Charles d'Orléans fut transporté dans son lit, sans qu'on parvînt à
lui enlever ce papier, sur lequel il ne cessait de fixer les yeux,
quoiqu'il sût par coeur le rondel dont il commentait chaque vers et
chaque mot.
Il demeurait indifférent à tout le reste, comme s'il ne voyait pas,
comme s'il n'entendait pas les personnes qui s'approchaient de son
lit.
La duchesse fondait en larmes et priait, derrière les rideaux qu'elle
entr'ouvrait par intervalles pour voir si l'agitation du malade se
calmait.
Isabeau de Grailly, assise auprès d'elle, pleurait aussi, sans essayer
de la consoler.
La damoiselle de Lahern s'indignait tout bas de l'ignorance des
médecins qui s'obstinaient à traiter une maladie là où il n'y avait
qu'un affaiblissement physique et moral, causé par la diète, le régime
sédentaire et la préoccupation.
Le bruit s'était répandu dans le château que le duc d'Orléans touchait
à l'agonie.
--Madame, dit Hermine à la duchesse, monseigneur s'en va mourir ou
entrer en frénésie, à moins que vous ne me donniez congé de sauver sa
raison et sa vie?--Les Anglais! les Anglais! criait le duc, en
roidissant les bras et en battant l'air de ses poings: n'est-ce pas
mon cousin de Bourgogne, qui les a fait venir et qui leur livre le
noble royaume de France? Toute trahison est du fait de notre damné
cousin! Par la mort-Dieu! je serai bien aise de le rencontrer en
bataille et de le payer de mes vieilles dettes! Avez-vous pas encore
fourbi mon armure et affilé mes armes? Boulainvilliers, as-tu rangé ma
compagnie d'ordonnance? la bannière d'Orléans est-elle déployée? O ma
bonne épée, viens là, que je te taille une glorieuse besogne!--Madame,
rappelez-vous le roi Charles, dit encore Hermine à la duchesse: il fut
ainsi malade et pris de fortes fièvres, sans que les physiciens
connussent son mal et y remédiassent; puis, ce mal empirant, il tomba
en démence et fureur, où il est encore après vingt ans.--Hélas! ma
fille, que voudrais-tu faire? reprit tristement Bonne d'Armagnac.
Rappelle-toi aussi mon horoscope: _Morte de deuil en pleurant tant de
morts!_ J'aime mieux voir monseigneur gisant de sorte en son lit, que
de le voir sur un champ de bataille!--Empêchez donc d'abord que
monseigneur ne meure ici de faim, madame, et laissez-moi lui donner de
quoi se réconforter; car vous savez, comme moi, que votre redouté
seigneur n'a d'autre mal que défaut de nourriture; or, sa grande
faiblesse de corps cause seule cette faiblesse d'esprit.--Eh bien, ma
chère fille, je te donne pouvoir de faire ce qu'il faut pour la santé
de monseigneur.--Merci, merci, vous dis-je, ma très-douce dame! je
vous promets que demain monseigneur sera remis en pied; et pour ce
faire, je vais d'abord renvoyer ces ânes fourrés de médecins qui
l'assassinent de leurs recettes et de leurs drogues.
Hermine de Lahern, s'autorisant des ordres particuliers de la
duchesse, congédia les médecins qui discutaient entre eux sur la
maladie du prince; elle fit sortir aussi les officiers de la maison,
qui entouraient le lit et qui, par leur présence, augmentaient
l'exaltation du malade.
Ensuite elle invita sa maîtresse à se retirer de même, et elle lui
jura qu'elle ne quitterait pas le chevet du duc qui avait besoin de
repos et de silence.
Bonne d'Armagnac, accablée de fatigue, après tant de jours et tant de
nuits pendant lesquels l'inquiétude l'avait tenue éveillée, consentit
enfin à donner quelques heures au sommeil, et passa dans sa chambre,
avec Isabeau qui couchait près d'elle.
Hermine, restée seule avec Fredet pour garder le prince, qui était
retombé dans un morne abattement, fit apporter une collation composée
de mets légers et succulents, de vin généreux et de pain _curial_ ou
de cour, espèce de pain mollet fait de fine fleur de farine.
--Monseigneur, dit-elle en s'approchant du lit, vous plairait-il de
prendre un peu de nourriture pour vous réconforter?
Charles d'Orléans la regarda avec étonnement et ne lui répondit pas.
Elle lui présenta alors une de ces soupes exquises que nos ancêtres
savaient faire avec un mélange de viandes, de légumes et d'épices
réduits en purée par une longue cuisson. On était si friand de soupes
à cette époque, que l'art culinaire en avait inventé un très-grand
nombre d'espèces différentes, qui ne nous sont plus même connues de
nom.
--Monseigneur, lui dit-elle encore, vous avez besoin de vous refaire
et de gagner des forces, si vous voulez monter à cheval et aller à la
guerre?
Charles d'Orléans, surpris de ce langage, fixa sur la damoiselle de
Lahern un regard scrutateur, eut l'air de réfléchir et de
s'interroger, puis se mit à faire honneur au repas qu'on lui offrait.
Son appétit, qui n'était qu'engourdi par les boissons fades et
sucrées, ne fut pas longtemps à se montrer. Il mangeait donc avec un
plaisir extrême, et il se sentait revivre à chaque bouchée, tellement
qu'il ne comprenait pas lui-même ce prompt retour à son état ordinaire
de santé.
