XII

Anne de Curson avait seule entendu une voix mourante qui l'appelait

par son nom; elle ne put méconnaître cette voix, et elle s'était

élancée à terre, avant que son frère songeât à la retenir.

Il la suivit dans l'hôtel dont la porte était restée entr'ouverte, et

ne la rejoignit qu'au moment où elle se précipitait, tout en larmes,

sur le corps de son fiancé.

Pardaillan, près de rendre le dernier soupir, retrouva, en la voyant,

assez de force pour la presser dans ses bras et pour lui adresser un

adieu suprême.

--Anne, chère Anne, lui dit-il à travers le râle de l'agonie, je ne

veux pas mourir sans vous avoir épousée, et j'entends que vous portiez

mon deuil par souvenir de moi.--Pensez que vous ne mourrez pas, je

vous conjure, reprit-elle en sanglotant; je vous soignerai, je vous

guérirai! fussiez-vous mort, je vous ressusciterai!--Non, ma

bien-aimée Anne, il n'y a pas de miracle de l'art qui fasse que je

survive à mes blessures, même qui me donne une heure d'existence; mais

le temps qui me reste suffit à nos épousailles, et j'ai prié maître

Labarche de nous marier chrétiennement, comme si nous devions être

conjoints pour bien vivre ensemble.--Je ne m'y oppose pas, si tel est

votre désir; mais je demande d'abord qu'un médecin soit mandé, qu'on

vous couche en un lit, qu'on bande vos plaies...--Oh! que de délais,

chère damoiselle! Vous ai-je pas déclaré que je meurs, que je suis

quasi mort? Ne mettez donc plus de retardement à la consolation que je

vous demande? Voici l'écharpe que j'ai gardée comme gage de votre

coeur, voilà l'anneau que je tenais comme gage de votre main!--Qu'il

soit fait selon votre volonté, mon cher seigneur; et j'ai confiance

que Dieu, qui va consacrer notre union, ne voudra pas qu'elle soit

sitôt rompue par la mort!--Monsieur de Curson, cria d'en bas le sire

Maugiron, quand aurez-vous fini vos préparatifs de départ? Hâtez-vous,

si vous n'aimez mieux ne partir jamais!

Aucun des assistants ne prit garde à l'appel pressant de Maugiron,

aucun n'entendait les cris effrayants qui sortaient des maisons

voisines où l'on commençait à massacrer les huguenots et à les jeter

par les fenêtres.

Le ministre protestant s'était mis en devoir de consacrer le mariage

du baron de Pardaillan et d'Anne de Curson, avec autant de calme et de

solennité que si la cérémonie avait eu lieu dans un temple sous la

garantie des édits de pacification.

La dame de Curson et son fils s'étaient agenouillés auprès du

moribond, dont le visage ensanglanté se refusait à exprimer la joie

triste et douce qu'il sentait en lui-même pendant la célébration de

cet hymen funèbre.

Jacques de Savereux, debout dans un coin de la salle, s'associait de

pensée aux prières du ministre et s'attachait de plus en plus à la

destinée de cette famille, au milieu de laquelle le hasard l'avait

introduit.

Il ne se lassait pas de contempler la belle tête d'Anne, qui, le front

appuyé sur une de ses mains, tandis que de l'autre elle comptait les

battements du coeur de son époux, avait concentré toute son âme dans

un regard fixe et désespéré.

--Sire de Gondrin, baron de Pardaillan, dit le ministre d'un ton ferme

et imposant, jurez-vous d'accorder loyale et honorable protection à la

damoiselle Anne de Curson, que vous prenez devant Dieu comme bonne

femme et légitime épouse?--Je le jure devant Dieu! répondit

Pardaillan, qui retrouva sa voix naturelle pour prononcer ce

serment.--Et vous, damoiselle Anne de Curson, jurez-vous d'aimer, de

servir et de contenter en toute chose messire de Gondrin, baron de

Pardaillan, que vous tiendrez devant Dieu pour votre bon et fidèle

mari?--Devant Dieu, je le jure, répondit la mariée en poussant de

nouveaux sanglots.--Par la messe! cria Maugiron avec impatience, en

aurez-vous bientôt fini? Descendez vitement ou sinon je vous envoie à

tous les diables!--C'est toi, Maugiron? dit Savereux qui se montra sur

le balcon, en reconnaissant la voix de son compagnon de table et de

jeu. Qu'attends-tu là-bas?--C'est toi, Savereux? reprit Maugiron,

étonné de cette rencontre qui lui donna tout d'abord à penser qu'on

s'était moqué de lui: que fais-tu là-haut?--Moi! je règle mes comptes

avec mon ami de Curson; après quoi, nous irons vous joindre au

Pré-aux-Clercs, en compagnie de dix ou douze bonnes épées huguenotes,

pour vider notre querelle du souper.--Songes-tu, ou bien es-tu en

démence? J'imagine que tu as dormi jusqu'à présent, pour ne savoir pas

qu'on fait la chasse aux huguenots et qu'il n'y en aura plus un à

Paris, le jour levé. Conseille donc à ton ami de Curson de venir

régler aussi ses comptes avec moi?

