Parmi cet amas de morts, il y avait pourtant deux vivants:
Le baron de Pardaillan, qui respirait encore, atteint de plusieurs
blessures mortelles;
Jacques de Savereux, qui n'était pas sorti de son évanouissement,
quoique à demi étouffé par le poids des cadavres avec lesquels on
l'avait confondu.
Le manque d'air lui redonna la conscience de son existence, et il
revint à lui par degrés, en faisant des efforts prodigieux afin
d'écarter le fardeau qui gênait sa respiration: il fut assez heureux
pour ramener sa tête à l'air libre et pour dégager un peu sa poitrine.
Son ivresse avait sensiblement diminué par l'effet de cette espèce de
léthargie qui s'était emparée de tous ses sens et de toutes ses
facultés; il rouvrit les yeux et les referma d'abord avec effroi, en
ne rencontrant que des figures grimaçantes et ensanglantées qu'il prit
pour les bizarres créations du sommeil.
Mais en ouvrant les yeux une seconde fois et en les tenant bien
ouverts, bien fixes sur les objets qui l'entouraient; mais en avançant
la main pour les toucher, il s'assura qu'il était éveillé.
Le reste des fumées du vin qui obscurcissaient son cerveau fut dissipé
subitement.
Il ne pouvait toutefois se rendre compte des circonstances qui
l'avaient mis au nombre des morts, et il ne s'expliquait pas davantage
comment ces morts avaient été entassés à deux pas du Louvre. Il
supposa quelque rixe, quelque duel, et il se demanda s'il ne s'était
pas battu comme second du sire de Curson avec les convives du
capitaine de Losse: c'était un souvenir vague qui surnageait dans sa
mémoire.
Mais il reconnut que son épée était encore dans le fourreau, et il se
rappela que la rencontre convenue devait se faire le lendemain au
Pré-aux-Clercs.
Après un premier moment d'hésitation, où ses pensées eurent peine à
suivre un cours régulier, il songea sérieusement à se tirer de la mare
de sang dans laquelle il était couché.
Il fit tant des pieds et des mains, qu'il parvint à s'ouvrir un
passage à travers les cadavres.
Il allait se trouver dégagé tout à fait, lorsqu'il fut arrêté par un
bras qui ne pouvait appartenir qu'à un vivant.
En même temps, un soupir et des paroles entrecoupées le convainquirent
que tout n'était pas mort dans ce monceau de corps inanimés.
--Holà! dit-il à voix haute, qui donc geint ici? Est-il quelqu'un qui
vive encore et qui soit en état de venir avec moi?--Silence, au nom de
Dieu! lui répondit-on à voix basse. S'ils vous entendent, ils s'en
vont retourner au carnage, et c'en est fait de nous!--Eh! qui sont
ceux-là, je vous prie, qui retourneraient pour nous mettre à mal?
demanda Jacques de Savereux, en parlant plus bas.--Ceux qui nous ont
laissés pour morts! dit la voix qui semblait près de s'éteindre par
suffocation.--Des voleurs de nuit? des reîtres? Sur mon âme! je ne
sais rien de ce qui s'est passé... Je ne suis pas mort ni endormi,
m'est avis?--N'êtes-vous pas grièvement blessé, comme je le suis?--Je
ne m'en aperçois pas, et blessé ou non, je me sens capable de jouer de
l'épée galamment. Mais pourquoi cette tuerie?--Vous êtes bien malade,
si vous n'avez plus nul souvenir de ces horreurs! Assommés et
massacrés par les Suisses de la garde du roi, sous les yeux de Sa
Majesté et de la reine sa mère!--Sous les yeux du roi! s'écria
Savereux.
Il leva la tête, en écoutant le tocsin, les cris, les coups de feu qui
se mêlaient dans les airs.
