Isabeau de Grailly était retournée auprès de la duchesse d'Orléans,
qui se réjouissait de n'avoir plus à craindre que son mari n'allât à
la guerre, lorsqu'un son de trompette retentit, clair et vibrant, à si
peu de distance, que la duchesse en tressaillit sur son siége et
laissa tomber la tapisserie qu'elle brodait à l'aiguille.
C'était le signal ordinaire pour demander entrée dans un château fort.
Isabeau courut à la fenêtre, dont les vitraux peints n'interceptaient
pas complètement la vue des objets en changeant leur couleur.
Dès qu'elle aperçut au bord du fossé plusieurs cavaliers, parlementant
avec le capitaine du pont-levis, elle poussa un cri de joie et se mit
à bondir, comme une chevrette, autour de sa maîtresse, en frappant des
mains.
--C'est lui, madame! dit-elle avec transport; c'est mon fiancé! c'est
messire Philippe de Boulainvilliers, qui s'en revient de
Blois!--J'espère qu'on ne lui permettra pas d'entrer dans le châtel,
reprit la princesse d'un air et d'un ton d'autorité.--Eh! pourquoi? ma
très-vénérée dame! reprit Isabeau tout attristée. M. de
Boulainvilliers n'est-il pas de vos domestiques?--J'ai fait
commandement exprès, sous telle peine qu'il appartiendra, de
n'introduire céans nul homme et nulle femme, sans mon bon
plaisir.--Aussi, je pense bien que vous ne ferez pas difficulté
d'ordonner... Mais votre ordre était donné d'avance, ajouta-t-elle en
regardant par la verrière; voici que le pont-levis s'abaisse et que le
sieur de Boulainvilliers entre avec ses compagnons.--Notre Dame nous
soit en aide! Je punirai bien celui qui a si mal tenu compte de mes
ordres! Va-t'en dire de ma part, Isabeau, que le sire de
Boulainvilliers et les autres nouveaux venus ne parlent à personne
avant d'avoir parlé à moi.--Je les avertirai bien de se taire, madame,
et ils seront muets comme s'ils avaient la langue coupée, je vous
jure.
La damoiselle de Grailly, en descendant l'escalier, rencontra une de
ses compagnes, Hermine de Lahern, qui le montait rapidement; elles
passèrent l'une à côté de l'autre sans même s'adresser un regard.
Elles n'avaient pas entre elles le moindre rapport de caractère ni de
sympathie, et elles étaient restées à peu près étrangères, en se
voyant sans cesse et en se trouvant réunies dans la familiarité de la
duchesse d'Orléans. Elles ne se ressemblaient pas plus au physique
qu'au moral.
Isabeau, originaire du Périgord, avait l'humeur vive, légère et gaie
de ses compatriotes; elle joignait à un esprit fin et délié une naïve
et douce candeur; elle était d'une bonté angélique avec tout le monde,
et d'un dévouement sans bornes à l'égard de ses supérieurs.
Sa famille, aussi riche que noble, l'avait placée toute jeune dans la
maison de Bonne d'Armagnac, pour qu'elle apprît de bonne heure les
usages de la noblesse et pour qu'elle se formât à l'école de la cour
la plus polie qui fût alors en Europe.
La duchesse d'Orléans l'avait prise en affection, et pour ne jamais se
séparer d'elle, avait voulu la fiancer à Philippe de Boulainvilliers,
que le duc d'Orléans aimait plus que tous ses autres officiers.
Isabeau semblait plus âgée qu'elle ne l'était en réalité: sa taille
svelte et toute formée, sa démarche élégante, sa physionomie
expressive, ne disaient pas qu'elle eût moins de quinze ans; ses beaux
yeux noirs, ses lèvres vermeilles et son teint éclatant de fraîcheur,
étaient les traits saillants de sa beauté méridionale.
Hermine de Lahern, au contraire, avait les yeux d'un bleu verdâtre, le
visage pâle et les cheveux blonds; elle était petite et maigre,
tellement que rien chez elle ne dénotait ses vingt ans, excepté le
timbre de sa voix mâle et l'assurance de son regard.
