La route fut longue et pénible, surtout pour le prince qui était
encore affaibli comme s'il relevait d'une maladie véritable: il eut
pourtant le courage de faire en trois jours plus de vingt-cinq lieues,
pour atteindre l'armée des Français, qui était campée dans les plaines
d'Azincourt, vis-à-vis l'armée anglaise qu'elle enveloppait de tous
côtés.
Le prince, harassé de la route qu'il avait faite à franc étrier, n'eut
pas le temps de se reposer avant la bataille.
C'était le vendredi, 25 octobre: il faisait à peine jour, quand les
Français, impatients d'écraser un ennemi qui paraissait incapable de
leur résister, se précipitèrent en tumulte, sans tenir compte de
l'ordonnance du combat que les chefs avaient arrêtée entre eux.
Les princes et les seigneurs donnèrent eux-mêmes l'exemple de ce
désordre en voulant combattre les premiers; mais les Anglais formaient
une masse compacte et immobile, protégée par leurs archers qui
lancèrent une grêle de traits. La cavalerie française, étonnée de ce
rude accueil, recula et mit en désarroi l'infanterie qui la suivait et
qui manquait d'espace pour se développer.
Ce fut une mêlée effroyable, qui s'augmentait sans cesse du mouvement
continuel des troupes dans la même direction.
Les archers anglais tiraient toujours au milieu de cette mêlée, où
chaque coup portait, où les chevaux en tombant écrasaient les hommes,
où ceux qui auraient dû s'entr'aider luttaient les uns contre les
autres, où d'horribles clameurs d'effroi et de désespoir empêchaient
la voix des chefs de se faire entendre, où la retraite était devenue
aussi impossible que le combat.
L'armée française fut perdue avant de s'être rangée en bataille.
Vainement les seigneurs essayèrent-ils de rétablir un peu d'ordre
parmi ces insensés, qui jetaient leurs armes ou qui s'en servaient au
hasard; vainement firent-ils des efforts inouïs pour enfoncer le corps
d'armée des Anglais.
Ceux-ci refermèrent leurs rangs derrière une poignée d'assaillants qui
les avaient rompus, et il n'y eut pas de prisonniers.
Le duc d'Orléans resta enseveli sous un monceau de cadavres.
Alors commença le carnage: les Anglais égorgèrent avec leurs épées ou
leurs poignards, assommèrent avec leurs maillets de fer une foule de
malheureux qui ne se défendaient plus ou qui s'offraient à rançon.
Le roi d'Angleterre avait fait crier, au son de la trompette, que
chacun, sous peine de la mort, tuât ses prisonniers. Cet ordre barbare
s'exécuta de toutes parts, jusqu'à ce que la lassitude suspendît le
massacre.
Plus de dix-huit mille hommes avaient péri du côté des Français,
presque tous appartenant à la noblesse; parmi eux, on comptait les
plus grands seigneurs de France, plusieurs princes du sang, plusieurs
grands officiers de la couronne, le connétable, l'amiral, et les
meilleurs gentilshommes.
Toutefois, malgré l'ordre du roi d'Angleterre, qui avait eu peur de sa
victoire contre un ennemi si supérieur en nombre, il y eut encore bien
des prisonniers de distinction auxquels on accorda la vie sauve. Les
Anglais n'eurent pas seize cents morts pour leur part.
Le soir de cette déplorable journée, deux femmes, vêtues de l'habit
des religieuses augustines, parcouraient, en sanglotant et en se
lamentant, le champ de bataille couvert de sang et de débris, de
mourants et de morts.
Le costume religieux de ces femmes les faisait respecter des
maraudeurs qui dépouillaient les cadavres et qui les eussent
dépouillées elles-mêmes, si elles avaient été vêtues selon leur
condition.
C'était la duchesse d'Orléans, accompagnée d'Isabeau de Grailly.
Celle-ci poussa un cri de joie et de douleur en se jetant sur un
blessé qui l'avait reconnue et qui l'appelait par son nom.
C'était Philippe de Boulainvilliers.
--Et monseigneur? lui demanda Bonne d'Armagnac, avec un trouble
inexprimable qui se peignait dans ses yeux fixes, remplis de
larmes.--Il est mort! répondit le sire de Boulainvilliers: il était
là, près de moi qui veillais encore sur lui, après qu'il eut rendu son
âme à Dieu!...--Où est-il? s'écria d'une voix sourde la duchesse dont
la raison s'égarait: ne pourrai-je l'embrasser, tout mort qu'il est!
Mort! mort! Et moi, moi!... _Morte de deuil en pleurant tant de
morts._
La duchesse d'Orléans ne recouvra pas la raison: elle mourut peu de
jours après, en répétant sans cesse ce fatal horoscope, sans avoir
appris que son mari vivait.
On avait trouvé le duc, criblé de blessures, mais respirant encore,
sous un amas de cadavres.
Son écuyer, qui n'était autre qu'Hermine de Lahern, lui avait fait un
rempart de son corps, et avait reçu la moitié des coups qui lui
étaient destinés.
Tous les deux restèrent prisonniers des Anglais et furent menés en
Angleterre, où la captivité de Charles d'Orléans se prolongea pendant
vingt-cinq années.
La damoiselle de Lahern réalisa ainsi la prophétie qui la concernait:
_Prison auras avec ton gentil maître._
Isabeau de Grailly ne pouvait manquer de voir également se confirmer
son horoscope; elle avait soigné les blessures de son fiancé, Philippe
de Boulainvilliers, et elle put se dire en l'épousant: _Mariage est la
fin de tes ennuis._
Quant à Fredet, qui eût volontiers imité cet exemple en se mariant
avec la damoiselle de Lahern, il attendit qu'elle fût de retour en
France pour s'apercevoir qu'il avait attendu trop tard pour se marier.