--Excellence, il le sera dans cinq minutes, répondit Titano; mais tout

à l'heure, vous voyant si bien dormir, je n'ai pas voulu faire de

bruit, de peur de vous déranger. Promenez-vous là un moment, pour vous

aiguiser l'appétit, et bientôt je vous enverrai mon domestique pour

vous prévenir que le déjeuner est servi.

Et ayant dit ces mots, Titano s'éloigna, suivi de son fidèle compagnon

l'épagneul.

--Eh bien! que penses-tu de mon vieil original? fit Stephano en

suivant d'un regard affectueux le braconnier qui rentrait chez

lui.--Que je ne regretterais pas d'être venu ici, alors même que nous

ne devrions rien tuer aujourd'hui: cet homme est un des meilleurs

types que j'aie jamais rencontrés.--Bah! tu ne le connais pas

encore!--Il me reste à juger de sa vigueur et de son adresse; mais

comme je m'en fais une très-haute idée, il me semble que c'est

absolument comme si je les connaissais.--Elles surpassent tout ce que

tu peux te figurer dans ce genre.--Je m'attends à l'impossible.--Alors

tu approcheras peut-être de la vérité... mais ce n'est pas encore ce

qu'il y a de plus extraordinaire en lui...--J'ai eu hier un

échantillon de ses talents comme contrebandier, interrompis-je.--Ce

n'est pas cela non plus.--Ma foi, je ne devine pas.--Eh bien! Titano,

qui est ce qu'on peut appeler pauvre, est d'une charité et d'un

désintéressement prodigieux. Croirais-tu bien que, depuis dix ans que

je viens chez lui, je n'ai jamais pu lui faire accepter la plus petite

somme d'argent pour l'indemniser de la dépense que je lui occasionne,

et il m'a fallu employer toutes sortes de ruses pour le déterminer à

recevoir un fusil que j'ai fait faire exprès pour lui à Londres, chez

le fameux Manton.--Ce que tu m'apprends là ne me surprend pas le moins

du monde, répondis-je.

Et je racontai à Stephano le refus que m'avait fait le vieux

braconnier d'une récompense de deux louis, s'il me mettait à même de

tuer un chamois.

--Toujours le même! dit le marquis. Quel dommage qu'il ait cette

funeste passion de la contrebande! mais il m'a promis que passé

aujourd'hui...--Et tu comptes sur sa parole?--S'il y manquait, ce

serait la première fois.

Comme le marquis prononçait ces mots, nous vîmes Torquato sortir en

gambadant de la cabane et venir à nous au petit galop: il portait dans

sa gueule quelque chose que je ne reconnus pas d'abord.

--Allons déjeuner, me dit Stephano: nous sommes servis.--Comment le

sais-tu?--Regarde ce chien.--Je l'ai vu.--Il accourt nous avertir:

c'est le maître d'hôtel de Titano: seulement comme il ne pouvait venir

la serviette sous le bras, il la porte entre ses dents.--C'est, ma

foi, vrai! m'écriai-je.

Et prenant le bras de Stephano, nous nous dirigeâmes vers la cabane,

précédés par le chien, qui s'arrêta à la porte pour nous laisser

passer, en serviteur bien appris qu'il était.

--Mais c'est qu'il ne manque à rien! repris-je de plus en plus

émerveillé.--Tu en verras bien d'autres.

Nous nous mîmes à table et nous commençâmes à fonctionner avec un

appétit que je souhaite à tous les abonnés du _Journal des Chasseurs_.

Le déjeuner était bon et copieux, le vin parfait; le pain seul était

noir et dur: la contrebande ne le fournissait pas.

--Ah mon Dieu! Excellence, j'ai oublié votre caviar! s'écria Titano.

Je suis sûr cependant qu'il est arrivé; mais ce sera l'affaire de

quelques minutes.

Et le vieux braconnier se leva.

Le chien, qui était assis, les yeux fixés sur son maître, se leva

aussi.

Je compris que quelque chose d'extraordinaire allait se passer, et je

posai ma fourchette pour suivre avec plus d'attention tous les

mouvements de l'épagneul et de son maître.

Ce dernier ouvrit une espèce d'ancien bahut, et il en tira un petit

baril allongé, dans le genre de ceux dont les Marseillais se servent

pour renfermer leurs anchois marinés. Ce baril était vide et défoncé

par un bout.

Titano le présenta au chien qui y introduisit son museau en aspirant

bruyamment à deux ou trois reprises.

Le baril fut remis dans le bahut, et le vieux braconnier revint

prendre sa place à table, après avoir montré la porte à Torquato qui

sortit en courant.

J'échangeai un rapide regard avec le marquis, mais nous ne fîmes

aucune réflexion.

Titano avait l'air parfaitement tranquille sur les suites de

l'événement.

L'absence de l'épagneul dura un peu plus d'un demi-quart d'heure.

J'étais convaincu que nous le verrions revenir apportant un baril de

caviar dans sa gueule.

Il arriva, mais il n'apportait rien.

Titano lui adressa quelques mots en patois piémontais.

Le chien se laissa tomber sur le carreau comme la veille, et il fit

semblant de dormir.

Le vieux braconnier se leva, et d'un geste il sembla nous inviter à en

faire autant.

En un clin d'oeil nous fûmes debout.

Titano se dirigea vers un des coins de la cabane où nous le suivîmes.

Arrivé contre le mur, il poussa de droite à gauche un petit morceau de

bois qui avait la forme et la dimension d'un verrou ordinaire.

J'aperçus alors une ouverture de la grandeur à peu près d'une carte de

visite.

Titano y appliqua son oeil comme il eût fait au verre d'une

lorgnette.

Il se retira au bout d'une demi-minute environ, en me disant:

--Mettez-vous là, Excellence, et regardez tout droit devant vous.--J'y

suis.--Que voyez-vous, Excellence?--Des montagnes, des montagnes, et

toujours des montagnes.--Ne jetez pas les yeux si loin.--Ah!

j'aperçois une femme qui file appuyée contre une grosse roche grise,

et deux chèvres qui broutent à quelque distance.--Vous y êtes.--Cela

n'est pas bien curieux: la femme est vieille et les chèvres sont

maigres et pelées.--Eh bien! Excellence, cette roche grise masque une

petite cachette dans laquelle se trouve le caviar que j'avais envoyé

chercher par mon chien.--Et pourquoi ne l'a-t-il pas apporté?--Parce

que cette vieille sorcière est apostée là par les douaniers pour nous

surveiller, moi et mon pauvre chien; et Torquato s'en étant douté,

il est revenu la gueule vide.--Ceci me semble impossible!

m'écriai-je.--En voulez-vous la preuve à l'instant même? cela ne sera

pas bien long.--Si je la veux! mais sans aucun doute... Que dois-je

faire pour l'acquérir?--Rester provisoirement là où vous êtes, et

suivre avec attention tous les mouvements de la vieille femme jusqu'à

ce que je vous fasse signe d'aller sur la porte.

Je remis mon oeil à la petite lucarne, et Titano recommença à

adresser quelques mots en patois à son chien qui repartit à toutes

jambes, mais cette fois en aboyant.

Au second coup de voix, je vis la vieille femme tourner vivement la

tête du côté de notre cabane, qu'elle ne paraissait pas observer

auparavant, puis elle quitta sa place en chassant ses chèvres devant

elle, et elle prit un sentier qui se rapprochait de nous.

Titano et le marquis étaient sur la porte: le premier m'appela à voix

basse.

Quand j'arrivai près d'eux, la vieille femme et ses chèvres passaient

à dix pas de la cabane, un peu sur la gauche. Le sentier qu'elles

suivaient menait au fond de la vallée dont j'ai parlé.

Torquato, toujours aboyant, était déjà au fond de la vallée; il

courait à droite et à gauche comme un jeune chien poursuivant des

alouettes qui se lèvent devant lui les unes après les autres.

Comme le sentier descendait presque à pic à peu de distance de la

cabane à l'entrée de laquelle nous étions placés, nous perdîmes

bientôt de vue la vieille femme et les deux chèvres.

Quelques minutes s'écoulèrent: Torquato disparut aussi.

J'ai dit que la vallée était traversée dans toute sa longueur par une

petite rivière. Cette petite rivière coulait assez encaissée entre des

plantations d'aulnes et de saules.

C'était derrière ces plantations que Torquato s'était éclipsé comme un

acteur qui passe derrière la coulisse.

--L'affaire est aux trois quarts faite, Excellence, me dit Titano.

Maintenant, si vous voulez en voir la conclusion, allez vous replacer

à mon petit _judas_ et regardez bien sur votre droite. Vous ne

tarderez pas à voir quelqu'un de votre connaissance.

Je n'eus garde de dédaigner cet avertissement, et pendant que le

marquis et Titano se remettaient à table, moi je collais de nouveau

mon oeil sur la lucarne, dirigeant mon regard vers la droite de la

roche grise.

Il n'y avait pas deux minutes que j'étais là, quand je vis Torquato

accourir à toutes jambes.

--Le voilà! le voilà! dis-je à voix basse à Titano. Au train dont il

va, un lévrier aurait de la peine à le suivre.--Ne le perdez pas de

vue, Excellence, et dites-nous bien ce qu'il fait.--Je ne le vois

plus... il a disparu de nouveau derrière ce rocher... Ah! le voici

encore! il revient de notre côté! Sur mon honneur, il apporte un petit

baril tout semblable à celui que vous lui avez montré!--C'est le

caviar de Son Excellence le marquis! s'écria Titano enchanté de la

nouvelle que je lui donnais.

J'en étais sûr, du reste. Ah! mes drôles, vous êtes bien malins, mais

Torquato, qui n'est pourtant qu'une bête, en sait encore plus long que

vous!

En ce moment, le bel épagneul entrait et déposait aux pieds de son

maître le petit baril qu'il portait dans sa gueule. Il était

magnifique dans son triomphe.