Elle appartenait à une ancienne famille de Bretagne, qui ne lui avait
laissé que son nom pour héritage, et ce nom, illustré par les hauts
faits de ses ancêtres, était plus précieux pour elle que la fortune et
les honneurs. Son sexe ne l'empêchait pas d'avoir les qualités qu'on
admire chez les hommes: la fierté, le courage, la force d'âme, la
générosité, la loyauté; elle se rappelait toujours que son père et ses
deux frères étaient morts dans les guerres contre les Anglais, et elle
sentait croître au fond de son coeur un implacable désir de
vengeance.
Elle soupirait en voyant briller des armes, en entendant sonner les
clairons; elle s'indignait de n'être qu'une femme et de ne pouvoir
devenir un héros sur un champ de bataille.
--Madame, dit la damoiselle de Lahern en abordant la duchesse, j'ai
autorisé, en votre nom, le capitaine du pont-levis à introduire le
sire de Boulainvilliers et sa suite, parmi laquelle se trouvait maître
Fredet, le secrétaire de monseigneur.--En vérité, je vous blâme fort
d'être allée à l'encontre de mon commandement et je vous en ferai
repentir.--Fredet, le sire de Boulainvilliers et les autres ne sont
pas gens étrangers, madame, et ils ont droit, comme vos domestiques,
d'être reçus en votre maison. D'ailleurs, maître Fredet apporte une
lettre du roi à monseigneur.--Une lettre du roi! J'entends qu'elle
soit remise entre mes mains, et je chasserai de ma présence quiconque
serait assez audacieux pour me désobéir!--Donc, madame, il faut se
résigner plutôt à désobéir au roi notre souverain et révéré
sire...--Le roi commande en sa cour, ainsi que moi en la mienne... Çà,
appelez Fredet, ma fille; qu'il se garde de rendre la lettre à autre
qu'à moi! Sais-tu bien que si monseigneur avait maintenant cette
lettre, il se ferait armer tout à l'heure et partirait avec sa
bannière?--Et ce serait agir en vrai duc d'Orléans, madame, ne vous
déplaise; car l'armée du roi s'assemble partout contre celle des
Anglais.--Ne dis pas un mot en plus, Hermine, si tu veux demeurer ma
petite servante!... Souviens-toi que, le monde entier fût-il en
guerre, le châtel de Coucy doit rester en paix.--Votre volonté soit
faite, madame; mais, sur ma vie, si j'étais femme d'un fils de France
et duc d'Orléans, je voudrais...--Aller guerroyer avec les capitaines,
à la manière de ces vaillantes dames, Judith, Débora et autres? Nenni,
ma fille, je ne suis pas sortie du sang de ces héroïnes, et je me
contente de n'être qu'une femme, ayant les moeurs et les devoirs
d'une femme, sans envier le rôle des hommes. Chacun en ce monde tienne
son état, s'il vous plaît: aux hommes, il appartient de faire des
prouesses d'armes...--Or donc, madame, souffrez que monseigneur tienne
aussi son état et s'en aille avec sa bannière à la poursuite des
Anglais!--Hermine, je vous renverrai en Bretagne, où vous vous ferez
nonnain dans un couvent, si vous continuez de me fâcher si
obstinément!... Tu veux donc, ma fille, ajouta-t-elle d'une voix émue,
que je perde l'époux que tant j'aime et sans lequel je mourrais
d'amertume? Ne t'ai-je pas conté ce vilain songe que j'ai fait et qui
m'avertit de grands maux, si monseigneur me quitte?--Je donnerais mon
sang et ma vie, chère et honorée dame, pour vous ôter une angoisse,
mais tous les songes du monde ne feront pas que j'ajoute foi à leurs
pronostics. La Providence est trop sage et trop juste, ce pensé-je,
pour que le démon, qui crée et invente les illusions du sommeil,
puisse avoir autorité sur l'avenir qui n'est point encore et que Dieu
seul pressent.--Certes, le diable qui est malin esprit, au dire des
doctes théologiens, s'empare quelquefois de notre sommeil; mais plus
souvent notre ange gardien, tandis que nous sommes endormis, vient à
nous très-amoureusement et nous entretient des choses futures. Enfin,
depuis ce songe fatal qui m'a montré monseigneur couvert de sang et
de blessures, étouffé quasi sous une montagne de morts qui
s'aggravait sans cesse, j'ai au coeur cette idée, que je serai veuve
et en habits de deuil, ainsi que j'étais en rêvant, si le duc, mon
mari, s'éloigne de moi!--Las! madame, le garderez-vous mieux quand les
Anglais auront mis en déroute l'armée royale et usurpé la noble
couronne de France!
