez eux ceux qui n'étaient pas transportables? Et

avec quelles bonnes paroles, avec quels égards touchants tout cela

s'accomplissait! Aussi que de bénédictions j'ai entendues dans ce

vieux manoir, qu'on eût pris pour la propriété de tous, tant chacun y

avait l'air comme chez soi! Et ne croyez pas que le marquis de Nora

fût une exception dans son pays! tous les seigneurs ses voisins

étaient animés du même esprit de charité et de fraternité. Aussi le

Piémont est-il resté calme au milieu des troubles qui ont agité

l'Italie après la révolution de juillet. Il est resté calme, parce que

les novateurs y étaient sans crédit; parce que la noblesse qu'on

aurait voulu humilier était plus aimée et plus bienfaisante que la

bourgeoisie sa rivale. Nouvelle preuve de ce que nous avons souvent

pensé, que c'est moins la dureté des aristocrates de vieille souche

que l'insolence des parvenus qui rend nécessaires les révolutions.

Le soir même de notre arrivée, Stephano interrompit une histoire de

chasse fort amusante qu'il me racontait, pour me dire du ton d'une

personne qui a oublié de faire une communication importante à

quelqu'un qu'elle peut intéresser.

--A propos, c'est demain l'ouverture du _tavolazzo_.--J'en suis charmé

si cela te fait plaisir, mais qu'est-ce que le _tavolazzo_?

répondis-je.--C'est le tir à la carabine de nos pays: tous les ans il

a lieu le jour de Saint-Grégoire.--Et comment les choses se

passent-elles? demandai-je.--La distance est de cent quatre-vingts

pas, et le but est grand comme le fond de ton chapeau. Chaque tireur a

sa cible qui porte son nom, et il doit tirer, nombre fixe, six fois.

Le vainqueur est celui qui met le plus de balles autour d'un petit

rond en papier doré, grand comme un pain à cacheter, lequel est placé

au centre du _barelet_: c'est le nom que nous donnons à nos cibles,

parce qu'elles ont la forme d'un petit baril. Ce petit baril est peint

en blanc, ce qui ne le rend pas plus facile à viser pour cela.--Je

suis enchanté de connaître tous ces détails, parce qu'alors je

prendrai rang parmi les spectateurs, repartis-je; je ne crains pas de

rival pour rouler un lièvre ou pour faire coup double sur des perdrix

rouges après la Toussaint; mais votre tir à la carabine ne me sourit

pas le moins du monde: je m'abstiendrai.--Quelle folie! interrompit

vivement Stephano; ce serait avouer d'avance que tu doutes de ton

adresse; au lieu qu'en t'exécutant de bonne grâce, le hasard peut te

servir.--Et s'il me trahit?--S'il te trahit, tu ne seras pas le seul:

j'attends demain matin le ministre d'Autriche et le chargé d'affaires

de Prusse, deux maladroits s'il en fut; ils te tiendront compagnie: je

les ai justement engagés à cause de toi.--Eh bien! nous verrons

demain.--Enfin, tu peux compter sur une arme excellente et sur une

main infaillible pour te la charger. Je te donnerai un brave homme qui

ne mettra pas dans le canon un atome de poudre de plus une fois qu'une

autre.

Le lendemain après le déjeuner, j'étais dans la galerie des vieilles

armures où je faisais une partie de billard avec le chapelain du

château, lorsque je crus entendre dans l'éloignement les sons d'une

espèce de musique militaire.

Je mis au port d'armes ma queue qui visait un carambolage, et mon

regard interrogea probablement le bon chapelain, car il me dit sans

que j'eusse besoin de le questionner:

--C'est le _tavolazzo_, _signor marchese_, on vient chercher les

habitants du château: vous verrez, la procession est très-belle.

En ce moment, Stephano entra pour m'avertir de me préparer; son

chasseur le suivait portant deux carabines; une des femmes de la

marquise venait ensuite; j'aperçus dans ses mains un petit carton

rempli de rubans de toutes les couleurs.

--Prends cette arme et choisis bien vite un de ces rubans, me dit

brusquement le marquis de Nora; il faut que nous soyons prêts quand le

cortége arrivera. De Bombelles et Schulz sont déjà dans le vestibule.

Les explications qu'on demande aux gens pressés sont en général peu

satisfaisantes; je pris donc, sans mot dire, un ruban vert céladon que

la belle camériste noua autour de mon bras gauche; puis je mis mon

chapeau un peu plus sur l'oreille que de coutume, la carabine sur mon

épaule, et je suivis Stephano qui paraissait fort impatient.

Avant de sortir de la galerie, je me retournai pour savoir ce que

devenait le chapelain, et je le vis qui se faisait aussi nouer un

ruban autour du bras, un beau ruban couleur feu, ma foi! Quelques

secondes après, il nous rejoignit dans le vestibule: il avait, comme

nous tous, la carabine sur l'épaule et le chapeau légèrement incliné

du côté gauche.

Nous sortîmes alors du château, ayant le marquis à notre tête: en ce

moment la procession du _tavolazzo_ débouchait du grand portail de la

cour carrée, se dirigeant vers nous; nous nous arrêtâmes aussitôt pour

l'attendre; j'ai su depuis que le cérémonial était réglé ainsi depuis

des siècles.

C'était vraiment quelque chose de très-pittoresque et de

particulièrement nouveau pour moi que ce cortége qui s'avançait à

notre rencontre. Il était précédé par une trentaine de musiciens

enrubanés de la tête aux pieds, qui jouaient en manière de marche une

_monferine_ vive et gracieuse; derrière eux, les trois syndics de la

ville de Nora marchaient gravement entre deux hommes de haute taille,

dont l'un, celui de droite, portait une bannière aux couleurs du

marquis, et l'autre une bannière aux couleurs de la ville:

immédiatement après ces cinq personnes, venaient sur deux rangs les

tireurs de la compagnie du _tavolazzo_, au nombre de vingt environ,

parmi lesquels je comptai sept ou huit prêtres.

La musique s'arrêta et se rangea de côté; le marquis fit quelques pas

à la rencontre des syndics, dont le doyen prononça un petit discours

en piémontais, que nous applaudîmes vigoureusement.

Stephano répliqua et fut à plusieurs reprises interrompu par les

acclamations de l'assemblée. On était venu, comme chaque année, lui

offrir la présidence du _tavolazzo_, et, comme chaque année, il avait

répondu qu'il l'acceptait, bien qu'elle lui fût offerte par de plus

dignes que lui de l'obtenir. Cet échange de bons procédés accomplis,

nous nous mêlâmes au cortége en ayant soin de ne pas avoir l'air de

nous grouper entre nous. Le comte de Bombelles se mit à côté d'un

tisserand; le baron de Schulz eut pour compagnon un fabricant de

_saucissons de Bologne_; le hasard me donna pour voisin un petit

cabaretier.

La musique se replaça à notre tête, la _monferine_ recommença de plus

belle, et le cortége reprit le chemin du bourg qu'il dut traverser en

entier pour arriver à l'endroit où le _tavolazzo_ était établi.

Toute la ville avait un air de fête, quoique ce ne fût pas un

dimanche: les femmes et les jeunes filles étaient parées de leurs plus

beaux atours; les petits garçons avaient de gros bouquets à la

boutonnière; des drapeaux et des banderoles flottaient à toutes les

fenêtres; on battait des mains sur le passage du cortége.

Arrivés à notre destination, chacun de nous reçut un _barelet_ sur

lequel il inscrivit son nom, et prit au hasard, dans un sac, un numéro

destiné à marquer son rang dans le tir; le président lui-même n'était

pas exempt de cette formalité, qui n'avait, on en conviendra, rien de

bien aristocratique.

Le hasard me donna le numéro 3, Stephano amena le numéro 9, le numéro

1 tomba à un sec et long chanoine qu'on appelait le _Theologo_: je

n'ai jamais su pourquoi; mais je présume que ce nom répondait à

quelques fonctions ecclésiastiques.

Je ne m'étais point exagéré la distance de cent quatre-vingts pas dont

Stephano m'avait parlé la veille: elle me sembla prodigieuse, eu égard

surtout à la petitesse du but qui, en outre, était disposé en

trompe-l'oeil, c'est-à-dire que le _satané barelet_, plus gros du

ventre que des extrémités, offrait une ampleur qu'en réalité il

n'avait pas. Quant au petit rond de papier doré, on ne le voyait pas

plus qu'on ne voit les étoiles à dix heures du matin au mois de

juillet.

Une fanfare annonça l'ouverture du tir; quand elle fut finie, un

roulement de tambours se fit entendre: c'était le dernier signal.

Le _Theologo_, qui se tenait depuis quelques instants l'arme haute à

la troisième position, baissa majestueusement sa carabine, inclina la

tête sur la batterie, et ferma l'oeil gauche.

Je crus que le coup allait partir et je regardai la cible.

Impatienté de ne rien entendre, je me retournai vers le _Theologo_; il

avait relevé son arme et causait tranquillement avec son voisin.