--C'est merveilleux! incompréhensible! m'écriai-je. Mais comment

diable cela s'est-il fait?--Comme vous avez vu, Excellence, répondit

le vieux braconnier. Torquato, la première fois qu'il est sorti, a

aperçu la vieille sorcière; il l'a flairée, puis il est revenu

m'apprendre qu'on l'espionnait; alors je l'ai envoyé courir au fond de

la vallée, bien sûr qu'on l'y suivrait, ce qui n'a pas manqué

d'arriver. Quand il a jugé que la vieille était assez bas dans le

sentier pour qu'elle ne pût plus remonter avant lui, il s'est coulé le

long des saules qui bordent la rivière jusqu'à un autre sentier creux

qui se trouve à trois ou quatre cents pas d'ici, et il a regagné les

rochers par cette route. La vieille, j'en mettrais ma main au feu, le

cherche encore là-bas. Tenez, Excellence, ajouta-t-il, la voyez-vous

dans les buissons avec ses deux chèvres? Le bon de l'histoire, c'est

qu'elle va dire que mon dépôt de comestibles est sous la berge de la

rivière. Ça va les occuper pendant huit jours.

Et Titano se mit à rire aux éclats, tout en débouchant le baril de

caviar; et après m'avoir montré, par la porte toujours ouverte de sa

cabane, la vieille femme qui explorait sans trop de précautions les

buissons qui croissaient au bord de l'eau, dans le fond de la vallée,

il reprit:

--Je serais sûr maintenant d'attraper Carlo Volenti comme j'attrapais

le vieux Broschi. Mais...--Mais... tu sais ce que tu m'as promis,

interrompit le marquis de Nora avec une sévérité affectueuse.--Oui,

Excellence, je le sais, et vous pouvez compter sur ma parole comme si

le notaire y avait passé, répondit Titano en posant la main sur son

coeur. Comme je vous le disais hier, je me suis engagé à donner un

coup de main ce soir, mais ce sera pour la dernière fois. Cette nuit

je débarrasserai complétement mon magasin du dehors, et demain je leur

ferai savoir à Pignerol qu'ils ne doivent plus compter sur moi. Vous

avez raison, Excellence, ce n'est pas là un métier pour un vieux

soldat.--S'il m'était permis de vous donner aussi un avis, mon bon

Titano, repris-je à mon tour, je vous engagerais à vous défier du

hibou, ce soir. J'ai cru remarquer pendant qu'il chantait hier, que le

brigadier Volenti l'écoutait avec plus d'attention qu'il n'aurait dû

en accorder à une circonstance aussi peu importante: il est sur ses

gardes.--J'ai aussi vu cela, Excellence; mais soyez tranquille, nous

ne faisons jamais chanter le même oiseau deux jours de suite, et

Torquato connaît tous les ramages. Comme il va s'ennuyer pendant les

longues soirées d'hiver, mon pauvre chien! ajouta Titano en baissant

la voix comme s'il se parlait à lui-même... C'est égal, j'ai promis et

je serai fidèle à mon serment.

Et en prononçant ces derniers mots, le vieux braconnier poussa un gros

soupir et caressa mélancoliquement la tête de son magnifique épagneul.

Quelques minutes après nous quittions la table, et un quart d'heure ne

s'était pas écoulé, que nous sortions de la cabane, armés, équipés et

précédés de nos chiens, que Torquato avait accueillis avec cette

bienveillance digne qui est le caractère distinctif des êtres vraiment

supérieurs.

Nous avions à peu près un quart de lieue à faire avant de nous mettre

en chasse, et cette faible distance fut encore raccourcie par

l'intérêt que je prenais à la conversation de Titano: le digne

braconnier, comme tous ses pareils, était bavard, mais je ne le

trouvais pas ennuyeux.

Durant le trajet, et tout en écoutant les histoires de notre hôte, je

l'examinais de tous mes yeux, et je n'eus pas de peine à reconnaître

que je n'avais jamais vu un être plus extraordinaire. Sa haute taille,

sa maigreur, sa décrépitude et son agilité me parurent encore plus

prodigieuses que la veille; quoiqu'il marchât en apparence lentement,

nous avions de la peine à le suivre, tant il embrassait d'espace à

chacune de ses enjambées phénoménales. Son costume n'était pas moins

bizarre que sa personne. Il consistait en un vêtement complet d'une

seule pièce: guêtres, pantalon, veste, tout se tenait comme ces

vêtements que portaient les petits garçons, il y a une quinzaine

d'années. Cette espèce d'enveloppe était en basane épaisse couleur de

terre, ce qui avait le double avantage de garantir Titano des épines

les plus acérées, et de lui permettre, en se couchant sur un sol nu,

de dissimuler sa présence comme un lièvre au gîte dans un lieu

fraîchement labouré. Une carnassière, assez grande pour pouvoir servir

à l'enlèvement d'une jeune fille de quinze ans, pendait au côté gauche

de Titano, qui portait sur son épaule droite le fameux fusil de

Manton, dont le marquis de Nora lui avait fait présent.

Cette arme était vraiment magnifique, mais nul autre que Titano

n'aurait pu s'en servir. Le canon, long de quarante-deux pouces, était

de calibre six, et lourd à proportion. J'essayai, chemin faisant, de

mettre cette couleuvrine en joue: je ne pus jamais la maintenir assez

solidement à mon épaule pour fixer le point de mire sur un objet de

dimension ordinaire.

Enfin nous arrivâmes auprès des trois sapins que Titano m'avait

montrés le matin, en me disant que c'était là le canton où nous

pourrions commencer à nous mettre en chasse: nos chiens, guidés par

Torquato, quêtaient déjà depuis quelques minutes.

Le mien était un admirable braque, nommé Soliman, qui a eu une

réputation de beauté et d'excellence, longtemps célèbre dans toute la

Bourgogne. Sans vouloir déprécier les chiens anglais, pour lesquels

j'ai eu depuis des faiblesses dont mon patriotisme s'est souvent

indigné, je déclare n'en avoir jamais vu un seul qu'on pût comparer à

Soliman. Torquato avait donc trouvé là un émule digne de lui, et ces

deux grands génies s'étaient compris en se flairant... Qu'on me cite

deux généraux illustres, deux orateurs éloquents, deux poëtes

célèbres, capables de s'apprécier aussi vite à l'aide d'un moyen aussi

simple. Oh! les chiens valent bien mieux que nous!

Ceci me rappelle un mot charmant de M. Brifaut, l'un des quarante de

l'Académie française, comme on dit encore à Bourges et à Carpentras.

Madame la vicomtesse de F***, qui est aujourd'hui une des femmes les

plus spirituelles de Paris, était, dans sa toute petite jeunesse, _un

enfant terrible_, d'une fécondité de méchancetés naïves à défrayer

Gavarni pendant six mois. Elle se trouvait au château du Marais, chez

sa tante madame de la Briche, en même temps que l'académicien que je

vous ai nommé tout à l'heure.

--M. Brifaut, lui dit-elle, vous avez le nom d'un chien.--Ce que vous

dites est parfaitement juste, mademoiselle.--Mais pourquoi avez-vous

le nom d'un chien, M. Brifaut? ça n'est pas joli.--Je vais vous le

dire, mademoiselle. Autrefois mes ancêtres étaient des chiens, mais

ils sont devenus méchants, et, pour les punir, Dieu les a changés en

hommes.

Quelle philosophie douce et profonde! et surtout quel magnifique éloge

de la race canine!

J'ai dit que nous étions arrivés auprès des trois sapins que Titano

m'avait montrés le matin, de sa porte.

Ils étaient plantés au tiers environ de la hauteur d'une montagne

assez élevée que nous venions de gravir. Immédiatement derrière eux

commençait une espèce de taillis qui n'avait guère que dix-huit pouces

à deux pieds de haut, mais qui était si fourré et si épineux qu'une

belette un peu délicate aurait hésité à s'y glisser: une seule espèce

de plante composait cet inextricable fouillis; c'était un petit

arbuste au feuillage sombre et aux baies noires, que Titano m'avait

désigné sous le nom de _nerprun_, en ajoutant que les coqs de bruyère

étaient très-friands de ses fruits.

Nous armâmes nos fusils et nous fîmes signe à nos chiens d'entrer dans

le taillis que Torquato fouillait déjà.

Soliman essaya d'écarter les branches avec son museau. Après plusieurs

tentatives, ne pouvant en venir à bout, il prit une résolution

héroïque, ce fut de s'élancer en avant par un bond formidable.

Je le vis effectivement disparaître dans les broussailles, mais en

même temps, je l'entendis crier comme s'il s'était douloureusement

blessé. Toutefois il ne revint pas: alors je me décidai à le suivre en

employant le même procédé qui lui avait à peu près réussi.

Je compris la cause de ses gémissements en m'enfonçant à mon tour

dans les buissons. Des milliers d'épines, aiguës comme des épingles,

m'étaient entrées dans les mollets et dans les genoux. Comme Soliman,

je fis belle contenance, et je me mis à marcher droit devant moi. Le

marquis côtoyait le taillis sur ma gauche, et Titano, protégé par son

vêtement de basane, le battait sur ma droite. A quelques pas en avant

de lui, j'apercevais au-dessus des branches la belle et intelligente

tête, et la queue en panache de Torquato. Le noble animal quêtait

fièrement comme s'il eût été à son aise dans un carré de luzerne.

--Eh bien! Excellence, me demanda Titano en faisant allusion à notre

conversation du matin, pensez-vous qu'il y ait assez de couvert ici

pour cacher le gibier?--Je pense que si celui qui y est a autant de

peine à en sortir que j'en ai eu à y entrer, nous ne brûlerons pas

beaucoup de poudre tant que nous serons dans ce fagot d'épines.--En

attendant, prenez garde à vous: Torquato vient de tomber en arrêt...

Oh! vous n'avez pas besoin de vous presser, il ne bougera pas.

On comprend qu'au premier avertissement du vieux braconnier je m'étais

porté en avant avec résolution, malgré les épines qui me lardaient

impitoyablement les jambes.

J'arrivai ainsi à dix pas environ de l'épagneul, et je vis avec une

indicible satisfaction que Soliman était à son côté, et en arrêt comme

lui: tous deux se trouvaient en ce moment dans une petite éclaircie,

ce qui me permit d'admirer la beauté de leurs poses, également

magnifiques quoique dissemblables.

Torquato, que le gibier avait surpris, était légèrement replié sur ses

jarrets. Il avait la tête haute, le cou tendu, la prunelle ardente et

fixe comme un charbon; sa queue, relevée en arc sur son rein, me parut

ferme comme si elle eût été coulée en bronze.

