VIII

Il était environ dix heures du soir; le château tout entier semblait

enseveli dans les ténèbres et dans le silence.

On n'entendait pas d'autre bruit que le grincement des girouettes de

fer sur les tourelles et les cris des chouettes perchées sur les

créneaux. Le couvre-feu était sonné depuis longtemps, et aucune

lumière ne brillait aux fenêtres, excepté à celle de la chambre du

duc d'Orléans.

Un homme venait d'entrer dans cette chambre avec une lampe qu'il posa

sur le plancher.

Le duc, qui s'éveilla en sursaut dans le cours d'un rêve où les

Anglais avaient joué un rôle belligérant, ne fut pas peu étonné de

voir, à quelques pas devant lui, un page ou écuyer, couvert d'armes

brunies et la visière baissée.

Il crut, au premier moment, que c'était un assassin qui venait le

frapper dans son sommeil, et il se disposait à chercher de quoi se

défendre, lorsque ses appréhensions furent calmées aussitôt par la

contenance respectueuse de l'inconnu qui avait mis un genou en terre

et qui lui présentait une lettre scellée de cire rouge à deux lacs de

soie pendants.

--Qui es-tu? demanda le prince, avant de prendre cette lettre: d'où

viens-tu? que veux-tu?--Mon redouté seigneur, reprit l'écuyer avec une

voix douce et tremblante que Charles d'Orléans n'entendait pas pour la

première fois, je viens, de la part du roi notre sire, vous apporter

ces lettres et vous prier d'y avoir égard; quant à ce que je suis, ne

doutez pas que je ne sois votre très-humble serviteur.

Le duc prit la lettre sans aucune défiance, en brisa les cachets et la

lut tout bas, tandis que le messager tenait la lampe élevée en l'air,

de manière à l'éclairer dans sa lecture, qui l'impressionnait

visiblement.

La lettre était ainsi conçue:

«Mon cher fils et beau neveu, je m'émerveille fort de n'avoir point eu

nouvelles de vous ni réponse aux lettres que je vous ai fait remettre,

avec le mandement royal qui convoquait tous les seigneurs de mon

royaume pour combattre le roi d'Angleterre et ses gens. A cette

heure, l'armée de France est quasi assemblée, et ceux de mes hauts

barons qui manquent sous l'oriflamme et bannière des lis, sont en

route pour venir bien accompagnés d'archers et d'hommes d'armes. Tous

m'ont déclaré qu'ils viendraient et n'auraient garde d'être absents le

jour de la bataille qui est prochaine; car le roi anglais s'efforce de

regagner son camp de Boulogne avec sa petite armée qui diminue

continuellement par les maladies, les escarmouches et la désertion.

Nous avons, au contraire, plus de cent mille hommes sur les champs, et

ce sera notre faute s'il échappe un seul Anglais, ce qui doit être

grand profit pour notre couronne. Donc, mon beau neveu, je vous

avertis de nouveau d'aller, avec vos gentilshommes et votre milice,

devers la rivière de la Somme, où trouverez réunie la fine fleur de la

chevalerie française, hormis notre cousin de Bourgogne que j'estime

allié et partisan du roi Henri d'Angleterre. Sur ce, je prie Dieu

notre Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

»De Rouen, le 30e du mois de septembre 1415,

»CHARLES.»

--Le 30e jour de septembre! s'écria le duc d'Orléans, en cherchant à

renouer ses souvenirs. Or çà, quel jour est-ce maintenant?--Le 21e

d'octobre, monseigneur, et le 22e ne tardera guère à commencer, car

il est dix heures du soir...--Par saint Denis! interrompit le duc

irrité, comment une lettre, écrite de Rouen le 30e jour de septembre,

arrive-t-elle à Coucy seulement le 21e d'octobre?--C'est miracle,

monseigneur, qu'elle y soit arrivée, car je ne sais combien d'autres

sont restées en route, que vous ne lirez jamais.--Les messagers

ont-ils été arrêtés par les Anglais? dit amèrement Charles d'Orléans,

qui comprit que ces lettres avaient été interceptées par ordre de sa

femme. Sur ma foi! on m'a rendu là le plus méchant service, et je

tiens pour ennemi de mon honneur quiconque m'a empêché de

partir...--Eh! monseigneur, n'ayez rancune que contre vos médecins qui

vous emprisonnent en cette chambre pour mieux rétablir votre

santé...--Vite! appelez Philippe de Boulainvilliers! appelez Fredet!

