XI

Cependant une inexprimable confusion s'est répandue dans la ville

entière.

Les cloches sont en branle dans tous les clochers et accompagnent à la

fois le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois et le carillon de

l'horloge du palais.

Les coups de feu éclatent dans chaque rue et dans chaque maison; des

cris de grâce se mêlent aux cris de mort.

La lugubre clarté des torches se promène çà et là, comme si l'incendie

allait succéder au massacre. Déjà le jour commence à poindre et le

ciel se colore à l'orient.

Mais la dame de Curson n'entendait qu'un trot de cheval, qu'elle a pu

suivre entre tous les bruits.

Bientôt elle croit voir, elle voit ce cheval dans la rue

Saint-André-des-Arcs; elle appelle Yves, elle appelle Anne!

Deux voix ont répondu à chacun de ces deux appels, qu'elle réitère

avec moins de force et plus d'émotion pour s'assurer qu'elle n'est

point abusée par une illusion de son coeur.

--C'est lui! c'est elle! ce sont eux! s'écrie-t-elle dans une joie

indicible: ô mon Dieu, mon Dieu! que béni soit son saint nom!

Elle se précipite, elle franchit l'escalier, elle arrive à la porte de

la rue, elle en pousse les lourds verrous, elle tourne l'énorme clé

dans la serrure avec autant de facilité qu'une main vigoureuse aurait

su le faire: l'amour maternel a doublé ses forces.

Mais, une fois dans la rue, elle est encore séparée de ses enfants par

un obstacle imprévu contre lequel ses efforts ne peuvent rien.

La porte de Bussy, qui se ferme au couvre-feu, ne se rouvre qu'à cinq

heures du matin; les clés des serrures du côté de la ville sont en

dépôt chez le quartenier; les clés des serrures du côté du faubourg,

chez le prévôt de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Ces serrures ont été disposées de manière à empêcher un nouveau

Périnet-Leclerc de livrer l'entrée de la ville à l'ennemi, et les

portes, rétablies par François Ier, sont assez épaisses et assez

bardées de fer pour ne céder qu'à l'artillerie.

Comment madame de Curson rejoindra-t-elle ses enfants? comment ceux-ci

rentreront-ils dans l'hôtel de Genouillac, qui les mettrait du moins

en sûreté?

La dame de Curson frappe de ses deux poings contre la porte massive;

elle crie, elle intercède, elle demande qu'on ouvre cette porte, elle

promet une forte récompense à qui lui viendra en aide.

Mais le veilleur s'est enfui au bruit du tocsin et des arquebusades;

les habitants du voisinage se tiennent renfermés chez eux, inquiets et

tremblants: le faubourg et les quartiers contigus sont encore

tranquilles et comme étrangers à ce qui se passe dans Paris.

C'est alors que Yves de Curson et sa soeur se présentent devant la

porte de Bussy, et, sans descendre de la monture qui les amène tous

deux, annoncent leur arrivée par un cri de joie.

--C'est vous, Anne, Yves? c'est vous, mes très-chers enfants! criait

la dame de Curson, qui essayait toujours avec ses faibles mains

d'ébranler cette porte que sa voix traversait à peine. Ne vous est-il

rien arrivé? êtes-vous tous les deux sains et saufs?--Pas de cri, pas

de bruit, madame ma mère! répondit Yves de Curson. Avisez seulement à

ce qu'on ouvre cette porte!--Les clés sont, d'une part, chez le prévôt

de l'Abbaye, et, d'autre part, chez le quartenier du quartier

Saint-André-des-Arcs, objecta tristement le vieux Daniel. Il eût

fallu, comme je le voulais, sortir de la ville par la porte

Saint-Michel, qui est ouverte la nuit comme le jour, et rentrer au

faubourg par la porte Abbatiale.--Oui, bien, si la rue de la Harpe

n'était pas déjà en émotion! reprit le jeune homme, qui se consultait

dans son for intérieur pour prendre un parti.--Qu'est-ce qui se passe?