Soliman, qui n'était tombé en arrêt que par imitation, avait pris ses

aises. Couché sur le ventre, le museau allongé sur ses pattes de

devant, on l'aurait cru endormi, sans les éclairs qui jaillissaient de

ses yeux fauves, et sans le frémissement de son nez rosé qui cherchait

à se rendre compte du fumet d'un gibier tout nouveau pour lui.

Titano m'avait rejoint: le marquis, toujours sur la lisière du taillis

et à vingt-cinq pas environ en avant de nous, était aussi dans une

excellente position pour tirer.

Titano fit un signe.

L'épagneul allongea encore le cou, puis il promena sa tête de droite à

gauche en l'inclinant à diverses reprises comme une personne qui salue

légèrement.

--Ce sont des coqs de bruyère, me dit Titano à demi-voix, il y en a

sept: Torquato vient de les compter.

Je n'eus pas le temps de demander l'explication de ces paroles, car

elles étaient à peine prononcées, que les coqs de bruyère se levaient

lourdement entre nos deux chiens: ils étaient au nombre de sept, ainsi

que l'avait dit le vieux braconnier. Je jetai mes deux coups de fusil,

un peu au hasard, je dois le dire, et j'eus le bonheur de voir tomber

le chef de la bande et un jeune coq.

--Bravo! Excellence! me cria Titano.

Et en même temps la double détonation de sa couleuvrine se fit

entendre, mais avec un intervalle de quelques secondes entre chacune

d'elles. A la première je m'étais retourné et j'avais vu tomber la

poule-mère: la seconde venait d'abattre deux jeunes coqs qui se

croisaient à une distance déjà considérable.

Des deux qui restaient, l'un passa à portée du marquis: il eut le même

sort que cinq de ses compagnons.

C'était débuter d'une manière brillante, on en conviendra. J'étais

ravi! transporté! je le fus bien plus encore quand je vis Soliman

déposer à mes pieds le premier des deux oiseaux que j'avais tués:

c'était le vieux coq.

Il appartenait à la plus grande espèce de ces gallinacés sauvages, et

sa beauté surpassait tout ce que je m'étais imaginé de l'élégance et

de la grosseur de ce gibier, dont on me parlait sans cesse depuis mon

arrivée en Piémont. Son plumage, d'un noir bleu irisé de violet et de

vert, avait des reflets et des chatoiements d'une richesse sans

pareille. Une membrane, d'un magnifique écarlate, entourait ses yeux,

son bec et remontait en crête sur son large crâne; deux bandes, d'une

blancheur éblouissante, coupaient transversalement ses ailes; et sa

queue, séparée en deux, de manière à former la fourche, lui donnait

des proportions vraiment gigantesques. Quand je le soulevai, je fus

aussi confondu de sa pesanteur; enfin, je ne pouvais me lasser de

l'admirer et de remercier Titano à qui je devais ce superbe coup de

fusil.

Tandis que nous rechargions nos armes, je demandai au vieux braconnier

si c'était au hasard qu'il m'avait annoncé sept coqs de bruyère

pendant que nos chiens étaient en arrêt.

--Non, Excellence. C'est l'habitude de Torquato, quand le gibier à

plume tient bien, de faire un mouvement de tête pour chaque oiseau qui

est sous son nez, et il ne se trompe pas une fois sur dix.--De plus

fort en plus fort, répondis-je: mais où est-il donc votre merveilleux

chien?--Il cherche la poule qui n'est, je crois, que démontée.

Marchons toujours, il nous retrouvera bien.

Nous fîmes une centaine de pas, précédés par Soliman qui croisait

devant nous sans se soucier des épines. Le courageux animal était

cependant tout moucheté de petites taches roses qui attestaient ses

nombreuses blessures.

--Ah! voilà votre chien, dis-je à Titano.

Je venais d'apercevoir l'épagneul, immobile derrière une grosse touffe

de genévrier.

--Il doit être en arrêt puisqu'il n'est pas devant moi, me répondit le

vieux braconnier.--C'est impossible, repris-je. Il tient votre poule

dans sa gueule. Il a l'air d'écouter pour savoir si vous

l'appelez.--Torquato écouter! Torquato croire que je l'appelle!

Excellence, c'est impossible. Je vous dis qu'il est en arrêt.

Je fis le tour de la touffe de genévrier, et je vis l'épagneul en

plein corps: il était effectivement en arrêt et dans une pose

magnifique.

--Vous avez raison, criai-je à Titano.--A-t-il la queue droite ou

relevée?--Droite.--Alors ce sont des perdrix ou des gélinottes.

Préparez-vous toujours à tirer.

Une compagnie de gélinottes se leva en effet; mais je ne mis pas même

en joue: il me sembla qu'elles étaient hors de portée.

--Eh bien! à quoi pensez-vous, Excellence?--C'est trop loin.--Bah!

fit Titano en portant la crosse de son fusil à son épaule.

Les deux coups partirent, et deux gélinottes tombèrent, littéralement

fracassées comme des cailles qu'on tire en primeur. Je comptai la

distance. C'était fabuleux, il y avait cent vingt-sept pas.

Le départ bruyant du gibier, les deux coups de fusil, rien n'avait

troublé Torquato. Après la double détonation, il vint poser sa poule

devant son maître, puis il courut à la recherche des deux gélinottes

qu'il rapporta l'une après l'autre.

Nous passâmes quatre heures dans ce taillis, et quand nous en

sortîmes, nous avions trente-trois pièces de gibier, à savoir: quinze

coqs de bruyère, huit gélinottes et dix perdreaux rouges.

Titano m'avait galamment permis d'être le roi. J'avais pour ma part

quatorze pièces, et Soliman s'était montré le digne émule de Torquato.

Le marquis nous avait rejoints depuis longtemps, et nous nous assîmes

au bord d'une petite source ombragée par un groupe de bouleaux et de

saules.

--Il est maintenant onze heures à peu près, nous dit Titano.

Reposez-vous jusqu'à midi, Excellences. Pendant ce temps-là, j'irai

jusque chez moi déposer toute cette volaille qui nous gênerait un peu

dans l'expédition que nous avons encore à faire, et à mon retour nous

nous remettrons en campagne.--Pourquoi prendre toute cette peine?

dis-je à Titano; il vaudrait bien mieux, ce me semble, cacher dans

quelque buisson notre gibier que nous retrouverions ce soir.--J'ai

besoin de retourner à la maison, reprit le vieux braconnier, et

puisqu'il est sage que vous preniez quelques instants de repos, autant

vaut que j'en profite pour aller à mes affaires. Avant une heure, je

serai certainement revenu.

Et tout en parlant, Titano mettait l'une après l'autre nos

trente-trois pièces de gibier dans son immense carnassière, en

commençant par les plus lourdes.

Quand le sac qu'il avait posé à terre pour le remplir eut englouti le

dernier perdreau dans ses vastes profondeurs, j'essayai de le

soulever.

J'y parvins, mais ce fut tout ce que je pus faire en employant toute

ma force, et je le laissai aussitôt retomber.

--Et vous allez porter cela? demandai-je à Titano.

Il me regarda d'un air goguenard, et prenant la carnassière d'une

seule main, il la fit tournoyer comme si c'eût été le sac d'une petite

pensionnaire, et il la posa sur son épaule qui reçut ce poids énorme

sans fléchir.

--Laisse-nous du moins ton fusil, lui dit alors le marquis.--Et si je

trouve quelque bon coup à faire en chemin, Excellence?--Tu ne le feras

pas.--Mais que dira Torquato? je ne veux pas que mon chien puisse

croire que je baisse. Au revoir, Excellences.

Et il partit d'un pas aussi léger que s'il n'avait eu que vingt ans et

qu'il n'eût rien porté.

Nous le suivîmes des yeux jusqu'à ce que l'inclinaison du terrain nous

l'eût caché; puis nous le revîmes, quelques instants après, traverser

la vallée, gravir la pente opposée, et enfin entrer dans sa cabane,

dont il ferma la porte derrière lui. Il paraît qu'il ne trouva pas de

gibier chemin faisant, car nous ne l'entendîmes pas tirer.

--Quel homme extraordinaire! dis-je à Stephano.--C'est vrai qu'il n'a

pas son pareil: mais je mettrais ma main au feu que ce n'est pas pour

se débarrasser de notre gibier, qu'il pouvait très-bien cacher par

ici, comme tu le lui as conseillé, qu'il est retourné chez lui.--Et

que supposes-tu qui l'occupe?--Toujours sa maudite contrebande.

Quelque avis à recevoir ou quelque signal à donner. Tiens, regarde!

continua le marquis.--Quoi?--Comment, tu ne vois rien?--Non, sa porte

est toujours fermée.--Examine le toit.--Eh bien!--Cette fumée

épaisse...--Tu as pardieu raison! Le pauvre homme ne se corrigera

jamais, et je considère la promesse qu'il t'a faite comme un serment

d'ivrogne.--Je commence à le craindre aussi.

En ce moment, le bruit d'un pas retentit derrière nous; nous nous

retournâmes et nous aperçûmes le brigadier Volenti qui s'avançait la

carabine sur l'épaule.

--Eh bien! Excellence, avez-vous fait bonne chasse? demanda-t-il au

marquis en le saluant militairement.--Si bonne, répondit Stephano, que

nous avons été obligés d'envoyer Titano jusque chez lui pour nous

débarrasser de notre gibier.--Il paraît qu'il le fait déjà cuire, si

j'en juge par la fumée qui sort de sa cheminée, reprit le

brigadier.--Il en est bien capable, répliqua le marquis

froidement.--Vous vous intéressez à lui, n'est-ce pas,

Excellence?--Sans aucun doute.--Alors conseillez-lui donc de renoncer

à la contrebande! tout cela finira mal pour lui. J'ai les ordres les

plus sévères à son sujet, et si malin qu'il soit, je le prendrai un

jour en flagrant délit.--Vous l'avez averti hier: le reste vous

regarde tous les deux. Toutefois j'ai lieu de croire qu'il ne

s'exposera plus.--Et il fera bien. Excellence, avez-vous quelques

ordres à faire transmettre à vos gens que vous avez laissés à la

Croce-Bianca à Pignerol? J'y retourne de ce pas.--Je vous remercie,

brigadier.