--Eh bien! qu'est-il arrivé? demandai-je à Stephano.--Peu de chose:

une mouche s'est posée sur le canon de sa carabine, et lui faisait un

faux point de mire.--Comment, vous y mettez cette importance-là?

repris-je; mais alors ce n'est pas un plaisir, c'est...

Je n'achevai pas, car en ce moment le _Theologo_ s'était remis en

joue: cette fois le coup partit.

Quand la fumée de la poudre fut dissipée, j'aperçus un homme debout à

côte du _barelet_ du _Theologo_.

Cet homme ôta son chapeau et salua en se tournant vers les tireurs.

Puis il leva une petite baguette, dont il appliqua l'extrémité contre

le centre du _barelet_.

Je regardai avec attention, et au beau milieu du petit disque peint en

blanc, je vis le trou noir qu'avait fait la balle; la moitié du rond

de papier doré était emportée.

--C'est un hasard, dis-je à voix basse au marquis.

--_Patienzza_, me répondit-il en mettant un doigt sur sa bouche.

Le second coup du _Theologo_ partit, et la balle mordit sur la moitié

du trou qu'avait fait la première.

Il en fut à peu près de même des quatre autres: toutes les six ne

tinrent guère plus de place que ne l'eussent fait six trous de vrille

placés à dessein les uns à côté des autres.

Après le _Theologo_ vint le tisserand, puis moi, puis le fabricant de

saucissons de Bologne, puis le ministre d'Autriche, etc.; bref, le feu

ne discontinua pas pendant cinq heures.

Le premier prix appartint sans contestation au _Theologo_; Stephano

eut le second; un gros chanoine et moi nous tirâmes le troisième au

sort, et j'eus la bonne chance de gagner.

On ne pouvait concourir à un de ces prix, qui se composaient de pièces

d'argenterie d'une assez grande valeur, qu'autant qu'on avait mis ses

six balles dans la cible; puis, parmi ceux qui se trouvaient dans ce

cas, on choisissait les trois dont les coups tenaient le moins de

place.

--Tu t'es moqué de moi, me dit Stephano avec bonhomie.--Je te promets

que c'est un pur hasard, répondis-je, je n'ai jamais tiré à la cible

de ma vie.--Si tu reviens l'année prochaine, tu nous battras tous,

reprit-il: regarde ce pauvre _Theologo_, il n'est pas encore remis de

la frayeur que les trois premiers coups lui ont causée: voilà

cinquante ans qu'il s'étudie à être le meilleur tireur du pays, et

c'est la dix-neuvième fois de suite qu'il reçoit le premier prix.

Le moment du retour était arrivé, et un roulement de tambours indiqua

qu'il fallait reformer les rangs. La musique, les porte-bannières, les

syndics reprirent la tête de la colonne; chaque tireur retrouva son

compagnon, puis on se remit en marche pour le château.

Je crus que c'était simplement une conduite courtoise qu'on faisait

au marquis, et que la fête était terminée; mais je me trompais, comme

vous allez voir.

Pendant notre absence, une table de soixante couverts avait été

dressée sous une magnifique treille qui occupait toute la longueur

d'une terrasse située au couchant du vieux manoir.

Tous les membres du _tavolazzo_ y prirent place avec leurs épouses,

leurs filles et leurs nièces; parmi ces dernières, je remarquai deux

ravissantes personnes, que le gros chanoine, mon rival pour le

troisième prix, me dit être les enfants de sa soeur cadette: je

déclare n'avoir aucun motif de douter de la vérité de cette assertion.

Toutes les places d'honneur de la table furent pour les habitants de

la ville. La marquise de Nora mit le _Theologo_ à sa droite et le

doyen des syndics à sa gauche; Stephano en fit autant pour la femme du

bailli et la fille du maître de poste: le comte de Bombelles, le baron

de Schulz, ma femme et moi, aidâmes de notre mieux les nobles

châtelains à faire les honneurs de leur festin, et j'ose dire que nous

nous en acquittâmes à la satisfaction générale.

Tout le monde était à son aise dans cette réunion où presque toutes

les classes de la société étaient représentées: d'une part, le respect

n'avait rien de servile; de l'autre, le sans-façon n'avait rien de

choquant. Au dessert, le marquis se leva, son verre à la main, et dit

d'une voix vibrante et émue:

--A la santé de mes bons amis les habitants de Nora! Puissent les

liens qui nous unissent depuis des siècles durer des siècles encore!

Puissent nos enfants s'aimer comme nous nous aimons et comme nos pères

s'aimaient!

Un tonnerre d'applaudissements accueillit ce toast affectueux; alors

le syndic se leva à son tour et répondit:

--Au nom des habitants de la cité dont j'ai l'honneur d'être le plus

ancien magistrat, je porte la santé de son premier citoyen, de son

plus digne enfant! Au marquis Stephano de Nora! s'écria-t-il d'une

voix retentissante. A sa noble compagne! à ses enfants! à la

prospérité de sa maison!

Une nouvelle salve d'acclamations, plus bruyante, plus unanime que la

première, témoigna de la sympathie que ces paroles trouvaient dans

tous les coeurs. Les verres se choquèrent, les mains s'étreignirent,

les yeux échangèrent des regards brillants de dévouement et

d'affection: je n'ai vu de ma vie rien de plus touchant.

Le soir, le château fut illuminé, on tira un feu d'artifice sur la

terrasse, et on dansa jusqu'à minuit dans la galerie des vieilles

armures transformée en salle de bal.

La danse ne chassa pas les prêtres; ils étaient tous trop honnêtes

pour se croire obligés de faire les hypocrites: ceci soit dit sans

offenser ceux qui font autrement; mais chaque pays a ses usages, n'en

blâmons aucun.

--Eh bien! que penses-tu du Piémont? me demanda Stephano le lendemain

matin.--Ma foi! je pense que je voudrais bien l'habiter, répondis-je.

Cette soirée d'hier m'a ravi! Maintenant, pourras-tu m'expliquer de

semblables moeurs après quarante ans de révolutions à votre porte?

Quant à moi, je n'ai pu résoudre la question.--Rien n'est plus facile

cependant: nous ne nous isolons pas, voilà tout notre secret. Les

vaniteux croient que la familiarité engendre le mépris, c'est une

erreur: quand il est démontré qu'elle n'est pas un calcul, elle

augmente le respect et elle entretient l'affection, j'en acquiers la

preuve chaque jour.--Cependant votre noblesse a de grands priviléges,

et il n'en faut pas davantage pour faire des mécontents.--Ce ne sont

point les priviléges qui blessent ceux qui ne les ont pas, c'est la

manière dont les exploitent ceux qui les ont. Servez-vous d'une grande

fortune pour soulager vos semblables; tirez parti d'une belle position

au profit de ceux qui n'en possèdent que de médiocres, et fortune et

position vous seront pardonnées. Chacun sait que si j'étais pauvre il

y aurait bien plus de pauvres dans le pays; personne n'ignore que si

la ville possède un hospice, c'est à un Nora qu'elle le doit. Quand le

roi me fait une grâce, je l'accepte; mais quand je lui demande une

faveur, ce n'est jamais en mon nom que je parle. Comprends-tu

maintenant?--Très-bien; seulement une semblable conduite

demande...--Rien que du bon sens de part et d'autre, interrompit

Stephano. Mais au diable cette conversation sérieuse! ajouta-t-il,

j'étais venu te voir pour tout autre chose. Voyons, es-tu disposé à

faire une chasse un peu rude demain?--Certainement.--Eh bien! fais

toutes tes dispositions pour une absence de quatre ou cinq jours, nous

partirons après le déjeuner, nous dînerons le soir à Pignerol, et nous

irons coucher chez un braconnier de mes amis qui sera enchanté de

faire ta connaissance. C'est une des curiosités de notre pays. Je te

laisse à tes affaires et vais veiller aux préparatifs de notre petite

campagne.

A onze heures, le lendemain, nous étions prêts et nous montions,

Stephano, son chasseur et moi, dans une petite voiture de chasse dont

le coffre regorgeait d'excellentes provisions: un panier attaché

derrière renfermait nos chiens; nos fusils étaient entre nos jambes et

nos carnassières sur nos épaules.

Le trajet se fit rapidement et gaiement. Les deux petits étalons

sardes attelés à notre voiture couraient comme des biches

effarouchées; le marquis me contait une foule de ces bonnes histoires

de chasse dont on n'a jamais l'air de douter, afin de se réserver le

droit d'y répondre par de plus merveilleuses encore; bref, le temps

s'écoula si vite, que j'accusai de radotage les horloges de Pignerol

qui sonnaient quatre heures comme nous mettions pied à terre dans la

cour de l'auberge de la _Croce-Bianca_, la meilleure de la ville.

Cinquante minutes après, nous avions dîné et nous enfourchions des

mulets qui devaient nous hisser par des chemins diaboliques jusqu'à la

cabane du vieux braconnier.