En ce moment, Philippe de Boulainvilliers et Fredet arrivèrent, encore
poudreux de la route qu'ils avaient faite à cheval. Les gens de leur
suite étaient restés dans un petit préau où Isabeau de Grailly les
avait fait enfermer, pour qu'ils ne communiquassent pas avec les
habitants du château avant d'avoir reçu les instructions précises de
la duchesse d'Orléans.
C'était Isabeau qui précédait, en rougissant, son fiancé et le
secrétaire du duc, honteux de se présenter en costume de voyage devant
la princesse.
--Ma très-révérée dame, dit-elle, voici messire de Boulainvilliers et
maître Fredet, qui n'ont encore parlé à personne céans.
Philippe de Boulainvilliers était un beau jeune homme, de grande
taille, aux traits réguliers et fins, à la physionomie douce et
souriante; il portait, par-dessus son armure, une casaque de poil de
chèvre, brune, décorée de ses armoiries sur la poitrine, sans manches,
et flottant autour des reins; il n'avait pas encore déposé son
bassinet ou casque de fer battu, sans ornements, pour mettre sur sa
tête un chaperon d'étoffe à huppe et à queue, comme on les portait à
cette époque.
Quant à Fredet, c'était un petit homme, dont la figure commune, mais
malicieuse et narquoise, dénotait la basse extraction; son esprit
naturel avait été l'origine de sa fortune.
Fils d'un mercier ambulant, il était devenu l'élève des moines dans
une abbaye de bénédictins, et ses bienfaiteurs, en espoir de gagner à
leur ordre un néophyte éminent, l'avaient fait admettre comme boursier
dans un collége de Paris. Fredet avait répondu aux espérances des bons
pères en faisant de fortes et brillantes études; mais il avait
d'ailleurs tourné le dos à la vocation qu'on attendait de lui: au lieu
de se faire moine, il s'était fait poëte, et comme tous les poëtes de
son temps, il avait vivement attaqué les moines.
Le duc d'Orléans, dans les mains de qui le hasard fit tomber un jour
des poésies satiriques de Fredet, voulut absolument le connaître
lui-même et se l'attacha en qualité de secrétaire.
Fredet, dans sa nouvelle position, n'avait pourtant pas renoncé à la
satire, et sa langue mordante, qui n'épargnait pas même son maître,
était redoutée de tous.
Hermine de Lahern était peut-être la seule personne au monde qui eût
un empire réel sur ce railleur effronté, qu'elle avait osé une fois
provoquer et vaincre avec les mêmes armes: non-seulement Fredet se
gardait bien de la blesser par des sarcasmes, mais encore il avait
pour elle une admiration et un dévouement qui ne manquaient aucune
occasion de se produire à tous les yeux.
Il ne pouvait pourtant se promettre, lui qui n'avait pas d'autre
noblesse que celle de l'intelligence, d'épouser une noble damoiselle
de Bretagne, et de se faire aimer d'une jeune et charmante fille, lui
vieux et infirme. Ce qu'il admirait en elle, c'était un caractère fier
et indépendant, c'était une grandeur et une force d'âme devant
lesquelles il se sentait affaibli et abaissé, malgré sa verve piquante
et hardie qui ne s'était jamais imposé de retenue.