Volenti renouvela son salut militaire, puis il s'éloigna. En ce moment

Titano sortait de sa cabane, et il s'avançait vers nous à grands pas.

Vingt-cinq minutes après, il nous rejoignait. Son absence n'avait pas

duré en tout trois quarts d'heure.

Stephano lui conta ce qui s'était passé, en insistant sur la remarque

de Volenti au sujet de la fumée.

--Le drôle en sait long, répondit Titano en secouant la tête comme un

homme contrarié; mais puisqu'il retourne à Pignerol ce soir, je n'ai

rien à craindre pour cette nuit; et demain, vous savez,

Excellence...--Prends-y garde, interrompit le marquis; il est capable

d'avoir dit qu'il s'en allait, pour que je te le répète, et t'inspirer

par ce moyen une fausse sécurité. A ta place, je me tiendrais

tranquille ce soir.--Excellence, c'est impossible. J'ai donné ma

parole, et si j'y manquais vous seriez en droit de douter à votre tour

de la promesse que j'ai faite. Ce serait bien le diable si j'étais

pris dans ma dernière expédition.--Enfin les avertissements ne

t'auront pas manqué. Maintenant en route, mes amis: il ne nous reste

plus que six heures de jour, il faut en profiter. Où vas-tu nous

conduire?--J'ai promis à Son Excellence le marquis français de lui

montrer des perdrix blanches et un chamois. Pour cela il faut gagner

les hauteurs de Bricherasco.--Alors nous n'avons pas une minute à

perdre.

Titano nous avait apporté une gourde remplie d'excellent ratafia de

Grenoble. Nous en avalâmes quelques gorgées, puis nous partîmes

remplis d'une ardeur nouvelle. Nos chiens galopaient devant nous avec

une légèreté qui nous fit supposer que nous pouvions compter sur eux.

Après une heure de marche environ, pendant laquelle nous ne cessâmes

pas un seul instant de monter, nous atteignîmes un point des hauteurs

qui se dressaient devant nous, où régnait un brouillard d'une opacité

telle, que nous fûmes obligés de nous tenir à trois pas les uns des

autres pour ne pas nous perdre de vue. Le changement de la température

avait été aussi brusque et aussi complet que celui de la lumière, et

je sentais se glacer sur mon visage la transpiration bienfaisante que

notre course ascensionnelle et non interrompue avait provoquée chez

moi. Si j'avais eu un tout autre guide que Titano, je n'aurais, à coup

sûr, pas manqué de lui demander ce que des chasseurs pouvaient faire

au milieu de cette brume épaisse; mais ma confiance dans le vieux

braconnier était si grande, qu'il ne me vint même pas à l'esprit la

plus petite inquiétude sur le résultat de notre entreprise. Une chose

cependant aurait dû au moins m'étonner: Torquato, à dater du moment où

nous étions entrés dans les ténèbres visibles qui nous environnaient

de toutes parts, avait cessé sa quête, et il était venu se mettre sur

les talons de son maître, comme un animal intelligent qui ne prend

jamais une fatigue inutile. Soliman avait suivi cet exemple au bout de

quelques minutes; quant au chien du marquis, croyant sans doute la

chasse finie, il avait déserté sans cérémonie.

Le sol sur lequel nous marchions était une espèce de terreau

noirâtre, parsemé çà et là de touffes de mousses et de lichens d'un

vert sombre et d'un aspect misérable. Bientôt quelques lignes blanches

vinrent couper de distance en distance cette triste surface: je

compris alors que nous ne tarderions pas à arriver à la région des

neiges, dont Titano m'avait parlé.

En effet, le brouillard s'éclaircit un peu, et j'aperçus d'abord le

disque rougeâtre du soleil, qui semblait nager dans des flots de

vapeurs à demi lumineuses. En même temps, mes pieds foulèrent une

neige de quelques centimètres d'épaisseur, et molle comme du coton

fraîchement cardé. Peu à peu ce tapis éblouissant acquit plus de

solidité, et enfin nous sortîmes de la brume aussi brusquement que

nous y étions entrés.

Un magnifique spectacle s'offrit alors à ma vue, et me fit pousser un

cri de surprise et d'admiration. Nous avions atteint le point

culminant des hauteurs que nous venions d'escalader, et nous nous

trouvions sur le bord des versants opposés. Tout était neige et glace

autour de nous, aussi loin que nos yeux éblouis pouvaient étendre

leurs regards. Un ciel d'un bleu sombre, dont la splendeur était sans

pareille, étincelait au-dessus de nos têtes. J'y aurais vainement

cherché un nuage de la grosseur d'un papillon. Aucune description ne

pourrait donner une idée exacte de l'éclatante beauté du soleil,

roulant dans ce vide d'une teinte si riche et si nouvelle pour moi.

Les rayons qu'il dardait obliquement, car il commençait à descendre

vers l'horizon, coloraient de teintes merveilleuses tous les objets

qu'ils frappaient. Sous leur magique clarté, la neige chatoyait comme

l'opale, les glaciers brillaient comme l'émeraude et le saphir. Les

pins, les houx et les genévriers, qui croissaient de distance en

distance, étaient couverts d'un givre qu'on eût pris pour une broderie

de perles et de diamants. Un silence imposant régnait sur ces

magnificences, et ajoutait sa majesté à leur éclat: je n'avais de ma

vie vu ni rêvé rien de semblable.

Titano, à qui ces richesses étaient familières, ne s'étonna pas de mon

admiration, mais il me sembla qu'il en était charmé. A la satisfaction

qu'exprimait sa physionomie, d'un grotesque si intelligent, on eût dit

un châtelain qui fait les honneurs de son parc à quelque visiteur

étranger, et je fus si bien dupe de cette apparence, que je me crus

obligé d'adresser un petit compliment à ce digne homme.

--Eh bien! Excellence, ce que vous me dites là me flatte, me

répondit-il en accompagnant ces paroles de la plus spirituelle de ses

grimaces, je suis un peu ici comme chez moi, car il n'y a guère que

moi qui y vienne, ajouta-t-il. Maintenant, faisons encore chacun une

petite caresse à cette bouteille de vieux ratafia, et remettons-nous

en campagne. Voilà Torquato qui porte le nez au vent: nous n'irons pas

loin sans voir voler quelque chose.

Nous nous mîmes en ligne, à trente-cinq ou quarante pas, à peu près,

les uns des autres, Titano occupant le milieu, et nous commençâmes à

battre le terrain devant nous, comme nous aurions fait d'un champ

d'avoine ou d'un carré de luzerne.

La neige que nous foulions était vierge de toute empreinte de pied

humain; mais elle portait des traces assez nombreuses d'oiseaux, parmi

lesquelles il ne me fut pas difficile de reconnaître quelques frayés

de perdrix.

Titano, qui les avait remarqués en même temps que moi, me fit un signe

d'intelligence; presque au même instant, Soliman tomba en arrêt, ce

qui ne laissa pas que de me flatter infiniment, d'autant plus que

Torquato vint se placer immédiatement à côté de lui.

Comme c'était devant moi que la chose se passait, mes compagnons se

rapprochèrent, et nous entourâmes les deux chiens qui portaient la

tête inclinée de côté, de manière à faire supposer que le gibier était

sous leur nez.

Titano fit comme les chiens, et ses yeux perçants prirent la direction

des leurs.

--Je les aperçois, Excellence! me dit-il vivement après un examen de

quelques secondes: elles sont exactement sous le nez de votre chien,

il ne tiendrait qu'à lui d'en _gueuler_ une. Allons! allons! je vois

qu'il est sage.--Moi, je ne vois rien, dis-je à Titano après avoir

regardé à mon tour.--Avancez encore un peu... encore... là, très-bien;

arrêtez-vous maintenant. En voilà une dont l'aile vient de frissonner;

elles ne tarderont pas à partir... deux, quatre, cinq, six, huit... il

y en a neuf ou dix, Excellence. Eh bien! les voyez-vous?--Non; et toi?

demandai-je à Stephano.--Moi, je distingue un petit boursouflement,

comme si le vent avait poussé un peu plus de neige en cet endroit: ce

doit être ça, me répondit le marquis de Nora.--Précisément,

Excellence. Préparez vous maintenant! s'écria Titano.

J'entendis comme un bruit d'ailes et une sorte de chant plaintif;

puis, je vis entre les deux chiens, qui avaient relevé la tête

brusquement, un petit rond noir que je reconnus évidemment pour

l'endroit où les perdrix s'étaient blotties, et où elles avaient fait

fondre la neige.

Je regardai en l'air; rien; je jetai rapidement la vue devant moi:

rien non plus; cela tenait du prodige.

--Eh bien! Excellence, vous ne tirez donc pas? me demanda Titano en

portant son arme à son épaule.--Tirer! quoi? je ne vois

rien.--Alors...

Deux effroyables détonations, répercutées aussitôt par des milliers

d'échos, retentirent à mes oreilles, se prolongèrent pendant un espace

de temps dont il me fut impossible d'apprécier la durée, et se

terminèrent par des grondements sourds et toujours plus lointains,

semblables à ceux de la foudre quand un orage s'éloigne.

Quand je fus un peu remis de ma surprise, je vis nos deux chiens qui

revenaient à nous: Torquato alla à son maître, Soliman s'approcha de

moi.

Chacun d'eux rapportait une perdrix.

Je pris celle que Soliman me présentait, et je l'examinai avec une

curiosité que tous les véritables chasseurs comprendront, j'en suis

sûr.

C'était bien la plus ravissante petite créature de la terre. Le grain

de plomb, qui l'avait atteinte sous l'aile, ne l'avait pas endommagée

le moins du monde, et on l'aurait crue plutôt endormie que morte. En

admirant la blancheur merveilleuse de son plumage, je commençai à

m'expliquer comment il avait pu se confondre avec la neige dont nous

étions entourés, et je ne fus plus étonné que de la finesse de vue du

braconnier. Cette perdrix était d'un tiers environ moins grosse que

notre perdrix grise ordinaire, mais elle en avait toutes les formes,

avec plus de finesse et d'élégance. Ses pieds étaient noirs, armés

d'ongles courts d'un gris rosé. Le bec, de même couleur, se

rapprochait, quant à la conformation, de celui de la tourterelle, et

l'iris de l'oeil était d'un brun cannelle un peu clair; un petit

cercle rose vif bordait les paupières.