Cette ascension fut tout ce qu'on peut se figurer de plus pittoresque.

Le sentier que nous suivions, taillé en zig-zag sur le flanc d'une

montagne à pic, nous découvrait à chaque instant des points de vue

d'autant plus admirables, que le soleil, en se couchant, jetait des

flots de lumière sur une des plus belles contrées du monde. A nos

pieds, Pignerol disparaissait lentement dans l'ombre croissante du

soir; plus loin Racconis, Savigliano, Fossano étincelaient de magiques

clartés, et un rayon plus splendide que tous les autres illuminait le

château de Nora que nous apercevions distinctement malgré une distance

de huit lieues à vol d'oiseau. Les cours d'eau étaient marqués par une

brume légère suspendue aux saules de leurs rives, et des nuages de

poussière brillante indiquaient les sinuosités des routes qui se

croisaient en tous sens dans la magnifique plaine que nous avions sous

les yeux. Des bêlements de troupeaux, des sons lointains de cloches,

des bruits confus de voix arrivaient jusqu'à nous dans une harmonie

remplie de charme et de grandeur qui nous plongeait dans une douce et

rayonnante mélancolie. Quand le soleil eut complétement disparu

derrière les cimes des Alpes, le spectacle devint, s'il est possible,

plus merveilleux encore. Les neiges du mont Viso se parèrent des plus

riches teintes; des jets d'ombres fantastiques se répandirent sur la

campagne, et la lune, entourée d'un brillant cortége d'étoiles, vint

montrer sa face rougeâtre sur les hauteurs boisées des Apennins.

Ce tableau m'avait jeté dans une admiration si profonde que si mon

mulet eût fait un faux pas, je ne me serais point avisé, je crois, de

le retenir, et j'aurais fait une seconde entrée à Pignerol, dont les

badauds de l'endroit eussent conservé longtemps le souvenir.

L'air qui était devenu plus vif, et nos montures qui marchaient plus

facilement, me firent supposer que nous avions atteint le plateau de

la montagne dont nous escaladions les flancs depuis deux heures

environ: cette supposition me fut confirmée par Stephano qui poussa

son mulet près du mien en me disant:

--Nous pouvons marcher maintenant côte à côte: la route a trois lieues

de largeur; mais ce ne sera pas pour bien longtemps, car nous allons

être obligés de descendre par un sentier tout semblable à l'autre.

Si ta bête tombe, laisse-la se relever toute seule; autrement

tu es perdu: les mulets n'aiment pas qu'on se mêle de leurs

affaires.--Sommes-nous encore loin de la cabane de ton braconnier?--A

trois quarts de lieue environ; mais il nous faudra au moins une heure

et demie pour les faire.--Comme qui dirait le temps de fumer trois

cigares.--A peu près.

La descente se fit heureusement. Au bout de cinq quarts d'heure de

marche nous entendîmes les aboiements d'un chien; presque en même

temps nous aperçûmes une lumière qui brillait au-dessous de nous à une

profondeur prodigieuse.

--Encore dix minutes et nous serons arrivés, me dit Stephano; mais le

bout de chemin qui nous reste à faire n'est pas des plus faciles.

Adresse une petite prière à ton ange gardien, cela ne nuit jamais.

Je ne voulus pas convenir que la chose était déjà faite, et je la

recommençai.

Tout à coup mon mulet s'arrêta court, celui de Stephano qui le

précédait en avait fait autant: le chien aboyait toujours.

Une porte s'ouvrit et nous vîmes l'intérieur d'une cabane éclairée par

un grand feu.

--Ce ne peut être que le marquis de Nora qui arrive à une pareille

heure, dit une grosse voix joviale. Les coqs de bruyère n'ont qu'à se

bien tenir demain.--Bonsoir, Titano, répondit le marquis en mettant

pied à terre. Tu ne t'attendais guère à me voir, n'est-ce pas?--C'est

ce qui vous trompe, Excellence. Votre lit est fait depuis hier, et

j'ai couru la montagne toute la journée pour savoir où se tenait le

gibier.--Je t'amène un ami, un Français, reprit le marquis.--Soyez les

bienvenus tous les deux, Excellences.

Pendant ce colloque, j'étais aussi descendu de mon mulet, et j'avais

suivi le marquis dans la cabane.

Le feu dont j'ai parlé l'illuminait du haut en bas et dans tous ses

recoins, mieux que n'eût pu le faire la clarté du jour. Je pus donc

prendre immédiatement connaissance des lieux et de la figure de notre

hôte.

La cabane était spacieuse, propre et assez bien garnie d'un solide

mobilier rustique. Il y avait un petit lit à droite de la cheminée et

un autre beaucoup plus grand à gauche. Une table occupait le milieu de

la chambre; un buffet couvert de poterie grossière s'emboîtait dans un

des angles, faisant face à une maie placée dans l'angle opposé. Des

quartiers de lard pendaient au plafond, et le manteau de la cheminée

portait un râtelier d'armes, véritable arsenal, composé d'une

canardière, d'un fusil double, d'une carabine, d'une paire de

pistolets et d'un sabre de fantassin, à la poignée duquel étaient

attachées une dragonne et deux épaulettes en laine rouge. Quelques

gravures communes, collées le long des murs représentaient le roi

Charles-Albert, l'empereur Napoléon et l'archiduc Charles: ces trois

personnages étaient les héros de prédilection de Titano.

Quant à ce dernier, c'était bien le plus singulier individu que

j'eusse jamais rencontré, et je ne pouvais me lasser de le regarder.

Il avait près de six pieds, et contrairement à l'habitude des hommes

de haute taille, il se tenait droit comme un jonc. Sa maigreur était

phénoménale, ses jambes et ses bras d'une longueur démesurée, son nez

immense, sa bouche, sans une dent, fendue d'une oreille à l'autre. Son

oeil droit, vif et largement ouvert, contrastait avec son voisin

qu'il tenait habituellement fermé comme un homme qui couche en joue.

Sa peau avait la teinte de la tige d'une vieille botte, et elle était

ridée comme une pomme à la fin du carême. Eh bien! cet extérieur

bizarre jusqu'au fantastique ne me parut pas ridicule. Ce grand corps

fluet était agile et adroit dans tous ses mouvements; cette figure

hétéroclite étincelait d'esprit et de bonté; l'oeil ouvert avait de

la bienveillance; sous la paupière de l'oeil fermé, on voyait

briller doucement la fine goguenardise des chasseurs de profession.

Titano n'avait pas d'âge: à le voir agir, on ne lui aurait donné que

25 ans; à regarder son visage, on l'aurait volontiers gratifié d'un

siècle. La vérité est qu'il jouissait de quatorze lustres, ce qui ne

l'empêchait pas de marcher quinze heures de suite sans se reposer cinq

minutes. J'en eus la preuve le lendemain.

Pendant mon examen, le chasseur du marquis avait déchargé les mulets

que nous montions et ceux qui portaient notre bagage, et la table de

Titano se trouva bientôt encombrée de pâtés, de jambons, de cervelas

et autres _harnois de gueule_, comme dit le bonhomme du Fouilloux: les

bouteilles de toutes les dimensions et de toutes les formes n'avaient

pas été oubliées.

--Excellence, je ne suis pas content, dit Titano qui examinait tous

ces préparatifs d'un oeil mélancolique. Vous vous défiez pour la

première fois de la cave et de la cuisine du vieux soldat.--Non, mon

bon Titano, répondit le marquis en posant avec une affectueuse

familiarité sa main aristocratique sur l'épaule osseuse du braconnier;

mais il est possible que nous poussions notre excursion plus loin que

ce canton, et comme nous ne trouverons pas partout des toits aussi

hospitaliers que le tien, j'ai dû prendre mes précautions.

La figure de Titano s'illumina.

--Alors, dit-il, votre Excellence acceptera le souper que j'avais

préparé pour elle, car je l'attendais.--Sans aucun doute! s'écria

joyeusement le marquis. Tu peux faire dresser la table.

En un clin d'oeil, Titano eut rangé les provisions apportées par

nous dans son buffet; puis il se mit à l'oeuvre avec une activité

extraordinaire, et en peu d'instants notre couvert fut dressé.

L'air vif des montagnes m'avait donné un de ces appétits de chasseur

qui sont passés en proverbe; de sorte que je fus médiocrement

satisfait de la perspective que les vivres de notre hôte, dont je ne

me faisais pas une bien haute idée, remplaceraient les excellentes

provisions apportées par nous et préparées par le cuisinier du

marquis, l'un des meilleurs _maîtres-queux_ que j'eusse jamais

rencontrés.

Je ne pus m'empêcher d'en faire, en plaisantant, le reproche à

Stephano.