Fredet portait une longue robe de velours noir, bordée de fourrure,
avec un chaperon pareillement noir, dont la huppe dentelée s'agitait
sur son front, et dont la queue flottante s'attachait sur son épaule
gauche; la couleur et l'étoffe de ce costume étaient, ainsi qu'une
grosse chaîne d'or à plusieurs rangs, les insignes de sa charge de
secrétaire.
Il avait autour de la taille une ceinture de _cordouan_ ou cuir de
Cordoue, à laquelle étaient suspendus une _escarcelle_ en forme de
portefeuille, et un _galimard_ ou écritoire, dans un étui de corne;
ses souliers à demi _poulaine_, c'est-à-dire allongés en pointe,
avaient à peu près deux fois la dimension de son pied et ne
ressemblaient pas mal à des patins hollandais. Il était complétement
chauve, et il avait la barbe rasée; la malice et la raillerie
brillaient dans son regard clignotant et animaient son sourire
immobile.
--Qui de vous deux a la lettre du roi? demanda la duchesse d'Orléans.
Elle étendait la main pour la prendre, avant qu'on la lui eût
présentée.
--Le roi notre sire m'a chargé de remettre une lettre aux propres
mains de monseigneur, répondit Fredet, et je me suis engagé sur
serment...--Oui bien, maître, je me ferai un solennel devoir de tenir
votre serment en temps et lieu. Çà, donnez-nous cette lettre, et n'en
parlez pas à notre seigneur le duc, d'autant qu'il est en pauvre et
chétive santé et ne s'occupe point d'affaires en ce moment.--Maître
Fredet, dit la demoiselle de Lahern voyant que le secrétaire faisait
la grimace et hésitait à obéir, n'auriez-vous pas, tout à l'instant,
égaré cette lettre par les montées? J'ai vu tomber sur le degré
certain papier fermé de lacs de soie...--Que ne l'avez-vous ramassée
aussitôt, ma fille? interrompit la duchesse avec vivacité. Vrai Dieu!
si quelqu'un rencontrait cette lettre et s'en allait vitement la
rendre à monseigneur! Fredet, courez voir à l'endroit où elle peut
être...--Bien volontiers, ma très-excellente dame; mais cette
honorable damoiselle me conduira, s'il vous plaît, là où a chu la
lettre, une précieuse lettre, par ma foi! Ses yeux viendront au
secours des miens pour la retrouver...--Dieu fasse que vous la
retrouviez! dit sévèrement la duchesse. Je ne vous pardonnerais jamais
une telle négligence; car j'entends que monseigneur ne voie cette
lettre qu'après la paix faite avec les Anglais.--Je m'en lave les
mains, ma très-haute et puissante dame, et je prie Dieu qu'il inspire
vos intentions. Mais si vous attendez la paix pour remettre l'épître
du roi à monseigneur, monseigneur aura barbe blanche auparavant, et le
roi, notre sire, ne recevra de réponse qu'en son tombeau.
Le secrétaire sortit avec Hermine de Lahern, qui l'entraînait et qui
le retint dans un vestibule pour lui expliquer l'usage qu'elle voulait
faire de la lettre du roi.
Quant à la duchesse d'Orléans, elle n'eut aucun soupçon sur la
véracité de Fredet qui avait accepté le faux-fuyant que lui suggérait
la damoiselle de Lahern, au moment où il s'apprêtait à résister en
face à une prétention exorbitante de la part de la princesse.
Celle-ci était seulement très-émue de la perte de la lettre, et
pendant l'interrogatoire qu'elle fit subir à Philippe de
Boulainvilliers, elle tournait les yeux sans cesse vers la porte par
laquelle était sorti Fredet avec Hermine de Lahern.
--Eh bien! messire, avez-vous aussi égaré les lettres que vous
apportiez à monseigneur? dit-elle avec impatience et dépit.--Dieu soit
loué! les voici! reprit le jeune homme.
Il retira de sa casaque un paquet de papiers qu'il avait caché dans
son sein.
La duchesse s'en empara si brusquement, qu'il n'eut pas le temps de
les défendre ni de protester contre cette violence.
