le rapport de tout ce qui s'est passé durant le voyage qu'ont faict
par delà les Srs de Montmorency, mon beau-frère, et de Foix, et veu,
par vostre dépesche du Ier du moys, que je receus ce dict jour, icy,
par l'ordinaire, et par celle que m'avés faicte par Sabran le Ve de ce
dict mois[122], ce qu'avés faict despuys leur partement. Sur quoy je
vous diray comme vous avés veu, par les dépesches que je vous ay cy
devant faictes, qu'il importe, pour le bien de mes affaires et pour ma
réputation, et de mesmes aussy pour icelle Royne d'Angleterre, Madame
ma bonne sœur, que le mariage de mon frère, le Duc d'Alençon, avec la
Royne d'Angleterre, Madame ma bonne sœur, se fasse bientost
résouldre, et que ce soit ainsi que nous desirons; car elle y aura
aultant ou plus d'avantage que nous, quand elle considèrera tous les
poincts qui luy ont esté représentés et bien clairement desduictz en
sa présence, comme j'ay veu par le rédigé qu'a faict le dict Sr de
Foix de ceste négociation; voulant qu'en parlant avec elle vous
l'asseuriés que, suivant la lettre que je luy escripts de ma main, que
luy présenterés, je la corresponds avec toute sincérité et amitié; et
que, de ma part, je ne desire rien tant en ce monde que de rendre
nostre amitié parfaicte et indissoluble comme elle sera fermement, si
le dict mariage se faict. Voilà pourquoy il fault, et je vous prie que
le luy fassiés entendre bien expressément de ma part que l'affection
et amitié que je luy porte, telle que je ne voudrois espargner ma
personne mesme pour elle, s'il s'en présente occasion, sera par ce
moyen estreinte et liée de telle sorte que jamais elle ne sçauroit
diminuer entre nous, noz royaulmes et subjectz; mais au contraire se
fortiffier et augmenter journellement.
[122] Voyez CCLXe et CCLXIe dép., tom. V, pag. 25 et 30.
Et pour ce que, par la lettre que vous escript mon frère le Duc
d'Allençon, il vous mande qu'il entreprendroit vollontiers le voyage
pour aller luy mesmes remercier la dicte Royne et luy offrir son
servisse; si n'estoit la réputation, et qu'il craint aussy que ne luy
voulussions permettre, je vous diray que c'est une chose que nous ne
sçaurions luy accorder jamais (aussy n'est il pas raisonnable, quelque
affection qu'il en ait), jusques à ce que tout soit d'accord; de quoy
vous pourrés asseurer, si l'on vous en parle de delà: car, encore que
nous soyons en bonne paix et amitié avec la Royne, et que nous l'ayons
si expressément par nostre dernier traicté confirmée et fortifiée,
l'on ne laisse pas tousjours de doubter et penser aux choses qui
pourroient advenir, et que peut estre, contre son naturel, elle seroit
conseillée de faire; et, oultre cella, si les choses ne
réheussissoient, il y auroit occasion de moquerie. Je sçay bien que,
si ceste permission ne dépendoit que de la vollonté de mon frère,
qu'il ne se voudroit pas arrester à cella, et qu'il seroit bientost
par delà; car il est si extrêmement affectionné et amoureux d'icelle
Royne, qu'il ne se figureroit aulcune de toutes ces considérations,
lesquelles néantmoins vous pourrés honnestement remonstrer, et faire,
au demeurant, en cest affaire tout ce que vous verrés qu'il sera à
propos, affin que nous y ayons, entre cy et quinze jours, que le moys
escherra, la responce que nous en desirons et espérons, quand nous
considérons que c'est un bien commun pour ces deux royaulmes et aussy
utille pour la dicte Royne et pour ses subjectz que pour les nostres
propres.
