Le nain de la duchesse d'Orléans, vêtu des pieds à la tête en bleu
céleste parsemé de fleurs de lis d'or sans nombre (c'étaient les
couleurs et les armes d'Orléans) sortit de dessous une portière de
tapisserie, en se traînant sur les mains et sur les genoux, ainsi
qu'une espèce de lézard, et vint s'accroupir aux pieds de la
princesse.
Le nain Bejaune, né à Cambray, d'où sa mère l'avait amené pour
remplacer une naine qui était morte au service de la maison d'Orléans,
ne manquait ni de jugement, ni d'esprit; seulement, l'organe faisait
faute à ses pensées, et il ne les exprimait qu'avec peine et par
monosyllabes.
Il ôta son bonnet pointu surmonté d'une plume de héron, et s'en servit
en guise d'éventail pour rafraîchir son visage ridé et grimaçant, tout
ruisselant de sueur. Il fit la moue et montra les dents à Fredet; il
sourit au comte de Boulainvilliers.
--Qu'est-ce? demanda la duchesse: monseigneur est-il issu de son
cabinet d'étude?--Guerre! guerre! guerre! cria le nain, qui se
cramponna de ses petites mains d'enfant au fourreau de l'épée du
seigneur de Boulainvilliers.--Compère, lui dit la princesse avec un
air imposant, si vous sonnez mot, je vous fais mettre en cage et
enchaperonner comme un oiseau de chasse.--France! France! France!
reprit le nain, d'une voix sourde et mélancolique, en cachant sa tête
entre ses mains.
La portière de tapisserie se souleva doucement, et le duc Charles
d'Orléans avança la tête pour savoir quelles étaient les personnes
qu'il trouverait dans la salle en conférence avec la duchesse.
Il poussa une exclamation de joie en reconnaissant son secrétaire et
le sire de Boulainvilliers.
Il alla droit à celui-ci, et lui présenta la main à baiser; puis, se
tournant vers Fredet, il lui toucha la joue avec l'extrémité des
doigts et l'accueillit d'un sourire plein de bienveillance.
Cette bienveillance était répandue sur tous les traits de Charles
d'Orléans, qui n'avait jamais pris un abord dur et hautain, même
vis-à-vis de ses plus infimes serviteurs, et qui semblait avoir
seulement à coeur de se faire aimer de tout le monde.
Son visage gracieux et distingué, aux grands yeux mélancoliques, au
teint pâle, à la bouche souriante, n'exprimait donc que la mansuétude
de son caractère et la distraction de son esprit rêveur.
Sa démarche et son geste nobles suffisaient pour témoigner de sa
naissance et de son rang; malgré la bonté et la douceur presque
modestes dont il s'enveloppait en quelque sorte, il savait se montrer
prince mieux que ses oncles et ses cousins: il n'avait qu'à prononcer
une parole pour imposer le respect en même temps que l'affection.
Son costume était plus simple et moins soigné que celui de ses
officiers subalternes.
Il conservait toujours le deuil depuis l'assassinat de son père, selon
le voeu de sa mère, Valentine de Milan. Ce jour-là, il avait une
sorte de robe de chambre tombant jusqu'à terre, à jupe large et
flottante, à manches très-amples, en drap de soie noir, quelque peu
taché et râpé par l'usage.
Une ceinture de cuir doré, et des franges d'or au bas de sa robe ainsi
qu'autour du collet, étaient les seuls indices qui révélassent le haut
seigneur, dans ce temps où des lois, dites somptuaires, attribuaient à
chacun les étoffes et les parures qu'il devait porter en raison de sa
qualité et de son état.
Son bonnet ou _aumusse_ en velours noir, qui ne couvrait que le sommet
de la tête et laissait descendre sur le cou la chevelure relevée en
bourrelet ou façonnée en rouleau, offrait un signe plus
caractéristique: c'était le bâton noueux, emblème choisi par le feu
duc d'Orléans, et accompagné de sa devise: _Je l'envie_; le tout
exécuté en broderie d'or et d'argent avec des entrelacs de perles.
Enfin, il tenait sous son bras un gros volume couvert en _veluau_ ou
velours noir.