Jacques de Savereux rentra dans la salle où son nom avait été

prononcé.

Il vit le baron de Pardaillan, qui s'était soulevé sur un coude, et

qui prêtait l'oreille aux rumeurs du dehors, pendant que sa femme et

son beau-frère s'efforçaient de le retenir sur le tapis où il était

étendu.

Pardaillan s'agitait convulsivement: il se frappait le front dans ses

mains, il s'arrachait les cheveux, comme s'il eût repris son énergie

pour comprendre le péril imminent qui menaçait les objets de son

affection.

Il sembla se calmer en apercevant Savereux, et il retomba épuisé,

haletant, sans voix et presque sans regard; puis lui faisant signe

d'approcher:

--Monsieur de Savereux, lui dit-il avec effort, vous vous êtes conduit

de telle sorte à mon égard, en vous dévouant pour me sauver, que je

suis assuré de votre dévouement envers une personne que j'aime plus

que moi-même: lorsque je serai mort, je vous confie ma veuve à

défendre et à garder, en mon lieu et place, comme si elle fût votre

propre femme et que vous fussiez mon frère d'alliance.--Monsieur de

Savereux, vous étiez déjà mon frère d'armes, reprit Yves de Curson,

soyez encore mon frère d'alliance!--Frère d'alliance, frère d'armes,

frère en Jésus-Christ! s'écria Jacques de Savereux, avec

exaltation.--Madame ma mère, la dot que vous devez octroyer à ma

soeur Anne n'est-elle que de soixante mille écus d'or?--Qui sont

renfermés en soixante sacs dans ce coffre? dit la dame de Curson: ils

sont à vous, monsieur de Pardaillan.--Je les donne et lègue à ma chère

veuve, reprit Pardaillan, pour en faire tel usage qu'il lui

conviendra...--J'en ai besoin ce jourd'hui, ma soeur, interrompit

Yves de Curson: je les emprunte et les rendrai sur mon patrimoine; car

il importe que je paye une dette de jeu, à savoir soixante-dix

mille écus que j'ai perdus cette nuit contre M. de Savereux

ci-présent...--Par la mordieu! que voulez-vous que j'en fasse?

s'écria Savereux, repoussant la cassette que le jeune homme lui

présentait.--Vous me les prêterez à votre tour, mon frère d'armes,

afin que je paye la rançon de ma mère, de ma soeur et la nôtre à

tous, moyennant la somme de cinquante mille écus d'or, que Maugiron

attend à la porte de l'hôtel.--Monsieur de Curson, cria encore

Maugiron, si vous tardez à venir, je ne réponds plus de rien et retire

ma promesse de sauf-conduit!

Anne sanglotait, penchée sur son époux expirant qui ne la voyait plus,

mais qui lui parlait encore pour l'encourager.

Elle était devenue insensible à tout le reste; elle n'avait aucune

conscience, ni aucun souci du péril imminent qui l'environnait: les

clameurs de la populace et de la soldatesque en délire n'arrivaient

pas à ses oreilles; elle se sentait comme seule au monde, avec l'être

chéri qu'elle croyait disputer à la mort.

Pardaillan, quoique agonisant, avait saisi et compris quelques uns

des bruits lugubres qui remplissaient le faubourg: il se rendait

compte de la nécessité de fuir, faute de pouvoir se défendre; il était

impatient de mourir, pour n'être plus un obstacle à cette fuite.

--Anne, je vous ordonne de suivre celui que je vous ai choisi pour

gardien, tuteur et défenseur! dit-il, d'un accent d'autorité.

Savereux, tenez, en souvenir de vos généreux services, mon écharpe et

cet anneau, que ma veuve, je l'espère, ne vous ôtera pas?--Venez,

madame, dit à sa mère le sire de Curson, qui était allé faire préparer

une litière et des chevaux; venez, ma soeur, il n'y a pas une minute

de répit! M. de Maugiron veut bien nous escorter en personne, jusqu'à

ce que vous soyez en lieu d'asile et de sûreté.--Adieu, vous dis-je,

madame de Pardaillan! s'écria le mourant: adieu, mon frère d'alliance!

adieu, Yves! adieu, vous tous que je fie à la garde de Dieu!

