Cepandant je vous diray, quand à ce que m'escrivés touchant les propos

que vous a tenus l'oncle du comte d'Arguil[153], que mes affaires ne

peuvent permettre de faire ce que je desirerois bien pour ceux qui me

sont affectionnés en Escosse. Toutesfois asseurés les franchement que

je ne diminueray jamais rien de l'amitié que je leur porte, et ne les

abandonneray poinct. Je ne doubte pas que icelle Royne d'Angleterre

n'ayt tousjours le desir, et, quand et quand, espérance de réduire ce

royaulme là comme s'il estoit sien: mais elle y a desjà tant de fois

failli que je croy qu'elle n'en peut que bien peu espérer. Toutesfois

il sera bon, et vous prie, pour ceste occasion, d'entretenir

tousjours, le plus que vous pourrés, les dictz escossois qui me sont

affectionnés, affin de me servir de ce pays là comme j'ay cy devant

faict, si tant est que icelle Royne d'Angleterre se déclarât contre

moy. A quoy, combien qu'elle ne fasse aulcune démonstration, je sçay

qu'elle a esté fort sollicitée sur l'occasion de ces troubles, que je

ne doubte pas, s'ilz continuent, qu'elle ne les fomente, pour le

moins, ainsi qu'elle a faict durant les aultres.

[153] Voyez la CCCLXVe dép. du 15 février 1574, tom. VI, pag. 32.

Je donnay, avant hier, audience à son ambassadeur, qui trouva mes

frères le Duc d'Alençon et le Roy de Navarre rians et s'esjouans avec

moy, selon la vraye et parfaicte amitié et bonne intelligence qui est

entre nous, telle qu'elle se peut desirer entre frères; dont la Royne,

Madame et Mère, qui estoit aussy auprès de moy, qui estois au lict,

vit bien que le dict ambassadeur se soufrit, car il pensoit, à mon

advis, que, selon les faulx bruictz que les malitieux, qui ne

demandent que la division, font courir, nous feussions en mauvaise

intelligence, mais il vit bien le contraire. Aussy vous priè je dire

que j'espère si bien conduire mes dictz frères, le Duc d'Alançon et le

Roy de Navarre, qu'ilz n'auront jamais, comme de ceste heure, aultre

vollonté que la mienne; combien qu'à vous dire vray, mais cella

demeurera en vous, il y ait eu de grandes menées, et l'on a faict ce

que l'on a peu pour les diviser d'avec moy, qui loue Dieu de

l'assistance qu'il m'a donnée pour y remédier comme j'ay faict, si

bien que je m'asseure que tout sera bientost appaisé en ce royaulme,

et qu'en quelque sorte que ce soit mes dictz frères n'ont ni n'auront

aultre intention et vollonté que la mienne, comme vous le pourrés

tousjours bien fermement asseurer de dellà; estant aultant nécessaire,

qu'il feust jamais, que preniez garde à ce qui se faira de delà, car

j'ay sceu pour certain que la dicte Royne a esté très instamment

poursuivie pour se déclarer contre moy; et que, sur ce, les principaux

de son conseil avec lesquelz elle en a communicqué se sont trouvés

partis, estant le milord thrésorier le plus ferme opinant, à ce qu'on

m'a dict, (toutesfois je ne le tiens pas pour bien certain), à me

faire la guerre ouverte, sur ces eslévations qui sont maintenant par

deçà.

J'ay sceu davantage que l'ambassadeur, qui est icy, faict cejourdhuy

partir son secrettaire pour presser sa Maistresse et les ministres à

cella, leur persuadant qu'ilz n'auront jamais si belle occasion et

moyen de faire quelque chose par deçà pour y remettre le pied et y

ravoir un Calais. Mais il ne fault pas faire semblant de rien, et au

contraire continuer tousjours à entrettenir la dicte Royne et ses

ministres de la vraye amitié que je luy porte, et de celle que

j'espère réciproquement d'elle; ayant l'œil ouvert et faisant

dextrement tout ce qu'il vous sera possible pour entendre ses

délibérations et m'en advertir.