--Ne t'inquiète pas, me répondit-il: c'est plus encore par gourmandise

que pour ne pas affliger ce bon Titano que j'ai accepté son

invitation. Ce brave homme, tel que tu le vois, nous donnera un souper

délicieux, et nous fera boire du vin comme le roi n'en a pas dans sa

cave.--Il est donc riche?--Lui? il ne possède, comme disent les

Sardes, que le terrain qui est sous son pied: c'est ce que vous

appelez en France un pauvre diable.--Alors comment fait-il?--C'est

une espèce de secret, mais je puis bien te le dire à toi, parce que tu

ne le trahiras pas: Titano sert de télégraphe aux contrebandiers de

ton pays.--Et on le laisse faire?--On ne l'a jamais pris en flagrant

délit; puis comme on sait qu'il ne s'est pas enrichi à ce métier, on

ne le tourmente pas trop.--Quel est son système?--Il se fait payer en

comestibles les petits services qu'il rend. Aux uns il dit: Vous êtes

de la Provence, vous m'apporterez de l'huile d'olive, des anchois et

des saucissons d'Arles; aux autres: Vous êtes du Dauphiné, je veux des

truffes, du vin de l'Hermitage et du poisson de l'Isère; à ceux-ci, il

demande des volailles; de ceux-là il exige du café, des liqueurs et du

chocolat; et tous le servent à merveille, parce que si on le trompe

une fois, il est impossible de jamais rien obtenir de lui.--Mais avec

un semblable métier, il doit être toujours par monts et par vaux.

Comment cela s'arrange-t-il avec son goût pour la chasse, et comment,

toi, étais-tu sûr de le rencontrer ici ce soir?--Je t'ai dit qu'il

était le télégraphe des contrebandiers, je ne t'ai pas dit qu'il fût

leur guide: il n'est pas assez niais pour cela.--Je commence à

comprendre.--Demain, quand tu auras vu la position de sa chaumière, tu

comprendras encore mieux: c'est sans quitter le pas de sa porte qu'il

fait sa petite affaire. Je vais t'expliquer...

Stephano s'arrêta, et, après avoir examiné la table que notre hôte

avait préparée, il reprit en s'adressant à lui:

--Que signifient ces deux couverts, Titano? est-ce que tu ne

serais pas homme à souper une seconde fois si tu as soupé une

première?--Mais, Excellence, je ne sais pas si ce... ce monsieur

français voudra me faire l'honneur de...--Le crois-tu donc plus bête

que moi, interrompit le marquis. Je te réponds de lui. Mets un

troisième couvert, mon bon vieux Titano, et ne te tourmente pas du

reste.

Je m'empressai de confirmer les paroles de Stephano, et comme en ce

moment le vieux braconnier s'approchait de la cheminée près de

laquelle nous étions, pour mettre une poêle à frire sur le feu, je lui

donnai une cordiale poignée de main qui acheva de le convaincre que

j'étais un aussi bon compagnon que mon ami le marquis de Nora.

--Vous avez là un bien beau chien, dis-je à Titano qui, pour placer

convenablement sa poêle, venait de faire lever un peu brusquement un

magnifique épagneul couché en travers du foyer, et dont j'avais

respecté le sommeil, bien qu'il occupât la meilleure place et que le

froid qui m'avait creusé l'estomac m'eût aussi engourdi les

membres.--C'est vrai qu'il est beau, Excellence, me répondit le vieux

braconnier avec une sorte d'orgueil, et ce qui vaut encore mieux,

c'est qu'il n'a point son pareil non plus pour la bonté.

Malheureusement il commence à n'être plus jeune; mais il a encore bon

pied, bon oeil et l'oreille fine comme à deux ans.--Comment

l'appelez-vous?--Torquato.--Vous lui avez donné là un nom bien

célèbre.--Ce n'est pas moi: il était tout baptisé quand je le reçus

d'une belle dame anglaise qui passait à Pignerol. Le chien avait alors

deux mois. On voulait le noyer.

En ce moment Torquato, qui avait deviné qu'on parlait de lui, s'était

rapproché de moi, et sa belle tête appuyée contre mon genou, il

m'examinait avec un regard brillant d'une intelligence presque

humaine.

C'était un épagneul de la plus grande espèce et d'une irréprochable

perfection de formes. Il avait le rein court, large et un peu bombé.

Son cou, se détachant avec grâce entre deux épaules plates et

vigoureuses, supportait la plus belle face canine que j'eusse jamais

vue: front développé, oreilles longues, souples, arrondies; mâchoires

fines et mobiles terminées par un museau couleur de chair; le tout

illuminé par des yeux flamboyants et doux, avec lesquels on aurait pu

faire la conversation, tant ils paraissaient comprendre et parler,

écouter et répondre. A l'exception de la nuque, des oreilles et des

sourcils, qui étaient d'un nankin scintillant admirable, tout le reste

du corps était d'une blancheur éblouissante, qui eût fait honte au

plumage d'un cygne. La queue, légèrement recourbée, représentait un

panache d'une ampleur et d'une richesse extraordinaires, et les

jambes, dans toute leur longueur, étaient garnies de poils lisses et

chatoyants, qu'on aurait pris volontiers pour des houpes où l'argent

et la soie eussent été savamment mélangés.

--Ce bel animal n'est sans doute pas à vendre, dis-je à Titano d'un

ton caressant et interrogatif, qui signifiait clairement: _Si vous

étiez disposé à vous en défaire, je l'achèterais bien volontiers, et

je le payerais très-cher._--Vendre mon chien! me séparer de mon fidèle

Torquato! s'écria le vieux braconnier avec une vivacité qui

ressemblait presque à de l'indignation; non, non, Excellence! c'est

mon meilleur ami; il ne me quittera jamais de mon vivant; et si je

meurs avant lui, comme c'est, Dieu merci, assez probable, Son

Excellence le marquis de Nora, ici présent, m'a promis de lui donner

les invalides dans son château.

--Et je te renouvelle cette promesse, mon bon Titano, avec l'espoir

que je ne serai pas de sitôt dans la nécessité de la tenir, reprit le

marquis avec une affectueuse bonhomie.

Il ne fallait plus songer à m'approprier Torquato au moyen d'un de ces

marchés que les chasseurs font quelquefois entre eux; alors je

rabattis mes prétentions de la manière suivante:

--Ne pourrait-on, du moins, avoir un rejeton de ce magnifique animal?

demandai-je.

Titano me lança en dessous un regard tout à la fois bienveillant et

narquois, qui illumina sa physionomie rabelaisienne et fit jaillir un

trait d'esprit de chacune des rides de sa face.

--Je ne demanderais pas mieux que de vous en donner un, Excellence, me

répondit-il... Mais, voyez-vous, Torquato est un peu comme moi,

l'amour n'est pas son affaire: il n'a jamais vu qu'une chienne dans sa

vie, et j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de

l'étrangler; après cela, il faut dire qu'elle était bien laide et

qu'elle courait accompagnée d'un affreux roquet pour lequel elle

semblait avoir une préférence marquée.

Moi qui n'ai jamais pu me décider à faire la cour à une femme affublée

d'un vilain mari, je compris parfaitement la répugnance de Torquato,

et je n'en conçus que plus d'estime pour son caractère.

Cependant, comme je savais qu'il existe bon nombre d'hommes dont la

continence n'est pas aussi méritoire qu'ils voudraient le faire

supposer, je me dis qu'il pourrait bien en être de même de certains

chiens, et sous l'influence de cette pensée, je m'approchai de

Stephano et je lui glissai quelques mots dans l'oreille.

--Ma foi! je n'en sais rien, me répondit-il en riant: demande-le-lui

toi-même; mais il est homme à ne pas comprendre ce que tu lui

diras.--Cependant il a été soldat.--Ce qui ne signifie rien du tout:

s'il avait été moine, à la bonne heure... Voyons, fais-lui ta

question.--Peut-être que ce serait plus facile en patois piémontais,

repris-je avec cette insistance que l'on met quelquefois à vaincre des

difficultés insignifiantes.--Au fait, tu as peut-être raison: le

piémontais est un peu comme le latin.

Et le marquis adressa à Titano quelques mots dans ce jargon mêlé

désagréablement de mauvais français et de mauvais italien, qui forme

la langue dont on se sert dans les États héréditaires de Sa Majesté le

roi de Sardaigne.

Titano partit d'un immense éclat de rire, avec lequel fit

immédiatement _chorus_ la poêle à frire, dont le contenu était arrivé

à son plus haut degré d'ébullition.

Le vieux braconnier n'attendait peut-être que la fin de son hilarité

pour répondre à la question du marquis, lorsque Torquato, dont la tête

reposait toujours contre mon genou, dressa les oreilles autant que

leur conformation le permettait, leva le nez comme pour mieux aspirer

l'air, et s'élança d'un seul bond vers la porte de la chaumière,

contre laquelle il se dressa de toute sa hauteur.

A l'instant même la figure épanouie de Titano prit une expression de

gravité et d'inquiétude que je n'avais pas encore remarquée en elle.

La transformation fut complète, et elle se produisit d'une manière si

prompte que je ne pus la comparer dans le moment qu'à la rapidité avec

laquelle un ciel orageux redevient sombre quand un éclair l'a

sillonné.

