FIN.

La plus belle lettre.

Charles d'Orléans, fils aîné de Louis, duc d'Orléans, qui fut

assassiné par le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, dans la rue

Barbette à Paris, le 25 novembre 1407, avait enfin sacrifié son juste

ressentiment à l'intérêt de la France et du roi.

Il s'était réconcilié avec l'assassin de son père, après sept années

de discordes civiles, pendant lesquelles deux factions acharnées l'une

contre l'autre, les _Armagnacs_ ou _Orléanais_ et les _Bourguignons_,

avaient eu tour à tour entre leurs mains le pouvoir souverain et la

personne du malheureux Charles VI en démence.

Le meurtre du duc d'Orléans n'était que le prétexte de cette lutte

furieuse des partis et des ambitions.

Les princes et les grands sympathisaient sans doute avec le jeune duc

d'Orléans, qui représentait en quelque sorte la noblesse et la cour,

en tenant tête au duc de Bourgogne, lequel s'appuyait sur le bas

peuple et n'avait pas rougi de pactiser avec le boucher Caboche et le

bourreau Capeluche; mais les princes et les grands s'étaient vus

forcés à plusieurs reprises d'accepter la domination du terrible duc

de Bourgogne, qui avait à sa merci le roi lui-même et qui était

vraiment maître de Paris.

Ce fut donc une déplorable suite de séditions, de massacres, de

perfidies, de traités et de guerres, jusqu'à ce que Jean-sans-Peur

eût reconnu qu'il n'était point assez fort pour résister à tous les

princes coalisés contre lui.

La paix signée à Arras au mois de février 1415, on put croire que le

royaume allait se remettre de tant de secousses et jouir de quelques

années de repos: le Bourguignon promit de rester dans ses États, et

Charles VI rentra dans sa bonne ville de Paris, afin d'y recevoir avec

magnificence les ambassadeurs du roi d'Angleterre.

Henri V avait jugé le moment opportun pour attaquer la France épuisée

et déchirée par tant de divisions intestines.

Il régnait depuis deux ans à peine, et il nourrissait l'espérance de

réunir les couronnes de France et d'Angleterre sur sa tête, en

accomplissant les plans de conquête d'Édouard III...

Il envoya pourtant à Charles VI une ambassade qui eut l'air de

proposer une trêve de cinquante ans avec des conditions honteuses et

intolérables, pendant qu'il achevait les préparatifs de l'expédition

projetée dès son avénement au trône.

A son ambassade, Charles VI répondit par une ambassade qui n'eut pas

plus de succès, mais qui apprit au roi de France que son cousin

d'Angleterre était prêt à lui déclarer la guerre.

En effet, Henri V lui écrivit, avant de s'embarquer, qu'il voulait

_combattre jusqu'à la mort pour justice_, et qu'il réclamait son

_héritage_, ainsi que la restitution de ses droits.

En conséquence, il partit avec seize cents vaisseaux chargés de

troupes et d'approvisionnements, et vint mettre le siége devant

Harfleur, où s'était enfermée l'élite des chevaliers de la Normandie

pour défendre cette place forte qu'on regardait alors comme la clé du

pays.

Pendant l'automne de cette même année 1415, Charles, duc d'Orléans,

habitait son château de Coucy, près de Laon.

Il avait quitté la cour de Charles VI depuis plusieurs mois, et il

s'était éloigné des affaires politiques, qui ne lui avaient jamais

causé que de l'ennui et du dégoût.

Son caractère, honnête et loyal, bon et généreux, se refusait aux

intrigues et aux mensonges dont cette cour était le foyer perpétuel;

il se trouvait assez riche de ses revenus et assez puissant dans ses

terres pour n'avoir pas besoin de se mêler du gouvernement de l'État,

ni de puiser dans les coffres du roi.

Il aimait les armes, parce qu'il était brave, ainsi que tous les

princes et tous les nobles de cette époque, qui apprenaient dès

l'enfance à manier la lance et l'épée, mais il avait horreur de ces

sanglantes collisions entre concitoyens, entre parents, au milieu

desquelles sa jeunesse s'était si tristement écoulée.

Ce fut là l'origine de la mélancolie qui restait toujours empreinte

sur son visage et qui planait souvent comme un nuage dans son esprit.

Charles d'Orléans n'avait alors que vingt-quatre ans; mais le malheur

et l'étude lui avaient donné les qualités graves et solides d'un âge

plus mûr: souffrir et méditer, c'est vivre doublement, c'est se faire

une expérience précoce.

Ce prince avait vu son père tomber assassiné par Jean-sans-Peur, duc

de Bourgogne; sa mère, la noble Valentine de Milan, se dessécher et

mourir de douleur; sa femme, Isabelle de France, expirer en donnant

le jour à son premier enfant: il ne s'était pas consolé de ces pertes

successives, quoiqu'il eût épousé en secondes noces une fille du comte

d'Armagnac et que cette union fût aussi heureuse qu'il pouvait le

désirer.

Le duc d'Orléans aimait donc la retraite et les plaisirs calmes qu'on

y trouve dans le commerce intime des arts et des lettres: il

s'occupait surtout de poésie, et il composait des ballades et des

_rondels_ que les poëtes les plus renommés de son temps eussent été

fiers de s'attribuer.

L'exemple est tout-puissant autour des grands; aussi, la poésie

faisait-elle les délices de la petite cour de cet aimable prince: sa

femme, ses officiers et ses domestiques participaient à ses goûts

artistiques et littéraires; on ne rêvait que peinture, musique, vers

et _gai-savoir_ au château de Coucy.

La dette de jeu (1572) · 第 16 / 32 题