Je n'ay poinct encore responce de ceux de mes dictz subjectz, qui se

sont eslevés, sur ce que le Sr de Torcy leur a raporté de ma vollonté;

mais j'en attands bientost, et desire bien fort qu'ilz soyent si

sages que chascun se rettire en sa maison, et vive en repos sellon les

lettres patentes qu'ilz m'avoient demandées, et que je leur envoye,

dont vous avés eu le double par ma dernière dépesche; priant Dieu,

etc.

Escript au fauxbourg St Honoré, lez Paris, le VIIe jour de mars 1574.

CHARLES. PINART.

CLXIII

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du XVIIe jour d'apvril 1574.--

Nouveaux évènemens survenus en France.--Remontrances que

l'ambassadeur doit faire contre les secours donnés par

l'Angleterre à Montgommery.--Nécessité de surseoir à la

négociation du mariage.--Détails sur la conspiration de La Mole

et de Coconas.--Déclarations du duc d'Alençon et du roi de

Navarre.--Fuite du prince de Condé.--Dispositions prises contre

La Noue, qui occupe la Rochelle.--Abandon du siège de Valognes

par Montgommery.--Assurance que toutes les autres provinces

sont tranquilles.--Levées de troupes faites par le roi en

Allemagne et en Suisse.

Monsieur de La Mothe Fénélon, par vos dépesches du XXVIIIe du passé,

IIe et VIe du présent[154], j'ay veu comme la Royne d'Angleterre, ma

bonne sœur, ayant entendu les nouveaux accidentz survenus de deçà, a

faict contenance d'en recevoir grand desplaisir, et mesmes de ce

qu'elle avoit ouï dire qu'il y avoit quelque chose de meslé de mon

frère le Duc d'Alençon; ce que je reconnois d'une très bonne vollonté

qu'elle me porte et au bien de mes affaires, comme aussy les propoz

qu'elle vous a tenus de Montgomery, ne pouvant en cella user de plus

belles démonstrations de son amitié, lesquelles je seray bien aise de

voir suivies de semblables effaictz; ayant à vous dire, en passant,

touchant icelluy Montgomery, que, entre aultres déclarations que a

faictes le comte Coconas, prisonnier, grandement coupable de la

malheureuse entreprise qui a esté descouverte, il a dict que le dict

Mongomery s'asseuroit bien d'estre secoureu du costé d'Angleterre: ce

que je desire que vous faisiés entendre à ma dicte bonne sœur, et luy

remonstriés que, encore que ce soit chose que je ne veuille pas croire

qu'elle voullût souffrir, pour ne pouvoir estre rien plus contraire à

noz communs traictés et à l'amitié qu'elle veut par toutes parolles

faire connoistre me porter, si est ce que j'ay bien voullu l'en faire

advertir par vous, et la requérir d'y pourvoir, par tous les meilleurs

moyens qu'il sera possible, qu'il ne soit presté aulcun secours au

dict Mongomery ni à aultres de sa faction, soit ouvertement, ou

clandestinement.

[154] Voyez CCCLXXIIe, CCCLXXIIIe et CCCLXXIVe dép. tom. VI, pag.

64, 68 et 73.

Vous pouvés bien juger comme ces choses interrompent le dessein que

j'avois prins de m'en aller du costé de la Picardie pour facilliter

l'effaict de l'entreveue de mon dict frère le Duc; lequel il fault

laisser aux termes qu'il est, sans plus en parler, que l'on ne voye

quelque changement en mieux de mes affaires, sans toutesfois monstrer

que je sois réfroidy du desir que j'ay de m'estreindre avec ma dicte

bonne sœur d'un plus estroit lien d'amitié; vous priant que, pour le

plus grand servisse que me sauriés faire, vous ayés, à ceste heure,

l'œil bien ouvert à tout ce qui se faira et proposera du costé

d'Angleterre. Comme je suis asseuré de vostre affection et

intelligence, je ne vous en exhorte pas davantage.

