Ce jour-là, au commencement d'octobre 1415, Bonne d'Armagnac, duchesse
d'Orléans, était montée, de grand matin, sur la plate-forme de la
grosse tour ou donjon, qui dominait toutes les tourelles du château,
et qui, bien que démantelé et ruiné aujourd'hui, s'élève encore à une
hauteur considérable au-dessus de la ville de Coucy.
La princesse, appuyée contre la muraille du parapet, regardait en
silence, par l'ouverture d'un créneau, des bandes de piétons et de
cavaliers armés, qui passaient de moment en moment, en se dirigeant
vers Compiègne, au son de la trompette.
A ses côtés, se tenait debout, soucieuse et pensive, sa compagne
favorite, damoiselle Isabeau de Grailly, fiancée à Philippe de
Boulainvilliers, gentilhomme favori du duc d'Orléans.
--Hélas! dit tristement la duchesse, ce bruit de trompettes viendra
enfin aux oreilles de monseigneur et lui apprendra ce que je veux lui
cacher!--Tant que monseigneur sera retiré dans son cabinet d'étude,
reprit Isabeau, il n'entendra rien, sinon les trompettes du jugement
dernier.--Oui-da, ma mie, mais j'appréhende qu'il n'étudie pas ainsi
tout le jour, et dès qu'il sera hors de son cabinet, il s'enquerra de
ces trompettes qui sonnent à me déchirer le coeur; ou plutôt il
devinera sur l'heure que le roi a mandé ses gens d'armes...--Nenni,
madame: on lui dira qu'il y a grande chasse dans la forêt de
Compiègne.--Vraiment! le roi et les princes ont seuls le droit de
chasser dans cette forêt du domaine du roi: or, monseigneur, s'il
croit ce que nous lui dirons de ces maudites trompettes, voudra s'en
aller à la chasse du roi notre sire.--N'est-il que ce prétexte! Nous
croira-t-on mieux, si nous prétendons que des jongleurs et des
baladins courent le pays, avec cette triomphante musique?--Certes, il
ordonnera qu'on lui amène baladins et jongleurs pour notre
divertissement.--Me donnez-vous permission, madame, reprit Isabeau,
d'inventer quelque bel expédient pour faire que ces gens de guerre se
taisent en passant près d'ici?--Je t'avouerai, ma fille, en tout ce
que tu feras à l'effet d'empêcher monseigneur de partir pour la
guerre.--A Dieu plaise, ma chère dame, que mon intention vienne à
bien pour vous complaire! mais qui me gardera de la colère de
monseigneur?--Moi, je t'assure; d'autant plus que sa colère ne saurait
durer, quand je lui dirai tendrement: «Monseigneur, toute femme qui
honore et chérit son époux doit haïr et détester les batailles; je
préfère donc vous conserver, indigné et rancuneux contre moi, que de
vous perdre, dévoué et bien aimant; voilà pourquoi j'ai fait tort à
votre gloire, qui vous appelait au champ d'honneur contre les
Anglais.--Monseigneur vous gourmandera peut-être de l'avoir privé de
cette gloire et de ces périls, mais il vous en aimera et estimera
davantage. Oh! que ne puis-je de même, ajouta-t-elle avec un
pressentiment mélancolique, retenir et mettre en chartre messire
Philippe de Boulainvilliers, mon fiancé, qui, j'imagine, a déjà
rejoint l'armée du roi, puisqu'il ne revient pas de son voyage de
Blois!--Ton fiancé, ma fille, ne voudra pas s'exposer à la fortune des
armes, avant de t'avoir dit adieu!--Donc, madame, au cas qu'il
retourne ici, vous m'autorisez à vous imiter et à lui fermer le champ,
pour qu'il n'aille pas combattre? Ce faisant, j'agirai comme si je
fusse déjà son épousée et non plus sa fiancée.--Je t'y autorise de
toutes mes forces, et te prie d'abord de t'employer promptement à
interrompre ces aubades qui me troublent et me navrent.
Les sons des trompettes devenaient plus perçants, parce que le vent,
qui soufflait de l'ouest, les apportait du fond des bois et des
vallées dans la direction du château de Coucy.
Tout le monde, dans ce château, les avait entendus, excepté le duc
d'Orléans qui, distrait et rêveur d'habitude, ne prenait pas garde
aux objets ni aux bruits extérieurs.
Il s'était, d'ailleurs, levé avec l'aurore, pour se renfermer dans son
_retrait_, cabinet retiré, où n'arrivait aucun écho du dehors, tant
cette silencieuse retraite, consacrée à l'étude, était protégée par
l'épaisseur des murailles, des portes et des tentures.
Depuis qu'on avait signalé le passage des gens de guerre sur la route
de Compiègne à Chauny et à La Fère, la duchesse, qui était seule
avertie de la cause de ces mouvements de troupes, avait fait défendre
à tous les habitants du château d'en sortir, ni de communiquer avec
aucun étranger, soit de vive voix, soit par écrit.