Bientôt on entendit au dehors le bruit sourd et monotone de pas

réguliers.

Puis un murmure confus de voix et un vague cliquetis d'armes vinrent

se mêler presque aussitôt à ce premier bruit, dans une harmonie qui

avait quelque chose de solennel et presque de lugubre.

Enfin des crosses de fusil retombèrent lourdement sur les roches

aplaties qui environnaient la chaumière de Titano, et l'une d'elles,

dirigée par une main brutale ou impatiente, frappa la porte comme si

on eût voulu l'enfoncer.

A mon grand étonnement, Torquato, en entendant tout ce tapage, retomba

sur ses quatre pattes et revint s'étendre nonchalamment devant la

cheminée. Je remarquai même qu'il ferma immédiatement les yeux comme

quelqu'un qui fait semblant de dormir.

--Il n'y a donc personne dans cette baraque? cria au dehors une voix

rude et grossière en mauvais français. Voilà pourtant de la lumière.

Et un second coup de crosse plus formidable que le premier mit de

nouveau à l'épreuve la solidité de la porte: quelques jurons

énergiques lui servirent d'accompagnement.

--Veux-tu que j'aille ouvrir? demanda à voix basse le marquis à Titano

qui, de même que son chien, ne paraissait plus s'inquiéter de ce qui

se passait à l'extérieur. Le trouble de sa physionomie s'était dissipé

comme par enchantement à dater du moment où Torquato était venu

reprendre sa place auprès du foyer.--Ce sont les douaniers,

Excellence: ne nous gênons pas pour eux; ils peuvent bien attendre

qu'il plaise à ces tanches d'être frites à point.--Mais ils démoliront

la maison s'ils se mettent de mauvaise humeur.--Qu'ils cassent

seulement la porte, et je vous promets, Excellence, que ce mauvais

morceau de bois leur coûtera aussi cher que si c'était de l'argent

massif. Il y a longtemps que je cherche l'occasion de leur faire

un procès.--Tu n'en aurais pas le droit en cette circonstance,

puisqu'on est obligé de leur ouvrir à toute heure et à première

réquisition.--C'est vrai pour les portes fermées, Excellence... Mais

pour celles qui ne le sont pas, la loi ne dit rien; ce qui signifie

qu'ils peuvent bien prendre la peine de la pousser eux-mêmes. Eh bien!

qu'ils mettent la mienne en mille morceaux si ça les amuse; je vous

prendrai à témoin qu'elle ne tenait que par le loquet, et nous verrons

une drôle d'affaire au tribunal de Pignerol.

En ce moment Titano jugea que ses tanches étaient frites,

convenablement car il retira sa poêle de la partie ardente du foyer et

il la posa sur des cendres chaudes.

On entendait au dehors les douaniers parler à voix basse comme des

gens qui délibèrent.

--Puisqu'ils sont si bons enfants, je vais leur ouvrir, dit Titano en

se dirigeant vers la porte, dont il leva le loquet avec un seul doigt.

Cinq ou six hommes armés parurent sur le seuil; mais aucun d'eux ne

fit mine de vouloir entrer.

--Tu l'as échappé belle, dit celui qui paraissait le chef de la

bande.--Vous veniez pour me prendre?... répondit le vieux braconnier

d'un ton goguenard.--Ce sera pour un autre jour... mais nous allions

mettre ta porte en déroute, quand nous avons appris que Son Excellence

le marquis de Nora était chez toi.

Et en prononçant ces mots le chef des douaniers salua militairement

Stephano qui s'était avancé pour intervenir au besoin.

Nous comprîmes alors ce qui s'était passé: le chasseur du marquis, en

revenant d'un petit hangar voisin, où il était allé porter la _mouée_

à nos chiens, avait raconté à ces hommes que son maître était chez

Titano, et à l'instant même les mesures violentes avaient été

abandonnées.--Ah! vous auriez mis ma porte en déroute, dit le vieux

braconnier. _Corpo di Bacco!_ je suis joliment fâché que vous ne

l'ayez pas fait! Maintenant, que me voulez-vous? ajouta-t-il, parlez

vite et dépêchez-vous de me montrer les talons.--Je veux, répondit le

chef des douaniers, te prévenir que c'est moi qui remplace le

brigadier Broschi, destitué depuis hier pour fait de connivence avec

toi, et...--C'est un mensonge qui a servi à une injustice, interrompit

Titano avec indignation. Broschi faisait bien son devoir, quoiqu'il ne

fût pas un enfonceur de portes ouvertes, comme toi, mon

camarade.--Tâche toujours de marcher droit, reprit le brigadier.--Si

je marche droit, ce sera parce que c'est mon habitude, car tu ne me

fais pas peur. As-tu tout dit? Attention! peloton, demi-tour à gauche,

en avant, pas accéléré, marche!

Les douaniers restèrent immobiles, et leur chef se pencha en avant

pour examiner tout l'intérieur de la chaumière.

--Ah! ah! dit-il, voilà donc ce fameux chien?

Et il désigna du doigt Torquato toujours étendu devant le foyer.

Je jetai à la dérobée un regard sur Titano, et il me sembla que sa

physionomie joviale et triomphante devenait tout à coup sombre et

abattue.

--Eh bien! oui, voilà ce fameux chien, répéta-t-il avec humeur...

et après?--Après? Je te dirai que vous ne vous ressemblez guère.

Tu es insolent, toi, et lui, il me fait l'effet d'être le plus

grand sournois du monde... Mais, qu'il y prenne garde, j'aurai

aussi l'oeil sur lui, et...--De sorte, interrompit Titano une

seconde fois avec un accent de menace, que s'il arrive quelque

malheur à mon chien, je saurai que c'est toi qui en auras été la

cause.--Précisément.--Alors tu feras bien de veiller sur ta peau;

car le jour où on en arrachera un seul poil, la tienne sera bien

près d'avoir une entaille.

Stephano pensa que le moment était arrivé pour lui de dire son mot

dans ce débat qui commençait à devenir un peu vif.

--Paix, mon bon Titano, dit-il d'une voix affectueuse en posant sa

main droite sur l'épaule du vieux braconnier; tout cela n'est que de

la goguenardise de soldat: le brigadier ne songe pas à faire du mal à

ton chien.--Lui soldat, Excellence! s'écria Titano, il ne l'a jamais

été.--Il en a les dangers s'il n'en a pas la gloire, reprit le

marquis, sans s'apercevoir qu'il venait de faire un alexandrin

classique des plus ronflants. Touchez-vous la main, et faites en sorte

de n'avoir rien à démêler ensemble.--Que je touche la main d'un homme

qui a menacé Torquato! Jamais! Excellence!--S'il l'a fait pour

rire.--Je ne veux pas qu'on rie de mon chien.--Voyons, brigadier,

reprit Stephano en s'adressant au chef des douaniers, affirmez à mon

vieil ami Titano que ce n'est pas sérieusement que vous menacez son

chien.--J'aime mieux le mettre en colère que le tromper, Excellence,

répondit le brigadier avec une assurance respectueuse. A tort

ou à raison, on nous a dénoncé son chien comme un serviteur

très-intelligent et très-dévoué des contrebandiers, et j'ai l'ordre de

le tuer si je le prends en flagrant délit. En venant le prévenir ici,

je crois avoir fait une bonne action.

Le marquis fit un signe de tête approbatif en se tournant du côté de

Titano, comme pour lui dire _Tu vois, ce qu'il a fait n'est pas d'un

méchant homme._

--Ah! on a dénoncé mon chien, reprit le vieux braconnier d'une voix

sombre: et qu'a-t-on dit qu'il faisait?--Ceci me regarde... Tiens-le

_de court_ seulement, repartit le brigadier, je ne te prends pas en

traître j'espère.--Et qu'appelles-tu prendre un chien en flagrant

délit? demanda Titano.--Je veux bien encore répondre à cette question,

quoique rien ne m'y oblige. Eh bien! donc, si je rencontre ton chien

errant tout seul dans la montagne, ou si je le vois passer en

compagnie de gens suspects, je lui enverrai une balle dans la tête

aussi sûr que je m'appelle Carlo Volenti.--Mais si tu rencontres

Torquato qui est un chien de chasse, je serai peut-être derrière lui,

mon fusil à la main; dans ce cas le tueras-tu toujours?

Et la physionomie déjà sombre et terrible de Titano avait pris une

expression féroce, pendant qu'il adressait cette question au brigadier

Volenti.

--Je ne suis pas un enfant, répondit ce dernier, et je sais distinguer

le bien du mal; ton chien peut chasser tant qu'il voudra, il ne courra

pas le moindre danger; mais s'il se mêle de contrebande, tu sais ce

que je t'ai dit...--C'est bon, c'est bon, grommela Titano avec une

sorte de bonne humeur, en même temps que ses traits reprenaient leur

sérénité joviale: il ne s'agit que de s'entendre. Eh bien, c'est

convenu, si tu rencontres Torquato avec moi, tu ne lui feras pas de

mal...--Pourvu, bien entendu, que vous soyez en chasse tous les deux,

interrompit le brigadier.