J'ay veu ce que vous me mandés du desir que le comte d'Arguil a

d'estre faict chevallier de mon ordre, ce que je luy ay fort

volontairement accordé, et vous envoye la dépesche que je pense ne

pouvoir mieux addresser qu'à vous mesmes pour le luy bailler.

Au surplus, Monsieur de La Mothe Fénélon, vous aurés entendu par ma

dernière[155], comme ceste malheureuse entreprinse, semblable à celle

que l'on voulloit dernièrement tanter à Saint Germain en Laye, avoit

esté descouverte, qui feust cause que, m'ayant esté confirmée par

plusieurs divers advis, je fis renforcer mes gardes et entrer dedans

l'enclos de ce chasteau un corps de garde de Suisses. Il avoit dès

lors esté prins quelques prisonniers, coupables de la dicte

entreprinse, et despuis il en a esté encore prins d'aultres, entre

lesquels sont La Molle et le comte Coconas, qui sont entre les mains

des gens de ma cour de parlement, pour leur estre faict leur procès,

s'estantz desjà, par les interrogations que l'on leur a peu faire, et

leurs confessions vollontaires, vériffié comme ilz ont voulleu

suborner mes frères, le Duc d'Alençon et Roy de Navarre, et les

enlever hors d'auprès de moy pour leur faire entreprendre quelque

chose au préjudice de mon authorité et du repos de mon estat; pour

lequel effort ilz avoient disposé des chevaux en certains endroictz et

prins un lieu où ilz se debvoient rendre; ayant bien à louer Dieu de

ce que, par sa grâce, leur mauvais dessein n'a esté exécuté. Mes dicts

deux frères, ayantz recogneu la maligne intention de ceux qui les ont

voulleu ainsi malheureusement séduire, m'ont déclaré tout ce que

dessus, espérant bien que, par la confession des procès qui seront

faits à ceux qui se trouvent aujourdhuy prisonniers, il se pourra

descouvrir quelque chose davantage de ce à quoy tendoit le but de

ceste malheureuse entreprise; dont je ne manqueray de vous donner

advis affin que vous en puissiés parler au lieu où vous estes.

[155] Cette lettre manque.

Cependant je ne veux oublier à vous dire que mon cousin, le Prince de

Condé, ayant eu quelque frayeur, pour luy avoir esté donné à entendre

que je tenois prisonniers mes dictz frères, est sorty d'effroy de la

ville d'Amiens, et s'est rettiré du costé des Ardennes, ainsy que je

l'ay entendu. Mais j'espère que, comme son parlement a esté fondé sur

un faux donné à entendre, quand il sçaura la vérité des choses, comme

j'ay donné ordre de la luy faire sçavoir, il s'en retournera au dict

Amiens pour continuer à pourvoir aux affaires de son gouvernement,

selon la charge que je luy en ay donnée et que luy avois envoyée

expressément.

Je viens d'avoir nouvelles de mon cousin, le duc Montpensier, comme il

a, avec le Sr de La Vauguion, suivi de si près les troupes de La Noue,

qui avoient envie de se joindre à Langoran, qu'il les a contrainct de

prendre aultre chemin et de tirer du costé de la Rochelle, estant mon

dict cousin en délibération de les combattre avec bonne intention de

les deffaire, comme il est bien plus fort qu'elles ne sont. Quand au

dict La Noue, estant malade d'une fiebvre double tierce, il s'estoit

rettiré à la Rochelle, où je croy que mon cousin le sieur Strossy et

le secrettaire Pinart, qui estoient après à le joindre, pourront

négotier avec luy du faict de leur charge.