--Quoi! de retour, messieurs mes amis! dit-il avec aménité, et vous ne
m'avez pas fait avertir que vous étiez là?--C'est moi, monseigneur,
qui n'ai pas permis qu'on vous troublât, reprit la duchesse; je vous
savais enfermé en votre étude dès l'aube.--Oui bien, madame, je
poétisais, songeais et écrivais; mais j'eusse été bien aise de voir
mon bon compère Fredet et mon grand ami Philippe. Quelles nouvelles de
par de çà? Vous venez de Blois, Philippe? Et vous, Fredet, de
Rouen?...--Monseigneur, interrompit la princesse, ils vous conteront
leur voyage après s'être reposés et rafraîchis, car ils ont fait une
bien longue traite à cheval, et ils ont eu de grosses aventures par
les chemins...--Mon Dieu! mes beaux amis, avez-vous rencontré des
bandes d'écorcheurs ou des malandrins qui vous auraient ôté jusqu'à la
chemise? Il est grand temps, la guerre finie, qu'on donne la chasse à
ces larrons qui s'opposent au bien de la paix.--La guerre avait cet
avantage, mon seigneur, dit Fredet, que les méchants voleurs faisaient
de bons soldats.--Mieux vaut paix que guerre, Fredet, je t'assure; car
si le roi levait l'oriflamme contre ses ennemis, nous ne pourrions
pas, à cette heure, rimer des rondels et des ballades, comme nous
faisons à loisir, et force serait de jouer de l'épée plutôt que de la
plume....--Vous vous échauffez trop au travail, monseigneur, dit la
duchesse qui voulait changer cette conversation, et votre santé en
pâtit.--Vraiment! je ne fus jamais si allègre et dispos, madame, à
cause de la vie tranquille qu'on mène ici, loin des soucis et des
tracas de la cour.--C'est la chaleur du travail, vous dis-je, qui vous
empêche de sentir que vous êtes malade...--Malade! s'écria le prince
en riant; vous m'apprenez là ce que j'ignorais moi-même: je n'eus onc
si bel appétit et si bonne humeur...--Eh! monseigneur, ce sont des
apparences fausses, des mensonges de la maladie; il faut bien vous le
déclarer, puisque vous n'y prenez pas garde: vous êtes malade et en
danger de le devenir davantage; donc, je vous conseille de vous mettre
au lit et d'appeler le médecin...--Dites de me mettre à table et
d'appeler l'échanson, pour boire à la bienheureuse revenue de Fredet
et de Boulainvilliers...--Mon redouté seigneur, dit alors Isabeau de
Grailly qui avait imaginé la prétendue maladie de Louis d'Orléans,
voilà plusieurs fois que madame la duchesse est grandement en peine de
votre santé et n'ose vous le déclarer, de peur que vous ne tombiez
dans la mélancolie.--Merci de moi! vous finirez par me faire croire
que je suis déjà mort et enterré...--A Dieu ne plaise! dit la
princesse; vous avez seulement une grosse fièvre, et il est bon que
vous gardiez la chambre, sinon le lit, et fassiez jeûne exemplaire,
comme au saint temps du carême...--Moi, j'ai la fièvre! Pour Dieu! si
j'y eusse pensé! Bien plus, madame, il vous plaît que je jeûne en
anachorète?...--Autrement, vous iriez de mal en pis, et vous seriez
affligé de quelque grosse maladie. Ainsi, vous avez le teint pâle et
l'oeil éteint...--En vérité! reprit le duc qui commençait à se
sentir persuadé: ai-je donc le teint si pâle et l'oeil si éteint,
Fredet?--Je ne sais pourquoi, mon très-redouté seigneur, répondit le
secrétaire, mais, en vous voyant je me demandais, à part moi, si le
grand air, l'exercice du corps, le chevaucher et le train des armes,
ne vous valaient pas mieux que le séjour, l'étude et la poésie.--Que
t'en semble, Philippe? demanda le duc en se tournant vers ce
gentilhomme: me conseilles-tu de mander médecin et apothicaire?--Je ne
vous puis conseiller, mon très-redouté seigneur, dit Philippe de
Boulainvilliers, docile aux instructions de sa fiancée, que de vous
remettre de tout aux avis et aux soins de madame d'Orléans qui n'a
rien de plus cher que votre vie.--En effet, répliqua Louis d'Orléans
qui éprouvait une sorte de malaise physique, résultant de la
contrainte morale qu'on exerçait sur lui: depuis deux semaines, j'ai
fait une terrible besogne, et il n'y a pas lieu d'être surpris si ce
labeur obstiné a pâli mon visage et fatigué mes yeux...--Ta, ta, ta!
se mit à fredonner le nain Bejaune, en imitant le son de la trompette,
malgré les regards courroucés que lui lançait la duchesse.--Tu me
donnes aussi un avertissement, Bejaune? repartit le duc, qui cherchait
à dissiper la préoccupation chagrine que lui avait communiquée cette
enquête sur sa santé. Tu me pries de célébrer quelque joute ou tournoi
dans le grand préau?--Boum! boum! boum! murmura le nain, imitant le
son de l'artillerie, sans tenir compte des ordres de madame
d'Orléans.--Ah! je te comprends enfin, Bejaune, mon ami: tu fêtes
et tu acclames l'anniversaire de mon mariage avec ma très-chère
dame Bonne d'Armagnac? Vrai Dieu! il y a cinq ans accomplis que
j'épousai l'excellente femme, laquelle j'aime davantage tous les
jours...--Grand merci de cet anniversaire, monseigneur! dit la
duchesse.