Le Sr de Walsingam tesmoigne de desirer bien fort l'accomplissement de
ce mariage; ce que la Royne, Madame et Mère, m'a encore confirmé ce
matin, et qu'elle l'a particulièrement cogneu à quelques discours
qu'il luy tint hier en particulier, pendant que j'estois à la chasse
avec mon frère le Duc d'Anjou et le Roy de Navarre. Je laisse les
aultres particularités des propos qu'ilz eurent ensemble. Le plus
important c'est qu'il luy dict que le milord de Burgley luy avoit
mandé, comme de luy mesmes, que, pour faciliter le dict mariage, qu'il
falloit que l'âge feust récompencé de quelque chose qui peût couvrir
et escuser l'inégalité qui est entre la dicte Royne, sa souveraine, et
mon dict frère, et par ce moyen asseurer parfaitement la paix entre
ces deux royaulmes, luy parlant de Calais qu'il eût bien desiré qu'il
leur eust esté restitué, à condition que mon dict frère en demeureroit
gouverneur durant sa vie, et qu'après sa mort il reviendroit aux
enfants qu'il auroit de la dicte Royne. Sur quoy Ma dicte Dame et Mère
asseura le dict ambassadeur qu'il ne falloit pas qu'ilz s'attendissent
à cella, pour ce qu'ilz n'y pouvoient prétendre rien plus pour les
raisons qu'ilz sçavent assés que la paix seroit tousjours bien gardée
de nostre part, et que Dieu, de sa grâce, avoit séparés et bornés de
la mer pour un grand bien ces deux royaulmes. Il luy dict sur cella
que le dict Calais estoit anciennement de la maison de Bouloigne, et
qu'il estoit venu de la Royne, Madame et Mère, laquelle respondit que,
pour ceste occasion, ilz y pourroient encores moins prétendre. Aussy
sur cella il respondit qu'il voyoit bien que nous ne le leur
rebaillerons pas, mais qu'il y avoit bien moyen de faire aisément
quelque aultre chose, au lieu du dict Calais, qui seroit bien à
propos: c'est que la Royne d'Angleterre peût avoir Flexingues en ses
mains et protection, et que, combien que l'on eût faict de deçà une
publication qui avoit apporté quelque desfaveur aux Gueux de Flandres,
et à ceux qui sont allés de ce royaulme avec eux, et que cella eût
aussy aulcunement faict rettenir ceux d'Angleterre, que néantmoings il
falloit regarder de faire quelque partage et prendre, chascun de son
costé, des Païs Bas en sa protection. Sur quoy Ma dicte Dame et Mère
luy respondit que c'estoit un affaire dont elle ne pouvoit luy parler
à cause de mon absance, mais qu'elle desiroit le bien et contentement
de la dicte Royne, sa Maistresse, et qu'elle s'asseuroit que j'avois
les mesmes souhaits.
Je me remets sur vous de cest affaire du mariage, lequel nous avons
tant en affection que nous n'avons jamais desiré chose tant que ceste
cy, puisque les termes et propos en sont si avant et si fort publiés.
Car, enfin, si les choses ne succédoient bien, il ne peut qu'il n'y
aille de nostre honneur et réputation comme vous sçavés très bien
considérer.
Quand aux affaires d'Escosse, je suis bien aise de la résolution qui
a esté prise que ma dicte sœur, la Royne d'Angleterre, et vous,
escrirés par un gentilhomme exprès affin que la suspension d'armes
soit establie au dict païs pour deux moys, pendant lesquels l'on faira
en sorte que la paix y sera aussy faicte et les divisions et guerres,
qui y sont, appaisées; mais il est besoing que vous fassiés souvenir
la dicte Royne de la restitution de Humes, et de ce qu'elle tient
encore du dict royaulme d'Escosse, affin qu'elle le rende suivant la
bonne intention de nostre traicté, et que, de sa part, elle se
comporte, pour le faict du dict païs d'Escosse, sincèrement, comme
j'ay tousjours faict, despuys que mes depputés commencèrent à traicter
avec les ambassadeurs, et que je fais encores, et veux faire sellon ma
foy et promesse; ne voullant aulcunement assister un parti plus que
l'aultre, mais seullement tascher, tant qu'il sera possible, à les
accorder, affin que le dict royaulme d'Escosse, au lieu qu'il se
destruict, soit conservé, et que la paix y soit bien establie.