Du costé de la Normandie, j'ay eu aujourdhui advis que le Sr de

Matignon a fait lever le siège devant Valongnes à Montgomery, qui

s'est rettiré du costé de Vire, où il le poursuivoit pour le combattre

avec une bonne troupe de forces, luy ayant desjà faict changer d'un

logis ou deux.

J'espère quelque bon effaict de ces deux costés, n'ayant rien qui

bouge, grâces à Dieu, ez aultres provinces par deçà, où les choses

sont en fort paisible estat; priant Dieu, etc.

Escript au chasteau de Vincennes, le XVIIe jour d'apvril 1574.

Je ne veux oublier de vous dire que, despuis ces nouveaux accidentz

survenus, je me suis résollu de mettre en wartguelt jusques à cinq

mille chevaux reytres, et de demander une levée de six mille Suisses,

pour estre fort et donner la loy à ceux de mes dicts subjectz qui me

seront désobéissantz.

CHARLES. BRULART.

CLXIV

LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du XXVe jour d'apvril 1574.--

Audience accordée à l'ambassadeur d'Angleterre pendant la maladie

du roi.--Intercession d'Élisabeth en faveur de La

Mole.--Déclaration faite par Catherine de Médicis des motifs

qui ne permettront pas d'user de clémence envers lui, s'il est

condamné.

Monsieur de La Mothe Fénélon, l'ambassadeur de la Royne d'Angleterre,

Madame ma bonne sœur, m'est venu aujourdhui trouver, et a commencé à

me dire que sa Maistresse avoit esté grandement resjouie, quand elle

avoit entendu, par sa dépesche, que le Roy, Monsieur mon filz, et moy

continuons toute bonne amitié envers elle, et que les choses que l'on

disoit de mon filz le Duc, sur l'occasion de ce qui est cy devant

advenu, ne se trouvoient telles que on en avoit faict courir le

bruict, qui estoit bien le plus grand desplaisir qu'elle pouvoit

recevoir; car, comme l'amitié singullière, qu'elle luy avoit tousjours

cy devant portée, estoit principallement fondée sur celle qu'elle

avoit avecque le Roy, Mon dict Sieur et filz, et moy, aussy quand il

seroit mal avec nous, elle n'en pourroit que grandement diminuer. Ce

que je luy ay conforté et remercié de ce que, en cella, elle randoit

un bien ample tesmoignage de la syncérité de son affection,

l'asseurant, comme la vérité est, que nostre amitié vers elle est

telle et aussy syncère qu'elle ait esté cy devant, et que nous avons

tout desir de l'estreindre tousjours de plus en plus; et que, Dieu

mercy, il estoit en aussy bonne intelligence avec nous que nous le

sçaurions souhaitter pour nostre contentement, et que sa vollonté et

la nostre n'estoit qu'une mesme chose.

Puis il m'a dict qu'il avoit à parler au Roy, Mon dict Sieur et filz,

quelque chose de la part de sa Maistresse, mais, à cause de son

indisposition, il ne le voulloit empescher, m'ayant déclaré que

c'estoit de La Molle, lequel ayant veu et estimé pour gentilhomme fort

honneste, elle a quelque occasion de penser qu'il ne luy seroit poinct

tombé au cœur de faire une meschanceté; toutesfois qu'elle ne sçavoit

pas de quoy il peût estre chargé, mais que, s'il y avoit chose qui ne

feust de si grand grief et offence qu'elle peût estre remise, qu'elle

prieroit vollontiers pour luy. En quoy elle estoit incitée d'aultant

plus qu'elle avoit tousjours recogneu la bénignité et clémence de mon

dict filz si grande envers ses subjectz, qu'il avoit tousjours fort

vollontiers pardonné, mesmement à ceux qui, par plusieurs fois, ont

prins et porté les armes, les ayant, après cella, aultant

favorablement traictés que pourroit faire le plus clément prince du

monde, comme encores il se voyoit aujourdhuy qu'il leur faict de si

belles et raisonnables offres que, quand ilz ne les voudront accepter,

ilz mériteront d'en estre blasmés de tout le monde, et que tous les

princes, qui font profession de leur religion, leur seroient

contraires.