Elle se leva, les larmes aux yeux, et courut embrasser son mari.
--Prions le Seigneur Dieu de faire que le dit anniversaire ne soit
pas le dernier!--Qu'est-ce à dire, madame? avez vous encore tant
d'inquiétude sur ma santé? Je me soignerai donc et jeûnerai suivant
votre plaisir. Mais, en mémoire de ce joyeux anniversaire, recevez ce
beau livre que j'ai de ma main écrit et enluminé pour vous en faire
don.
En disant ces mots, il lui présenta le volume qu'il tenait, et que
Bonne d'Armagnac s'empressa d'ouvrir avec une joie d'enfant qui lui
fit oublier un moment ses pressentiments sinistres.
C'était le recueil des poésies du prince et de quelques-uns de ses
familiers, poésies d'un genre léger et gracieux, qui contrastait avec
les impressions tristes et désolées que tant d'événements tragiques
auraient dû faire passer dans l'esprit des auteurs: Charles d'Orléans,
et les poëtes de son école, qui appartenaient presque tous à sa
maison, avaient chanté le printemps, les fleurs, les oiseaux et les
femmes.
Ce recueil, en belle écriture gothique, sur vélin blanc et lisse,
était orné de majuscules rehaussées d'or et de couleurs éclatantes,
ainsi que d'arabesques délicates, représentant des sujets variés de la
vie rustique, à l'entour des pages.
--Mon bonheur n'aurait pas d'égal, monseigneur, dit la duchesse avec
émotion, si vous vouliez jurer sur ce livre comme sur Évangile...--Que
jurerai-je, madame? demanda vivement Louis d'Orléans, après avoir
attendu un moment que la duchesse achevât sa phrase.--De ne me
contredire en quoi que ce soit, monseigneur, et de croire, quoi qu'il
arrive, qu'une bonne femme a reçu, du sacrement du mariage, plein et
absolu pouvoir de garder son mari. C'est pourquoi je vous ordonne, mon
cher seigneur, de rester en votre chambre comme en chartre
privée.--Sur mon âme! je jurerai tout ce qu'il vous plaira, mais je
n'eusse onc présumé que j'étais si grièvement malade.
Telle est la puissance de l'imagination sur tout notre organisme
matériel, que le duc d'Orléans, qui jouissait d'une parfaite santé et
dont aucun accident n'avait troublé la belle constitution, se laissa
convaincre de maladie et en ressentit réellement les symptômes.
Il se mit à la diète, et se confina dans sa chambre, où Bonne
d'Armagnac s'installa pour lui donner les soins les plus empressés et
les plus tendres.
Après un jour de diète, le prétendu malade avait les sens plus lourds,
la tête plus vide, le pouls plus faible: le médecin ou _physicien_,
qu'on avait mandé, prescrivait des drogues et des tisanes, que la
duchesse transformait, de concert avec Isabeau, en potions anodines et
inoffensives.
C'est alors qu'elle répondit elle-même au roi, aux frères du roi, aux
princes du sang, aux officiers de la couronne, qui avaient écrit au
duc d'Orléans pour l'inviter à venir au plus tôt rejoindre l'armée
avec ses chevaliers bannerets, ses gens d'armes et ses vassaux. La
duchesse excusa l'absence de son mari en annonçant qu'il était
incapable non-seulement de monter à cheval, mais encore de sortir de
son lit.
Le prince devenait tout à fait malade.
La tristesse s'était emparée de lui et, à défaut d'un mal réel, le
consumait lentement. Le manque de nourriture, d'air et d'exercice,
l'avait tellement débilité, qu'il pouvait se regarder comme
dangereusement atteint. Il en vint à penser à son testament.
V
Cependant toute la population du château était dans l'attente et dans
l'anxiété.
Il n'y avait que le prince qui, enfermé dans sa chambre et gardé à vue
par Bonne d'Armagnac, restât étranger aux événements de la guerre.