--Met-on la ville à sac? demanda-t-il.--Ce beau massacre n'a pas
commencé pour s'arrêter, et je me console de mourir, en pensant que je
ne verrai pas les meurtres de cette fatale nuit!--On se bat par les
rues! reprit Savereux qui voulut se mettre debout et qui fut encore
retenu par son voisin.--Ne bougez, mon ami! sinon, vous êtes mort sans
rémission!... Mais, vraiment, vous ne fûtes pas même blessé!--Je le
crois maintenant... Le grand diable me baille les étrivières, si je
comprends comment je me trouve là!... Vous n'étiez pas du souper chez
le capitaine de Losse? Vous n'avez point rencontré M. de
Curson?...--M. de Curson? interrompit la voix qui parut se raffermir:
où est-il? A-t-il pu échapper à la boucherie? A Dieu plaise!--J'ignore
ce qu'il devint depuis que je l'ai quitté: nous avons soupé, bu et
joué ensemble, si bien que je suis devenu son frère d'armes.--Vous!
reprit la voix qui sembla défaillir, tandis que du milieu des morts se
dressait une tête toute couverte de sang. Votre nom?--Jacques de
Savereux, gentilhomme périgourdin, le plus beau joueur de dés et de
cartes, le plus triomphant buveur qui soit en cour. Et vous?--Bâtard
de Gondrin, baron de Pardaillan, gentilhomme de la chambre du roi de
Navarre!--Par la messe! je ne vous aurais pas reconnu en ce piteux
état, vous, le glorieux baron de Pardaillan, favori de monseigneur
Henri de Bourbon!
La voix s'était tue, et Savereux attendit en vain une réponse.
Cette tête défigurée, qui s'était levée devant lui, venait de retomber
parmi les morts; mais il la distingua entre toutes au masque de sang
qui la couvrait et à l'horrible blessure qui avait fendu le crâne
jusqu'aux sourcils.
Le baron de Pardaillan gisait sans mouvement; néanmoins, son pouls
battait toujours et ses mains conservaient un peu de chaleur.
Savereux n'hésita pas à lui donner des secours empressés: il l'enleva
doucement de ce lit de cadavres et le porta près du bord de l'eau.
Là, il lui lava le visage et se servit des lambeaux de sa chemise
qu'il déchirait pour arrêter le sang de trois blessures dont la
moindre était mortelle.
Ensuite Savereux chercha dans son esprit le moyen de compléter sa
bonne action en procurant au blessé les soins nécessaires: il ne
voyait que le Louvre où l'on pût trouver ces soins que l'humanité ne
refuse jamais à quiconque les réclame.
Pardaillan lui en avait dit assez pour le mettre en défiance à l'égard
de l'accueil qu'on leur ferait au Louvre cette nuit-là: non pas qu'il
ajoutât foi aux étranges déclarations de Pardaillan, accusant le roi
et les catholiques de trahison et d'assassinat; il supposa seulement
qu'une querelle s'étant élevée entre les gentilshommes huguenots et
catholiques, des morts et des blessés étaient restés sur le terrain.
Cependant il s'étonnait, il s'effrayait de la situation de Paris.
Ces cris n'étaient pas des cris de joie; ces coups de feu, des
réjouissances publiques; ce tocsin, une sonnerie de fête.
Que se passait-il donc d'extraordinaire, de terrible?
Il ne pouvait s'empêcher de craindre une grande catastrophe.
Pardaillan n'avait pas repris ses sens.
Savereux l'interrogeait en vain, dans l'espoir d'obtenir des
renseignements plus explicites, lorsqu'une troupe d'hommes armés et de
populace descendit du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois vers la Seine,
avec des torches, en vociférant.
Savereux ne balance pas à marcher droit à eux, après avoir tiré son
épée.
Ce sont des soldats qui traînent par les pieds un corps sans tête,
souillé de fange et de sang: un hideux cortége de misérables en
haillons s'agite et se presse autour de ces restes méconnaissables que
chacun veut contempler et outrager à son tour.