Il faut que je parte tout à l'heure! il faut que je mande le ban et

l'arrière-ban de mes vassaux! il faut que j'aille joindre avec ma

bannière l'armée du roi!... Pourvu qu'on n'ait pas encore livré

bataille!--Monseigneur, ne menez pas tant de bruit, je vous conjure;

n'avertissez pas madame d'Orléans, qui vous empêcherait encore de

partir...--Certes, nulle force humaine ne m'empêcherait de faire mon

devoir!... Je n'ai que trop tardé, vraiment! Fais donc venir céans

Fredet et Boulainvilliers.--Je m'en vais vous obéir, monseigneur; mais

auparavant, en récompense de mon message, accordez-moi deux

grâces...--Lesquelles? je t'en accorderai cent, si j'arrive à l'armée

du roi avant que la bataille se soit donnée.--La première grâce,

monseigneur, c'est de consentir à ce que je demeure attachée à votre

personne, en qualité d'écuyer, jusqu'à la fin de la guerre.--Cette

grâce est trop méritée pour que je te la dénie, mon cher fils. Qui que

tu sois, noble ou roturier, je te fais mon écuyer d'armes.--La seconde

grâce, monseigneur, c'est de sortir du châtel le plus secrètement que

faire se pourra, avec si petite suite qu'on ignore votre départ,

jusqu'à demain...--Oui-da! est-ce ainsi qu'un duc d'Orléans s'en ira à

la guerre? ne faut-il pas que je conduise au camp du roi ma compagnie

d'armes et mes archers? Mon cher fils, c'est aux clartés des

flambeaux, c'est aux sons des trompettes et clairons que je sortirai

de Coucy...--N'en faites rien, monseigneur; n'éveillez pas madame

d'Orléans, ne vous exposez pas à son désespoir! Vous la verriez,

monseigneur, se jeter sous les pieds de votre cheval et embrasser en

gémissant les arçons de votre selle. Puis, ce qui est chétive

considération, je l'avoue, ne me perdez pas, ne me livrez pas à la

colère, au ressentiment de ma très-excellente et révérée

dame...--Encore une fois, qui donc es-tu, pour craindre si fort le

courroux de madame d'Orléans après m'avoir honorablement

servi?--Hélas! monseigneur, je suis Hermine de Lahern, damoiselle

d'honneur de ma très-digne dame d'Orléans, à qui j'ai promis

solennellement de ne vous point quitter jusqu'à ce que je vous aie

rendu à sa garde. Or, je ne fausserai pas ma promesse puisque je vous

accompagne à l'armée comme votre écuyer et serviteur.--Ma chère

damoiselle, reprit le prince touché et embarrassé à la fois de ce

dévouement, j'aimerais mieux vous relever de votre promesse par-devant

madame; car j'ai scrupule de mener en guerre une personne de votre

sexe et de votre âge...--J'ai votre parole, monseigneur, et ne vous la

rends point. Je me réjouis de vous suivre à l'armée, et de montrer

qu'une femme qui a du coeur ne craint pas de répandre son sang pour

la défense d'une si bonne cause que celle du roi de France.--Ma

très-chère fille, dit le duc avec émotion, je récompenserai cette

belle vertu et vous marierai au retour de la guerre...--Nenni,

monseigneur, reprit tristement la damoiselle de Lahern; j'aurais honte

de prendre la quenouille après avoir porté la lance et l'épée.

Hermine de Lahern se retira pour laisser le duc d'Orléans se lever et

s'armer.

Fredet et Philippe de Boulainvilliers étaient d'accord avec elle et

attendaient à la porte; ils entrèrent dans la chambre avec les

habillements de guerre du prince, qui s'en revêtit sans prononcer une

parole.

La collation que la damoiselle de Lahern lui avait fait servir, le

sommeil réparateur auquel il s'était livré ensuite, et plus que tout,

le sentiment du devoir, le regret d'avoir paru désobéir à l'appel du

roi, et l'espoir d'arriver encore à l'armée en temps utile, tout

contribuait à lui rendre ses forces physiques et à raviver son énergie

morale.

Il n'eut donc pas besoin d'aide pour sortir du lit et pour se couvrir

de ses armes, d'autant plus que le sire de Boulainvilliers avait eu

soin de lui apporter, au lieu d'une lourde cuirasse d'airain, un

_gambeson_ ou pourpoint de cuir à endosser sous sa casaque ou cotte

d'armes; au lieu d'un _heaume_ ou casque pesant surmonté d'un cimier

gigantesque en métal, un simple _morion_ de fer battu; en un mot, en

choisissant ce qui pouvait déguiser le qualité du prince, on avait eu

égard à son état de faiblesse et de convalescence.

Charles d'Orléans se reprochait intérieurement d'abandonner ainsi la

duchesse, sans l'avoir prévenue, sans lui dire adieu.

--Maître Fredet, dit-il à son secrétaire, mettez la plume à la main

et vitement écrivez ce que je vous dicterai.