Chacun, homme ou femme, grand ou petit, prenait à coeur les
nouvelles vagues et incomplètes qui pénétraient de toutes parts dans
l'enceinte de Coucy.
On savait que l'armée royale s'était rassemblée au nombre de 100,000
combattants; que cette armée s'augmentait sans cesse par l'arrivée de
nouveaux renforts; que la noblesse de France avait juré d'anéantir les
Anglais; que ceux-ci, décimés par les maladies et la famine, mais
encouragés par la présence de leur roi, ne comptaient pas plus de
15,000 gens d'armes et archers; qu'ils avaient battu en retraite
cependant, sans accepter la bataille, et qu'après avoir passé la Somme
à gué, ils se croyaient sauvés, malgré la multitude d'ennemis qui les
environnaient et les harcelaient.
On ne s'étonnait pas que le duc d'Orléans, malade comme on le disait,
manquât à la réunion des princes et seigneurs français, mais on avait
peine à comprendre qu'il n'eût pas envoyé à l'armée sa bannière avec
ses gentilshommes, ses capitaines et ses vassaux.
On regardait cette indifférence de sa part comme un acte politique
motivé par la conduite du duc de Bourgogne, qui avait refusé aussi de
prêter secours au roi de France contre le roi d'Angleterre.
Ce jour-là (c'était le 21 octobre), Charles d'Orléans, le corps épuisé
par la diète, la tête affaiblie par la préoccupation de son mal
imaginaire, le visage pâle et altéré, se souleva sur le coude dans
l'immense lit qui, semblable à une prison, l'enveloppait de l'ombre de
son ciel massif et de ses rideaux ou _courtines_ en soie bleue,
brochée d'or et fleurdelisée.
Il appela, d'une voix débile, la duchesse, assise en ce moment près de
la fenêtre, et lisant avec une sorte de pieux recueillement les
poésies de son mari dans le beau manuscrit enluminé dont il lui avait
fait présent.
--Bonne, lui dit-il, je mourrai d'ennui et de tristesse plutôt que de
mon mal: il faut que je sorte de ce lit, sous peine d'y rendre l'âme;
il faut que j'entende des voix humaines et contemple des visages
humains, sous peine de me croire déjà au purgatoire... Eh!
monseigneur, avez-vous la force de vous lever et tenir debout?
Voulez-vous, pour vous distraire, qu'on amène en votre chambre des
ménestrels, des bateleurs, des musiciens, des animaux savants, des
docteurs ès-sciences...--Non, je ne veux plus demeurer en cette
chambre; je veux me promener en plein air, dans les préaux, dans les
courtils et les vergers, sur les remparts: cette promenade me vaudra
mieux que les juleps des physiciens qui méritent le bonnet à oreilles
d'âne.--Vraiment, mon cher seigneur, vous ne pourriez vous soutenir ni
marcher. Vous êtes ou, du moins, vous avez été trop grandement
malade.--Je ne suis pas guéri encore; mais, dussé-je aller de vie à
trépas, je ne demeurerai davantage en ma couche. Dieu me vienne en
aide! je prétends oublier mon mal, s'il se peut, et célébrer quelque
fête ou cérémonie avant celle de mes funérailles.--Ne parlez pas
ainsi, mon bon seigneur, car vous me navrez au fin fond de l'âme, et
je souhaiterais alors être morte.--Demain, madame ma mie, je tiendrai
un beau puy de rhétorique dans la galerie des Armes, et vous
distribuerez, de votre main, les prix et couronnes que je décernerai
aux meilleurs poétiseurs.
Bonne d'Armagnac fut contrariée, au dernier point, d'un pareil projet,
qui allait mettre le duc d'Orléans en présence de toute sa maison;
mais elle n'osa pas s'y opposer ouvertement, d'autant plus qu'en ce
temps-là l'obéissance d'une femme envers son mari devait être toujours
résignée et silencieuse.
Fredet fut appelé, et, de concert avec son maître, il dressa le plan
détaillé de la fête.
On nommait _puy de rhétorique_, une espèce de concours poétique, qui
s'ouvrait avec plus ou moins d'éclat dans les villes du nord de la
France et à la cour des seigneurs de ces provinces, où la poésie était
généralement aimée et cultivée. Ces puys de rhétorique excitaient et
répandaient le goût des lettres ou de la _gaie-science_, suivant une
expression en usage dans le Nord comme dans le Midi, qui avait aussi
ses concours poétiques sous le nom de _jeux floraux_ et de _cours
d'amour_.