demanda la dame de Curson. La ville est-elle au pillage? Qui sont les

ennemis? Pourquoi ce grand tumulte?--Ne voyez-vous pas quelque

expédient pour ouvrir cette porte? interrompit Yves de Curson; si la

chose est possible, ne tardez guère; sinon, retournez en votre logis,

éveillez vos gens, barricadez portes et fenêtres, tenez-vous en

défense, jusqu'à ce que je revienne par un autre chemin.--Madame ma

mère, dit Anne d'une voix tremblante, M. de Pardaillan n'est-il point

auprès de vous pour vous défendre?--M. de Pardaillan? répondit la dame

de Curson; je ne l'ai point vu et ne l'attends pas avant l'heure fixée

pour vos épousailles.--Ah! vous m'avez trompée, Yves, en m'assurant

que je trouverais ici M. de Pardaillan! s'écria la damoiselle de

Curson avec amertume; j'aurais mieux fait de suivre ma visée et

d'aller où mon coeur me menait, quand je vous ai rencontré devers la

Bastille.--Oui-da, ma mie, où seriez-vous allée, s'il vous plaît?

répliqua Yves: vous ne pouviez passer les ponts qui étaient gardés,

vous ne pouviez vous engager dans les rues de la ville, sous peine

d'être mise à mal. N'est-ce pas moi, méchante, qui vous ai conduite

jusqu'ici, malgré bien des périls?--Je vous remercierais, Yves, pour

ce bon secours, si M. de Pardaillan était céans, si je le savais, à

cette heure, en sûreté!--Il est plutôt en sûreté que vous-même, Anne,

puisqu'il loge au Louvre, dans la propre chambre du roi de

Navarre!--Le seigneur Dieu nous aide! s'écria le valet: voici des

cavaliers qui débouchent par la rue Saint-André-des-Arcs!--Merci de

nous! s'écria madame de Curson: voici une grosse bande de gens qui

sortent de l'Abbaye avec des torches!--Madame ma mère, rentrez chez

vous! dit le jeune homme d'un ton d'autorité que motivait la

circonstance. Je vous promets de n'être pas longtemps à vous

rejoindre, avec la grâce de Dieu. Et vous, ma soeur, sur votre vie,

ne prononcez pas une parole et me laissez faire ce qui conviendra pour

notre salut!--Oh! mon fils! ils viennent! ma pauvre fille! murmurait

la dame de Curson.

Elle se cramponnait des deux mains à la porte qu'elle s'imaginait

faire mouvoir.

--Par votre âme! madame ma mère, si vous ne rentrez promptement, vous

nous perdez tous! disait à demi-voix Yves de Curson. Çà, ma soeur,

ne vous lamentez pas ainsi, pour Dieu!

Le sire de Curson attendit l'approche des cavaliers, sans descendre de

cheval.

Il avait tiré son épée et il couvrait de son corps sa soeur, assise

en croupe derrière lui; le vieux Daniel se tenait prêt aussi à faire

usage de ses armes.

Mais il ne fallait pas songer à une folle résistance.

C'était la cavalerie que le duc de Guise envoyait, sous la conduite de

Maugiron, pour agir contre les huguenots logés au faubourg

Saint-Germain-des-Prés, et la garde abbatiale venait se joindre à ces

gens d'armes, afin de les seconder dans l'exécution du massacre.

Ceux-ci amenaient avec eux le quartenier qui devait leur ouvrir la

porte, ceux-là accompagnaient le prévôt de l'Abbaye.

--Qui vive! cria-t-on, en apercevant un homme à cheval qui paraissait

garder la porte de Bussy: huguenot ou catholique?--Catholique!

répondit Yves de Curson.

Le sire de Maugiron s'était porté le premier en avant pour voir à qui

l'on avait affaire.

--Vous avez, de fait, la croix blanche au chapeau et le mouchoir au

bras droit? dit Maugiron, reconnaissant le jeune huguenot avec lequel

il avait soupé et joué la nuit même chez le capitaine de Losse. M'est

avis que vous vous êtes fait catholique depuis peu de temps?--Depuis

que je vous vis au jeu, répliqua le jeune homme avec une heureuse

présence d'esprit; depuis que je perdis contre vous vingt-cinq mille

écus d'or, que je vous dois encore...--Vingt-cinq mille écus d'or?

répéta le sire de Maugiron.