J'escripts un mot de lettre, suivant cella, à Mr Du Croq; laquelle
vous luy fairés tenir; priant Dieu, etc.
Escript à Paris, le XIe jour de juillet 1572.
Je vous envoye le pouvoir pour recevoir la ratiffication de nostre
traicté, ensemble les actes dont je vous envoye les formes telles que
je les ay baillées par deçà.
CHARLES.
Monsieur de La Mothe, despuys ceste dépesche faicte, j'ay receu la
lettre que m'avés escripte par Jaques le courrier, et j'ay veu celle
que je receus de vous par Sabran, présent porteur, que j'ay advisé de
vous envoyer en la plus grande dilligence qui sera possible, affin que
vous puissiés vous servir des lettres que nous escrivons de noz mains,
et faire en cest affaire tout ce qu'il sera possible: car, s'il ne
succédoit comme nous desirons, il ne peut estre qu'il n'y aille de
nostre réputation, ayant esté les choses si avant que chascun a creu
qu'elles feussent faictes et résollues. Et quant aux nouvelles que me
mandés qui sont venues de Flexingues, je seray bien aise, à vous dire
vray, que la Royne d'Angleterre s'embarque avec les Gueux bien avant,
et qu'elle se déclare, par ce moyen, ouvertement contre le Roy
d'Espaigne, pour les raisons que vous entendrés de Sabran, qui vous
dira aussy les préparatifs qui se font pour le mariage de ma sœur et
de mon frère, le Roy de Navarre, qui sera consommé dans quinze ou dix
huict jours, comme vous pourrés dire à la dicte Royne d'Angleterre. Je
vous fairay responce à ce que vous m'avés mandé sur les lettres que ma
sœur, la Royne d'Escosse, vous a escriptes, et vous les renvoyeray
aussytost que Dardoy sera arrivé icy.
De Paris, ce XIVe jour de juillet 1572.
CHARLES. PINART.
CX
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XXe jour de juillet 1572.--
Mission de Mr de La Mole en Angleterre sur la négociation du
mariage.--Vives recommandations pour le succès de cette
affaire.--Desir du roi de connaître les projets des Anglais sur
la Flandre.--Affaires d'Écosse.--Mécontentement du roi contre
le sieur de Flemy.
Monsieur de La Mothe Fénélon, afin de n'oublier rien qui puisse ayder
pour avoir bonne responce de la Royne d'Angleterre sur le mariage de
mon frère, le Duc d'Allençon, nous avons trouvé à propos d'envoyer
vers la dicte Dame le Sr de La Moosle, présent porteur, avec les
lettres que nous escrivons de noz mains à ma dicte bonne sœur et au
comte de Lestre et milord de Burgley, que nous vous envoyons ouvertes
affin que les voyés, puis les fermerés bien. Vous assisterés le dict
La Moosle, en les présentant à la dicte Dame, à laquelle il tiendra
tel propos que vous adviserés et penserés qu'il conviendra, selon les
termes où seront toutes choses pour le faict du dict mariage. Mon dict
frère, oultre la lettre qu'il vous escript, qui se pourra bien
monstrer, si vous voulez, escript aussy au dict comte de Lestre et
milord de Burgley, à chascun une lettre de sa main, qui vous sont
aussy envoyées ouvertes, affin que vous voyés le contenu d'icelles,
pour, après, les fermer et les leur bailler vous mesme, ainsi qu'avés
accoustumé.