Quant au nom de _puy de rhétorique_, il signifie _trône de
littérature_; car le mot _puy_ (en bas latin, _podium_) s'employait
pour désigner un lieu élevé, une montagne ou une estrade: la
_rhétorique_ avait alors un sens beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui,
et représentait à la fois tout ce que comprend l'art de bien dire.
Le lendemain, les préparatifs de la solennité avaient été faits dans
la galerie des Armes, appelée ainsi à cause des trophées d'armes et
des panoplies qui la décoraient.
Toutes les personnes faisant partie de la maison du duc d'Orléans
devaient assister à l'assemblée et y avaient été invitées par un
_cri_, c'est-à-dire par une proclamation au son des trompettes dans le
_tinel_ ou salle à manger des officiers et des dames.
On n'avait pas convoqué à cette fête les châtelains et les nobles des
environs, parce que le temps eût manqué pour envoyer ces invitations à
vingt lieues à la ronde. Madame d'Orléans s'y serait d'ailleurs
refusée; tant elle craignait que son mari ne fût instruit de
l'imminence d'une bataille entre les Français et les Anglais.
Elle redoubla même de précautions à cet égard, et elle menaça de sa
colère quiconque aurait l'imprudence de prononcer une parole capable
d'inquiéter ou d'éclairer le duc d'Orléans.
Si ce prince n'avait point passé pour gravement malade auprès de tout
le monde, on n'eût rien compris à son indifférence au milieu des
grands événements qui se préparaient, et tous les gentilshommes de sa
maison seraient venus lui demander de les conduire à la guerre.
C'était, à cette époque, une passion commune à tous, que celle des
armes, et un seigneur qui aurait évité une occasion d'exposer sa vie
en combattant, eût été honni et déshonoré.
La chevalerie n'avait pas d'autre but que de former des hommes de
guerre et de glorifier la vaillance, cette première vertu de la
noblesse.
Pendant que Louis d'Orléans se faisait vêtir par ses valets de
chambre, Bonne d'Armagnac, qui devait présider avec lui le puy de
rhétorique, descendit dans le verger, pour essayer de dissiper les
sombres nuages dont sa pensée et son front étaient obscurcis.
Elle portait sous son bras le manuscrit des poésies de son mari, parce
qu'elle le lisait sans cesse et ne le quittait pas plus qu'un talisman
ou une amulette. Elle ne commença pas toutefois sa lecture: elle était
tombée dans une rêverie amère, en se disant que le duc d'Orléans ne
lui pardonnerait pas la ruse qu'elle avait employée pour l'empêcher de
faire son devoir de prince et de rejoindre l'armée du roi.
Isabeau de Grailly et Hermine de Lahern ne tardèrent pas à venir la
retrouver sous une treille où elle s'était arrêtée machinalement dans
sa promenade solitaire.
La duchesse avait un magnifique costume qui rehaussait l'éclat de sa
beauté noble et majestueuse.
Sur sa tête s'élevait le _hennin_ ou bonnet à cornes, en forme de
demi-cercle, cette coiffure singulière que la reine Isabeau de Bavière
avait empruntée aux modes de son pays, et que les dames de la cour
adoptèrent avec tant de fureur que les prédicateurs en chaire
traitaient le _hennin_ d'invention du diable. Celui de Bonne
d'Armagnac était en soie rouge brodée d'argent, avec garniture de
canetilles d'or et de perles qui s'entrelaçaient en façon de
feuillages.
Le _surcot_, qui, comme son nom l'indique, se portait par-dessus la
cotte, ressemblait assez au vêtement qu'on appelle maintenant _visite_
et que les femmes ont ajouté à leur toilette d'hiver, si ce n'est que
le surcot dessinait exactement la taille et se découpait en basques
arrondies sur les hanches; le surcot de la princesse, qui n'avait pas
de manches, et qui laissait voir celles de sa robe en satin vert, se
composait d'un corsage en damas blanc, offrant sur la poitrine deux
larges bandes de fourrures de _menu vair_ ou petit gris, qui suivaient
le contour des basquines.
La jupe, mi-partie ou divisée en trois zones de différentes couleurs,
en avait une seule verte, semblable aux manches; les deux autres
étaient blanche avec des fleurs de lis et des lions d'or, et amarante
avec des rosaces d'argent.
Un riche manteau de brocard, analogue à la dalmatique d'un évêque,
tombait sur ses épaules et s'attachait par devant au moyen d'une
grosse agrafe de perles; une espèce de ceinture massive d'orfévrerie,
qui cachait le surcot, ne se révélait que par son extrémité ou
_pendant_ qui tombait jusqu'au bas de la jupe.