Il comprit qu'on les lui offrait comme rançon, et il n'eut garde de

les refuser.

--Vraiment! je me souviens de votre dette et vous sais bon gré de ne

l'avoir pas oubliée. Toutefois, je pensais que c'était cinquante mille

écus?--Vous avez sans doute meilleure mémoire que moi, messire, et je

m'en rapporte à votre opinion; ce sera donc cinquante mille écus

d'or.--Par la messe! vous êtes un beau joueur! Mais, je vous prie,

quand avisez-vous à me payer cette somme?--Je vous la payerai, sur ma

foi, aussitôt que vous prendrez congé de nous, si je puis retourner en

Bretagne avec ma mère, ma soeur et mes domestiques.--Où logez-vous?

dit à voix basse M. de Maugiron qui s'approcha d'Yves de Curson et lui

tendit la main. Je vais vous faire escorte jusqu'à votre logis;

j'ordonnerai qu'on en garde la porte: vous y serez renfermé avec vos

gens, et j'irai terminer notre marché, dès que je pourrai moi-même

vous conduire hors de Paris.

Maugiron retourna vers sa cavalerie qui avait fait halte pendant qu'il

allait seul à la rencontre d'Yves de Curson; il annonça tout haut que

ce cavalier venait de lui transmettre des ordres de la part du roi.

Le quartenier, escorté de soldats du guet, ouvrit la porte de Bussy,

que le prévôt de l'Abbaye ouvrait aussi de son côté.

Les gens d'armes défilèrent, l'épée nue et le pistolet au poing,

devant le sire de Curson, sa soeur et leur valet, non sans les

regarder avec défiance et menace.

Maugiron, après avoir distribué les postes et les instructions à sa

troupe, dont il remit le commandement à son lieutenant, se rapprocha

du jeune huguenot qu'il n'avait pas un instant perdu de vue.

Des cris de mort retentirent dans les rues du faubourg où se

répandaient en tumulte les cavaliers de Maugiron et les archers de la

garde abbatiale.

Yves de Curson crut qu'il n'avait plus qu'à vendre chèrement sa vie,

et il faillit ne pas attendre une attaque pour faire usage de ses

armes.

--Je vous ai demandé où vous logiez, dit Maugiron qui n'avait aucune

intention hostile à l'égard de ceux qu'il s'apprêtait à rançonner.--La

rançon que je vous ai promise, reprit Yves de Curson, comprend toutes

les personnes de ma famille et de ma maison, sans exception?--Et, en

outre, M. de Pardaillan, qui sera mon mari, ajouta Anne troublée d'un

triste pressentiment qui fit trembler sa voix.--Ah! Pardaillan? répéta

Maugiron avec un signe de tête de mauvais augure: je souhaiterais pour

lui qu'il fût avec vous, mais il est au Louvre chez le roi de

Navarre.--Je n'entends parler que des personnes qui demeurent à

l'hôtel de Genouillac, répliqua Yves; vous vous engagez à les mener

sûrement hors de Paris?...--Oui, et tout à l'heure, avant que le

massacre soit plus échauffé. Faites monter tout votre monde à cheval

ou en litière, et je vous conduirai moi-même, sans qu'on vous ôte un

cheveu de la tête.--Si j'étais seul de ma personne, je ne consentirais

jamais à racheter ma vie à prix d'or et je mourrais plutôt avec mes

frères qu'on égorge traîtreusement!--Çà, mon maître, repartit vivement

Maugiron, avez-vous regret des cinquante mille écus qui sont,

disiez-vous, une dette de jeu?--Voici l'hôtel où loge madame ma mère,

répondit le jeune homme avec noblesse: je vous invite à y entrer pour

que je m'acquitte envers vous.--Eh! monsieur de Curson? est-ce pas

vous? cria Jacques de Savereux qui parut sur le balcon du premier

étage: montez vite, car on a grandement besoin de vous céans!--Je vous

attendrai ici, dit Maugiron à Yves de Curson; ne tardez guère, je vous

prie, si vous voulez que j'aie encore le pouvoir de tenir ma promesse

et de vous sauver tous!

La dette de jeu (1572) · 第 14 / 32 题