--Au gibet, l'amiral! crient ces forcenés. Allons le pendre à
Montfaucon! Il sera mieux fêté au pilori des Halles! Oh! le méchant
païen! Mort aux huguenots! Pas de trêve, pas de rémission! Tuons!
tuons! Morte la bête, mort le venin! C'est donc là ce grand ennemi de
la messe? Brûlons sa charogne hérétique!
--Salaboz, est-ce pas vous qui avez fait cette belle expédition?
demanda Savereux, apercevant ce capitaine qui avait beaucoup à faire
pour défendre le cadavre qu'on voulait lui arracher. L'amiral est-il
bien mort?--Que vous en semble? repartit Salaboz, en se retournant
d'un air menaçant vers l'inconnu qui l'avait interpellé par son
nom.--Çà, qui es-tu? dit à Savereux un des plus exaltés de la bande,
en lui présentant la pointe d'une dague. Crie: _Vive la messe!_ sinon,
au diable ton patron!--Ah! c'est vous, monsieur de Savereux! s'écria
Salaboz.
Et, courant à lui, il le dégagea des mains de ses adversaires que ce
gentilhomme n'eût pas écartés aisément à coups d'épée.
--Si je comprends rien à ce qui se passe, je veux être condamné à ne
boire que de l'eau et à ne toucher onc cartes ni dés!--Vous avez
pourtant noblement fait votre devoir? dit Salaboz qui le voyait tout
couvert de sang: combien en avez-vous tué déjà?--J'en ferai un jour le
compte, pour vous l'apprendre... Mais qui sont ceux-là qu'il faut
tuer?--Tous ceux qui sont huguenots avoués ou cachés, tous ceux qui
ont en haine le pape, le roi et le duc de Guise, tous ceux enfin qui
vous paraîtront bons à occire!--Vrai Dieu! capitaine Salaboz, je ne me
pique pas d'être si fervent catholique, et je vous laisse la meilleure
part de cette tuerie!
Jacques de Savereux, indigné et attristé de ces excès de fanatisme
religieux, auxquels il ne se sentait pas capable de s'associer, tourna
le dos à Salaboz et regagna lentement le bord de la rivière où il
avait laissé Pardaillan sans connaissance.
Savereux avait jusqu'alors partagé les passions hostiles des
catholiques à l'égard des protestants, non par raisonnement et par
conviction, mais par habitude car il était à peine suffisamment
chrétien, au baptême près. Il aurait donc pu, cette nuit-là, dans
toute autre situation d'esprit, suivre sans réflexion l'exemple de ses
compagnons ordinaires de jeu et de débauche, croire à la justice d'un
massacre général des huguenots ou du moins l'autoriser par des raisons
divines et humaines, se mêler avec un aveugle emportement à
l'exécution de ce vaste complot et se plaire comme Salaboz à répandre
un sang maudit.
Les circonstances, au contraire, dans lesquelles il venait de se
trouver, avaient réagi fortement sur sa manière de voir et de sentir,
à tel point que la cause des huguenots lui parut alors la plus juste
et qu'il sympathisa dès ce moment avec elle.
La générosité et la franchise de son caractère le prédisposaient
d'ailleurs à ce revirement d'opinion en présence d'une trahison aussi
lâche que criminelle: il aurait compris une lutte finale entre les
deux partis qui divisaient la France, et dans ce cas il n'eût pas
songé à quitter son drapeau, ni même à examiner de quel côté était le
bon droit; mais il aurait voulu que cette lutte se fît au grand jour,
avec partage égal de terrain et de soleil, comme un duel à mort réglé
par les lois de la chevalerie.
Il se promit donc de rester neutre et de ne pas tremper dans l'odieuse
perfidie des catholiques.
Ce fut sous l'influence de ces impressions qu'il retourna auprès du
baron de Pardaillan.
Il ne le connaissait que pour l'avoir vu jouer à la paume et au mail,
que pour l'avoir entendu vanter comme un brave et digne gentilhomme;
il se souvenait surtout, ainsi qu'on se souvient d'un rêve, de cette
belle dame qui, la nuit même, était venue à cheval, suivie d'un valet,
et qui avait prononcé le nom de Pardaillan.