--Monseigneur, lui dit Hermine en lui versant à boire, certes vous
boirez de grand coeur au salut de la France et à la confusion des
Anglais?--Encore les Anglais! s'écria le duc; qui avait tressailli à
ce nom et qui crut encore entendre retentir le bruit des armes.
Puissé-je les rencontrer en bataille!--Monseigneur, vous les
rencontrerez! dit à voix basse Hermine; mais auparavant, dormez, s'il
vous plaît, pour achever votre guérison. Je vous adjure tant
seulement, mon redouté seigneur, de ne vous fier à nul, excepté à moi
et au bonhomme Fredet: dormez donc ou faites-en le semblant, jusqu'à
ce que je revienne vers vous.--Fredet, mon ami, qu'est-ce donc qui se
passe? demanda le prince qui se sentait tout disposé à s'abandonner
aux conseils de la damoiselle de Lahern.--Il se passe ceci, mon bon
seigneur, répondit Fredet, que cette gente damoiselle vous a guéri
mieux que n'eussent fait tous les physiciens du monde.--De fait, je me
trouve quasi réconforté et je veux me lever tout à l'heure pour
retourner au puy de rhétorique...--Monseigneur, mon cher sire,
interrompit Hermine, ayez confiance absolue en nous, et pensez que
vous avez autre devoir à remplir que de tenir un puy de rhétorique en
votre châtel; mais attendez qu'il soit nuit, pour savoir ce qui est à
faire, et jusque-là ne parlez à personne.
La porte s'ouvrit, et la duchesse d'Orléans, qui n'avait pas voulu
s'endormir avant de se rendre compte de la situation du malade, entra
doucement.
Le duc, cédant à l'empire que la damoiselle de Lahern exerçait sur
lui, avait fermé les yeux et feignait de dormir. Celle-ci fit signe à
Fredet de la suivre et alla vers la princesse qu'elle empêcha
d'avancer.
--Monseigneur sommeille, lui dit-elle à voix basse; je suppose qu'il
dormira longtemps, à Dieu plaise! Demain, au réveil, il sera rétabli
en sa santé première, sans autre médecine que ce repas qu'il a pris de
grand appétit.--Ainsi, à ton avis, n'a-t-il aucun souci des événements
de la guerre? répliqua Bonne d'Armagnac contemplant la figure calme du
prince qui paraissait endormi et qui ne perdait pas une parole de cet
entretien.--Il rêvera peut-être des Anglais, dit Fredet en souriant;
mais assurément il ne dormirait pas, s'il connaissait les
nouvelles.--Il les saura toujours assez tôt, reprit Hermine; le somme
et la nourriture lui rendront les forces qu'il faut pour aller à la
guerre...--Il n'ira point, sur ma vie! s'écria la duchesse: je ne veux
pas mourir, en pleurant sa mort!--Retournez en votre chambre, ma
très-excellente dame, et s'il se peut, imitez monseigneur qui dort de
grand courage. Nous apprendrons demain si l'armée du roi de France a
taillé en pièces l'armée du roi d'Angleterre, et si monseigneur
d'Orléans est encore au lit.
Ils sortirent tous de l'appartement du prince.
Celui-ci, qui avait entendu cette conversation, ne douta plus que la
guerre ne fût rallumée en France. Il était sur le point d'interpeller
la duchesse et Fredet, de demander des explications qu'on n'eût pas
osé lui refuser, et même de partir à l'instant pour se transporter là
où sa présence serait utile; mais un geste d'intelligence, que lui
adressa Hermine de Lahern en se retirant, le retint dans son sommeil
simulé et lui donna la patience d'attendre.
Il avait bien deviné que sa femme s'opposait à ce qu'il fût instruit
des événements, dans la crainte qu'il ne voulût y prendre part. Il
n'eut d'ailleurs qu'à se rappeler toutes les circonstances du retour
de Fredet et de Philippe de Boulainvilliers, pour être certain qu'on
lui avait caché un secret important.
Il espéra donc que la damoiselle de Lahern ne tarderait pas à venir
lui révéler ce secret. Il prêtait l'oreille au moindre bruit; il
croyait, à chaque minute, que la porte se rouvrait; il se soulevait
sur le coude pour mieux écouter les rumeurs du dehors: il se
figurait, dans sa préoccupation, entendre au loin des détonations
d'artillerie et des cliquetis d'armes.
Enfin, ses paupières s'abaissèrent, son agitation s'apaisa, et il
tomba par degrés, malgré lui, dans un profond sommeil.
La duchesse d'Orléans n'avait pas moins besoin de repos; mais elle ne
s'y livra qu'après avoir fait promettre à Fredet et à Hermine de
Lahern de veiller sur le prince et de ne laisser personne s'approcher
de lui jusqu'à ce qu'elle eût repris elle-même son poste de gardienne
ou plutôt de geôlière.
--Je vous jure ma foi, très-honorée dame, avait dit avec émotion la
damoiselle de Lahern, que je ne quitterai pas monseigneur et que je le
garderai en votre lieu et place!
La duchesse dormait donc pendant que Fredet et sa jeune compagne
veillaient, en échangeant quelques paroles à voix basse, dans une
petite galerie qui précédait la chambre du prince.