Elle brisa les cachets et ouvrit les correspondances adressées au duc
d'Orléans, en les parcourant d'un oeil inquiet et voilé de larmes,
tandis que le sire de Boulainvilliers balbutiait quelques phrases
inachevées et communiquait du regard son embarras à Isabeau de
Grailly.
--Tous mes beaux cousins ont juré de me réduire au désespoir! s'écria
la duchesse.
Elle froissait ces lettres qu'elle avait parcourues rapidement.
--Me voilà moult perplexe et contristé, ma très-révérée dame, dit le
sire de Boulainvilliers. Quelle sera la grosse colère de monseigneur,
en recevant de mes mains ou des vôtres ces lettres tout ouvertes, en
voyant ces cachets rompus!...--Aussi ne les verra-t-il pas, quant à
présent. Je vous recommande expressément de ne rien dire à monseigneur
de tout ce qui se passe, du siége et de la prise de Harfleur, de la
retraite des Anglais vers la Somme, de l'assemblée des seigneurs
français...--Eh! madame, ne voulez-vous pas que la bannière du duc
d'Orléans se montre entre les bannières de l'armée du roi?--Non, sur
votre vie! Voulez-vous que monseigneur meure sur un champ de bataille?
Il mourrait, je vous assure, s'il prenait part a cette guerre... Il y
a en moi comme un esprit qui me conseille et qui m'avertit de
l'avenir: cet esprit ne cesse de se lamenter sur la destinée de mon
époux, que je perdrais sans retour, si je le laissais s'éloigner.
Donc, il restera, dussent les Anglais pénétrer au coeur du
royaume.--Dieu nous en garde, madame! Mieux vaut que nous mourions
tous et le duc notre sire avec nous, plutôt que d'être témoins de
cette désolation! Mais ne pensez-vous pas, ma très-chère et
très-honorée dame, que l'absence de monseigneur sera fort remarquée et
regrettée d'autant, dans l'armée du roi? Tous les princes et tous les
gentilshommes sont déjà sur les champs, hormis monseigneur de
Bourgogne: la noblesse de France s'empresse de courir sus au roi
anglais, qui se trouve environné et harcelé de telle sorte qu'il ne
peut passer la Somme pour retourner à Calais et qu'il a fait offrir de
belles conditions pour avoir le passage libre...--Ne vous opposez pas,
messire, à la volonté de madame d'Orléans, interrompit la damoiselle
de Grailly: elle a de hautes et valables raisons pour faire ce qu'elle
fait et fera. Monseigneur est grandement malade, et le repos lui
convient mieux à cette heure que la guerre.--Monseigneur malade! Je
refusais de croire à cette fâcheuse nouvelle, que j'ai sue en arrivant
ici... Mais si le duc d'Orléans est empêché pour son propre compte, ne
faut-il pas qu'il envoie ses gens d'armes et sa bannière à l'armée du
roi?--Est-ce à dire que vous iriez en guerre, vous, messire? reprit
Isabeau avec anxiété. Nenni; madame vous le défend, et je vous prie de
demeurer.--Il serait sage, en vérité, dit la duchesse, de conter les
événements à monseigneur et de vouloir qu'il s'abstienne d'y aller
voir! Non, vous dis-je; le duc d'Orléans est malade, mais son plus
grand empêchement vient de mon côté: je ne souffrirai pas qu'il me
quitte, et pour ce faire, j'éviterai qu'il apprenne rien de ce qui est
advenu. Telle est ma volonté souveraine et inébranlable.--Ma
très-bonne et très-digne dame, dit Fredet qui revint d'un air contrit
et narquois en même temps, la lettre du roi est sans doute retournée
d'elle-même à Rouen où je l'avais prise; car nul ne l'a vue ni
ramassée, quoique la damoiselle de Lahern ait déclaré qu'elle la
trouverait bien. J'ai promis dix écus d'or à quiconque me la
rapportera, et les étrivières à votre nain Bejaune, si on ne la
rapporte.--Et moi, je vous promets votre congé, maître Fredet, si
d'aventure cette lettre du roi arrive à son adresse et tombe aux mains
de monseigneur.
Tout à coup, une voix aigre et stridente comme une cornemuse se fit
entendre.