Là dessus, je luy ay respondu que j'estois bien aise qu'il fît ce

jugement avec la vérité, mais, quand à ce qui touche le pardon qu'a

faict le Roy, Mon dict Sieur et filz, à ses subjectz, quand ilz se

sont cy devant eslevés en armes, ç'a esté lorsqu'ilz ont faict

cognoistre que ce qu'ilz en faisoient n'estoit que pour le faict de

leur religion, et estre en cella contentés de ce qui serviroit à la

satisfaction de leur conscience, et que, leur y ayant esté pourveu,

ilz luy ont randu l'obéyssance telle que debvoient de bons subjectz:

mais, pour le regard du dict La Molle, il y avoit bien d'aultres

considérations; car estant une personne qui a esté nourrie près de

nous, et se peut dire de nostre pain, luy ayant, Mon dict Sieur et

filz, faict de l'honneur et de la faveur, non pas comme à un subject

et serviteur, mais aultant quasi qu'il eut sceu faire à un qui luy eut

esté compaignon, la faulte, qu'il pouvoit avoir faicte, estoit

beaucoup plus grande en son endroict que de toutes aultres personnes;

qu'il sçavoit bien que, quand semblables accidentz estoient advenus en

Angleterre, la Royne, sa Maistresse, n'avoit pas pardonné à ses

propres parentz, et avoit laissé traicter telle chose par la justice,

ainsi qu'il estoit raisonnable, et comme l'on faict présentement,

estant le dict La Molle et ceux qui sont accusés comme luy entre les

mains des premiers juges de ce royaulme, qui sont les gens de la cour

de parlement de Paris; par lesquelz tout homme accusé en ce dict

royaulme desire estre plustost jugé que par nulz aultres, par la

grande et singullière intégrité qui est recogneue en eux.

A quoy il n'a peu contredire, mais a plustot approuvé ce que je luy en

déclarois, me disant si on ne peut sçavoir encores de quoy le dict La

Molle est convaincu?

A quoy je luy ay respondu qu'il ne se sçavoit poinct; mais que cest

affaire estoit traicté avec toute la syncérité qui se peut dire, et

que, après avoir esté le procès faict, nous en fairions part à sa

dicte Maistresse pour luy faire cognoistre le fonds de la vérité des

choses, que nous ne voudrions demeurer célé à personne qui nous touche

d'amitié si intime.

C'est, en somme, le contenu des propos qui se sont passés entre nous,

desquelz je vous ay bien voullu donner advis, affin que, si la Royne,

ma dicte bonne sœur, vous en parle, par delà, ou vous dict ce qu'elle

en aura sceu de son dict ambassadeur, vous en puissiés estre d'aultant

plus asseuré par ce que présentement je vous en mande, et vous y

conformer.

Au surplus, Monsieur de La Mothe Fénélon, attendant qu'il vous soit

faict responce sur la dépesche que nous a porté le Sr de Vassal[156],

je vous prieray d'user tousjours envers ma dicte bonne sœur de toutes

les démonstrations de nostre bonne amitié qu'il sera possible, comme

aussy ne nous est elle aulcunement diminuée par ces nouveaux

accidentz, mais plustost accreue; priant Dieu, etc.

Escript au chasteau de Vincennes, le XXVe jour d'apvril 1574.

CATERINE. BRULART.

[156] Voyez CCCLXXVe dép., tom. VI, pag. 77.

CLXV

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du IIe jour de may 1574.--

Protestation du roi qu'il n'a pas l'intention de s'allier avec le

roi d'Espagne.--Son desir de voir réussir le mariage du duc

d'Alençon.--Offre de faire prochainement

l'entrevue.--Recommandation de surveiller les menées des

protestans français en Angleterre.--Promesse qu'il sera fait

droit aux réclamations de sir Arthus Chambernon.--Situation

désespérée de Montgommery en Normandie.--Assurance que le roi

est en meilleure santé.--Condamnation et exécution de La Mole

et de Coconas.