La longueur de ce pendant se mesurait en raison du rang de la femme
qui portait ceinture; la ceinture, dans tous les cas, était un signe
distinctif de noble extraction, ce qui donna lieu au proverbe: «Mieux
vaut bonne renommée que ceinture dorée.»
Les deux damoiselles d'honneur de la duchesse n'étaient pas moins
richement habillées.
Isabeau avait aussi le surcot garni de fourrure et la ceinture
d'orfévrerie; mais celle-ci se déployait autour des reins, et son
_pendant_ n'atteignait pas le milieu de la jupe, également mi-partie
rouge et blanche, en soie brochée d'argent, aux armes de la maison de
Grailly.
Le surcot violet, avec bordure de martre zibeline, était sans basques
et allait s'arrondissant sur les hanches, de même que le corset qui
fait la base de la toilette d'une femme aujourd'hui, et qui n'est
autre qu'un surtout dégénéré ou perfectionné.
Isabeau n'avait pour coiffure qu'une sorte de calotte ou chaperon de
drap d'or, d'où s'échappaient ses beaux cheveux noirs épars sur son
cou et ondoyant autour d'elle.
Quant à Hermine de Lahern, elle n'avait pas renoncé aux modes de son
pays natal.
Ses cheveux blonds flottants encadraient sa figure comme d'une auréole
et se répandaient en boucles abondantes derrière son corsage; elle
était coiffée d'un haut bonnet de forme conique, pareil à celui que
les Cauchoises ont conservé; ce bonnet, d'étoffe bleue couverte de
point de Venise, se terminait par un ample voile qui aurait pu
l'envelopper tout entière.
Elle portait deux robes: celle de dessous en brocard, à damier noir et
argent; celle de dessus, formant juste au corps, à manches ouvertes et
tombantes, en drap de soie blanc, fourré d'hermine, emblème de son
nom.
Elle n'avait pas de ceinture d'orfévrerie, mais un _carcan_ ou collier
de perles à trois rangs, ainsi que des _aureillettes_ ou boucles
d'oreilles à pendeloques formées de ces mêmes perles, qui se pêchaient
sur les côtes de Bretagne, et qui passaient pour venir de l'Inde.
--Ma très-chère dame, dit Hermine à la duchesse d'Orléans, savez-vous
le bruit qui court ici: l'armée du roi et celle d'Angleterre sont en
présence devers Saint-Pol et Azincourt, en sorte que la bataille se
donnera demain, si donnée elle n'est à cette heure.--Or çà, ma mie,
allez-y si bon vous semble, et bataillez à votre aise, repartit
brusquement Bonne d'Armagnac, mais gardez-vous de parler bataille
céans, où l'on n'y songe guère, car je vous enverrais plutôt en un
couvent de Bretagne.--Un couvent me conviendra fort, madame, pour y
prier en mémoire des vaillants chevaliers qui mourront aujourd'hui ou
demain.--Voilà une résolue batailleuse! dit la duchesse en se tournant
vers Isabeau, qui semblait triste et recueillie. Nous ne la fiancerons
pas comme toi, Isabeau, à quelque bon gentilhomme, mais nous en ferons
une béguine ou cordelière qui priera pour nous en son moutier.--Mieux
vaudrait n'être pas fiancée, reprit la damoiselle de Grailly, que
d'essuyer les reproches et les dédains de messire Philippe de
Boulainvilliers, qui menace de se tuer s'il ne va pas combattre les
Anglais!--Monseigneur ne vous excusera jamais, ajouta la damoiselle de
Lahern, de l'avoir retenu en sa chambre, quand il y a guerre et
bataille.--Oh! ma très-honorée dame, dit Isabeau, nous n'avons pas
refusé de vous obéir, et pourtant messire de Boulainvilliers m'a
déclaré que c'était faire honte et affront à monseigneur, que de le
garder ainsi prisonnier, sans l'avertir même du mandement du roi, qui
a fait lever l'oriflamme.--Quels regrets ce sera pour vous, madame,
dit Hermine, si les Français perdent cette journée, faute du secours
de leur valeureux prince, monseigneur le duc d'Orléans! quels regrets
aussi, chère et bonne dame, si monseigneur n'a pas sa part dans une
belle victoire!--M. de Boulainvilliers m'a dit que les capitaines de
mon redouté seigneur étaient déterminés à s'en aller d'eux-mêmes se
réunir au camp des Français?--On s'émerveille grandement partout, ma
très-honorée dame, que, vous, fille du brave comte d'Armagnac, et