Titano me dit que c'était la chanterelle; il me fit voir en même temps

l'autre bête, qu'il m'assura être un mâle: il était plus gros, et ses

pieds avaient des ergots.

--Mais comment diable avez-vous fait pour exécuter ce coup double?

demandai-je à Titano; moi je déclare, sur l'honneur; n'avoir rien vu

voler.--Quelque chose a volé, cependant, me répondit-il en

goguenardant, puisque quelque chose ne vole plus.

Il n'y avait rien de plus logique que ce raisonnement, mais il ne

répondait pas à ma question, que je m'empressai de renouveler.

--Voyez-vous, Excellence, l'air est d'une si grande pureté par ici,

qu'avec un peu d'attention on y peut découvrir la plus faible vapeur

qui le traverse. Tenez, par exemple, regardez ce corbeau qui passe

là-bas.--Eh bien?--Ne remarquez-vous rien de particulier en lui?--Rien

absolument.--Examinez mieux.--J'y mets une telle attention que mes

yeux en pleurent... Ah! attendez un moment! je ne sais si c'est un

effet de ma vue fatiguée, mais il me semble voir une petite traînée de

fumée grise derrière cette bête.--C'est cela même, Excellence; et

c'est de cette manière que mon oeil suit les perdrix blanches. Cette

petite traînée de fumée est produite par la chaleur qui s'exhale du

corps de tout animal, et comme l'air est très-pur à cette hauteur,

cela fait que.... ma foi, M. le curé de Pignerol me l'a bien expliqué,

mais je l'ai oublié.--Je comprends à peu près, dis-je à Titano;

seulement, jamais je ne distinguerai assez bien cette fumée pour tirer

juste; aussi, je suis tenté d'attribuer au hasard le coup double que

vous avez fait.--Eh bien! je recommencerai tout à l'heure, Excellence.

Combien faudra-t-il encore de hasards pour vous convaincre que je vous

dis la vérité?--Un seul.--Alors, en route! reprit Titano qui, pendant

ce petit colloque, avait rechargé son arme.

Nous nous remîmes en marche, et nos chiens se remirent en quête.

Après un quart d'heure environ de recherches, toujours cheminant droit

devant nous, Soliman, qui galopait sur ma gauche, se retourna

brusquement, puis resta immobile, le corps plié, comme s'il eût été

pétrifié dans la position qu'il avait prise. Il était en arrêt, et le

gibier l'avait surpris.

Je fis un signe au vieux braconnier, qui s'empressa de venir à moi.

--Allons, _signor marchese_, me dit-il, ouvrez bien les yeux et

rappelez-vous ce que je vous ai dit tout à l'heure: il ne faut qu'un

peu d'habitude: si vous manquez, je tirerai tout de suite après vous,

pour faire mon second hasard; vous savez bien?...

Une courte description des localités est indispensable pour bien faire

comprendre ce qui va suivre.

L'endroit où Soliman venait de tomber en arrêt était couvert de neige

comme celui où Titano avait fait son coup double peu d'instants

auparavant; mais à une quarantaine de pas environ au delà du chien,

et, par conséquent, dans la direction que le gibier qui devait se

lever prendrait sans doute, commençait une sorte de glacier de peu de

largeur, dont la surface bleuâtre tranchait d'une manière assez

marquante sur la nappe d'une éblouissante blancheur qui l'environnait

de toutes parts: j'avais remarqué ce petit accident pittoresque, sans

me douter le moins du monde de l'utilité que je pourrais en tirer.

Comme la première fois encore, je regardai sous le nez de mon chien,

mais je ne pus rien voir, bien que Titano et même le marquis

m'assurassent qu'ils distinguaient parfaitement cinq ou six perdrix

les unes à côté des autres.

Le bruit d'ailes et le chant plaintif m'avertirent qu'elles étaient

parties.

Je mis en joue devant moi, dans l'espoir de découvrir les petites

vapeurs grises et de faire feu avec une demi-certitude, mais je

n'aperçus absolument rien de semblable.

Tout à coup je poussai un cri de joie, immédiatement suivi de la

double détonation de mon fusil, et j'eus la satisfaction de pouvoir

dire à Soliman: _apporte!_

Voici ce qui s'était passé:

Tant que les pauvres petites perdrix avaient volé en rasant la neige,

elles s'étaient confondues en quelque sorte avec elle; mais une fois

arrivées au-dessus de l'azur du glacier, elles s'étaient détachées sur

ce fond plus sombre qu'elles, comme de petits nuages blancs dans le

ciel, et j'avais profité de cette circonstance pour viser rapidement

et faire feu: mes deux coups avaient aussi porté.

--Bravo, _signor marchese_! s'écria Titano. Seulement vous pouvez vous

flatter d'avoir de la chance; mais, il n'y a rien à dire, c'est tiré

en maître.

Je dis à Titano que j'étais très-fier de son approbation, et mis les

deux perdrix dans ma carnassière, soin que les chasseurs négligent

très-rarement de prendre.

--Maintenant, Excellence, je vous demanderai de vouloir bien charger

votre fusil à balle: ça se trouve joliment bien que vous venez de le

nettoyer de son plomb.--Ce n'est donc pas une plaisanterie?--Quoi,

Excellence?--Ce chamois...--Eh bien! Excellence, je vous demande une

demi-heure de grande fatigue encore; mais là ce qui s'appelle de la

fatigue; ce ne sera pas de la promenade, la canne à la main, comme

nous en avons fait depuis ce matin.

J'avoue, à ma très-grande confusion, que si Titano ne se fût pas

souvenu de sa promesse, je ne la lui aurais certainement pas rappelée.

Je n'en pouvais plus, et intérieurement j'envoyai de bon coeur le

chamois à tous les diables.

Mais ce coquin d'amour-propre, qui m'a fait faire tant de sottises

dans ma vie, m'empêcha de convenir que j'aimerais mieux regagner la

chaumière de Titano, pour y dormir sur mes lauriers déjà cueillis, que

de courir après un nouveau triomphe.

Je poussai l'hypocrisie jusqu'à donner le signal du départ; je fis

mieux encore: je me mis à marcher d'un train de poste, ce qui m'attira

deux ou trois bonnes goguenardises du vieux braconnier, qui, je dois

en convenir, ne fut pas dupe un seul instant de mon faux empressement.

Toutefois, le premier quart d'heure se passa assez bien; mais les

difficultés du terrain devenant de moment en moment plus grandes,

j'eus bientôt besoin de toute ma force morale pour ne pas prendre le

parti de me refuser à aller plus loin.

Titano avait cessé de me décocher ses respectueuses épigrammes, et,

pour me faire prendre patience, il me contait d'incroyables traits

d'esprit de son épagneul; enfin, me voyant de plus en plus abattu, il

me dit:

--Excellence, j'ai deux bonnes nouvelles à vous donner.--Ah!

répondis-je avec l'indifférence des grandes détresses.--Nous serons

arrivés dans quatre ou cinq minutes, à l'endroit où se tiennent les

chamois, reprit-il.

Un second _ah!_ encore plus détaché que le premier des choses de ce

monde fut mon unique réponse.

--Et ce qu'il y a de mieux, reprit-il, c'est que, sans que vous vous

en doutiez, nous sommes moins éloignés de chez moi que nous ne

l'étions il y a une heure et demie.

Pour le coup, cette nouvelle me parut intéressante, et l'heureuse

influence qu'elle exerça sur mon esprit me rendit un peu de vigueur.

--Voilà le dernier coup de collier à donner, fit soudain Titano; mais,

comme dit le proverbe français, il n'y a rien de plus difficile à

écorcher que la queue.

Ces paroles me firent relever la tête, et le spectacle qui s'offrit à

mes regards ne fut pas de nature à me réjouir le coeur.

L'espèce de chemin que nous suivions depuis quelques instants à

travers mille obstacles, était brusquement interrompu par un monticule

de glace presque à pic.

--Eh! quoi! nous faudra-t-il donc escalader cette muraille!

demandai-je à Titano avec l'accent d'un profond découragement.--Oui,

Excellence, me répondit le vieux braconnier, en tirant de son immense

carnassière une courte hache et trois paires de patins, sorte de

semelles de bois garnies de crampons d'acier.--Eh bien! franchement,

repris-je aussitôt, j'aime mieux ne jamais voir bondir un chamois de

ma vie.--Aimez-vous mieux aussi, Excellence, refaire tout le chemin

que nous avons déjà fait, pour retourner à ma cabane? Il n'y a que ces

deux partis-là à prendre.

Je gardai le silence, mais ma physionomie exprima une consternation si

grande, que le bon Titano, que la sensibilité n'étouffait pas

cependant, eut l'air presque attendri.

--Tenez, _signor marchese_, me dit-il, ceci n'est effrayant qu'à la

vue. Je vais vous tailler là dedans un petit escalier de cristal si

coquet, que rien qu'en le voyant vous vous sentirez la force de le

monter.--Et après? quand nous serons là-haut?--Quand nous serons

là-haut, il y a cent à parier contre un que nous verrons des

chamois.--Que le diable emporte les chamois! m'écriai-je impatienté et

un peu honteux.--Vous ne me laissez pas le temps d'achever,

Excellence; j'allais ajouter qu'il ne nous faudra guère que vingt

minutes de marche pour regagner notre gîte. Cela vous va-t-il?--Crois

ce qu'il te dit, reprit alors le marquis. J'ai fait une fois cette

même tournée avec lui; comme toi je n'en pouvais plus; eh bien! j'ai

eu la preuve évidente que le retour par là était quatre fois plus

court.--D'ailleurs, continua Titano, si Votre Excellence était tout à

fait dans l'impossibilité de marcher, le vieux chasseur a encore les

reins assez forts pour la porter une partie du chemin.

L'idée que je pourrais subir cette humiliation me rendit soudainement

toute mon énergie morale, et il me sembla en même temps que je me

sentais plus vigoureux.

Je remerciai Titano de son dévouement, et je lui dis que j'étais prêt

à tout, même à tuer un chamois si l'occasion s'en présentait.