Pendant toute cette conversation, la porte de la chaumière était

restée ouverte, de sorte que, dans l'intervalle qui sépare toujours

les phrases d'un dialogue, on entendait les bruits du dehors, bornés

du reste, à cette heure avancée de la soirée, au frémissement du vent

dans le feuillage et au murmure doux et monotone d'une petite source

dans les environs de la chaumière de Titano.

En ce moment le chant plaintif d'un hibou vint faire sa partie dans ce

concert, qu'il n'égaya pas, comme on doit le supposer.

Je jetai par hasard les yeux sur Torquato, toujours allongé devant

l'âtre, et il me sembla qu'une contraction nerveuse agitait ses

membres et que sa paupière tressaillait comme si elle allait se

soulever.

Cependant le chien ne bougea pas et ses yeux ne s'ouvrirent point.

J'ai dit que Titano avait paru s'humaniser après la dernière réponse

du brigadier Volenti; cette disposition était devenue plus marquée, et

elle se manifesta tout à fait quelques instants plus tard.

--Eh bien! brigadier Volenti, dit-il avec jovialité, puisqu'il est

bien entendu que nous devons vivre désormais en bonne intelligence, tu

ne refuseras pas de boire un verre de vin d'_Asti_ avec moi. Entrez,

entrez, camarades! Voici la table de Son Éminence le marquis de Nora;

mais il sera facile d'en dresser une pour vous à côté.

Les douaniers entrèrent, mais ils eurent le soin de laisser la porte

de la chaumière toute grande ouverte, afin de surveiller tout ce qui

pourrait se passer au dehors: nous sûmes depuis qu'ils avaient eu avis

qu'une vaste opération de fraude devait se faire, cette nuit-là, par

des sentiers détournés, situés à peu de distance de la demeure de

Titano.

Cependant ce dernier se donnait un mouvement extraordinaire pour bien

recevoir ses nouveaux hôtes. Il apportait des chaises, étendait une

nappe sur une seconde table, rinçait des verres et mettait du bois sur

le foyer, qui n'avait pas besoin pourtant d'être alimenté.

Il se trouva que Torquato le gêna pour cette dernière opération, et à

ma profonde surprise, je vis le vieux braconnier allonger un vigoureux

coup de pied à ce noble chien, pour lequel il paraissait avoir une

véritable passion.

Torquato se leva en poussant un hurlement plaintif, et il se réfugia

sur le seuil de la chaumière, ayant tout le train de devant hors de la

maison et tout le train de derrière dans l'intérieur.

Le hibou venait de chanter une seconde fois, et le chien poussa un

second hurlement comme si la douleur du horion qu'il avait reçu se

réveillait de nouveau.

--Votre chien est bien douillet ce soir, père Titano, dit un douanier

en vidant son verre.--Ce n'est pas que je lui aie fait grand mal,

répondit le vieux braconnier. Si le coup lui avait été donné par vous,

il ne se serait pas seulement dérangé; mais quand c'est moi qui le

_tape_, il _gueule_ pendant un quart d'heure... Allons, allons, mon

bon chien, faisons la paix, reprit Titano en appelant l'épagneul par

un claquement de ses doigts osseux.

Torquato quitta le seuil de la chaumière, vint près de la table des

douaniers lécher la main de son maître, qui dans ce moment leur

reversait à boire, puis il retourna s'étendre tout de son long devant

l'âtre.

--Ce chien est bien mollasse et bien sensible aux coups, pour le

métier qu'on prétend qu'il fait, murmura à voix basse le brigadier

Volenti en s'adressant à celui de ses hommes qui était debout à son

côté auprès de la table; on m'aura donné de faux renseignements.--Je

vous l'avais bien dit, repartit du même ton le douanier. Le maître et

le chien ne pensent qu'à la chasse, c'est connu de tous les honnêtes

gens du pays. Ceux qui disent le contraire, voyez-vous, mon brigadier,

sont des jaloux et des menteurs, peut-être des fraudeurs eux-mêmes...

Il a beaucoup d'ennemis, ce pauvre Titano, qui n'a cependant jamais

fait de mal à un enfant: et savez-vous pourquoi il en a tant? Parce

qu'il a pour protecteurs tous les nobles de la contrée, à commencer

par le marquis de Nora qui est le meilleur ami du roi. S'il faisait la

contrebande il serait riche, et on le rencontrerait quelquefois avec

des personnes mal famées; au lieu de cela, il est pauvre, et il va

toujours seul comme un ours. Croyez-moi, surveillons-le, mais ne le

tracassons pas.--Je ne demande pas mieux, Ravina, et...--A votre

santé, brigadier Volenti, interrompit Titano qui n'avait pas perdu un

mot de ce dialogue, bien qu'il eût été à peu près confidentiel. A

votre santé, mon brave! et la première fois que je descendrai à

Pignerol pour acheter de la poudre et du plomb, je vous porterai une

couple de faisans ou un quartier de chamois, et peut-être tous les

deux si la chasse a été bonne.

Le vieux braconnier, en cessant de tutoyer Volenti, prouvait que sa

rancune était complètement évanouie, car le tutoiement chez lui comme

chez toutes les natures un peu sauvages, était toujours un signe de

colère et presque une menace de vengeance.

Le brigadier répondit avec un mélange de bonhomie et de rudesse qui

semblait former le fond de son caractère:

--Père Titano, j'accepterai de bon coeur vos faisans et votre

quartier de chamois, si ce n'est pas pour m'aveugler que vous me les

jetez à la tête. Moi, je suis bon enfant, mais je ne connais qu'une

chose: c'est le service du roi... En outre, je suis père de famille,

et je ne me soucie pas de perdre ma place. Donc, si par malheur je

vous prenais en fraude, et par les reliques de mon saint patron je ne

le souhaite point, m'eussiez-vous donné tous les faisans qui volent

depuis le col de Tende jusqu'au Splügen et tous les chamois qui

gambadent entre le mont Viso et le grand Saint-Bernard, je n'en ferais

pas moins un bon rapport contre vous; de même que si vous ne me

donniez rien, je ne vous vexerais pas inutilement. A tort ou à raison,

on a destitué le vieux Broschi, sous prétexte que vous vous entendiez

tous les deux comme larrons en foire; à tort ou à raison, on prétend

encore que votre épagneul et vous, vous avez une foule de ruses pour

servir les nombreux contrebandiers qui parcourent ces montagnes: ça

peut être un mensonge comme il peut se faire aussi que ce soit une

vérité: j'en déciderai par moi-même... En attendant, à votre santé,

père Titano! et puissions-nous un jour être non pas complices, mais

bons camarades comme il convient à d'anciens soldats.

Et le brigadier vida d'un trait son verre où pétillait une liqueur

couleur de topaze, de l'aspect le plus réjouissant.

--Cet asti est délicieux, reprit-il en faisant claquer ses lèvres...

On dirait, sur mon honneur, du petit muscat de France.--Ah! c'est

qu'il est vieux, repartit Titano avec un hochement de tête qui

paraissait vouloir dire: Tout ce qui est vieux est excellent.

En ce moment le hibou fit entendre de nouveau son chant plaintif et

monotone, mais plus faible et plus éloigné, et dans une direction

entièrement opposée à celle où il avait retenti les deux premières

fois.

--Père Titano, vous avez donc beaucoup de ces vilaines volailles dans

vos montagnes? demanda à notre hôte celui des douaniers qui avait

intercédé pour lui auprès de son chef, quelques minutes

auparavant.--Vous pouvez bien le dire que nous en avons, Ravina. C'est

une vraie peste. J'en tue au moins cinquante ou soixante tous les ans,

et vous voyez qu'il n'y paraît guère. Il y a des soirs où c'est à ne

pas s'entendre.--Ils annoncent le beau temps, n'est-ce pas? reprit

Ravina.--Ça dépend, répliqua le vieux braconnier d'un ton goguenard:

quand ils chantent la veille d'un beau jour, c'est le beau temps

qu'ils annoncent; mais quand ils chantent la nuit qui précède une

grande pluie, évidemment c'est le mauvais temps qu'ils prédisent.

Je ne pus m'empêcher de rire de cette réponse qui me rappela les

aphorismes railleurs du vieux Denis, dont mon père venait de

m'apprendre, dans sa dernière lettre, la maladie qui devait nous

l'enlever quelques mois après.

Le hibou chanta une dernière fois, mais ce fut à peine si nous

l'entendîmes.

Torquato, qui n'avait pas quitté sa place devant le feu, se leva

alors avec lenteur, s'allongea, se détira, et après avoir exécuté un

de ces formidables bâillements de chien que tous les chasseurs

connaissent, se laissa tomber de nouveau comme une masse inerte, en

poussant un de ces soupirs qui annoncent la fatigue ou l'ennui,

quelquefois tous les deux ensemble.