Ces motifs n'eussent peut-être pas suffi pour déterminer Savereux à
s'attacher à la fortune de ce capitaine huguenot, qu'il avait
rencontré demi-mort gisant auprès de lui; mais la conformité de leur
sort pendant cette nuit sanglante lui semblait un lien qu'il ne devait
pas rompre: aussi bien, Pardaillan était-il dans un état à ne pas
permettre qu'on l'abandonnât sans inhumanité.
Pardaillan ne fit aucun mouvement et ne rouvrit pas les yeux lorsque
Savereux se pencha vers lui; mais il respirait encore, et le sang ne
coulait plus de ses blessures.
--Eh! monsieur de Pardaillan! lui cria dans l'oreille Jacques de
Savereux: il ne fait pas bon ici pour vous!... Ne sauriez-vous pas
marcher, en vous aidant de mon bras?--Vous êtes catholique? reprit
Pardaillan, avec un accent de douloureuse résignation: tuez-moi ici
plutôt qu'ailleurs, je vous prie!--Vous tuer? Bon! pourquoi vous
tuerais-je? repartit Savereux, offensé de ce soupçon qu'il n'avait pas
mérité: j'empêcherais plutôt qu'on ne vous tuât!--Vous n'êtes donc pas
catholique? Ce n'est donc point vous qui parliez tout à l'heure aux
meurtriers?--Je ne puis et ne veux être catholique ni huguenot; je
suis gentilhomme, et à ce titre je vous dois assistance et protection,
puisque vous êtes gentilhomme.--Voilà un beau et fier langage, dit
Pardaillan. Je vous prie désormais de me tenir pour votre frère et
ami.
Et il lui tendit la main.
--Soit! répliqua Savereux en acceptant la main qui lui était offerte.
Il s'agit de vous tirer de là et de vous mettre en lieu sûr.--Si je
pouvais seulement passer la rivière et me rendre au faubourg
Saint-Germain, avant que je meure!--Vous ne mourrez pas, si vous
voulez être mon frère et mon ami! Aurez-vous pas la force de vous
jucher sur mes épaules, pendant que je nagerai?...--Ce serait vous
noyer avec moi! Écoutez: mieux vaut me laisser à cette place jusqu'à
ce qu'on puisse me venir prendre en bateau, mort ou vif; et vous,
qui avez si bonne envie de me servir, vous ferez plus que me
sauver la vie: vous passerez la rivière à la nage et irez au
faubourg Saint-Germain, à l'hôtel de Genouillac, près la porte
Bussy...--Imaginez que j'y suis déjà, et dites ce que je dois
faire... Cordieu! Voici des gens qui se sauvent de tous côtés en
nageant...--Portez toutefois cette écharpe pour témoigner que vous
venez de ma part; or, l'ayant remise aux mains de damoiselle Anne de
Curson...--Anne de Curson! s'écria Savereux avec une émotion
indéfinissable.
--Est-elle pas parente du jeune sire de Curson?
--Oui, vraiment, c'est sa propre soeur, et n'était cette
malencontreuse nuit, je l'eusse épousée demain.
Jacques de Savereux n'en écouta pas davantage, et sans communiquer son
projet au baron de Pardaillan, il se jeta dans l'eau tout habillé,
nagea vigoureusement vers l'autre rive et atteignit la barque du
passeur, amarrée à un pieu: s'élancer dedans, détacher l'amarre,
s'emparer des rames, tout cela se fit en quelques secondes, malgré les
cris du passeur qui était sorti de sa cabane.
Au bout de dix minutes d'absence, Savereux était de retour auprès du
blessé qu'il enlevait entre ses bras et qu'il transportait dans la
barque.