--J'en étais sûr! s'écria-t-il. Maintenant, buvez encore un bon coup

de ce ratafia, et attachez solidement à vos pieds ces patins garnis de

crampons et de courroies. Pendant ce temps-là, je vous ferai votre

escalier.--_Corpo di Bacco!_ ajouta-t-il aussitôt en se reprenant,

votre chien va nous gêner! je n'avais pas pensé à cela, grand imbécile

que je suis!--Mon chien va nous gêner? demandai-je: eh bien! et le

vôtre?--Oh! le mien, il n'y a pas à s'en occuper: je vais lui faire

signe de s'en aller et il s'en ira. Voyez-vous, les chamois sont les

bêtes les plus défiantes de la terre; nous ne pourrons les approcher

qu'en nous traînant sur le ventre comme des limaçons, et vous

comprenez, Excellence, qu'un chien...--Il a raison, interrompit le

marquis. Mais comment faire? je ne vois aucun moyen.--Mon chien

restera derrière moi, et il est capable de ramper aussi si je lui en

donne l'exemple.--D'accord; mais il est blanc.--Tant mieux, on le

verra moins sur la neige.--Là-haut, il n'y en a plus, Excellence.--Ah!

diable!--Il me vient une idée! reprit vivement le vieux braconnier,

comme s'il était frappé d'une inspiration soudaine, ce qui était vrai

effectivement.--Quelle est ton idée, vieux sorcier? demanda le marquis

de Nora.--Je couplerai le braque de Son Excellence avec mon épagneul,

et ils s'en iront ensemble.--Mon chien ne comprendra pas ce que cela

veut dire; il se défendra, prendra de l'humeur, et nous n'en pourrons

plus rien faire ensuite.--Torquato lui expliquera l'affaire, _signor

marchese_; et quand ils auront causé un moment, ils s'entendront

peut-être à merveille.--Soliman ne sait pas le piémontais, dis-je en

riant, car je n'envisageais la chose que comme une plaisanterie.--Mais

Torquato sait le français, Excellence, répondit le vieux chasseur avec

le plus grand sérieux. Comment, sans cela, pourrait-il s'entendre avec

les contrebandiers?--Nous pouvons toujours essayer, ajouta le marquis.

Si cela ne va pas, nous rendrons la liberté à ton chien avant qu'il

ait eu le temps de prendre de l'humeur.--Soit, dis-je, et j'appelai

Soliman qui se désaltérait avec de la neige à quelques pas de moi.

Il vint, et Titano tira encore de sa gibecière, qui contenait autant

de choses que le chapeau miraculeux de M. Robert Houdin, une couple en

poils de sanglier, et en un clin d'oeil il eut attaché les deux

chiens l'un à l'autre.

Soliman me regarda d'un air profondément étonné; mais, à ma grande

surprise, il ne fit aucune résistance: il est vrai que nous n'en

étions encore qu'au prologue de la pièce.

Titano laissa s'écouler quelques secondes sans exécuter aucun geste,

sans prononcer aucune parole; puis il fit un signe de la main et il

dit deux ou trois mots en patois.

Torquato regarda Soliman, et, sur mon honneur, son regard signifiait,

à ne pas s'y tromper: _mon cher ami, quand vous voudrez; je suis

entièrement à vos ordres_.

Soliman me consulta à son tour d'un coup d'oeil.

--Allez! lui dis-je.

Ils partirent, ma foi! tous les deux, à ma profonde stupéfaction. Je

les suivis pendant quelques instants du regard, convaincu que

l'entente cordiale de ces deux bêtes ne serait pas de longue durée:

l'événement ne justifia pas cette crainte: tout en galopant, Soliman

tourna une ou deux fois la tête de mon côté, mais ce fut tout.

Titano se mit alors à son escalier, et nous nous occupâmes de chausser

nos patins.

En moins de vingt minutes tout était terminé, et ce temps de repos

m'avait à peu près remis.

Titano s'attacha une longue corde autour des reins, puis il me dit

d'en faire autant; l'extrémité de la corde fut nouée à la ceinture du

marquis.

Nous formions ainsi une espèce de chaîne, dont Titano était la tête,

moi le centre et Nora la queue.

Alors l'ascension commença.

Elle fut plus effrayante que laborieuse. Deux fois mes pieds mal

assurés se dérobèrent sous moi; mais Titano, ferme comme un roc, me

remit debout. Le marquis broncha aussi une fois et me fit chanceler,

Titano nous retint tous les deux.

Nous atteignîmes ainsi le sommet du glacier en quelques minutes, et

nous nous trouvâmes sur un petit plateau gazonné et couvert de

buissons épais.

--Maintenant du silence! nous dit Titano à voix basse, pendant que

nous nous débarrassions de notre corde et de nos chaussures de bois.

Je vais aller à la découverte.

Il se mit à plat ventre et nous le vîmes disparaître dans les

buissons, sans faire plus de bruit qu'un serpent qui se coule dans

l'herbe.

Au bout d'un quart d'heure il revint, et quatre de ses doigts qu'il

leva en l'air avec un regard triomphant, nous annoncèrent qu'il avait

vu quatre chamois à portée.

Nous nous couchâmes alors comme lui, rampant à l'aide de la main

gauche, et tenant notre fusil de la main droite. Il va sans dire que

Titano nous guidait; je le suivais immédiatement.

Il s'arrêta, se souleva sur ses deux genoux, écarta avec précaution

quelques broussailles, puis il me fit signe de regarder.

Nous étions sur le bord du plateau, et à deux cents pieds environ

au-dessous de nous s'ouvrait une petite vallée, au fond de laquelle

broutaient paisiblement quatre chamois.

Un cinquième, debout sur la pointe d'un rocher situé beaucoup plus

loin, semblait placé en sentinelle. Ce fut lui que j'aperçus d'abord,

car il se détachait sur l'azur du ciel, tandis que ses compagnons se

confondaient un peu avec la verdure sombre de la vallée, d'ailleurs un

peu envahie déjà par la brume du soir.

--Appuyez votre fusil sur mon épaule, murmura Titano à mon oreille, et

envoyez-moi une balle à ce vieux gredin qui marche en tête des trois

autres. Je lui garde rancune, car je l'ai manqué déjà deux fois. Je le

reconnais parce qu'une de mes balles lui a cassé la corne gauche.

Dépêchez-vous! reprit-il vivement, mais toujours aussi bas. La

sentinelle nous a éventés; avant trois secondes elle sifflera, et

alors, bonsoir, la chasse sera...

J'avais ajusté, je fis feu!

Au moment où mon coup de fusil retentissait, le chamois de garde fit

entendre un cri aigu et disparut comme par enchantement: nous nous

levâmes tous les trois comme un seul homme.

--Bravo! bravo! _signor marchese!_ s'écria Titano en jetant sa

coiffure en l'air. Eh bien! êtes-vous encore fatigué?

Trois des chamois avaient fui, je ne sais par où ni comment; mais le

quatrième, celui que j'avais ajusté, se débattait dans les convulsions

de l'agonie.

Nous nous élançâmes sur une pente d'une rapidité effrayante, mais dont

le sol un peu spongieux nous préservait des chutes, et nous fûmes en

moins d'une demi-minute auprès du chamois qui rendait le dernier

soupir. Ma balle était entrée dans le dos et ressortait sous le

ventre, ce qui s'expliquait par la position que j'occupais quand

j'avais tiré.

Titano était radieux. Il prit le chamois, le mit en travers sur ses

épaules, comme fait le bon pasteur pour la brebis égarée qu'il ramène

au bercail, puis nous nous dirigeâmes vers un sentier facile qui

serpentait dans la vallée. Il commençait à faire nuit.

Titano ne m'avait pas bercé d'une espérance trompeuse, car nous fûmes

rendus à sa cabane beaucoup plus promptement que je n'osais l'espérer;

il est vrai que le digne homme eut soin, pour me faire paraître la

distance plus courte encore, de se remettre à me conter une foule

d'histoires de chasse, toutes plus intéressantes les unes que les

autres; enfin, de façon ou d'autre, il fit si bien, qu'en arrivant

chez lui j'étais un peu moins fatigué qu'une heure auparavant.

--Eh bien! Excellence, me disait-il tout en cheminant, je vous ai

fidèlement tenu tout ce que je vous ai promis. Aussi j'espère que

quand vous reviendrez dans notre pays, j'aurai encore votre visite...

mais il ne faudra pas trop tarder, reprit-il avec un mélange

d'insouciance et de mélancolie, car il n'y aura bientôt plus d'huile

dans la lampe.--Bah! fit le marquis, tu nous enterreras tous, pour peu

que tu y mettes de l'entêtement: voilà vingt ans que je te connais et

que je te vois toujours le même.--C'est que, voyez-vous, Excellence,

il y a vingt ans j'étais déjà très-vieux: tenez, c'est justement à

cette époque-là que j'ai commencé à oublier mon âge.--Cependant je

parie que tu es le moins fatigué de nous trois.--L'habitude, _signor

marchese_; mais si je m'arrête une fois, je suis sûr que je tomberai

tout à fait.--Écoute, reprit le marquis, je crois que je puis te faire

une proposition qui te conviendra.--Votre Excellence sait....--Pas de

phrases: tu te souviens de ce que tu m'as promis?--Un honnête homme

n'a que sa parole: à dater de demain je dirai adieu pour toujours à la

contrebande.--C'est cela même: eh bien! qui t'empêcherait alors de

prendre tout à fait ta retraite et de venir t'établir chez

moi.--Quitter mes montagnes, Excellence! Vous êtes bien bon,

certainement, mais autant vaudrait me faire conduire tout de suite au

cimetière.--Tu reviendras les voir quelquefois.--Ce n'est pas la même

chose, Excellence. Je me connais, voyez-vous; il me faut cet air vif,

cette solitude, ce silence, et puis surtout ma liberté.--Oh! pour ce

qui est de cela, tu l'aurais chez moi aussi complète qu'ici.--Vous ne

me gêneriez pas, je le sais bien, _signor marchese_; mais moi je me

gênerais, ce qui reviendrait absolument au même.--Tu es un vieux fou!

interrompit le marquis avec impatience.--On est toujours fou,

Excellence, quand on n'est pas sage à la manière des autres.--Que

deviendrais-tu, par exemple, si tu tombais malade?--Mais, Excellence,

je ne serai jamais malade.--Tu parlais cependant tout à l'heure de ta

fin prochaine.--C'est bien différent....