Pendant cette petite scène, Stephano et moi nous étions restés près de

la cheminée, et nous échangions de temps en temps quelques paroles à

voix basse.

Neuf heures sonnèrent à une pièce de coucou qui était le meuble le

plus élégant de la chaumière de Titano.

A ce signal, les douaniers quittèrent la table, reprirent leurs

carabines qu'ils avaient appuyées debout contre les murs, en entrant,

serrèrent l'un après l'autre, le brigadier en tête, bien entendu,

la main de Titano, défilèrent devant nous en nous saluant

respectueusement; enfin ils sortirent, et bientôt le bruit de leurs

pas se perdit dans le lointain.

Titano les accompagna jusqu'à une certaine distance, et quand il

revint, je remarquai qu'il laissa la porte de la chaumière ouverte,

quoique le vent qui venait du dehors fût un peu piquant à cette heure.

--Ma foi! tu t'en es joliment bien tiré, mon vieux! lui dit le

marquis. Tâche seulement d'être aussi heureux à l'avenir; mais ce ne

sera pas chose facile, car tu n'auras plus affaire au vieux Broschi.

Le braconnier posa son doigt sur ses lèvres, en indiquant de l'oeil

la porte ouverte, voulant sans doute faire entendre qu'il ne serait

point impossible qu'on l'espionnât du dehors.

--Pst! fit-il ensuite.

Torquato se leva avec une vivacité surnaturelle, et d'un seul bond il

fut aux pieds de son maître, sur les yeux duquel il attacha les

regards les plus intelligents et je dirais presque les plus

passionnés.

--Apporte! lui dit le vieux braconnier d'une voix si basse que le son

vint à peine jusqu'à moi qui étais à trois pas d'eux.

Torquato s'élança comme un trait hors de la chaumière: son ardeur

était quelque chose d'incroyable.

J'examinai cette pantomime avec une extrême curiosité, et je voyais

que Stephano s'amusait beaucoup du plaisir que je semblais prendre à

cet examen, et de l'idée que je ne comprenais rien à ce qui se

passait.

L'épagneul resta environ dix minutes absent: nous l'attendîmes dans un

profond silence. Pour ma part j'étais intéressé au plus haut degré à

ce qui se passait.

Le chien rentra en gambadant comme il était sorti, puis il sauta sur

son maître, contre lequel il se tint debout; et le vieux braconnier

ayant un peu incliné la tête, Torquato lui lécha la face à deux ou

trois reprises.

--Nous pouvons rire à présent! s'écria Titano.

Et il se mit à sauter absolument comme l'épagneul avait fait quelques

secondes auparavant: son agilité tenait vraiment du prodige, et ce

qu'il y avait de plus drôle dans tout cela, c'est que le chien faisait

autant de cabrioles que son maître.

--Partis! tous partis! reprit Titano sans interrompre ses gambades...

Ah! vous croyez, Excellence, que j'aurai plus de peine à me tirer

d'affaire avec Volenti qu'avec Broschi? Erreur! erreur, _signor

marchese_. Avez-vous vu comment nous avons débuté tous les

deux?--J'ai compris que tu avais réussi à jeter des doutes dans son

esprit au sujet de tes relations avec les fraudeurs qui font la

contrebande.--Comment! vous n'avez vu que cela, Excellence?--Pas autre

chose, je te jure.--Excellence, vous feriez un mauvais douanier.--Je

ne te dis pas le contraire.--Mais vous avez du moins entendu le chant

du hibou?--Oui.--Et vous vous souvenez que j'ai donné presque dans le

même moment où ce chant retentissait pour la première fois, un coup de

pied à mon pauvre chien qui était étendu, comme un chamois mort,

devant la cheminée.--Je crois effectivement me rappeler...--Eh bien!

Excellence, tout cela était convenu entre nous.--Comment! entre

nous?--Entre moi et mon chien.--Quel diable de conte viens-tu nous

faire là?--Et les douaniers n'y ont vu que du feu: Volenti tout le

premier.--Explique-toi plus clairement.--Mon Dieu, ça n'est pas bien

difficile. Le hibou, c'était la bande de Gomberti, le contrebandier de

Briançon. Elle a passé à deux minutes d'ici pendant que les habits

verts buvaient mon vin, et quand j'ai envoyé Torquato crier sur la

porte, c'était pour l'avertir que la route était libre, attendu que

les douaniers étaient chez moi.--Et ton chien sait ce qu'il a

fait?--Parfaitement.--Ça n'est pas croyable, dis-je à mon

tour.--Excellence, je vous en ferai voir bien d'autres demain pendant

la chasse.--Que lui avez-vous ordonné de faire tout à l'heure quand

vous l'avez envoyé dehors?--Une patrouille.--Et vous avez compris

à sa manière d'agir au retour, que les douaniers s'étaient

éloignés?--Précisément.--Il avait l'air tout joyeux: cela se comprend,

il vous apportait une bonne nouvelle; mais s'il vous en eût apporté

une mauvaise, comme par exemple l'avis que votre chaumière était

surveillée, comment se serait-il comporté?--Comme vous avez vu qu'il a

fait quand les douaniers ont frappé à ma porte: il se serait couché

tout de son long. Plus alors son apathie est grande, plus le danger

qu'elle signale est grand aussi.--Tout cela tient du prodige, et je

conçois, père Titano, que vous vous refusiez à vendre un animal aussi

précieux. Sa supériorité comme _chasseur_ est-elle égale à celle qu'il

déploie comme contrebandier?--A cet égard, je ne vous dis rien,

Excellence..... Vous jugerez vous-même demain.

Et Titano se remit aux préparatifs de notre souper, que tous ces

événements avaient un peu retardés. La prodigieuse activité de notre

hôte, délivré désormais de toute inquiétude, lui eut bientôt fait

réparer le temps perdu. En un clin d'oeil la friture de tanches,

remise un instant sur le feu, fut posée sur notre table. Pendant que

nous lui faisions fête, Titano alla prendre dans son bahut, pour les

mettre aussi devant nous, un magnifique pâté de perdreaux et de

faisans, confectionné par lui avec un talent que n'eût pas désavoué le

plus habile cuisinier; un jambon de _Milan_, du thon de _Marseille_,

_sans doute apporté sur l'aile des hiboux_; des anchois, des olives et

des friandises sans nombre. Quant aux vins, ils étaient exquis et

aussi variés que les mets. Pour l'ordinaire, de l'_Hermitage blanc_;

pour l'entremets, du _Côte-Rôtie_ et du _Saint-Péray_; au dessert, qui

fut du reste assez maigre, du _Rivesaltes_ comme je n'en avais jamais

bu.

Quand notre table fut garnie de tout ce qui nous était nécessaire

pour souper bien et longtemps, Titano, sur une nouvelle invitation du

marquis, vint prendre sa place entre Stephano et moi.

--Excellence, dit-il en s'adressant au premier, vous n'aurez pas votre

_caviar_ aujourd'hui; mais je vous le promets pour demain... Le hibou

a chanté ce soir.--Mais demain aurons-nous beau temps pour la chasse?

demandai-je.--Magnifique, Excellence! et je vous promets gibier et

plaisir.--Et si les contrebandiers ont besoin de vous pendant votre

absence, comment feront-ils?--Ils ne passent jamais qu'après le

coucher du soleil, et alors il est probable que nous serons de retour;

d'ailleurs...--Écoute, mon bon Titano, interrompit le marquis avec une

affectueuse gravité, tu as tort de ne pas abandonner ce métier

périlleux, et, permets-moi d'ajouter, peu convenable, pour un vieux

soldat qui n'a jamais rien eu à se reprocher. Tu es dénoncé

sérieusement aujourd'hui; tu es surveillé; ceux qui t'ont vendu comme

ceux qui t'observent ne te laisseront ni paix ni trêve. On finira par

te prendre en flagrant délit; on te tuera ton chien, et on te fera

payer une amende qui te réduira à la besace.--Me tuer mon chien,

Excellence! s'écria Titano en devenant pâle de colère et en frappant

du poing sur la table. Malheur à celui qui serait assez hardi pour

cela!--Tu le tuerais à ton tour, n'est-ce pas?--Aussi vrai que vous

êtes le plus noble et le plus brave seigneur de tout le Piémont.--Ce

serait, ma foi! une belle affaire. Voyons, m'aimes-tu un peu?--Si je

vous aime, Excellence!--Eh bien! promets-moi que tu laisseras

désormais ces gens se tirer tout seuls d'embarras.--Je me suis engagé

encore pour une passe.--Va pour une, mais après...--Après... après,

répondit Titano en hésitant... Je ferai ce que Votre Excellence

voudra.--C'est promis?--C'est juré! Excellence, à votre santé!