Monsieur de La Mothe Fénélon, comme vostre secrettaire estoit

dernièrement sur le poinct de partir et avoit desjà sa dépesche,

Vassal arriva avec la vostre, du XVe du passé, despuys laquelle j'ay

receu celle du XIXe[157]; et pour vous y respondre, je vous diray que

j'ay bien considéré le mémoire dont vous avés chargé le dict Vassal,

contenant plusieurs advis qui monstrent bien que celluy qui vous les a

donnés a une singullière affection à la conservation de moy et de mon

estat; dont je sçauray bien faire mon profict, Dieu aydant; mais,

quand à ce qui touche les persuasions que l'on se veut donner par

delà, que j'ay une privée intelligence et communiquation de conseilz

avec le Roy Catholique, et ce que l'un des conseillers de ma bonne

sœur vous a voulleu faire croire, c'est chose de la créance de

laquelle j'estime qu'ilz sont grandement esloignés, et que l'on vous

en a parlé pour vous faire ouvrir et déclarer là dessus, mes actions

faisans assés cognoistre à ceux qui en voudront juger sainement que je

ne suis poinct plus affectionné ez choses qui touchent le dict Roy

Catholique que en ce qui concerne ma bonne sœur, l'amitié de la

quelle j'ay recerché et recerche de confirmer perpétuellement par tous

les meilleurs moyenz qu'il m'est possible.

[157] Voyez CCCLXXVe et CCCLXXVIe dép., tom. VI, pag 77 et 80. Le

mémoire qui était joint à la première de ces dépêches n'a pas été

transcrit sur les registres de l'ambassadeur.

En quoy il se peut dire que je n'y ay rien oublié de ce que je y ay

peu advancer de mon costé, et que, si, du costé de delà, la

disposition y eut esté aussy ouverte et sincère, il en feût desjà

sorti un bon effaict au commun bien et utilité de noz deux royaulmes;

et bien que ces derniers accidentz survenus soient telz qu'ilz ont

interrompu le dessein et délibération que j'avois pris de m'aproscher

de la Picardie, pour facilliter l'entreveue de mon frère le Duc

d'Alençon, ainsy que je vous l'ay cy devant escript, si est ce qu'ilz

n'ont en rien diminué la bonne vollonté que j'ay tousjours eue

d'establir, par le moyen de son mariage, une indissoluble amitié entre

noz deux royaulmes. Auquel desir je continue persévèremment, comme je

feray jusques à ce que je voye que, du costé de delà, il ne s'en

pourra plus rien espérer, n'ayant jamais donné à cognoistre au docteur

Dale, qui est icy ambassadeur résident, qu'il y eût aulcun

réfroidissement, de mon costé, en ce regard.

Bien ay je peu monstrer que ceste entreveue de mon frère, le duc

d'Alençon, ne se pouvoit pas faire à ceste heure, et jusques à ce que

les choses soyent un peu mieux remises qu'elles ne sont encores, et

mesmes qu'il semble, par le propos qu'il m'a tenu de la part de sa

Maistresse, que, si elle cognoissoit une mauvaise intelligence de mon

dict frère envers moy et la Royne, Madame et Mère, cella diminueroit

beaucoup la bonne amitié qu'elle luy portoit, fondée principallement

sur la bonne affection qu'elle a à l'endroit de Ma dicte Dame et Mère

et de moy. De quoy il a esté requis qu'elle feust premièrement

asseurée, sellon qu'il a esté faict par les propos que l'on a eus

avec son dict ambassadeur, et ce que vous avés eu charge de luy en

exposer par delà; vous voullant bien dire que j'ay tant de desir de

voir le faict de ce mariage conduict à une bonne et heureuse fin, que,

si ma dicte bonne sœur vous veut asseurer qu'après avoir veu mon dict

frère, elle l'espousera, sans qu'il se mette plus en avant aulcune

difficulté, incontinent que l'estat des affaires de mon royaulme aura

esté un peu remis, ce que j'espère dans peu de temps, je m'aproscheray

de la dicte frontière de Picardie pour effectuer ceste entreveue, et

luy fairay bien cognoistre que je ne suis aulcunement réfroidy du dict

mariage; mais qu'il m'en demeure le mesme desir que je y ay eu cy

devant, lequel m'est pleustost accreu que diminué.