Il se mit à ramer avec ardeur:
--Ah! quel noble coeur vous êtes! murmura Pardaillan: moi qui vous
accusais de m'avoir abandonné!--Vous abandonner! reprit Savereux avec
étonnement; ne vous avais-je pas dit que j'étais le frère d'armes de
votre futur beau-frère, Yves de Curson?
La rivière était couverte de corps morts qui flottaient entre deux
eaux et de blessés qui s'enfuyaient à la nage: quelques-uns essayèrent
de s'accrocher au bateau, mais Savereux les repoussa avec les rames,
dans la crainte qu'ils ne fissent chavirer la frêle embarcation.
Dans ce moment, le roi reparut sur le balcon du Louvre, avec des
torches, pour contempler la Seine teinte de sang. Plusieurs coups
d'arquebuse partirent de ce balcon, dirigés contre les fugitifs qui
passaient l'eau.
Une balle siffla aux oreilles de Savereux qui reconnut le roi et ses
favoris comme les auteurs de ces arquebusades.
--Dieu me damne! s'écria-t-il. Le roi de France très-chrétien tire à
la cible sur ses pauvres sujets! Certes, j'ai honte d'être catholique.
La barque touchait la rive: il se trouvait hors de la portée des
balles; mais lorsqu'il s'apprêtait à descendre à terre le blessé, il
fut forcé de mettre l'épée à la main, pour tenir en respect le passeur
qui le menaçait d'un coup de croc.
--Holà! compère, lui dit-il d'un ton d'autorité: lequel préfères-tu
des deux, ma rapière dans ton ventre ou cinq cents écus d'or dans ta
bourse?--Cinq cents écus d'or! répéta le passeur qui ne pensa plus à
s'opposer à l'abordage. Que veut-on de moi?
--Que tu m'aides à mener ce gentilhomme jusques à l'hôtel de
Genouillac près la porte Bussy. Mais pour te rendre sûr que tu seras
payé de la somme promise, voici que je te paye d'avance sans
compter.--O mon frère! mon ami! murmura Pardaillan oppressé par la
reconnaissance. Je m'en vais donc revoir Anne avant que de mourir!
X
Près de la porte Bussy, qui séparait la rue Saint-André-des-Arcs du
faubourg Saint-Germain-des-Prés, et qui était située vis-à-vis de la
rue Contrescarpe actuelle, s'élevait une vieille maison dite l'hôtel
de Bussy, parce que Simon de Bussy, conseiller du roi, au quatorzième
siècle, y avait logé: ses héritiers avaient vendu cet hôtel à la noble
famille de Genouillac, qui lui donna son nom.
A cette époque, chaque famille noble possédait à Paris un hôtel,
qu'elle n'occupait presque jamais, mais où elle attachait son nom et
ses armes. C'était d'ailleurs un lieu de séjour prêt à recevoir les
propriétaires ou leurs parents et amis, lorsqu'ils se rendaient dans
la capitale, afin de ne pas descendre en quelque auberge, comme un
voyageur étranger, de médiocre condition.
Le sire de Genouillac avait donc offert les clés de sa maison de Paris
à la baronne de Curson qui venait de Bretagne pour marier sa fille au
baron de Pardaillan.
Dans une grande salle du premier étage, la dame de Curson, assise,
droite et immobile, sur une chaise haute et massive en bois de
châtaignier, écoutait la voix grave et solennelle d'un ministre
protestant, maître Simon de Labarche, qui lui lisait la Bible.
Ils étaient tous les deux tellement absorbés, l'un par la lecture, et
l'autre par l'audition, qu'ils ressemblaient à deux statues, n'eût été
le mouvement que faisait la main du ministre en tournant la page du
livre.
La lumière de deux grosses chandelles de cire jaune dans de lourds
flambeaux d'argent, éclairait faiblement cette scène nocturne, à
laquelle prêtaient d'étranges reflets la tenture de la chambre en
cordouan ou cuir doré et gaufré, et les vitraux peints des fenêtres
ogivales.