Debout de bonne heure, le lendemain, j'acquis d'abord la certitude

qu'au moins une des promesses que le vieux Titano nous avait faites,

la veille au soir, serait réalisée, car tout annonçait une journée

magnifique, une de ces journées dont l'apparence seule suffit pour

faire entrer l'espoir et la joie au coeur du chasseur. Quand

j'arrivai sur la porte de la cabane, que j'avais ouverte avec

précaution pour ne pas réveiller mon compagnon et mon hôte, la nuit

n'était pas entièrement achevée encore, mais comme elle était belle à

son déclin! Elle avait la transparence des jours les plus purs et la

douceur des soirées les plus tièdes. Le bruit sourd de la chute de

quelque cascade lointaine, et le murmure voisin d'une source

rapprochée arrivaient à mon oreille, confondus dans une harmonie tout

à la fois imposante et mélancolique. La brise, fraîche et parfumée

comme l'haleine d'un enfant à la mamelle, m'apportait les suaves

émanations des violettes et des tubéreuses sauvages qui croissent en

automne sur les hauts sommets des Alpes, charmant et dernier effort de

leur âpre nature, bientôt paralysée par l'hiver. A ma droite, le

croissant de la lune, mince comme un arc d'argent, disparaissait

derrière un pic couvert de neige, qu'il éclairait d'une teinte rosée

dont l'effet était ravissant et tout à fait nouveau pour moi. A ma

gauche, le feuillage d'un groupe d'arbres bruissait avec une volupté

mystérieuse, semblable à la conversation nocturne de deux amants. Rien

ne saurait donner l'idée du charme et de la paix de ces rapides

instants que je savourais avec une ivresse recueillie. Bientôt

l'aurore se leva à la fois riante et splendide, comme une jeune fille

que Dieu aurait douée tout ensemble d'une grâce enchanteresse et d'une

majestueuse beauté. Quelques étoiles brillaient encore dans l'azur

sombre du ciel, que déjà une gerbe de rayons d'un éclat sans pareil

s'élançait à l'horizon, semblable au bouquet d'un feu d'artifice.

D'abord les dentelures des montagnes se détachèrent inégales et noires

sur ce fond lumineux; puis elles prirent bientôt elles-mêmes ses

riches couleurs de pourpre et d'or, et dans quelques minutes le

spectacle que j'avais sous les yeux fut le plus admirable qui eût

jamais frappé mes regards. A mesure que le soleil montait et avant

même que son disque eût paru, l'ombre semblait fuir devant l'éclat de

ce triomphateur, et, de seconde en seconde, de nouvelles merveilles

s'offraient à mon admiration toujours croissante. Ici, un petit lac

sortait peu à peu de la brume qui le voilait, comme un oeil bleu

dont la paupière se soulèverait lentement, là, de sombres sapins,

lugubres fantômes pendant la nuit, dégageaient leurs têtes de

l'obscurité, et progressivement resplendissaient depuis le plus jeune

rameau de leurs plus hautes branches jusqu'à la base noueuse de leurs

troncs séculaires. Derrière moi, de grandes masses de forêts

couronnaient de gigantesques montagnes; à mes pieds, un gazon fin et

brillant servait de tapis à une large et profonde vallée, au milieu de

laquelle serpentait une petite rivière indiquée par une longue et

sinueuse traînée de vapeurs que le soleil n'avait pas encore eu le

temps d'atteindre. Dans ce tableau, le côté sévère était sublime, et

ce qu'il avait de riant était délicieux: c'était la nature dans sa

grâce et dans sa majesté.

Je pus alors prendre cette idée exacte de la position qu'occupait la

cabane de Titano, et juger combien elle était favorable à la double

profession exercée par le vieux braconnier. De quelque côté que la vue

se portât, elle pouvait sans obstacle s'étendre au loin. Dans la

direction de Pignerol, elle rencontrait les montagnes disposées en

amphithéâtre; à l'opposé, la vallée large et profonde dont j'ai parlé.

Ainsi, sans quitter le seuil de sa cabane, Titano pouvait inspecter

les environs, de manière à toujours éviter une surprise pour lui ou

ses amis, et à prévenir ceux-ci au moyen de signaux parfaitement

innocents en apparence, et dès lors incompréhensibles pour l'oeil

soupçonneux de la douane. A coup sûr, si j'eusse habité ce lieu, je me

serais distrait par la contrebande les jours où il ne m'eût pas été

possible d'aller à la chasse.

Comme je faisais justement cette réflexion, j'aperçus une grande ombre

qui s'allongeait devant moi sur ma droite, et je sentis en même temps

une haleine sur ma main gauche pendante à mon côté.

L'ombre, c'était Titano qui me saluait; l'haleine chaude, c'était

Torquato qui me léchait les doigts.

Je tendis une main amicale au premier, et je caressai le museau

velouté du second.

--Eh bien! Excellence, me dit le vieux braconnier, j'espère que vous

achèterez de mes almanachs. Quel temps nous allons avoir

aujourd'hui!--Un peu chaud peut-être, répondis-je.--Dans la vallée,

oui, je ne dis pas, Excellence, reprit Titano; mais quand nous aurons

grimpé jusqu'à ces sapins que vous voyez là-bas, je vous réponds que

l'air qui nous soufflera au visage ne nous donnera pas la

migraine.--Et vous croyez que nous trouverons du gibier?--Si nous en

trouverons, Excellence! ah! vous pouvez bien le dire. Il n'y a que moi

qui chasse par ici, et quoique j'en tue un peu tous les jours, toute

l'année, il n'en manque jamais: d'ailleurs, chaque automne je ne

touche pas aux meilleurs cantons, que M. le marquis n'ait fait sa

tournée; ainsi nous aurons du neuf aujourd'hui.--Alors vous me

répondez que vous me ferez tuer quelques coqs de bruyère.--Je vous

dirai cela quand je vous aurai vu jeter votre premier coup de fusil;

jusque-là je ne m'engage qu'à vous en faire tirer une vingtaine: le

reste vous regarde.--Une vingtaine! m'écriai-je; on dit cependant que

c'est un gibier si rare.--Il est rare, en effet, pour les paresseux

qui ne se donnent pas la peine de le chercher, et pour les ignorants

qui ne savent pas où il se tient; mais le vieux Titano a de bonnes

jambes et le nez fin.--Et que trouverons-nous encore, en fait de

gibier, dans vos montagnes? demandai-je avec une curiosité qui sera

comprise de tous les vrais chasseurs.--Des gélinottes, des lièvres et

des perdrix grises, rouges et blanches; mais pour ces dernières, si

vous êtes curieux d'en voir, il ne faudra pas craindre vos peines;

elles ne descendent jamais plus bas que les dernières neiges.--Vous

trouverez, j'espère, en moi, un compagnon ayant bon pied, bon oeil,

digne de vous, enfin, mon cher Titano; et je vous prie de ne pas me

ménager la fatigue: je veux voir tout ce qu'il y a de curieux en ce

pays, comme chasse: ainsi, par exemple, je donnerais deux louis pour

tuer un chamois; mais c'est impossible, n'est-ce pas?--Bah! qui sait,

Excellence? un chasseur, de même qu'un soldat, ne doit jamais dire:

c'est impossible... le diable est bien malin et le père Titano n'est

pas gauche.--Eh bien! voilà qui est convenu: vous me ferez tuer un

chamois et je vous donnerai deux louis.--Je ferai de mon mieux pour

l'un, Excellence; mais je refuse l'autre. Titano n'a jamais vendu le

plaisir qu'il a procuré, et il ne commencera pas par un ami du marquis

de Nora.--Nous mettrons-nous en chasse bien loin d'ici? repris-je en

serrant la main au braconnier pour lui exprimer ma reconnaissance de

sa délicatesse.--Vous voyez bien ces trois grands sapins là-bas?--Au

penchant de cette montagne grise?--Précisément. Eh bien! quand nous

serons arrivés là, nous pourrons armer nos fusils, car nous ne

tarderons pas à être dans le cas de nous en servir.--Mais je ne vois

pas de couvert dans le lieu que vous m'indiquez. Où diable le gibier

peut-il se cacher?--Vous n'apercevez pas de couvert, Excellence, et

cependant il y en a un dont vous aurez assez de peine à arracher vos

jambes quand vous y serez. Ce qui vous paraît gris d'ici est vert

foncé. Toute cette montagne est couverte de _nerprun_, petit

arbrisseau épineux qui porte des fruits dont les coqs de bruyère sont

très-friands; mais il est possible que vos chiens ne se soucient pas

d'entrer là dedans. Au surplus Torquato fera le service pour tout le

monde. N'est-ce pas, mon vieux, continua le braconnier en posant sa

large main osseuse sur la tête de son magnifique épagneul; n'est-ce

pas que tu travailleras bien aujourd'hui?

Torquato arrêta sur son maître un regard rempli d'intelligence et

d'affection, qu'on pouvait prendre pour une promesse.

En ce moment, le marquis de Nora vint nous joindre, et, comme tous

les gens en retard, il demanda pourquoi on ne partait pas, et comment

le déjeuner n'était point encore prêt.

La dette de jeu (1572) · 第 28 / 32 题