Je vous recommande cest affaire singulièrement, et vous prie, sur tous
les servisses que desirés de me faire, y employer tout ce que vous
pourrés de vostre prudence et dextérité pour le conduire à l'heureuse
perfection que je desire, comme aussy font singulièrement la Royne,
Madame et Mère, et mon dict frère d'Alençon, qui ne vous en sçauront
pas moins de gré que moy, qui vous prie encore instruire si bien le
dict La Moosle comme il aura à se comporter par delà, que son voyage
serve en l'affaire de mon dict frère d'Alençon; car aussy l'a il
choisi comme un de ses plus confidents et de ceux qu'il ayme le plus,
comme vous sçavès, affin que la dicte Royne luy en sçache plus de gré
et qu'elle puisse cognoistre que, pour l'affection grande qu'il a à
elle, ne pouvant avoir ce bien de passer de delà, il y envoye un de
ses serviteurs qu'il ayme le plus, et en qui il se fie beaucoup, et
s'asseure qu'il luy faira service par delà, selon le conseil et advis
et ainsi que luy sçaurés bien faire entendre qu'il aura à faire
envers la dicte Royne et les aultres personnes à qui il pourra parler.
Je vous prie m'escrire, le plus souvent que vous pourrés, des
nouvelles que vous aurés du costé de Flandres; et aussy comment se
comporte la dicte Royne d'Angleterre envers ceux de ses subjectz qui
vont servir les Gueux, et s'il y en va grand nombre; qui les soldoye,
et soubz qui ilz marchent?
J'ay veu le deschiffrement de la lettre que vous a escript Vérac, et
aussy le postscript de celle du Sr Du Croc; mais, pour l'espérance que
j'ay que bientost la suspension d'armes sera establie en Escosse, et
que ce sera un moyen d'y faire la paix, je ne vous diray aultre chose
sur cella.
Je trouve fort estrange que le Sr de Flamy, qui avoit receu icy vingt
et quattre mille livres, il y a six ou huict moys, pour porter à ceux
qui sont à Lislebourg, n'y est arrivé que depuis peu de temps, et
encore ne leur a il baillé que trois mille escus. Il a grand tort: et
me fera plaisir que en advertissiés, si pouvés, secrettement et sans
qu'il soit sceu, la Royne d'Escosse, ma sœur; et luy donniés advis
aussy de ce que je vous escripts de la confience qu'elle doibt avoir,
affin que la Royne d'Angleterre n'ait poinct de nouvelle occasion de
s'irriter contre elle; car il me semble, par ce que nous a rapporté
mon cousin le duc de Montmorency, qu'elle est bien adoucie et qu'elle
luy faira doresnavant meilleur traictement qu'elle n'a eu despuys
quelque temps. Puisque Dieu a permis qu'elle soit prisonnière et ainsy
réduicte avec la Royne d'Angleterre et aussy avec ses subjects
escossois, je lui conseilleray tousjours de se comporter doucement; et
cependant je feray tousjours, comme je veux aussy que faictes de ma
part, envers icelle Royne d'Angleterre, mais que ce soit doucement et
bien à propos, sans l'aigrir ny luy donner nouveau soubçon, tout ce
que vous pourrés pour elle, espérant que la paix sera bientost
establie en son royaulme parmi ses subjectz, et que Dieu luy faira la
grâce que icelle Royne d'Angleterre, voyant sa constance, s'adoucira
et faira pour elle mieux que nous n'avions pensé jusques icy. Je vous
prie d'escrire souvent au Sr du Croc et à Vérac, et me mander, chasque
fois que vous m'escrirés, en quel estat ils seront; priant Dieu, etc.
Escript à Paris, le XXe jour de juillet 1572.
CHARLES. PINART.
CXI
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du IXe jour d'aoust 1572.--
Négociation du mariage.--Réponse d'Élisabeth sur la mission de
MMrs de Montmorenci et de Foix.--Explications données par
Walsingham.--Desir du roi que la négociation soit continuée,
alors même qu'il resterait peu d'espoir de la voir
réussir.--Recommandation pour que le traité concernant le
commerce s'achève.--Instances de Marie Stuart afin qu'il soit
permis à quelqu'un de sa maison en France de se rendre auprès
d'elle.--Nouvelles assurances de la protection du roi en sa
faveur.--Affaires d'Écosse.--Nouvelles de Flandre.--Intention
du roi que l'ambassadeur pousse Élisabeth à déclarer la guerre
au roi d'Espagne.--Prochain mariage du roi de Navarre avec
Madame.
Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay eu fort agréable la façon de
laquelle vous vous estes comporté despuis le partement du duc de
Montmorency, mon beau frère, et du Sr de Foix, mon cousin, en la
négociation du traicté du mariage de la Royne d'Angleterre, ma bonne
sœur et cousine, avec mon frère, le Duc d'Alençon, ayant eu grand
plaisir de voir par voz lettres les honnestes et véritables
persuasions que, sur cella, vous avés, comme je vous avois escript,
faictes de ma part, et de la Royne, Madame et Mère, et aussy de mon
dict frère d'Alençon, à la dicte Royne, ainsi que j'ay veu par vos
dépesches des XXe, XXIIe et XXIXe du moys passé[123] que j'ay receues,
les deux premières par l'ordinaire, et l'autre par Vassal, présent
porteur; lequel, oultre ce que par voz dictes lettres nous escrivés
bien particulièrement, a fait encore verballement entendre à la Royne,
Madame et Mère, ce que luy aviés donné charge nous dire, et qu'il a
apris en cest affaire, négociant avec le milord de Burgley, toutes les
foys que l'avés envoyé vers luy pour cest effaict; ayant trouvé le
tout fort conforme à ce que le Sr de Walsingam déclara, hier au matin,
au dict duc de Montmorency, mon beau frère, luy baillant une honneste
lettre de sa Maistresse, faisant mention de la responce que nous
attendons d'elle sur le propos du dict mariage; dont aussy le dict
ambassadeur en manda aultant au dict Sr de Foix par son secrettaire,
leur monstrant les lettres que icelle Royne, encore qu'elle n'ait
acoustumé d'escrire à ses ambassadeurs, luy en avoit néantmoins voullu
escrire elle mesme sa délibération, à cause de l'importance de
l'affaire; ayant le dict ambassadeur présentement, en l'audience que
nous lui avons donnée, faict entendre à la Royne, Madame et Mère, vers
laquelle il est allé premièrement, pour ce que je disnois, faire
entendre la responce que nous faisoit sa Maistresse au dict propos de
mariage; et nous l'a déclaré en mesmes termes qu'il avoit dict au dict
duc de Montmorency et mandé au dict Sr de Foix, conformément à ce qui
lui étoit prescript par la première lettre qu'il avoit receue de sa
Maistresse; qui est du XXIIe de juillet, laquelle contient, comme il
nous a dict, que:
«Pour la grande inesgalité de l'âge d'entre elle et mon dict frère
d'Alençon, il n'estoit possible que les choses se peussent faire et
réheussir comme elle eût bien desiré pour son contentement et le
nostre; mais qu'elle nous prioit que, ne se pouvant faire, pour ceste
légitime occasion, cella ne feust cause de diminuer aulcunement nostre
amitié ni altérer nostre dernier traicté, et que, de sa part, elle y
persévèreroit et continueroit de tout son pouvoir sans y rien
espargner.»
[123] Voyez CCLXIVe, CCLXVe et CCLXVIe dép., tom. V, pag. 57, 62
et 65.
Et, poursuivant son propos, nous a dit que, par l'aultre lettre que
luy a escripte la dicte Royne, sa Maistresse, despuis l'audience
qu'elle vous avoit donnée, en laquelle luy présentastes et fistes voir
les lettres que, de si bonne affection, je luy avois escriptes de ma
main, et aussy la Royne, Madame et Mère, et pareillement mon dict
frère d'Alençon, de l'extrême desir qu'il avoit de luy faire servisse
et méritter ses bonnes grâces, elle luy mandoit qu'elle eût bien
desiré de voir mon dict frère d'Alençon, et que luy l'eût veue aussy;
car, en telles choses, cella serviroit beaucoup.