En ce moment nous arrivions, ce qui mit tout naturellement un terme à

cette conversation. J'en fus fâché, car j'aurais été très-curieux

d'entendre Titano développer sa théorie sur la possibilité de mourir

bien portant.

Nous trouvâmes sur le seuil de la cabane le chasseur du marquis qui

nous attendait, et les deux chiens qu'il avait découplés. Ainsi, ces

nobles bêtes avaient heureusement fait leur voyage: j'ajouterai que la

meilleure intelligence semblait toujours présider à leurs relations.

Quant au braque anglais du marquis, qui avait déserté vers le milieu

de la chasse, honteux de sa fuite il s'était réfugié à l'écurie près

de nos mulets.

Ceux-ci étaient prêts; mais, outre qu'il n'eût pas été prudent de nous

engager à cette heure dans les sentiers qui ramenaient à Pignerol,

nous avions un grand besoin de repos, le marquis et moi, de telle

sorte que nous acceptâmes avec un véritable plaisir l'offre que nous

fit le bon Titano de passer encore une nuit sous son toit.

Nous l'engageâmes, à notre tour, à laisser le domestique s'occuper des

préparatifs du souper et à venir se reposer avec nous devant le feu;

mais il ne voulut pas entendre raison sur ce chapitre, et s'étant

seulement débarrassé de son immense carnassière, il se mit à

l'oeuvre avec la même activité que j'avais déjà admirée la veille,

et qui me parut surnaturelle après la fatigue de la journée.

Pendant qu'il allait et venait, souriant, grimaçant, clignant de

l'oeil et se parlant quelquefois à lui-même, nous ne le perdions

pas de vue, le marquis et moi, et nous eûmes l'occasion de nous faire

remarquer réciproquement que son chien suivait aussi du regard tous

ses mouvements, comme l'eût pu faire un serviteur rempli de zèle et

d'affection pour son maître. C'était, en vérité, l'étude la plus

curieuse à faire que celle de la sympathie qui semblait unir ces deux

êtres, et quand on s'y était livré pendant quelques instants, on se

surprenait à se demander sérieusement ce que deviendrait celui des

deux qui serait condamné à survivre à l'autre. A coup sûr on est

beaucoup moins inquiet de l'avenir quand il s'agit de quelque

association de bipèdes; j'en demande pardon à mes semblables.

--Tels que tu les vois, me dit le marquis, je mettrais ma main dans ce

brasier que c'est déjà l'affaire de cette nuit qui les met en

communication de regards et de pensées.--J'ai vu bien des choses

incompréhensibles depuis hier, mais en vérité celle-là serait par trop

forte, répondis-je. A la rigueur, je veux bien que ce chien sache que

le chant du hibou est le signal du passage d'une troupe de

contrebandiers; je comprends aussi, quoique avec plus de peine, qu'il

reconnaisse, dans une gardeuse de chèvres, une personne chargée de

l'espionner; mais comment veux-tu que j'admette chez un animal la

prescience d'un événement que rien n'annonce encore? C'est absolument

comme si tu me disais qu'il est capable de lire une lettre.--Tant que

tu voudras, mon cher ami; mais je suis à peu près sûr de ce que

j'avance. Examine-les avec attention, et trouve-moi à cette

conversation muette qui a lieu entre eux une autre raison que celle

que je t'ai donnée.--Rien n'est plus facile: Titano prépare notre

souper, et Torquato qui a faim lui demande quelque chose.--Si cela

était, au lieu de se borner à le suivre du regard, il se tiendrait sur

ses talons pour tâcher d'attraper quelque chose: il interroge, mais il

ne sollicite pas. Étudie-les tous deux avec attention.

Le hasard voulut qu'en ce moment Titano, en sortant de son bahut un

énorme pâté auquel nous avions fait le matin même une brèche profonde,

en laissa tomber quelques bribes par terre: c'eût été, à coup sûr, une

bonne occasion pour Torquato: cependant il ne bougea pas, et Soliman

s'élança seul pour nettoyer la chambre, ce qui fut fait en un clin

d'oeil.

--Tu vois? me dit le marquis.--C'est ma foi vrai! Titano est un

sorcier et son chien est son démon familier.--Vos Excellences sont

servies, nous dit le vieux braconnier en nous montrant la table, qui,

sans exagération, fléchissait sous le poids de toutes les bonnes et

solides choses dont il l'avait couverte.

Nous nous assîmes tous les trois, et Titano se disposa à nous servir,

comme il avait déjà fait le matin.

--Écoute, mon vieux, lui dit le marquis, tu as peut-être quelque chose

à faire; dans ce cas, il ne faudrait pas te gêner pour nous. Ainsi

lorsque tu auras satisfait ton appétit, laisse-nous en compagnie de

ces bouteilles et va où le devoir t'appellera. Puisque tu fais encore

la contrebande ce soir, fais-la en conscience: seulement, préviens ces

gens que tu les obliges pour la dernière fois.--Excellence, le moment

n'est pas encore venu, répondit Titano en jetant à la dérobée un coup

d'oeil sur sa pendule qui marquait huit heures... Et puis,

ajouta-t-il, il peut arriver qu'ils ne soient pas exacts ou qu'ils

passent ailleurs...--Et alors?--Alors, _signor marchese_, je serai

dégagé de la promesse que je leur ai faite, et s'ils réclament mes

services pour demain ou un autre jour, je leur ferai savoir qu'ils ne

doivent plus compter sur moi.--Tu es un brave homme! s'écria Nora en

tendant la main au vieux braconnier; aussi, quand je te quitterai, je

serai aussi tranquille que si je t'emmenais avec moi.--Nous nous

ennuierons un peu, mon chien et moi, pendant les longues soirées

d'hiver; mais je penserai que je fais une chose que vous m'avez

demandée, et je me coucherai le coeur content. A votre santé,

Excellence; à la vôtre aussi, _signor marchese_, reprit Titano en se

tournant de mon côté.

Nous levâmes nos verres pour faire raison à notre hôte; en ce moment,

l'épagneul, qui était accroupi devant la cheminée, les yeux toujours

attachés sur son maître, se dérangea brusquement et vint poser sa tête

sur le bord de la table.

Je lui présentai un morceau de pain _saucé_, mais il ne daigna pas

seulement le flairer.

--Ah! ah! fit le braconnier, les drôles seront exacts.

Ces mots étaient à peine prononcés, qu'un chien gratta à la porte de

la cabane.

Je crus que c'était le braque anglais du marquis de Nora; mais Titano

ayant ouvert, nous vîmes entrer un petit barbet noir de l'aspect le

plus misérable: vrai caniche d'aveugle s'il en fut.

--Plus de doute, dit Titano d'un air mécontent. Sur mon honneur je me

serais bien passé de cette corvée.--Ils passent donc décidément?

demanda le marquis.--Ils veulent passer, Excellence; et ils

m'envoient _Mouton_ pour me prier de leur faire savoir si le passage

est libre.--Et comment le sauras-tu toi-même?--En allant m'en assurer,

ce que je vais faire à la minute.--Seras-tu longtemps absent?--Une

demi-heure, tout au plus. Mangez doucement, ne buvez pas tout, et je

viendrai bientôt trinquer avec vous à la santé de ce pauvre Volenti,

qui va être joué sous jambe, tout malin qu'il est.--Sois prudent, mon

vieux brave, interrompit avec l'accent d'une vive sollicitude le

marquis, qui vit que le braconnier prenait un de ses fusils accrochés

au manteau de la cheminée: il serait dur, pour ta dernière

campagne...--Ne craignez rien, Excellence. Ce que j'ai à faire est la

chose la plus simple du monde. Le passage dangereux n'est qu'à dix

minutes d'ici, et n'a guère plus de trois cents pas de long. Je vais

me placer à l'entrée; Torquato fera une bonne patrouille aux

alentours, et s'il ne découvre rien de suspect il ira prévenir les

autres, qui continueront leur route tranquillement.--Alors, pourquoi

prends-tu un fusil?--Je ne sors jamais sans cela; mais depuis quinze

ans que je fais ce métier, je n'ai jamais eu une seule fois l'occasion

de le mettre en joue. A bientôt, Excellence, reprit Titano en se

dirigeant vers la porte.--Et le barbet? demandai-je.--Il est parti

pour annoncer qu'il m'a trouvé à mon poste; il ne fait jamais de plus

longue conversation que cela.

Nous nous étions levés, Nora et moi, pour accompagner notre hôte

jusque sur le seuil de sa cabane, et, à la clarté de la lune, qu'aucun

nuage ne voilait, nous le vîmes s'engager dans le sentier qui

conduisait au fond de la petite vallée que nous avions traversée le

matin pour nous mettre en chasse.

--Je crois qu'il a assez de ce métier, dis-je au marquis, et je suis

sûr qu'il te sait bon gré de l'avoir engagé à y renoncer. Dieu veuille

maintenant que tout aille bien.--Je l'espère, répondit Nora avec

préoccupation; mais cependant je voudrais bien que le pauvre diable

fût déjà de retour. Ce Volenti est un rusé compère, et il m'a semblé,

quand il nous a quittés ce matin, qu'il avait l'air bien

triomphant.--Raison de plus, ce me semble, pour supposer qu'il ne

savait rien: s'il se fût douté de quelque chose, il ne serait pas venu

rôder autour de nous, et il ne nous aurait pas priés de répéter à

Titano les avertissements qu'il lui avait donnés hier. Je crois

plutôt, au contraire, qu'obligé d'aller en expédition d'un autre côté,

il aura voulu effrayer notre vieil ami, afin de l'obliger à rester

tranquille cette nuit.--Tu as pardieu raison! s'écria le marquis.

C'est là l'unique cause de ses menaces. Maintenant que je suis

rassuré, allons nous remettre à table pour prendre patience jusqu'au

retour de Titano. Il nous a dit qu'il serait absent environ une

demi-heure; la moitié de ce temps est déjà passée.

Tout en causant, nous nous étions un peu éloignés de la maison, que

les accidents nombreux du terrain nous avaient cachée pendant quelques

secondes seulement: nous fûmes donc assez surpris, le marquis et moi,

d'entendre, en nous rapprochant, deux personnes causer dans

l'intérieur, où nous n'avions laissé que notre domestique.