Le silence et l'obscurité régnaient au dehors.
On n'entendait par intervalles que le pas du veilleur de nuit, qui se
promenait le long de la plate-forme des tours de la porte de Bussy.
Par intervalles aussi, une lueur errante traversait le vitrail et s'y
colorait avant de tomber sur le plancher couvert de nattes ou de
monter aux lambris armoriés du plafond: c'était le passage d'un piéton
ou d'un cavalier précédé d'un porteur de torche.
En ce moment, le ministre lisait l'histoire de Joseph vendu par ses
frères:
«Et ils prirent la robe de Joseph, et ayant tué un bouc d'entre les
chèvres, ils ensanglantèrent la robe. Puis, ils adressèrent à leur
père cette robe ensanglantée, en lui faisant dire: «Nous avons trouvé
ceci; connais maintenant si c'est la robe de ton fils ou non.» Et il
la connut et dit: «C'est la robe de mon fils; une bête féroce l'a
dévoré; assurément Joseph est mort.» Ce disant, Jacob déchira ses
vêtements, se ceignit d'un sac et mena deuil sur son fils plusieurs
jours durant.»
--Ah! maître Simon! murmura la dame de Curson, avec un accent
lamentable: mon fils est mort et aussi ma bien-aimée fille Anne!--D'où
vous vient cette mauvaise pensée, madame? répondit le ministre, d'un
ton de réprimande: le Dieu d'Israël n'est-il pas toujours là pour
protéger les siens?--Il fera tantôt jour, et Anne n'est point revenue!
Voilà quatre heures et plus qu'elle partit à cheval, accompagnée de
notre vieux Daniel!--La faute en est à vous, qui l'avez laissée
partir. Est-il sage et convenable qu'une damoiselle noble, de son âge
et de sa beauté, s'en aille chevaucher par les rues de la ville en
pleine nuit? Vous avez péché par imprudence, madame, et maintenant
vous portez la peine du péché, qui est l'angoisse.--Eh! maître Simon,
je n'étais pas moins inquiète qu'elle-même à l'endroit de mon fils: il
est trop enclin aux passions et voluptés de ce monde...--Je m'en suis
maintesfois affligé avec vous; messire Yves ne sait se défendre des
attraits diaboliques de la sensualité; il se livre volontiers au
libertinage, à la débauche, au jeu, comme ferait un catholique. Je
l'ai prêché et admonesté là-dessus, sans qu'il fasse état de
s'amender. Hier encore, je lui conseillais de fuir la compagnie des
papistes qui ne peuvent que l'induire à mal; ainsi, hante-t-il un
certain capitaine de Losse, qui l'excite à boire et à jouer...--Dieu
me le rende, ce pauvre et cher enfant! murmura la dame de Curson, en
joignant les mains et en les élevant au ciel.--Dieu vous le rende pur
et immaculé, car autant vaut perdre la vie, que la souiller au
bourbier du vice. C'est affaire aux papistes que de se libérer
du remords et de la pénitence par une absolution. Le péché ne
s'efface que par la réparation; après le scandale, il faut le bon
exemple...--Où croyez-vous qu'elle puisse être? demanda la dame de
Curson, qui suivait son idée à travers les pieuses réflexions du
ministre.--Nous devons remercier la divine Providence qui se déclare
pour ceux de la religion, continua le ministre; mais c'est de
l'aveuglement et de l'ingratitude que d'imaginer que la paix nous est
donnée pour banqueter, jouer aux dés et aux cartes, tenir propos
dissolus et vivre en papisterie. Le bienfait de la paix mérite
d'être mieux employé: il importe de faire l'aumône, de pratiquer
les bonnes oeuvres, de méditer la sainte Écriture, d'assister aux
prêches...--Oyez, oyez! s'écria la dame de Curson.
Elle étendait le bras dans la direction du Louvre, qu'on distinguait
dans le lointain, comme une masse noire dominant les toits des
maisons.