Sur quoy, suivant la résolution que nous en avons à ce propos prise, à
ce matin, avec aulcungs seigneurs de mon conseil, qui ont toujours eu
communication de cest affaire, la Royne, Madame et Mère, qui luy a
premièrement donné audience, a, sur ce, respondu au dict ambassadeur,
comme aussy ay je despuis, que, si nous sçavions et que luy cogneût
que la dicte entreveue servît à nous donner le contentement que nous
avions espéré et que nous desirons encore en cest affaire, que nous
voudrions très vollontiers que mon dict frère allât plus tot
aujourdhui que demain en Angleterre; mais aussy que, si la dicte Royne
avoit changé la vollonté qu'elle et ses ministres vous ont dicte, il y
a assés longtemps, qu'elle avoit de se marier, ou qu'elle n'eût
agréable mon dict frère, que véritablement, se faisant en vain la
dicte entreveue, que cella seroit cause certainement que nous aurions
lors beaucoup plus grande occasion de mécontentement que nous n'avons
à présent de la responce qu'elle nous a faicte, et peut estre que
cella seroit cause de diminuer bien fort et altérer, possible,
entièrement nostre amitié, laquelle, au contraire, nous espérions, le
dict mariage se faisant, estre à jamais parfaicte et indissoluble par
le moyen d'icelluy, comme, de vray aussy, seroit elle, s'il se
faisoit, et en recevrions, elle et nous, noz royaulmes et communs
subjectz, un extrême bien; et considéré l'estat auquel elle se peut
retrouver en ses affaires et entre ses subjectz, j'estime qu'elle en
auroit encore plus de commodité et de bien que nous.
Le dict ambassadeur, après y avoir un peu pensé, a supplié la Royne,
Madame et Mère, que, sur cella, il luy pleût qu'il luy parlât en
serviteur et non pas comme ambassadeur, car il n'avoit, pour ce faict,
aultre charge que ce qu'il avoit dict. Il la supplioit que nous
voullussions encore faire conduire cest affaire doucement, sans le
rompre si soudain, et que, tousjours bien à propos, l'on en parlât
sellon les occasions qui se présenteront, mesmes qu'il estimoit qu'il
ne seroit que bon que j'escrivisse ou fisse dire par vous à la dicte
Royne, et que la Royne, Madame et Mère, luy escrivît aussy plus
affectionnément comme il luy est permis, estant mère, le grand desir
et espérance que nous avons tousjours eue, despuis qu'elle vous avoit
faict déclarer qu'elle estoit résollue de se marier en maison royalle,
qu'elle espouseroit mon dict frère d'Alençon; et que, considéré encore
le grand bien que cella apporteroit à ces deux royaulmes et à elle
principallement, ses subjectz et païs, nous ne pouvons, la voullant
parfaictement aymer, comme nous y sommes du tout disposés, si cella se
faisoit, que nous ne le desirions encore infiniment.
Le dict ambassadeur monstrant d'estre très marri que nous n'en avions
eu ceste fois aussy bonne responce que nous attendions, a faict croire
à la Royne, Madame et Mère, et à moy aussy, qu'il y a fort grande
affection que le dict mariage se fasse comme nous avons tousjours
pensé de luy, pour ce que c'est le bien de sa Maistresse et
particullièrement de ses païs et subjectz; mais aussy avons nous
soubçonné, à l'instant, une chose où il y a quelque apparence,
considéré ce que l'on vous a conseillé de delà, comme vous m'avés
escrit: qui est de ne rompre pas du tout ceste négociation; et sommes
entrés en quelque opinion, voyant la contenance du dict ambassadeur,
et considérant l'humeur et cœur de sa Maistresse, qu'elle nous
pouvoit bien avoir faict faire ceste responce pour se revancher de
celle qui luy feust faicte pour mon frère le Duc d'Anjou, affin que
cella luy servît de quelque réparation, et que nous n'eussions, en
ceste négotiation, rien plus qu'elle, estimant que, si l'on revenoit,
d'ici à quelques jours, à remettre en avant, doucement et de bonne
façon, le propos du dict mariage d'elle et de mon dict frère
d'Alençon, qu'avec l'ayde de Dieu, qui est le directeur de telles
œuvres, elle y entendra, et qu'avec les grandes occasions qu'elle a
de se marier et les persuasions et les dextérités dont vous saurés
bien user en cest affaire, nous y verrons bientost quelque bonne
espérance.