Nous hâtâmes le pas sans prononcer une seule parole, mais poussés tous

deux par le même pressentiment.

Outre notre domestique, il y avait deux hommes dans la cabane: ces

deux hommes étaient le brigadier Volenti et le simple douanier Ravina.

Ils nous saluèrent poliment quand nous entrâmes, et le premier dit au

marquis:

--Excellence, je regrette vivement de vous retrouver ici, car mes gens

vont sans doute ramener ce vieil entêté de père Titano, qui aura été

pris en flagrant délit: j'ai vingt-cinq hommes dispersés dans les

environs, et ce serait bien le diable si l'un d'eux ne découvrait pas

le _pot aux roses_.--Êtes-vous donc sûr, brigadier, demanda le

marquis, qu'une bande de contrebandiers doit passer près d'ici cette

nuit?--Parfaitement sûr, Excellence; un des leurs les a vendus depuis

hier.--Vous savez que c'est une de leurs ruses habituelles pour se

faire surveiller justement dans l'endroit où ils ne passent pas.--Je

suis certain du fait, Excellence; et j'en suis fâché, car j'aurais

autant aimé ne pas trouver cet homme en faute.--Il ne tient qu'à

vous.--Comment cela, Excellence?--En fermant les yeux si on vous le

ramène.--Désolé de vous refuser, Excellence; mais c'est impossible. On

me dénoncerait comme on a dénoncé le vieux Broschi, mon prédécesseur,

et je perdrais ma place.--Écoutez, Volenti, reprit le marquis avec une

gravité croissante, Titano m'a donné sa parole d'honneur qu'à dater de

demain il n'aurait plus aucune relation avec les contrebandiers: eh

bien! si par hasard il était compromis ce soir, faites-lui grâce pour

cette fois.--Et si l'on me dénonce, Excellence?--Je me chargerai

d'arranger l'affaire directement avec le roi; et j'irai même lui en

parler dès demain en passant à Racconigi où il est en ce

moment.--Excellence, il ne sera pas dit qu'un soldat piémontais qui a

vu le marquis de Nora se battre à Gênes dans le _vingt et un_[2], lui

aura refusé quelque chose; si le vieux Titano est pris, je ne

dresserai pas de procès-verbal contre lui... Mais vous comprenez,

Excellence, c'est à la condition qu'il ne recommencera plus...--J'en

prends l'engagement en son nom.--Cela me suffit. Excellence,

excusez-nous de vous avoir dérangé; je vais faire une petite ronde ici

aux environs; si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, on

amène ici votre protégé, dites-lui ce qui a été convenu entre nous: je

ne tarderai pas beaucoup à revenir.

[Note 2: C'est ainsi que les Piémontais désignent leur révolution de

1821.]

Volenti et Ravina saluèrent respectueusement, puis ils sortirent de la

cabane.

--Voilà, Dieu merci! une affaire arrangée! s'écria Nora. Le pauvre

Titano l'a échappé belle. Quel bonheur que j'ai eu l'idée de cette

chasse. Buvons à la santé de Volenti!--Excellence, voulez-vous remplir

mon verre, dit une grosse voix joviale.

Nous nous retournâmes: Titano était debout sur le seuil, secouant ses

pieds couverts de rosée.

--Comment, tu n'es pas pris? lui demanda vivement le marquis.--J'ai

failli l'être dix fois, Excellence; mais Torquato marchait devant moi

et il m'a fait éviter tous les hommes placés en embuscade. A l'heure

qu'il est le convoi doit être passé, et une fois dans les grottes de

Villetri, tous les douaniers de l'Italie ne trouveraient pas les

marchandises. Nous pouvons maintenant finir tranquillement de

souper.--Et ton chien? fit le marquis.--Il va revenir tout à l'heure.

Il les conduit jusqu'au bout du passage pour plus de sûreté.--Je suis

fâché qu'il soit pas revenu avec toi.--Pourquoi cela, Excellence?

demanda Titano d'un air sombre et en reposant sa main sur son fusil

qu'il venait de remettre à son rang sur le râtelier d'armes.--Parce

que si Volenti ou un de ses hommes le rencontrent, ils peuvent...--Le

tuer! s'écria Titano. Excellence, je vais à la rencontre de mon

vaillant et fidèle Torquato.

Et le fusil fut de nouveau décroché.

--Mon ami, si tu trouves Volenti sur ton chemin, ne te fais pas de

mauvaises affaires avec lui, reprit le marquis; il sort d'ici et j'ai

sa promesse formelle que si tu étais pris, il ne dresserait pas de

procès-verbal contre toi: tu vois donc que c'est un brave homme.--Je

ne vous dis pas le contraire, Excellence; mais je vais à la rencontre

de mon chien: adieu; c'est l'affaire de quelques minutes, un quart

d'heure au plus.

Et il disparut de nouveau.

--Nous restâmes, le marquis et moi, pensifs, silencieux et

instinctivement tourmentés: il n'y avait cependant pas de quoi,

puisque tout était arrangé.

Soudain nous bondîmes sur nos siéges: deux détonations d'armes à feu

avaient retenti coup sur coup à peu de distance, et dans l'une de ces

détonations nous avions reconnu le grondement formidable du fusil

monstre de Titano.

Nous nous élançâmes dans le petit sentier qui conduisait au fond de la

vallée: c'était par là que le brigadier avait disparu et que le vieux

braconnier venait aussi de disparaître.

Nous n'avions pas fait deux cents pas, que nous rencontrâmes Titano;

mais dans quelle situation!

Le pauvre homme était accroupi dans le sentier et soutenait la tête de

son bel épagneul, dont le corps se tordait dans les dernières

convulsions de l'agonie.

--Qui a commis cette lâche action! m'écriai-je indigné.--Je ne le

sais pas, Excellence, me répondit Titano d'une voix brisée par la

douleur; mais si vous êtes curieux de le savoir, faites une

quarantaine de pas vers votre gauche, et cherchez dans ces

buissons de genévriers.--Malheureux! tu as tué un homme! s'écria à

son tour le marquis.--On a tiré sur mon chien, et moi j'ai fait

feu sur l'homme qui avait tiré.

Nous reprîmes notre course, et en quelques enjambées nous arrivâmes

dans les genévriers.

Nos premiers pas se heurtèrent contre un homme étendu, dans une

complète immobilité, la face contre terre.

Nous nous hâtâmes de le soulever et de le retourner, et à la clarté de

la lune nous reconnûmes le brigadier Volenti.

Une balle lui avait traversé la tête; la mort avait dû être

instantanée.

Nous laissâmes retomber le cadavre avec horreur, et plongés dans une

profonde consternation, nous nous demandâmes, le marquis et moi, ce

que nous devions faire après cette terrible catastrophe.

En vérité, nous ne le savions pas; mais ce qui devait infailliblement

arriver ne nous paraissait pas douteux: Titano serait arrêté le

lendemain, et alors...

Des pas se firent entendre dans différentes directions, et nous vîmes

s'approcher des hommes qui nous entourèrent: c'étaient les subordonnés

de Volenti, qui, dispersés de côté et d'autre dans la vallée,

s'étaient réunis vers le point d'où les coups de fusil venaient de

partir.

Ravina porta la parole le premier, pour dire à ses camarades qu'il

savait qui avait fait le coup, que ce n'était pas nous, et qu'en

conséquence il ne fallait pas nous inquiéter en raison de ce crime,

dont l'auteur serait entre leurs mains dans quelques minutes.

Quatre de ces hommes chargèrent sur leurs épaules le corps du

malheureux brigadier, et escortant ce triste convoi, nous nous remîmes

en chemin pour regagner la cabane de Titano.

Comme nous allions en franchir le seuil, nous fûmes rejoints par

Titano lui-même. Le pauvre homme portait dans ses bras le cadavre de

son chien.

--Titano, vous êtes notre prisonnier, lui dit Ravina. Vous serez gardé

à vue cette nuit, et demain, dès le point du jour, nous vous

conduirons dans la prison de Pignerol. Vous avez tué un homme qui

avait promis de vous épargner.--Il n'a pas épargné mon chien, murmura

le vieux braconnier d'une voix sombre.

Après avoir prononcé ces paroles, il s'assit par terre devant le feu,

posa son chien en travers sur ses genoux, et resta immobile, les deux

mains appuyées sur le flanc du bel épagneul.

Le corps du brigadier fut étendu dans un coin de la cabane et

recouvert de son manteau; quant aux douaniers, ils se mirent

paisiblement à table et achevèrent lentement notre souper; après quoi

ils se couchèrent sur le carreau.

Brisés de fatigue et d'émotions, certains en outre que nous ne

pourrions, pour le moment, être d'aucune utilité à Titano, nous nous

décidâmes, le marquis et moi, à nous coucher aussi, en nous promettant

mutuellement que le premier éveillé appellerait l'autre, afin d'être

prêts tous les deux avant le jour.

Nous voulions accompagner Titano jusqu'à Pignerol, et de là nous

rendre à Racconigi auprès du roi pour demander la grâce du coupable.

Nous dormîmes peu et mal: longtemps avant le jour nous étions sur

pied; une lampe mourante éclairait faiblement la chambre.

Un silence profond régnait dans la cabane; on n'entendait au dehors

que le pas régulier du douanier placé en faction à la porte.

Titano était exactement à la même place et dans la même position que

la veille: sa tête penchée sur sa poitrine, ses deux mains appuyées

sur le corps de son chien.

--Dieu soit loué, me dit le marquis à voix basse, il aura pu oublier

son chagrin pendant quelques heures.

Un soupçon rapide comme l'éclair traversa mon cerveau: je pris la

lampe dont je ranimai passagèrement la flamme en tirant la mèche, et

je dirigeai la lumière, par-dessous, sur le visage du vieux

braconnier.

--Ce n'est pas pendant quelques heures qu'il a oublié son chagrin,

m'écriai-je: c'est pour toujours!--Que dis-tu là?--Qu'il est

mort!--Mort!--Regarde toi-même.--C'est, ma foi, vrai! Eh bien! c'est

ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, puisqu'il avait perdu tout

ce qu'il aimait dans ce monde.

Nous pensons que nos lecteurs seront de cet avis.

La dette de jeu (1572) · 第 29 / 32 题