Fredet portait à sa ceinture tout ce qu'il fallait pour écrire:

papier, encre et plume; il écrivit ces vers que le prince improvisa

sur-le-champ:

Mieux vaut mourir que vivre sans honneur!

Or, vivre ainsi ne ferait pas mon compte.

Consolez-vous, en cas qu'une mort prompte

Sur le carreau laisse votre seigneur:

Car, échappant aux périls que j'affronte,

Si, sain de corps et non de déshonneur,

J'eusse évité la mort au champ d'honneur,

Je serais mort de même, mais de honte.

Le duc prit la plume de son secrétaire et apposa son seing au bas de

ces vers qu'il attacha aux courtines de son lit.

Hermine entr'ouvrit la porte et annonça, d'une voix émue, que la

duchesse allait s'éveiller.

Le prince s'appuya sur le bras de Boulainvilliers et sortit, à pas

comptés, de sa chambre. En passant près de celle de Bonne d'Armagnac,

il s'arrêta un moment, comme indécis; il écoutait, et il entendit la

princesse répéter, en dormant, ce vers qui la troublait dans ses

rêves:

Morte de deuil en pleurant tant de morts.

--Oh! la bonne femme que j'ai! pensa-t-il avec cette satisfaction

intime d'un auteur qui se voit applaudi et apprécié: elle sait par

coeur mes poésies et elle les répète en son sommeil! Je ne

changerais pas mon vert laurier de poëte contre la couronne du roi de

France.

Ce départ ressemblait à une fuite.

La damoiselle de Lahern, qui l'avait préparée, précédait son maître,

la lampe à la main. Ils descendirent avec précaution les escaliers

sonores; ils traversèrent sans bruit plusieurs galeries désertes, et

ils arrivèrent sous une voûte basse qui aboutissait à un souterrain

par lequel on sortait du château dans la campagne.

Toutes les issues étaient ouvertes, et personne ne se présenta sur le

passage du prince, qui n'eût pas d'ailleurs été reconnu par ses

propres officiers.

Il ne restait plus qu'une porte à ouvrir: c'était la dernière. Dans

les ténèbres du souterrain, où la lampe ne jetait qu'une douteuse

clarté, apparut alors une espèce de forme humaine qui aurait pu

appartenir à un être des mondes invisibles.

Charles d'Orléans, malgré sa préoccupation inquiète, ne se retint pas

de rire en voyant son fou Bejaune, complice aussi de son évasion,

pousser les verrous et tourner les clés dans les serrures et les

cadenas qui fermaient cette porte de fer.

--Je ne pensais pas, dit-il, que je dusse jamais m'enfuir de mon

châtel ainsi que d'une prison!

--Monseigneur, répondit la damoiselle de Lahern; voici plus de trois

mois que vous êtes prisonnier de madame d'Orléans, sans le

savoir.--Dieu fasse que je n'aie jamais de prison plus rigoureuse!

murmura-t-il avec mélancolie. Que t'en semble, monsieur le

fou?--Hélas! hélas! s'écria le bouffon avec un accent consterné, qui

exprimait comme un pressentiment.

Le duc ne put se défendre d'une triste émotion en se rappelant que les

fous avaient le privilége, suivant la croyance généralement répandue,

de connaître l'avenir.

Il leva les yeux vers les fenêtres du château qu'il laissait derrière

lui, et il vit s'éclairer tout à coup les verrières d'une chambre qui

devait être la sienne; mais la lumière s'éteignit presque aussitôt, et

il crut entendre un long cri étouffé qui ne retentissait que dans son

coeur.

Il hésita encore une fois, et il se reprocha de partir de la sorte, à

la hâte et en cachette, à l'instar d'un voleur de nuit, et non comme

un prince et seigneur qui va combattre.

Il saisit le bras de Fredet pour lui donner un ordre:

--Monseigneur, dit Fredet, nous sommes tous vos serviteurs soumis et

fidèles; mais aucun de nous n'eût osé vous enlever de vive force à

madame d'Orléans.

--Votre gloire, mon redouté seigneur, m'est plus chère que la vie,

reprit Hermine avec fierté; il ne sera pas écrit dans l'histoire que

toute la noblesse et chevalerie de France s'est ruée contre les

Anglais et que le duc d'Orléans n'est point venu faire son devoir à la

bataille.

Des chevaux étaient là, tout sellés, avec une escorte de quelques gens

d'armes commandés par le capitaine Annebon, qui mit un genou en terre,

sans bien se rendre compte si cet hommage s'adressait au duc d'Orléans

ou à la damoiselle de Lahern.

Le duc d'Orléans n'avait donc plus à balancer: il se mit en selle et

donna le signal du départ.

La dette de jeu (1572) · 第 26 / 32 题