Il fault que vous travaillés à cella tant que vous pourrés; car,
encore que cella ne se fît, combien que nous en ayons bonne espérance,
sellon nostre grand et extrême desir, si fault il nécessairement que
cessi nous serve, pour quelque temps, à entrettenir nostre amitié et
establir mes affaires. Et pour ceste cause, vous aviserés, Monsieur de
La Mothe Fénélon, à vous conduire en cella de façon qu'encore que vous
vissiés qu'il n'y eût aulcune espérance au dict mariage, d'en mener
tousjours le propos honnestement, et en parler à la dicte Royne, et à
ses ministres, de bonne façon, monstrant que nous y avons tousjours
espérance et toute affection d'entretenir, de nostre part, envers
elle, sincèrement nostre bonne amitié, et la fortiffier du tout par le
moyen du dict mariage.
Je ne luy en escris poinct pour ceste heure, ni aussy la Royne; Madame
et Mère, comme estoit d'advis icelluy ambassadeur, et n'y a que mon
dict frère, le Duc d'Alançon, duquel je vous envoye la lettre ouverte,
que vous fermerés après l'avoir leue, pour la présenter et faire voir
à la dicte Royne; et aussy, si vous voyés qu'il soit à propos, luy
monstrerés celle qu'il vous escript affin que ce vous soit une
nouvelle occasion de commencer à renouer et entretenir ceste
négociation, pour laquelle nous verrons ce que La Mosle nous
rapportera. Mais, quoy que ce soit, et en quelque estat que puisse
estre, à son partement, cest affaire, il fault, et je vous prie ne
faillir, quand bien il seroit du tout rompu, et que verriés qu'il n'y
auroit nulle espérance, de trouver moyen d'en entrettenir toujours
doucement le propos, d'ici à quelque temps; car cella ne peut que
bien servir à establir mes affaires et aussy pour ma réputation.
Il est aussy bien besoin que vous acheviés le faict et establissement
du commerce sellon l'intention de nostre traicté; duquel j'ay receu la
ratification que m'avés envoyée, faicte par la dicte Royne
d'Angleterre en bonne forme, mais il est besoing que la dicte Royne
envoye au Sr Walsingam un pouvoir pareil à celluy que je vous ay
dernièrement envoyé pour le faict de la dicte ratiffication; car
icelluy Sr de Walsingam n'en a poinct qui soit exprès pour cest
effaict, à ce qu'il dict.
Cepandant je vous diray que, pendant que nous avons faict cette
dernière saillie pour aller à la chasse, j'ay faict bailler à
l'ambassadeur de la Royne d'Escosse, ma sœur, les deux longues
lettres qu'elle vous avoit escriptes, ensemble tout ce que Derdoy a
raporté, et que luy avoit baillé la dicte Royne; et si, luy a dict, de
vive voix, le dict Derdoy, tout ce qu'elle m'a mandé, et que j'avois
donné charge au dict duc de Montmorency luy dire de ma part, de sorte
que le dict ambassadeur est bien capable de toutes les intentions de
ma dicte sœur; laquelle desire, à ce que nous a dict le dict
ambassadeur, qu'il pleût à la Royne d'Angleterre luy permettre que son
thrésorier ou un aultre de ses gens, tel que l'on voudra choisir, soit
gentilhomme ou aultre, eût saufconduict pour aller d'ici à elle,
instruict de toutz les affaires des biens qu'elle a de deçà à cause de
son douaire, affin de les luy faire entendre et luy en rendre compte,
et sçavoir aussy, sur plusieurs choses qui en dépendent, son intention
et vollonté. Je vous prie, Monsieur de La Mothe Fénélon, luy en parler
à la première audience que vous aurés, si vous voyés qu'il soit à
propos, et que cella ne puisse préjudicier au traictement de ma dicte
sœur, la Royne d'Escosse, ny aussy nuire au propos de mon dict frère
le Duc d'Alençon; car, comme vous sçavés, j'ay tousjours faict et veux
faire pour elle ce que honnestement il me sera possible et avec telle
discrétion que mes assistances luy servent à son bon traictement et à
sa conservation.