Il semblait qu'on se tînt prêt à soutenir un siége: la herse était
abattue et le pont-levis levé devant la principale porte; les
guetteurs ou sentinelles se trouvaient à leur poste sur les remparts,
et l'on voyait par intervalles leurs têtes se montrer aux lucarnes des
guérites de pierre.
Entre les créneaux, le soleil faisait étinceler des casques et des
armures. A chaque meurtrière s'avançait la gueule béante d'un de ces
longs canons nommés _serpenteaux_, _basilics_, _couleuvrines_, à cause
de leur ressemblance avec des serpents monstrueux. On avait aussi
affûté et apprêté les machines qui servaient à lancer au loin des
dards énormes, des masses de fer, de plomb, et des quartiers de roc.
Capitaines et soldats ne doutaient pas que l'ennemi ne fût proche,
mais ils ignoraient quel était cet ennemi que le duc d'Orléans seul
semblait ne pas attendre.
Isabeau de Grailly avait laissé la duchesse passer dans ses
appartements.
Elle descendit jusqu'à l'entrée d'une galerie basse qui était pleine
de soldats dormant, buvant et jouant aux dés; elle s'arrêta sur le
seuil et fit signe à un vieux capitaine qu'elle aperçut ruminant à
l'écart et s'amusant à ficher sa dague dans la table devant laquelle
il était accoudé.
Elle se retira sans que son apparition eût été d'ailleurs remarquée,
et le vieux capitaine, qu'elle avait fait sortir précipitamment, la
rejoignit sous une voûte sombre.
--Oh! ma très-honorée dame, lui dit-il avec émotion, que vous plaît-il
et que puis-je faire pour votre service?--Maître Annebon, reprit-elle
en souriant, vous n'avez pas oublié votre serment?--Foi de moi!
j'oublierais plutôt le salut de mon âme! La reconnaissance est la
seule chose qui ne vieillit pas ou qui ne déchoit par la force des
ans. C'est à vous, c'est à votre gracieuse intercession, que je dois
d'être encore, à cette heure, capitaine d'armes sous la bannière de
monseigneur, et je vous ai promis, en récompense, de demeurer
perpétuellement votre dévoué serviteur.--Aussi, maître Annebon, y
compté-je aujourd'hui, quand je viens vous transmettre un ordre secret
de madame...--Dites-le, je vous prie, et quel qu'il soit, ma vie en
dépendît-elle, je l'exécuterai sur-le-champ.--Voici ce que c'est:
choisissez dix hommes de votre compagnie, les plus résolus de coeur
et les mieux assurés de langage; sortez avec eux du châtel, par
quelque poterne non fréquentée; allez distribuer vos hommes aux
carrefours de la route, entre Compiègne et La Fère, et ordonnez-leur
de dire à chaque compagnie d'armes qui viendra trompettes sonnantes:
«Passez votre chemin sans sonner, compagnons, car monseigneur
d'Orléans est gravement malade, et possible s'en va-t-il
mourir!...»--Merci de nous! s'écria douloureusement maître Annebon;
monseigneur est en péril de mort?--Avisez seulement à l'ordre que je
vous donne ici, et qui veut être accompli à l'instant même. Il faut
que ces trompettes ne sonnent plus!--Si monseigneur s'en va de vie à
trépas, ma très-excellente damoiselle, je ne vaux plus rien qu'à me
faire tuer par les Anglais. Ah! que le Seigneur Dieu garde les jours
de monseigneur, ce noble et glorieux rejeton de la branche royale
d'Orléans!--Ce n'est pas tout: quoi qu'il arrive de l'ordre de madame
et de son exécution, vous n'avouerez jamais l'avoir reçu de sa part,
non plus que de la mienne. Çà, faites vitement, messire, et cependant
ne vous lamentez pas trop sur monseigneur, en priant toutefois Dieu et
sa benoîte mère de lui octroyer bonne et longue vie en honneur et
prospérité.--Je ne me console pas de penser que monseigneur pourrait
mourir de maladie... J'aimerais mieux qu'il rendît l'âme en combattant
les Anglais.
Le capitaine Annebon essuya du revers de sa main cicatrisée les larmes
qui coulaient le long de ses joues creuses, et il se mit en devoir
d'obéir aux ordres de la duchesse.
Peu de moments après, il avait choisi dix hommes d'armes, vieillis
comme lui sous les harnais, à la solde de la maison d'Orléans, et il
les avait emmenés, vêtus de leurs hoquetons armoriés, montés sur leurs
grands chevaux caparaçonnés, sans leur dire à quelle espèce
d'expédition il les conduisait hors de la forteresse; mais il n'avait
pu s'empêcher de raconter à quelques-uns de ses camarades que les
jours du duc d'Orléans étaient en danger.
Au bout d'une heure, on n'entendait plus sonner de trompettes aux
environs de Coucy, et dans l'intérieur du château, tout le monde
croyait que le prince était gravement malade.
Ce fut une douleur générale qui s'accrut en raison des nouvelles plus
alarmantes qu'on faisait circuler sur la nature et les progrès de la
maladie.