femme du très-valeureux duc d'Orléans, vous demeuriez neutre et
insensible à ces bruits de guerre qui font palpiter les coeurs des
nobles dames.--Il n'est plus temps peut-être de partir en armes et de
déployer au vent la bannière d'Orléans?--Il est toujours temps de
faire son devoir et de se conduire généreusement en gentilhomme et en
prince!--Eh! quoi! mes filles! s'écria la duchesse, ébranlée par ces
attaques redoublées qui venaient battre en brèche sa résolution déjà
chancelante: vous voulez que je livre monseigneur à la mort, comme un
mouton qu'on mène à la boucherie?--Dieu m'est témoin, ma très-honorée
dame, répondit Hermine, que je verserais tout mon sang pour épargner
la moindre goutte du sang de monseigneur!--Pensez-vous donc, ma
très-excellente dame, ajouta Isabeau avec inquiétude, que tous ceux
qui vont à la guerre n'en reviennent pas?--Allez, mes filles, nous
avons chacune, au fond de notre coeur, une secrète voix qui nous
annonce l'avenir, et nos pressentiments ne sont que des avertissements
envoyés du ciel sur ce qui doit advenir. Or, j'ai ferme assurance que
monseigneur me sera pour toujours ravi, s'il me quitte en cette
occasion, et que, le voyant me quitter, je l'aurai vu pour la dernière
fois!--Hélas! madame, répliqua Isabeau de Grailly, il me semble qu'il
en sera de même de mon fiancé!--Ce sont chimères et mensonges que ces
pressentiments, mon honorée dame, repartit la damoiselle de Lahern.
Certes, si je me fiais à des présages et à des imaginations
semblables, je croirais que c'en est fait du beau royaume de France et
de la gentille noblesse française!--Le jour, la nuit, je suis
poursuivie de fantômes et d'images sinistres, dit la duchesse: tantôt
je me vois en habits de deuil; tantôt je pense être en prison et
chargée de chaînes de fer; tantôt monseigneur m'apparaît, mort et
percé de coups... O mon Dieu: qu'adviendra-t-il de tout
ceci?--N'avez-vous pas, très-honorée dame, dit Isabeau, consulté les
sorts et les horoscopes?--Je n'ai, ma mie, consulté que mon coeur,
et mon pauvre coeur m'a répondu que cette guerre serait bien fatale
à monseigneur.--Plaise à Dieu qu'elle ne soit plus fatale à mon beau
pays de France et au roi notre sire! murmura Hermine.--Que
n'interrogez-vous les sorts des lettres? continua Isabeau. Vous
n'aurez que faire de mander des devins ou des astrologues. Prenez tel
livre que vous voudrez; ouvrez-le en invoquant le destin, et voyez ce
que vous annoncera la première lettre au commencement de la page, à
votre droite: les douze lettres, qui font la tête de l'alphabet,
depuis l'_a_ jusqu'au _l_, sont heureuses et de bon augure; les
autres, depuis le _m_ jusqu'à la fin, sont malheureuses et de méchant
présage. Jamais, dit-on, cet horoscope n'a induit en erreur et abusé
personne au monde.--Vraiment! ne l'as-tu pas essayé pour ton propre
compte? demanda la duchesse, en ôtant les signets du volume qu'elle
avait par hasard sous la main.--Nenni, ma très-chère dame, reprit
naïvement la damoiselle de Grailly, j'appréhendais trop de me préparer
un mauvais sort.--Ce n'est rien qu'une lettre pour connaître
l'avenir, dit la damoiselle de Lahern; il faut s'attacher au premier
mot qui se présente à l'ouverture du livre, et même, parfois, on
retient le sens de la ligne ou de la phrase qui est au commencement de
la page. J'en ferai l'épreuve pour ma part, si vous le trouvez bon,
madame, et je conjure la fortune d'être propice à mes désirs.
La duchesse d'Orléans tenait le livre fermé, et ses deux compagnes,
debout, à ses côtés, regardaient avec anxiété ce livre prophétique,
entre les feuillets duquel Hermine de Lahern se hasardait à chercher
l'oracle de l'avenir.
Celle-ci indiqua du doigt l'endroit où elle voulait ouvrir le volume,
et posa la main sur le feuillet où se trouvaient la lettre, le mot et
la phrase qu'elle devait interpréter pour connaître son sort. La page
commençait par ce vers:
Prison auras avec ton noble maître.
La princesse tressaillit et relut plusieurs fois ce vers en silence.