--Quel est ce son de cloche? ce n'est pas la cloche des matines, ni
celle de l'angelus: c'est le tocsin!--Le tocsin? reprit le ministre
sans s'émouvoir et sans quitter sa place. Il y a tant de cloches en
cette ville, qu'on ne peut comprendre ce qu'elles disent. Les papistes
ne se contentent de sonner leurs messes: ils sonnent vêpres, complies,
matines; ils sonnent les mariages, les baptêmes, les morts...--Les
morts! c'est le jour des Morts! répéta la dame de Curson, dominée par
ses pressentiments: oyez ces cris, ces arquebusades, et par-dessus
tout le tocsin!--La volonté de Dieu soit faite en tout temps et en
tous lieux! répliqua tranquillement le ministre. Ne vous plaît-il pas,
madame, d'achever notre lecture?--Mon fils! ma fille! criait avec
désespoir la pauvre mère.
Elle s'était élancée vers la fenêtre ouverte et fixait à l'horizon ses
regards obscurcis de larmes.
--Où sont-ils, où sont-ils, grand Dieu! Le tocsin, toujours le
tocsin!... On se bat, on tue, on meurt!... Absents l'un et l'autre!...
Si je savais du moins les revoir!--C'est Dieu qui le sait, madame, et
je vous invite à l'intercéder dans vos prières, pour qu'il vous ramène
sains et saufs ceux que vous pleurez!
La dame de Curson, accablée de douleur, obéit à ce conseil qui lui
permettait de se concentrer dans la pensée de ses enfants.
Ses genoux fléchirent d'eux-mêmes et elle tomba prosternée, les yeux
fixés vers le point éloigné d'où s'élevait le tumulte qui paraissait
grandir et s'étendre à chaque instant; ses mains étaient crispées
l'une dans l'autre, plutôt que jointes pour prier; elle ne priait
pas, elle n'entendait pas seulement maître Simon priant à haute voix
auprès d'elle; mais elle offrait à Dieu sa propre vie en échange de
celles d'un fils et d'une fille que son imagination maternelle lui
représentait exposés aux plus grands périls.
Elle resta écrasée sous le poids de l'anxiété qui la dévorait,
écoutant, regardant, attendant toujours.
C'était un touchant spectacle que cette vieille dame agenouillée, ou
plutôt affaissée sur elle-même, semblable à une condamnée devant le
billot, tandis qu'à ses côtés, le ministre protestant, vieillard
chétif, au visage maigre et pâle, aux yeux vifs et ardents, au crâne
chauve et blanc, aux mains sèches et jaunes, se fortifiait par la
prière et s'animait au martyre.
La dame de Curson avait arraché sa toque de velours noir pour mieux
prêter l'oreille à tous les bruits, et ses cheveux blancs, réunis
d'ordinaire en grosses touffes bouclées sur les tempes, s'étaient
déroulés et battaient ses joues inondées de larmes.
L'aspect de son désespoir était encore plus saisissant, à cause de son
costume de laine noire, analogue à celui d'une religieuse, costume que
la reine Catherine de Médicis avait imposé aux veuves depuis la mort
de Henri II.
Mais ce corsage plat terminé en pointe, cette robe longue à larges
plis, ce manteau traînant jusqu'à terre avec un collet relevé en
éventail à partir des épaules, ce n'étaient pas ces formes et cette
couleur sévère de vêtements qui pouvaient changer l'expression de
douceur et de bonté empreinte sur sa noble physionomie.
Pour être veuve, elle n'en était que plus mère.
Tout à coup elle se lève.
Elle s'élance au balcon, elle se penche en avant pour distinguer dans
l'ombre des rues un objet qu'elle a pressenti: ses prunelles
rayonnent, sa bouche s'agite entr'ouverte, sa respiration est
suspendue, son coeur bat avec violence!
Elle a reconnu le trot d'un cheval sur le pavé.
Ce trot s'accélère en approchant de la porte de Bussy.