En achevant ces mots, il arracha violemment les linges qui fermaient

ses blessures et provoqua ainsi une hémorragie qui l'étouffa aussitôt.

Anne s'était évanouie parmi des flots de sang.

Jacques de Savereux l'emporta, sans mouvement, dans la litière où Yves

de Curson avait déjà entraîné sa mère.

Le cortége se mit en marche sous les auspices du sire de Maugiron, qui

eut beaucoup de peine à le faire passer sans accident à travers le

faubourg.

Yves de Curson avait pourtant fait prendre à ses gens, et au ministre

protestant lui-même, le signe de ralliement des catholiques, la

cocarde blanche au chapeau et le mouchoir noué au bras gauche; mais

les meurtriers étaient si avides de carnage, qu'ils cherchaient

partout des victimes, et voyaient des huguenots dans ceux qui ne se

montraient pas teints de sang.

Savereux, par bonheur, offrait à cet égard autant de garanties que ces

bourreaux pouvaient en désirer.

--Celui-là, disait-on en le voyant, a gaillardement travaillé! Que je

devienne huguenot, s'il n'a pas gagné des pardons pour six vingts ans!

Lorsque la litière fut sur la route de Saint-Cloud, à l'abri des

attaques et des poursuites du parti catholique, cette route étant

semée de fuyards échappés au massacre, Yves de Curson invita ses gens

à ôter les cocardes et les mouchoirs qui les avaient protégés

jusque-là et qui pouvaient plus loin leur être funestes.

Il alla ensuite à M. de Maugiron, le remercia de sa protection, et lui

offrit la cassette qui contenait plus que la somme convenue entre eux

à titre de rançon.

--La somme est entière et au delà, lui dit-il: vous n'avez que faire

de la compter. Nous ne sommes pas quittes toutefois, monsieur, et vous

me devez, ainsi que vos amis, une belle expertise d'armes qui ne se

fera pas au Pré-aux-Clercs, mais, Dieu aidant, sur quelque champ de

bataille où les huguenots prendront leur revanche de la perfidie des

catholiques.

Maugiron reçut la cassette, l'ouvrit pour en voir le contenu, et la

plaça en selle devant lui; puis il partit au galop pour retourner à

Paris.

Jacques de Savereux lui cria d'arrêter, le rejoignit à cinquante pas

du cortége, et se jetant à la bride de son cheval, l'épée au poing:

--Tu es mon prisonnier, Maugiron, cria-t-il, et je t'impose à

quatre-vingt mille écus d'or de rançon!

En même temps il portait la pointe de son épée sous la gorge du

prisonnier.

--La gausserie est plaisante, Savereux! reprit Maugiron en riant. Mais

je n'ai pas le loisir de jouer à ce jeu-là: la besogne n'est pas faite

encore au faubourg Saint-Germain. Viens-tu pas y gagner le paradis

avec moi?--Je ne gausse pas, Maugiron, et je te prie de me bailler le

coffre où sont soixante mille écus d'or: tu m'en devras vingt mille du

demeurant, et je te laisse aller sur parole, à moins que tu ne

préfères m'accompagner à La Rochelle, les mains liées.--Savereux,

c'est un jeu, sans doute?--Est-ce donc aussi par jeu que tu emportes

la dot de la pauvre damoiselle de Curson? Çà, dépêche de la

rendre...--Quoi! méchant traître, tu prétends me dépouiller de mon

bien?...--Toi qui rançonnes les gens, il convient que tu sois

pareillement rançonné. Ne m'accuse pas de trahison, puisque je suis

maintenant huguenot...--Huguenot?--Oui, huguenot; et j'ai dès lors à

venger sur les catholiques le sang de mon frère d'alliance, le baron

de Pardaillan.

Jacques de Savereux, en effet, abjura le catholicisme, épousa la veuve

de Pardaillan, et fut un des plus braves capitaines de l'armée

calviniste. Il garda toutefois au fond du coeur une espèce de

reconnaissance pour la Saint-Barthélemy, à laquelle il devait sa

fortune, sa femme et son bonheur. Depuis lors, il ne toucha jamais aux

dés ni aux cartes.

La dette de jeu (1572) · 第 15 / 32 题