--La lettre et le mot ne sont guère favorables, dit la jeune fille,
mais la phrase l'est davantage, si le sort me donne à partager le sort
de monseigneur.--Ce pronostic n'a pas et ne peut avoir de sens,
repartit Bonne d'Armagnac, d'autant que monseigneur n'est pas
prisonnier... Mais, vraiment! s'écria-t-elle, en riant, voici déjà le
sort accompli, car c'est moi qui ai mis en captivité monseigneur
d'Orléans, de peur qu'il ne s'en aille à l'armée du roi, et tu es
pareillement captive, ma douce Hermine, en notre châtel de Coucy. Çà,
Isabeau, à ton tour de faire parler le sort à ton profit!
Isabeau de Grailly rougit et ne répondit pas: elle eût bien souhaité
ne pas s'exposer à évoquer une mauvaise chance, mais elle n'osait pas
résister à un désir, encore moins à un ordre de sa maîtresse.
Elle écarta donc les feuillets du livre d'une main tremblante, et
rencontra ce vers qui, malgré le fâcheux caractère de sa première
lettre, commençait par un mot qu'elle eût choisi elle-même et
contenait un présage qu'elle accueillit avec un battement de coeur,
un sourire de joie et un redoublement de rougeur:
Mariage est la fin de tes ennuis.
--Oui-da, ma fille, dit la duchesse avec gaieté, les horoscopes de ce
livre ne sont pas si contraires que je l'appréhendais. Au fait, rien
que de bon ne peut sortir de l'oeuvre de monseigneur, et j'ai à
coeur que ce beau mariage se fasse le plus prochainement possible,
pour mettre fin à tes ennuis.--Çà, ma très-chère dame, dit Hermine, ne
vous plaît-il pas de consulter aussi les sorts, pour savoir ce qui
adviendra de la guerre des Anglais?--Je me soucie bien de cette
guerre, vraiment! Il n'y en aura pas même un écho jusqu'ici, et je ne
craindrai pas pour les jours de mon époux bien-aimé.--Voyons ce que
vous conseille, en cette occurrence, l'horoscope des lettres! Faut-il
que monseigneur demeure céans ou rejoigne l'armée?--Il demeure et
demeurera céans, te dis-je; car j'aime mieux qu'il vive avec moins
d'honneur, que de le voir mort avec plus de triomphe.--Ouvrez un peu
le livre, madame, et demandez-lui s'il convient qu'un duc d'Orléans
reste au logis et se tienne coi, quand on va livrer bataille?--Ne me
tentes-tu pas comme le serpent du paradis terrestre, dit tristement
Bonne d'Armagnac, et n'est-ce pas manger le fruit de l'arbre défendu
de la science?
La duchesse, un moment indécise, ouvrit brusquement le volume, et lut
avec effroi ce vers menaçant, au commencement de la page:
Morte de deuil en pleurant tant de morts.
Elle faillit laisser le livre s'échapper de ses mains; ses yeux se
voilèrent et une douleur poignante s'empara d'elle.
Hermine de Lahern regardait avec stupeur cet arrêt de mort qu'elle
essayait en vain d'interpréter d'une manière rassurante. La damoiselle
de Grailly, saisie d'une émotion indéfinissable, approcha ses lèvres
de la main de Bonne d'Armagnac et y déposa un baiser qui ressemblait à
un adieu funèbre.
--Hermine, lui dit solennellement la duchesse, c'est vous qui l'avez
voulu, c'est vous qui m'avez ôté la consolation de l'espérance!--Ne
vous méprenez pas sur le vrai sens de ce pronostic, très-vénérée dame,
répondit la damoiselle de Lahern, avec autant d'embarras que
d'anxiété: cela s'entend de la bataille, qui fera beaucoup de morts et
qui rendra quasi la France morte de deuil...--Il sera temps d'y
penser, le cas échéant, reprit froidement la duchesse; quant à cette
heure, il n'est pas question de bataille causant mort d'hommes, mais
tant seulement de bataille poétique entre les concurrents du puy de
rhétorique. Malheur à qui réveillera monseigneur!
Les trompettes sonnèrent pour annoncer l'ouverture de puy de
rhétorique, et un orchestre, composé de flûtes, de hautbois, de violes
et de _rebecs_ ou violons à trois cordes, fit entendre une symphonie
lente et douce.
La musique de ce temps-là, n'ayant que des instruments faibles,
monotones et imparfaits, se bornait à filer des sons et n'exécutait
que des espèces de gammes chromatiques, en montant et en descendant,
sans ensemble et sans énergie; elle rencontrait pourtant quelquefois
un chant gracieux et touchant malgré sa simplicité et son uniformité.