J'ay veu ce que me mandés des excuses et prétextes que le comte de

Montgomery a faict entendre, par delà, l'avoir induict à se venir

employer au secours de ceux qui se sont eslevés en armes, lesquels

sont aussy faulsement controuvés que toutes les aultres mauvaises

inventions de telles personnes, pour donner coulleur à leurs

meschantes entreprises. Or, en cella, et aux réquisitions qu'il faict

d'avoir quelques secours, soit de gens ou de navires, et aussy aux

sollicitations que le ministre Vilden, Robineau et le ministre de La

Noue, nommé Textor, font par delà, c'est à vous à y avoir l'œil

soigneusement ouvert, et faire de bien vives instances envers la Royne

d'Angleterre à ce qu'elle ne souffre, selon ce qui appartient à nostre

commune amitié et aux derniers traictés que nous avons faict, qu'ilz

soyent ouïs aux choses qu'ilz pourront réquérir pour fomenter le

trouble de mon dict royaulme et le secours de ceux qui se sont

eslevés, et d'empescher qu'ilz n'obtiennent rien d'elle ni de ses

subjectz, directement ou indirectement, qui est le meilleur servisse

que me sçauriés faire pour le présent.

J'ay veu la coppie que m'avés envoyée du mémoire que vous a présenté

le sir Arthus Chambernon, sur lequel ce que je vous peux dire c'est

que le comte, de Montgomery faict assés cognoistre, par tous ses

déportementz, qu'il n'a aultre vollonté que de poursuivre la ruine de

mon royaulme, en tout ce qu'il pourra; dont il ne méritte de recevoir

de moy aulcun bon traictement en ses biens, comme cy devant je luy

avois offert, s'il se feust contenu doucement: à quoy je ne suis pas

délibéré d'entrer. Mais, pour le regard de ce qui touche l'intérest du

filz du dict Chambernon, et la jouissance qu'il demande pour luy du

dot de sa femme, fille du dict comte, sur les biens qu'il a en ce

royaulme, montant douze mille livres, je luy en fairay tousjours faire

bonne justice en faveur de ma dicte bonne sœur; mais je desire que

vous empeschiés dextrement que, soubz umbre de cella, il n'entreprenne

un voyage de par deçà, de peur que ce ne feust pour aultre mauvaise

intention. En quoy vous luy pourrés remonstrer qu'il n'est poinct de

besoin qu'il s'y achemine pour telle occasion, mais qu'il suffira

qu'il fasse présenter sa requeste par l'ambassadeur, qui est icy

résident, sur laquelle il aura toute la favorable responce qu'il sera

possible.

Au surplus, Monsieur de La Mothe Fénélon, je vous diray comme s'estant

le dict comte de Montgomery réduict dedans Sainct Lô, (la tenant à

ceste heure assiégée), enfin pour ne s'y trouver trop seurement, j'ay

sceu que, avec vingt et cinq ou trante chevaux, il s'est hazardé de

sortir pour s'aller mettre dans Carentan. J'ay envoyé bonne quantité

de canons, poudres et munitions de ma ville de Paris au Sr de Matignon

pour assiéger ces deux places là, oultre ce qu'il en a desjà de mon

païs de Normandie, de sorte que j'espère que, dans peu de temps, il

les aura remises en mon obéissance, n'estant encore en bon estat de

fortification.

Supplément à la Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Septième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 32 / 44 段